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Full text of "Revue des deux mondes"

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n. *ièr. 



TUFTS COLLEGE LIBRARY, 



OIKTT OK 
JAMES D. PERKINS, 



OCT. 1901. 



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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XXXP ANNEE. — SECONDE PÉRIODE 



TOME XXXr. — l" JANVIER 1861. 



FAUis. — nirniMERiE de j. claye 

F.IE SAINT-BENOIT, 7 



REVUE 



TDPTS COLLHQH 
LIBEABY. 



DES 



DEUX MONDES 



XXXP A^■NÉE. — SECONDE PERIODE 



^i.xV 



TOME TRENTE ET UNIÈME 



PARIS 



BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 

RUE SAINT-BENOIT, 20 

1861 



TUFTS COLLEÔB 



^/JA^ 



LE 



ROI LOUIS-PHILIPPE 



L'EMPEREUR NICOLAS 



— 18Ztl-18/i3. — 



On a souvent parlé de mauvais rapports personnels entre l'em- 
pereur Nicolas et le roi Louis-Philippe , des froideurs hautaines de 
l'empereur et de la patience du roi. On se souvient probablement 
encore que l'empereur Nicolas, dans sa correspondance, ne voulut 
jamais donner au roi Louis -Philippe, comme il le faisait pour- les 
autres souverains, le titre de moimciir mon frère, et que le roi pa- 
rut ne tenir nul compte de cette offense tacite maintenue pendant 
dix -huit ans entre les deux souverains, au sein de la paix entre 
les deux états. Je ne me propose ni de redire comment se décida 
en 1830 cette situation , ni d'en apprécier les motifs et les consé- 
quences. Je ne veux que raconter uii incident auquel elle donna 
lieu en ISZil, pendant mon administration des affaires étrangères, et 
faire connaître, par les pièces diplomatiques mêmes, sans commen- 
taire, l'attitude que, sur ma proposition, adoptèrent alors le roi 
Louis-Philippe et son cabinet. Le public d'aujourd'hui, déjà si loin 
de ce temps et de ces questions, jugera si elle manqua de conve- 
nance et de dignité. 

C'était, comme on sait, l'usage que, chaque année , le 1'°'' janvier 
et aussi le i" mai, jour de la fête du roi, le corps diplomatique vînt, 
comme les diverses autorités nationales, offrir au roi ses hommages, 



© REVUE DES DEUX MONDES. 

et que celui des ambassadeurs étrangers qui se trouvait, à cette 
époque, le doyen de ce corps, portât la parole en son nom. Plu- 
sieurs fois cette mission était échue à l'amlDassadeur de Russie, qui 
s'en était acquitté sans embarras, comme eût fait tout autre de ses 
collègues; le i" mai 183â, entre autres, et aussi le 1*'^ janvier 1835, 
îe comte Pozzo di Borgo , alors doyen des ambassadeurs présens à 
Paris, avait été auprès du roi, avec une parfaite convenance, l'or- 
gane de leurs sentimens (i). Depuis mon entrée au ministère des 
affaires étrangères, en IS/iO et 18^1, c'était l'ambassadeur d'Au- 
triche, le comte Appony, qui s'était trouvé le doyen du corps diplo- 
matique et qui avait porté la parole en son nom. Dans l'automne de 
18^1, le comte Appony était absent de Paris, et son absence devait 
se prolonger au-delà du 1" janvier 18Zî2. Le comte de Pahlen, alors 
ambassadeur de Piussie et doyen, après lui, du corps diplomatique, 
était naturellement appelé à le remplacer dans la cérémonie du 
!*''" janvier. Le 30 octobre 18Zil, il vint me voir et me lut une dé- 
pêche, en date du 12, qu'il venait de recevoir du comte de Nessel- 
rode; elle portait que l'empereur Nicolas regrettait de n'avoir pu 
faire venir son ambassadeur de Garlsbad à Varsovie, et désirait s'en- 
ti'etenir avec lui, qu'aucune affaire importante n'exigeant en ce 
moment sa présence à Paris, l'empereur lui ordonnait de se rendre 
à Saint-Pétersbourg, sans fixer d'ailleurs avec précision le moment 
de son départ. Le comte de Pahlen ne me donna et je ne lui deman- 
dai aucune explication, et il partit de Paris le 11 novembre suivant. 

(I) Le l*^"" naai 1834, le comte Pozzo di Borgo, au nom du corps diplomatique, dit : 
« Sire, en offrant à votre majesté Thommage de son respect dans cette occasion solen- 
Belle, le corps diplomatique est heureux de pouvoir l'accompagner de ses félicitations 
sur la bonne harmonie qui règne entre toutes les puissances, et qui les unit dans la 
ferme et salutaire résolution d'assurer aux nations les bienfaits de la paix, et de la 
garantir contre les passions et les erreurs qui tenteraient de la troubler. 

«Nous sommes convaincus, sire, que nous ne saurions nous approcher de vous sous 
des auspices plus favorables qt avec des sentimens plus conformes à ceux de voti-e ma- 
jesté, ni la prier à de meilleurs titres de daigner agréer les vœux que nous formons 
pour votre bonheur, sire, pour celui de votre auguste famille et de la Finance. » 

Et le i"' janvier 1835, le môme ambassadeur porta ainsi la parole : 
M Sire, en adressant à votre majesté, il y a un an, ses hommages et ses félicitations, 
îe corps diplomatique faisait des vœux pour la continuation de cette bonne harmonie 
pQtre les souverains qui assure aux nations confiées à leurs soins les bienfaits de la 
jîaix et les avantages inappréciables qui l'accompagnent toujours. Ces vœux, sire, se sont 
lieureusement réalisés, et le passé ajoute une nouvelle et forte garantie en faveur de ce 
fue tous les hommes bien intentionnés ont droit d'espérer et d'attendre de l'avenir. 

« C'est dans cette conviction que les représentans de tous les gouvcrnemens renou- 
TcUcnt aujourd'hui à votre majesté les mêmes hommages et les mêmes félicitations, per- 
scadés, sire, que vous daignerez les accueillir avec les sentimens qui nous les ont inspi- 
rés. Nous y ajoutons, sire, ceux qui nous animent pour votre bonheur, pour celui de 
TOtre auguste famille et de la France. » 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET L EMPEREUR NICOLAS. 7 

Ce même jour, 11 novembre, avec le plein assentiment du roi et 
du conseil , j'adressai à M. Casimir Périer, qui se trouvait chargé 
d'affaires à Saint-Pétersbourg pendant l'absence de notre ambassa- 
deur, M. de Barante, alors en congé, ces instructions : 

« Monsieur, 

« M. le comte de Pahlen a reçu l'ordre fort inattendu de se rendre 
à Saint-Pétersbourg, et il part aujourd'hui même. Le motif allégué 
dans la dépêche de M. le comte de Nesselrode, dont il m'a donné 
lecture, c'est que l'empereur, n'ayant pu le voir à Varsovie, désire 
s'entretenir avec lui. La cause réelle, et qui n'est un mystère pour 
personne, c'est que, par suite de l'absence de M. le comte Appony, 
l'ambassadeur de Russie, en qualité de doyen des ambassadeurs, se 
trouvait appelé à complimenter le roi, le premier jour de l'an, au 
nom du corps diplomatique. Lorsqu'il est allé annoncer au roi son 
prochain départ, sa majesté lui a dit : « Je vois toujours avec plai- 
sir le comte de Pahlen auprès de moi, et je regrette toujours son 
éloignement; au-delà, je n'ai rien à dire. » Pas un mot ne s'est 
adressé à l'ambassadeur. 

« Quelque habitué qu'on soit aux étranges procédés de l'empe- 
reur Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s'étonne dans le 
corps diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obsti- 
nation puérile à tém.oigner une humeur vaine, et, si nous avions pu 
en être atteints, le sentiment qu'elle inspire eût suffi à notre satis- 
faction. Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nico- 
las (1) , la légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée 
dans son hôtel. Vous n'aurez à donner aucun motif sérieux pour ex- 
pliquer cette retraite inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répon- 
dant à l'invitation que vous recevrez sans doute, suivant l'usage, de 
M. de Nesselrode, à alléguer une indisposition. 

« P. S. Je n'ai pas besoin de vous dire que jusqu'au 18 décembre 
vous garderez, sur l'ordre que je vous donne quant à l'invitation 
pour la fête de l'empereur, le silence le plus absolu. Et d'ici là vous 
éviterez avec le plus grand soin la moindre altération dans vos rap- 
ports avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. » 

Quelques jours après, le 18 novembre, j'écrivis déplus à M. Ca- 
simir Périer : 

« Aussitôt après le 18 décembre vous m'enverrez un courrier 
pour me rendre compte de ce qui se sera passé, et au premier jour 
de l'an vous devrez paraître à la cour et rendre vos devoirs à l'em- 
pereur, comme à l'ordinaire. » 

(1) 18 décembre selon le calendrier russe. ^ 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

M. de La Loyère, expédié de Berlin en courrier à M. Casimir Pé- 
rier et retardé par le mauvais état des chemins et la difficulté du 
passage des rivières, n'arriva à Saint-Pétersbourg que le 28 no- 
vembre, et M. Casimir Périer m'écrivit sur-le-champ qu'il se con- 
formerait avec soin à mes instructions. Quand il les eut en effet exé- 
cutées, il me rendit compte de son attitude et de l'effet qu'elle avait 
produit à Saint-Pétersbourg dans les quatre dépêches suivantes, 
dont je ne retranche que ce qui ne tient pas au récit de l'incident, 
ou ce qui ne pourrait être convenablement publié aujourd'hui : 

« 31. Casimir Périer à M. Guizot. 

« Saint-Pétersbourg, 21 décembre 1841. 

« Monsieur le ministre, 

« Je me suis exactement conformé, le 18 de ce mois, aux ordres 
que m'avait donnés votre excellence, en évitant toutefois avec soin 
ce qui aurait pu en aggraver l'effet ou accroître l'irritation. Le len- 
demain, c'est-à-dire le 19, à l'occasion de la fête de sa majesté im- 
périale, bal au palais, auquel j'ai jugé que mon absence du cercle 
de la veille m'empêchait de paraître, et pendant ces quarante-huit 
heures je n'ai pas quitté l'hôtel de l'ambassade. 

« Il n'y a pas eu cette année de dîner chez le vice-chancelier, 
.lusqu'à ce moment, les rapports officiels de l'ambassade avec le 
cabinet impérial ou avec la cour n'ont éprouvé aucune altération. 
J'ai cependant pu apprendre déjà que l'absence de la légation de 
France avait été fort remarquée et avait produit une grande sensa- 
tion. Personne n'a eu un seul instant de doute sur ses véritables 
motifs. L'empereur s'est montré fort irrité. Il a déclaré qu'il regar- 
dait cette démonstration comme s' adressant directement à sa per- 
sonne, et, ainsi que l'on pouvait s'y attendre, ses entours n'ont pas 
tardé à renchérir encore sur les dispositions impériales. Je ne suis 
pas éloigné de penser et l'on m'a déjà donné à entendre que mes 
relations avec la société vont se trouver sensiblement modifiées : 
comme c'est ainsi que j'aurai la mesure certaine des impressions du 
souverain, dont les propos du monde ne sont guère que l'écho, j'at- 
tendrai de savoir à quoi m'en tenir avant d'expédier M. de La Loyère, 
qui portera de plus grands détails à votre excellence. Jusqu'à pré- 
sent, je n'ai encore vu personne; je ne veux pas paraître pressé ou 
inquiet, et ne reprendrai mes habitudes de société que dans leur 
cours accoutumé. 

u Dans le premier moment, on a dit que l'empereur avait exprimé 
l'intention de supprimer l'ambassade à Paris, et fait envoyer à M. de 
Kisselef l'ordre de ne pas paraître aux Tuileries le 1'^'' janvier. J'ai 
peine à croire à ces deux bruits, que rien ne m'a confirmés. Je sais 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET L EMPEREUR NICOLAS. 9 

qu'on a expédié un courrier à M. de Kisselef; mais j'ignorerai sans 
doute ce qui lui a été mandé. 

(( Quoi qu'il en soit, je ne dois pas dissimuler à votre excellence 
toute la portée de la conduite qu'il m'avait été enjoint de suivre, et 
dont les conséquences devaient être graves dans un pays constitué 
comme l'est celui-ci, avec un souverain du caractère de l'empereur. 
La position du chargé d'affaires de France devient dès à présent dif- 
ficile; elle peut devenir désagréable, peut-être insoutenable. Je 
serais heureux de recevoir des instructions qui me guidassent et 
qui prévissent par exemple le cas où le corps diplomatique serait 
convoqué ou invité sans moi. D'ici là, je chercherai à apporter dans 
mes actes toute la mesure et tout le calme qui seront conciliables 
avec le sentiment de dignité auquel je ne puis pas plus renoncer 
personnellement que mes fonctions ne me permettraient de l'ou- 
blier. » 

A cette dépèche officielle, M. Casimir Périer ajoutait, dans une 
lettre particulière du 23 décembre : 

« L'effet produit a été grand, la sensation profonde, même au- 
delà de ce que j'en attendais peut-être. L'empereur s'est montré 
vivement irrité, et bien que, mieux inspiré que par le passé, il n'ait 
point laissé échapper de ces expressions toujours déplacées dans 
une bouche impériale, il s'est cependant trouvé offensé dans sa per- 
sonne, et aurait, à ce qu'on m'a assuré, tenté d'établir une diffé- 
rence entre les représailles qui pouvaient s'adresser à sa politique 
et celles qui allaient directement à lui. La réponse était bien facile 
sans doute, et il pouvait aisément se la faire; mais la passion rai- 
sonne peu. 

« Tout en me conformant rigoureusement aux instructions que 
j'avais reçues et en ne me croyant pas le droit d'en diminuer en rien 
la portée, j'ai voulu me garder de ce qui eût pu l'aggraver. Ma po- 
sition personnelle, avant ces événemens, était, j'ose le dire, bonne 
et agréable à la fois. J'ai fait plus de frais pour la société qu'on 
ne devait l'attendre d'un simple chargé d'affaires; ma maison et ma 
table étaient ouvertes au corps diploinatique comme aux Russes. Ne 
pouvant que me louer de mes rapports avec la cour et avec la ville, 
voyant l'empereur bienveillant pour moi, particulièrement attentif 
et gracieux pour M""' Périer, je n'avais qu'à perdre à un change- 
ment. Je ne l'ai pas désiré. Quand vos ordres me sont arrivés, je 
n'avais qu'à les exécuter. 

(( Que va-t-on faire? Je l'ignore encore. On m'assure qu'on a, 
dès le 18, écrit à M. de Kisselef de ne pas paraître aux Tuileries le 
l*"" janvier, et peut-être de ne donner aucune excuse de son absence. 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

On dit que l'ambassade en France sera supprimée, le comte de 
Pahlen appelé à d'autres fonctions. On vient de m' annoncer qu'une 
ligue va se former contre moi dans la société sous l'inspiration ou 
même d'après l'ordre de l'empereur, qu'aucun salon ne me sera 
ouvert, et que l'ambassade se trouvera frappée d'interdit. Je ne 
sais que penser des premiers bruits, que je me borne à enregistrer; 
mais le dernier se confirme déjà : déjà plusieurs faits particuliers 
sont venus en vingt-quatre heures accuser les premiers symptômes 
de cette levée de boucliers... 

«Décidé à mettre beaucoup de circonspection dans mes premières 
démarches, je me tiendrai sur la réserve et n'affronterai pas, dans 
les salons qui n'ont aucun caractère officiel, des désagrémens inu- 
tiles contre lesquels je ne pourrais réclamer. Il peut être important 
de ménager la société où une réaction est possible, de ne pas me 
l'aliéner en la mettant dans l'embarras, de ne pas rendre tout rap- 
prochement impossible en me commettant avec elle. Je viens d'ail- 
leurs d'apprendre, avec autant de certitude qu'il est possible d'en 
avoir quand on n'a ni vu ni entendu soi-même, je viens, dis-je, 
d'apprendre que le mot d'ordre a été donné par la cour, et que c'est 
par la volonté expresse de l'empereur que je n'ai pas été et ne serai 
plus invité nulle part. 

<( Daignez, je vous prie, m'indiquer la conduite que je dois suivre. 
Celle dont je chercherai à ne pas m' écarter jusque-là me sera dictée 
à la fois par le sentiment profond de la dignité de la France et par 
le souci des intérêts que pourrait compromettre trop de précipita- 
tion ou une susceptibilité trop grande. Je ne prendrai, dans aunui 
caSy l'initiative de la moindre altération dans les rapports officiels.» 

« M. Casimir Périer à M. Gitizot. 

<( Saint-Pétersbourg, 24 décembre 1841. 

« Monsieur, 

« La situation s'est aggravée, et il m'est impossible de prévoir 
quelle en sera l'issue. 

« L'ambassade de France a été frappée d'interdit et mise au ban 
de la société de Saint-Pétersbourg. J'ai la complète certitude que 
cet ordre a été donné par l'empereur. Toutes les portes doivent être 
fennées; aucun Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners 
auxquels j'étais invité, ainsi que M'"*= Périer, ont été remis; les per- 
sonnes dont la maison nous était ouverte et qui ont des jours fixes 
de réception nous font prier, par des intermédiaires, de ne pas les 
mettre dans l'embarras en nous présentant chez elles, et font allé- 
guer, sous promesse du secret, les ordres qui leur sont donnés. 

« L'empereur, fort irrité et ne pouvant comprendre qu'une sim- 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l' EMPEREUR NICOLAS. 11 

pie manifestation, couverte d'une excuse oiïicielle et enveloppée de 
toutes les formes, laisse soupçonner, après dix ans de patience, le 
juste mécontentement qu'inspirent ses étranges procédés, l'empe- 
reur, dis-je, espère faire prendre à l'Europe une démonstration una- 
nime de sa noblesse pour le témoignage du dévouement qu'on lui 
porte. Il aura de la peine à y réussir. Il se plaint hautement et 
m'accuse personnellement d'avoir ajouté, sans doute de mon chef, 
aux instructions que j'aurais pu recevoir. Quant à moi, mon atti- 
tude officielle n'a rien eu jusqu'ici que de facile; je n'ai cessé de me 
retrancher derrière l'excuse de mon indisposition, paraissant ne 
rien comprendre à l'incrédulité qu'on lui oppose et au déchaîne- 
ment général qui en est la suite. En présence de procédés si inso- 
lites et si concertés, dont l'efi^et s'est déjà fait sentir et dont on me 
menace pour l'avenir, que dois-je faire, monsieur? Jusqu'à quel 
point faut-il pousser la patience? J'éprouve un vif désir de recevoir 
à cet égard les instructions de votre excellence. Jusque-là je cher- 
cherai à me maintenir de mon mieux sur ce terrain glissant, biea 
déterminé à ne rien compromettre volontairement et à ne pas en- 
gager le gouvernement du roi sans m'y trouver impérieusement 
contraint. 

« Je sens tout ce qu'une rupture aurait de graves conséquences, 
je ferai pour l'éviter tout ce que l'honneur me permettra, je ne re- 
culerai jamais devant une responsabilité que je me croirais imposée 
par mon devoir; mais votre excellence peut être assurée que je ne 
l'assumerai pas légèrement, et qu'une provocation ou une offense 
directe, positive, officielle, pourrait seule me faire sortir de l'atti- 
tude expectante que je me conserve. 

« Ayant reçu avant-hier la dépêche que votre excellence m'a fait 
l'honneur de m' écrire le 8 de ce mois, relativement aux affaires de 
Grèce, je me suis empressé de demander un rendez-vous à M. de 
Nesselrode pour l'en entretenir. Le vice-chancelier me l'a indiqué 
pour aujourd'hui, et je pourrai en rendre compte dans un j^osl- 
scriptwn avant de fermer cette dépêche. » 

« P. -S. — Je sors de chez M. de Nesselrode; ainsi que je l'avais 
prévu et espéré, son accueil a été le même que par le passé, et pas 
une seule nuance n'a marqué la moindre différence. Nous ne nous 
sommes écartés ni l'un ni l'autre du but de l'entretien, qui avait 
pour objet les affaires de la Grèce et la dépêche de votre excellence- 
Je devrai entrer à cet égard dans quelques détails que je remets à 
ma prochaine expédition. » 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

« M. Casimir Périer à M. Guizot. 

« Saint-Pétersbourg, 28 décembre 1841. 

« Monsieur, 

« La situation est à peu près la même. Je crois toutefois pouvoir 
vous garantir que le gouvernement impérial et la cour ne change- 
ront rien à leurs relations officielles avec moi. Si mon entrevue avec 
M. de Nesselrode depuis le 18 ne suffisait pas pour établir à cet 
égard ma conviction, mes doutes seraient levés par l'attitude et le 
langage de l'empereur, qui, sentant toute la maladresse de sa co- 
lère, affecte maintenant une sorte d'indifférence et s'efforce de pa- 
raître complètement étranger aux démonstrations de la noblesse et 
de la société : il prétend ne pouvoir pas plus s'y opposer qu'il n'a 
pu les commander. Ce ne sera pas là une des scènes les moins cu- 
rieuses de cette triste comédie qui ne fera pas de dupes. 

« Je sais de bonne source, j'apprends par les messagers qui m'ar- 
rivent et les communications qui me sont faites, sous le secret, par 
l'intermédiaire de quelques-uns de mes collègues, combien, cà l'ex- 
ception d'un petit nombre d'exaltés et de dévoués quand mCme, 
combien, dis-je, on regrette les procédés auxquels on est contraint. 

<( Pour bien faire apprécier à votre excellence la nature et l'éten- 
due de la consigne impériale, je suis obligé de lui citer un ou deux 
faits. Au théâtre français, un jeune homme qui se trouvait dans 
une loge à côté, de la nôtre ayant demandé de ses nouvelles à 
M""" Périer, l'empereur s'informa de son nom, et le lendemain le 
coupable reçut une verte semonce et l'invitation d'être plus circon- 
spect à l'avenir. 

<( On a poussé l'inquisition jusqu'à envoyer au jeu de paume, qui 
est un exercice auquel j'aime à me livrer, et à faire demander au 
paumier les noms de ceux avec qui j'aurais pu jouer. Heureusement 
il n'y a eu personne à mettre sur cette liste de proscription d'un 
nouveau genre. 

« Vous comprendrez facilement, monsieur, qu'avec un pareil sys- 
tème on établisse sans peine une unanimité dont la cause se trahit 
par l'impossibilité même de sa libre existence. 

« L'empereur profite de cette position, et, satisfait de ce qu'il a 
obtenu maintenant que le mot d'ordre a circulé et que l'impulsion 
est donnée, il se montre parfaitement doux. On fait répandre qu'il 
n'y a rien d'officiel dans ce qui s'est passé, que l'empereur n'y peut 
rien, qu'il a du admettre et admis mon excuse, mais que la société 
est libre de ressentir ce qu'elle a pris comme un manque d'égards 
envers la personne du souverain. 

« J'irai demain à un bal donné à l'assemblée de la noblesse, où 



LE KOI LOUIS-PHILIPPE ET l' EMPEREUR NICOLAS. 13 

j'étais invité et où le corps diplomatique se rend, non pas précisé- 
ment officiellement, mais cependant en uniforme. Cette dernière cir- 
constance m'aurait déterminé, si j'avais hésité sur la conduite que 
j'avais à tenir. On a cherché en efî'et à me faire dire que je ferais 
peut-être mieux de m' abstenir. Je me suis retranché derrière mon 
droit et mon ignorance absolue des motifs qui pourraient me faire 
m' abstenir volontairement d'un bal où va la cour et où se trouvera 
tout le corps diplomatique. 

« Ce n'est qu'après le l^"" janvier, quand je serai retourné au pa- 
lais, qu'on peut attendre dans la société le revirement qui m'est 
annoncé. Je devrai, ce me semble, me montrer poli, mais froid. 
J'attendrai les avances qui pourraient m' être faites sans les cher- 
cher, mais sans les repousser. Je sens et sentirai davantage par la 
suite le besoin d'être soutenu par vous. Croyez du reste, monsieur, 
je vous en prie, que ce n'est pas un intérêt personnel qui me le fait 
désirer. Dans les circonstances où je me trouve, je me mets com- 
plètement hors de la question, et, en ce qui ne concerne que moi, 
vous me trouverez disposé à me soumettre avec abnégation à tout 
ce que vous croiriez utile de m' ordonner. » 

Dès que j'eus appris, par sa dépêche du 21 décembi'e, que mes 
instructions avaient été ponctuellement exécutées, j'adressai à 
M. Casimir Périer les deux lettres suivantes, l'une officielle, l'autre 
particulière : 

« M. Guizot à M. Casimir Périer. 

« Paris, 4 janvier 1842. 

«Monsieur, j'ai reçu la dépèche que vous m'avez fait l'honneur 
de m' écrire le 2J décembre, et dans laquelle vous me dites que le 
18 du même mois vous vous êtes exactement conformé à mes in- 
structions, en évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggra- 
ver l'effet. D'après la teneur même de ces instructions, je dois pré- 
sumer, quoique vous n'en fassiez pas mention expresse, que vous 
avez eu soin de motiver par écrit votre absence de la cour sur un 
état d'indisposition. Vous saurez peut-être déjà, lorsque cette dé- 
pêche vous parviendra, que M. de Kisselef et sa légation n'ont pas 
paru aux Tuileries le 1" janvier: peu d'heures avant la réception du 
corps diplomatique, M. de Kisselef a écrit à M. l'introducteur des 
ambassadeurs pour lui annoncer qu'il était malade. Son absence 
ne nous a point surpris. Notre intention avait été de témoigner que 
nous avons à cœur la dignité de notre auguste souverain, et que des 
procédés peu convenables envers sa personne ne nous trouvent ni 
aveugles ni indifférens. Nous avons rempli ce devoir. Nous ne voyons 
maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que les rap- 



ih TxEVUE DES DEUX MONDES. 

poris d'égards et de politesse reprennent leur cours habituel. C'est 
dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre der- 
nier, à vous présenter chez l'empereur et à lui rendre vos devoirs, 
selon l'usage, le premier jour de l'année. Vous semblez croire que 
le cabinet de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d'autres mar- 
ques de son niécontentement : tant que ce mécontentement n'irait 
pas jusqu'à vous refuser ce qui vous est officiellement dû en votre 
qualité de chef de la mission française, vous devriez ne pas vous en 
apercevoir; mais si on affectait de méconnaître les droits de votre 
position et de votre rang, vous vous renfermeriez dans votre hôtel, 
vous vous borneriez à l'expédition des affaires courantes et vous at- 
tendriez mes instructions. 

« J'apprécie, monsieur, les difficultés qui peuvent s'élever pour 
vous. J'ai la confiance que vous saurez les résoudre. Le prince et le 
pays que vous représentez, le nom que vous portez, me sont de sûrs 
garans de la dignité de votre attitude, et je ne doute pas qu'en toute 
occasion vous ne joigniez à la dignité cette parfaite mesure que 
donne le sentiment des convenances et du bon droit. ;> 

« M. Guizot à M. Casimir Périer. 

« Paris, 5 janvier 1842. 

« Je voudrais bien, monsieur, pouvoir vous donner les instruc- 
tions précises et détaillées que vous désirez; mais à de telles dis- 
tances et quand il s'agit des formes et des convenances de la vie 
sociale, il n'y a pas moyen. Les choses ne peuvent être bien appré- 
ciées et réglées que sur les lieux mêmes, au moment même, et par 
ceux qui en voient de près les circonstances et les effets. Je ne sau- 
rais vous transmettre d'ici que des indications générales. Je m'en 
rapporte à vous pour les appliquer convenablement. Ne soyez pas 
maintenant exigeant et susceptible au-delà de la nécessité. Ce que 
nous avons fait a été vivement senti ici comme à Pétersbourg. L'ef- 
fet que nous désirions est produit. On saura désormais que les mau- 
vais procédés envers nous ne passent pas inaperçus. Quant à présent, 
nous nous tenons pour quittes et nous reprendrons nos habitudes 
de courtoisie. Si on s'en écartait envers vous, vous m'en informe- 
riez sur-le-champ. Ce courrier ne vous arrivera qu'après le jour de 
l'an russe. Si vous avez été averti, selon l'usage, avec tout le reste 
du corps diplomatique, du moment où vous auriez à rendre vos de- 
voirs à l'empereur, vous vous en serez acquitté comme je vous l'a- 
vais prescrit le 18 novembre dernier. Si vous n'avez pas été averti, 
vous m'en aurez rendu compte, et nous verrons ce que nous aurons à 
faire. J'ai causé de tout ceci avec M. de Barante, et nous ne prévoyons 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'EMPEREUR NICOLAS. 15 

pas d'autre occasion prochaine et déterminée où quelque embarras 
de ce genre puisse s'élever pour vous. 

u M. de Kisselef se conduit ici avec mesure et convenance. Son 
langage dans le monde est en harmonie avec ce qu'il a écrit le 
!*'■ janvier à M. de Saint-Morys, et j'ai lieu de croire qu'il est dans 
l'intention de ne faire aucun bruit de ce qui s'est passé, et de rem- 
plir comme précédemment tous les devoirs d'égards et de politesse 
qui appartiennent à sa situation. Il sera invité, comme tout le corps 
diplomatique, au prochain grand bal de la cour. Nous témoignons 
ainsi que, comme je viens de vous le dire, nous nous tenons pour 
quittes et n'avons point dessein de perpétuer les procédés désobli- 
geans. Nous agirons du reste^ici envers M. de Kisselef d'après la 
façon dont on agira à Pétersbourg envers vous. Vous m'en rendrez 
compte exactement. » 

Il nous importait que non -seulement à Saint-Pétersbourg et à 
Paris, mais dans les grandes cours de l'Europe, notre démarche fût 
bien comprise dans sa véritable intention et sa juste mesure. J'écri- 
vis aux représentans du roi à Vienne, à Londres et à Berlin, MM. de 
Flahault, de Sainte- Aulaire et Bresson. 

« M. Guizot à M. le comte de Flaliault à Vienne. 

« Paris, 5 janvier 1842. 

« Mon cher comte , 

« Je veux que vous soyez bien instruit d'un petit incident survenu 
entre la cour de Saint-Pétersbourg et nous, et dont probablement 
vous entendrez parler. Je vous envoie copie de la correspondance 
oiïicielle et particulière à laquelle il a donné lieu. Je n'ai pas besoin 
de vous dire que je vous l'envoie pour vous seul, et uniquement pour 
vous donner une idée juste de l'incident et du langage que vous de- 
vrez tenir quand on vous en parlera. Nous avons atteint notre but 
et nous sommes parfaitement en règle. Officiellement^ le comte de 
Pahlen a été rappelé à Pétersbourg pour causer avec l'empereur; 
M. Casimir Périer a été malade le 18 décembre et M. de Kisselef le 
l^"" janvier. En réalité, l'empereur n'a pas voulu que M. de Pahlen 
complimentât le roi, et nous n'avons pas voulu que ce mauvais pro- 
cédé passât inaperçu. De part et d'autre, tout est correct et tout est 
compris. Les convenances extérieures ont été observées et les in- 
tentions réelles senties. Cela nous suffit, et nous nous tenons pour 
quittes. 

« Il faut qu'on en soit partout bien convaincu. Plus notre poli- 
tique est conservatrice et pacifique , plus nous serons soigneux de 
notre dignité. Nous ne répondrons point à de mauvais procédés par 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la mauvaise politique ; mais nous ressentirons les mauvais procé- 
dés et nous témoignerons que nous les ressentons. Du reste, je crois- 
cette petite affaire finie. M. de Kisselef se conduit ici avec mesure 
et convenance. Nous serons polis envers lui comme par le passé. 
On ne fera rien, je pense, à Pétersbourg qui nous en empêche. Ne 
parlez de ceci que si on vous en parle, et sans y mettre d'autre im- 
portance que de faire bien entrevoir notre parti-pris de n'accepter 
aucune inconvenance. » 

Quand j'eus reçu les détails que me donnait M. Casimir Périer 
sur l'attitude de la cour et de la société à Saint-Pétersbourg, je lui 
écrivis le 6 janvier 18A2 : 

« Vous avez raison, monsieur, les détails que vous me donnez 
sont étranges; mais s'ils m'étonnent un peu, ils ne me causent pas 
la moindre inquiétude. Je vois que toute cette irritation, toute cette 
humeur dont vous me parlez, se manifestent dans la société de Saint- 
Pétersbourg et point dans le gouvernement. Yos rapports libres avec 
le monde en sont dérangés, gênés, peu agréables. Yos rapports of- 
ficiels avec le cabinet demeurent les mêmes, et votre entrevue du 
2Zi décembre avec le comte de Nesselrode, au sujet des affaires de 
Grèce, en a donné la preuve immédiate. 

(c Cela devait être, et je n'aurais pas compris qu'il en pût arriver 
autrement. On n'a rien, absolument rien à nous reprocher. Vous 
avez été indisposé le 18 décembre. Vous en avez informé avec soin le 
grand-maître des cérémonies de la cour. Vous avez scrupuleusement 
observé toutes les règles, toutes les convenances. Le cabinet de 
Saint-Pétersbourg les connaît trop bien pour ne pas les respecter 
envers vous, comme vous les avez respectées vous-même. 

u M. de Kisselef n'a point paru le 1" janvier chez le roi, à la ré- 
ception du corps diplomatique. Il était indisposé et en avait informé 
le mafin M. l'introducteur des ambassadeurs. M. de Kisselef est et 
sera traité par le gouvernement du roi de la même manière, avec 
les mêmes égards qu'auparavant. Rien, je pense, ne viendra nous 
obliger d'y rien changer. 

« La société de Paris se conduira, je n'en doute pas, envers M. de 
Kisselef comme le gouvernement du roi. Il n'y rencontrera ni im- 
politesse, ni embarras, ni froideur affectée, ni désagrémens calculés : 
cela est dans nos sentimens et dans nos mœurs ; mais la société de 
Saint-Pétersbourg n'est point tenue d'en faire autant. Elle ne vous 
doit ni manières bienveillantes ni relations agréables et douces. Si 
elle ne juge pas à propos d'être avec vous comme elle était naguère, 
vous n'avez point à vous en préoccuper ni à vous en plaindre. Res- 
tez chez vous, monsieur, vivez dans votre intérieur; soyez froid avec 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 17 

ceux qui seront froids, étranger à ceux qui voudront être étrangers. 
Vous n'aurez sans doute à repousser aucun de ces procédés qu'un 
homme bien élevé ne saurait accepter et qui n'appartiennent pas à 
un monde bien élevé. Que cela vous suffise. Dans votre hôtel, au 
sein de votre légation, vous êtes en France; renfermez-vous dans 
cette petite patrie qui vous entoure, tant que la société russe le vou- 
dra elle-même. Vous êtes jeune, je le sais; M'"^ Périer est jeune et 
aimable; le monde lui plaît et elle y plaît : je regrette pour elle et 
pour vous les agrémens de la vie du monde; mais vous avez l'un et 
l'autre l'esprit trop juste et le cœur trop haut pour ne pas savoir y 
renoncer sans effort et vous suffire parfaitement à vous-mêmes quand 
la dignité de votre pays et votre propre dignité y sont intéressées. 
« J'apprends avec plaisir, quoique sans surprise, que toutes les 
personnes attachées à votre légation se conduisent dans cette cir- 
constance avec beaucoup de tact et de juste fierté. Pour vous, mon- 
sieur, je me plais à vous faire compliment de votre attitude parfaite- 
ment digne et convenable. Persistez -y tranquillement. Dans vos 
rapports avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, pour tout ce qui tient 
aux affaires, soyez ce que vous étiez, faites ce que vous faisiez avant 
cet incident; il n'y a aucune raison pour que rien soit changé à cet 
égard. Et quant à vos relations avec la société, tant qu'elles ne se- 
ront pas ce qu'elles doivent être pour la convenance et pour votre 
agrément, tenez-vous en dehors. Il n'y a que cela de digne et de 
sensé. » 

Du 6 au 25 janvier, M. Casimir Périer me rendit compte, dans les 
letti'es suivantes, des incidens survenus à Saint-Pétersbourg, et qui 
indiquaient, soit le maintien, soit la modification des dispositions et 
de l'attitude de l'empereur Nicolas et de sa cour. 

Il M. Casimir Périer à M. Guizot. 

« Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1842. 

« Monsieur, 
« L'empereur s'est fort calmé, et si rien ne vient réveiller son irri- 
tation, il est à croire qu'elle n'aura pas de nouveaux effets. La con- 
signe donnée à la société n'est pas levée, mais on n'attend, si je suis 
bien informé, qu'une occasion de sortir d'une attitude dont on sent 
tout le ridicule. Cette occasion semble devoir, aux yeux de tous, se 
rencontrer dans ma présence à la cour le 1"/13 janvier. Ainsi que 
j'ai eu l'honneur de le mander à votre excellence, me sentant at- 
teint, non dans ma personne, mais dans ma position officielle, à la- 
quelle on a pris soin de me faire comprendre qu'on voulait s'adres- 
ser, je me tiendrai fort sur la réserve, et des avances bien positives 

lOME XXXI. 2 



18 * REVUE DES DEUX MONDES. 

et bien marquées pourraient seules m'en faire départir. J'espère 
d'ailleurs recevoir les instructions de votre excellence avant de de- 
voir dessiner nettement l'attitude que pourrait me faire adopter un 
changement complet et subit dans celle qu'on a prise vis-à-vis 
de moi. » 

« Le même au même. 

« Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1842. 

« Monsieur, 

(c Le secret sur les ordres qui ont pu être donnés à M. de Kisselef 
pour le 1" janvier a été si bien gardé que rien de positif n'a trans- 
piré à cet égard. Tous les membres du corps diplomatique parais- 
sent persuadés, et je partage cette croyance, qu'il lui a été enjoint 
de ne pas paraître aux Tuileries , et si ce parti a été pris dans un 
moment d'irritation, le temps aura manqué pour donner le contre- 
ordre que la réflexion pourrait avoir conseillé. Quoi qu'il en soit, je 
sais que M. de Nesselrode et ceux qui approchent l'empereur affir- 
ment qu'aucun courrier n'a été envoyé au chargé d'affaires de Rus- 
sie à Paris. Bien que la vérité doive être connue de votre excellence 
au moment où elle recevra cette dépêche, je crois nécessaire de la 
mettre au courant de tout ce qui se dit et se fait ici. Ma conduite 
n'en peut être affectée, ni mon attitude modifiée; je reste dans l'igno- 
rance de tout ce qui n'a pas un caractère officiel, et ne dois pas hé- 
siter, ce me semble, à moins d'ordres contraires, à me rendre au 
palais le l""' (13) janvier. 

(( J'ai eu l'honneur de dire à votre excellence que la société pa- 
raissait embarrassée de sa position vis-à-vis de l'ambassade, et em- 
pressée d'en pouvoir sortir. Dans le salon de M'"^ de Nesselrode, où 
j'ai cru de mon droit et de mon devoir de me montrer, ne fût-ce 
que pour protester contre l'ostracisme dont j'étais frappé, j'ai pu 
me convaincre que j'avais été bien informé et que mes appréciations 
étaient fondées. J'ai trouvé M'"^ de INesselrode froide, mais polie; 
plusieurs des assistans ont été fort prévenans. Au bal de l'assemblée 
de la noblesse, où j'ai facilement remarqué que ma présence cau- 
sait une espèce de sensation, je n'ai eu à me plaindre de personne : 
l'accueil des uns a été ce qu'il était naguère, celui des autres em- 
preint peut-être d'une espèce de gêne ; mais si quelques personnes 
ont cherché, quoique sans affectation, à m' éviter, ce n'était guère 
que celles qui, volontairement ou non, se sont trouvées le plus com- 
promises vis-à-vis de moi. 

« Ces deux occasions ont été les seules où je me sois trouvé en 
contact avec la société, les seules où j'aie jugé utile et convenable 
de me montrer. Pas un Russe n'a paru chez moi. Quant à M'"* Casi- 
mir Périer, je n'ai pas trouvé à propos qu'elle sortît de chez elle. 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 19 

Déterminé à éviter tout ce qui, dans des circonstances si ])izarres et 
si exceptionnelles, pouvait amener de nouvelles complications, je 
n'ai pas voulu courir la chance de ressentir, avec une vivacité dont 
j'aurais pu ne pas être maître, un manque d'égards ou un mauvais 
procédé. Je demande pardon à votre excellence d'entrer dans ces 
détails, qui, malgré le caractère personnel qu'ils peuvent avoir, 
m'ont paru nécessaires à un complet exposé de la situation. » 

« Le même au même. 

(( Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1842. 

« Monsieur, 

(( J'ai reçu hier, à onze heures du soir, une circulaire adressée au 
corps diplomatique par le grand-maître des cérémonies , annonçant 
purement et simplement que le cercle qui devait avoir lieu ce matin 
au palais était contremandé. 

« La poste part aujourd'hui à deux heures, et je ne puis donner 
à cet égard aucun renseignement à votre excellence. Deux de mes 
collègues, les seuls membres du corps diplomatique que j'aie ren- 
contrés, semblaient croire que la santé de l'impératrice avait motivé 
ce contre-ordre, qui s'étend à tous, à la cour comme à la noblesse. 
Jusqu'à présent, toutefois, sa majesté avait paru beaucoup mieux 
portante que par le passé, et rien n'avait préparé à une aggravation 
dans son état assez sérieuse pour que l'empereur ne pût recevoir les 
félicitations de nouvelle année, n 

« Le même au même. 

n Saint-Pétersbourg, lo janvier 1842. 

« Monsieur, 
« On a appris hier à Pétersbourg que M. de Kisselef n'avait point 
paru aux Tuileries le 1" janvier. Cette nouvelle, après tout ce qui 
s'est passé ici, n'a surpris personne, mais a généralement affligé. 
On prévoit que le gouvernement du roi en témoignera, d'une ma- 
nière ou d'une autre, son juste mécontentement, et si l'empereur a 
pu imposer une unanimité de démonstrations extérieures, il s'en 
faut de beaucoup, ainsi que j'ai eu l'honneur de le mander à votre 
excellence, qu'il ait obtenu le même résultat sur l'opinion. Aujour- 
d'hui surtout, un mécontentement assez grand se manifeste. Le cer- 
cle du 1" janvier n'ayant pas eu lieu, quels que soient les motifs 
qui l'aient fait contrcmander, et le corps diplomatique n'étant plus 
officiellement appelé à paraître au palais avant le jour de Pâques, 
la société ne sait quelle ligne suivre vis-à-vis de moi. Elle se trou- 
verait humiliée d'avances trop positives, et cependant elle sent que 
je ne puis en accueillir d'autres; elle se plaint d'ailleurs d'avoir été 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

mise en avant par l'empereur, qui, en invitant le chargé d'affaires 
de France, semble avoir porté un démenti à l'interprétation donnée 
à ma conduite... La Russie, quoi qu'on en dise, n'épouse pas les 
passions et les injustes préventions de son souverain. 

(( Le corps diplomatique est fort bien pour moi; il apprécie ma 
position avec justesse et convenance. Si dans les premiers momens, 
malgré la réserve dont nous devions les uns et les autres envelop- 
per notre pensée, j'ai cru remarquer parmi ses membres quelque 
dissidence d'opinion, je dois dire que tous aujourd'hui se montrent 
jaloux et soigneux de la dignité d'un de leurs collègues, et semblent 
approuver que je ne m'écarte pas de l'attitude que les circonstances 
m'imposent. » 

« Le même au même. 

« Saint-Pétersbourg, 19 janvier 1842. 

(( Monsieur, 
(( 11 y a ce soir bal à la cour, où je suis invité et me rendrai avec 
M'"'' Périer. Ce bal a lieu tous les ans vers la fête du 6/18 janvier, 
Jour des Rois et de la bénédiction de la Neva; mais le corps diplo- 
matique n'y est pas ordinairement invité. Il paraît qu'on a voulu 
cette fois faire une exception en raison de ce que le cercle du 
•!'='■ janvier n'a pas été tenu. 11 ne serait pas impossible aussi que le 
désir de donner à la légation française une prompte occasion de re- 
paraître à la cour entrât pour quelque chose dans cette innova- 
tion. » 

c( Le même au même. 

« Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1842. 

(( Monsieur, 

« Je ne puis aujourd'hui que confirmer ce que j'ai eu l'honneur 
de mander à votre excellence, dans ma précédente dépêche, de l'ex- 
cellent effet que produisent l'attitude du gouvernement du roi, l'in- 
différence avec laquelle il a accueilli l'absence de M. de Kisselef lors 
de la réception du l'''" janvier, et la ligne de conduite dans laquelle 
il m'a été ordonné de me renfermer ici... 

« Au dernier bal, qui n'était point précédé d'un cercle, l'empe- 
reur et l'impératrice ont trouvé, dans le courant de la soirée, l'oc- 
casion, que je ne cherchais ni ne fuyais, de m'adresser la parole. Ils 
ont parlé l'un et l'autre, à plusieurs reprises, à M'"" Casimir Périer. 
Enfin tout s'est passé fort convenablement et avec l'intention évi- 
dente de ne marquer aucune différence entre l'accueil que nous re- 
cevions et celui qui nous était fait naguère... » 



LE ROI LOUIS-PIIILIPPE ET l'EiAIPEREUR NICOLAS. 51 

« Le même au même. 

<i Saint-Pétersbourg, 25 janvier 1842. 

« Monsieur, 

« Grâce a vos lettres, à l'appui qu'elles m'ont prêté, la situation 
de la légation du roi est devenue excellente. Si la société russe, en- 
gagée dans une fausse voie, ne se presse pas d'en sortir, elle sent 
au moins ses désavantages. 

« Au dernier bal, l'empereur s'est borné à me dire, en passant à 
côté de moi, d'un air et d'un ton qui n'avaient rien de désobligeant : 
« Gomment ça va-t-il depuis que nous ne nous sommes vus? Ça va 
mieux, n'est-ce pas? » 

« L'impératrice m'a demandé, avec une certaine insistance, quand 
revenait M. de Barante, et si je n'apprenais rien de son retour. J'ai 
répondu en protestant de mon entière ignorance à cet égard. Je ne 
puis décider si ce propos n'était qu'une marque de bienveillance 
pour l'ambassadeur, qui a laissé ici les meilleurs souvenirs, ou s'il 
cachait une intention, par exemple une sorte d'engagement impli- 
cite du retour de M. de Pahlen à Paris. 

« Entre M. de Nesselrode et moi, pas un seul mot n'a été dit qui 
se rapportât à tout cet incident ou qui y fît allusion. Il m'a paru 
qu'il ne me convenait pas de prendre l'initiative. Je ne voulais, 
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, paraître ni embarrassé, ni 
inquiet, ni pressé de sortir de la situation qu'il a plu à la société de 
me faire, et dans laquelle rien ne m'empêche, surtout aujourd'hui, 
de me maintenir avec honneur. Dans un intérêt fort avouable de 
conciliation, je n'aurais certes pas évité une conversation confiden- 
tielle à cet égard que j\I. de Nesselrode aurait pu chercher. Sa mo- 
dération m'est connue : j'ai la certitude qu'il regrette tout ce qui 
s'est passé; mais je n'ai pas pensé qu'il fût utile d'aller au-devant 
d'explications que le caractère tout aimable de nos entretiens et la 
position supérieure du vice-chancelier lui rendaient facile de pro- 
voquer. » 

J'étais parfaitement content de l'attitude de M. Gasimir Périer, et 
je m'empressai de le lui témoigner. 

» M. Guizol à M. Casimir Périer. 

«Pari?, 18 février 18 i2. 

(( Je ne veux pas laisser partir ce courrier, monsieur, sans vous 
dire combien les détails que vous m'avez mandés m'ont satisfait. 
Une bonne conduite dans une bonne attitude, il n'y a rien à désirer 
au-delà. Persistez tant que la société russe persistera. Son entête- 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment commence à faire un peu sourire, comme toutes les situations 
qu'on prolonge plutôt par embarras d'en sortir que par envie d'y 
rester. Yous qui n'avez point d'embarras, attendez tranquillement, 
vous n'avez qu'à y gagner. Le temps, quand on l'a pour soi, est le 
meilleur des alliés. 

(( Répondez toujours que vous ne savez rien, absolument rien, sur 
le retour de M. de Barante. Il ne quittera certainement point Paris 
tant que M. de Pahlen ou un autre ambassadeur n'y reviendra pas... 
Y a-t-il quelque conjecture à ce sujet dans le corps diplomatique 
que vous voyez ? 

« Yous avez très bien fait de ne prendre avec M. de Nesselrode 
l'initiative d'aucune explication. » 

« Le même au même. 

« Paris, 24 février 18i2. 

« Je vous sais beaucoup de gré, monsieur, du dévouement si com- 
plet que vous me témoignez. Je suis sûr que ce ne sont point, de 
votre part, de vaines paroles, et qu'en effet, de quelque façon que 
le roi disposât de vous, vous le trouveriez bon et vous obéiriez de 
bonne grâce; mais c'est dans le poste où vous êtes que vous pouvez, 
quant à présent, servir le roi avec le plus d'honneur. Il me revient 
que quelques personnes affectent de dire que, si la société de Saint- 
Pétersbourg s'obstine à se tenir éloignée de vous, c'est à vous seul 
qu'il faut l'imputer, et que c'est à vous seul, à vos procédés person- 
nels, que s'adresse son humeur. Je ne saurais admettre cette expli- 
cation. Yous n'avez rien fait que de correct et de conforme à vos 
devoirs, et je vous connais trop bien pour croire que vous ayez 
apporté, dans le détail de votre conduite, aucune inconvenance. Il 
est de l'honneur du gouvernement du roi de vous soutenir dans la 
situation délicate et évidemment factice où l'on essaie de vous pla- 
cer, et l'empereur lui-môme a, j'en suis sûr, l'esprit trop juste et 
trop fin pour ne pas le reconnaître. 

« Beaucoup de gens pensent et disent ici qu'il suffn-ait d'un mot 
ou d'un geste de l'empereur pour que la société de Saint-Péters- 
bourg ne persévérât point dans sa bizarre conduite envers vous. Je 
réponds, quand on m'en parle, que vos rapports avec le cabinet 
russe sont parfaitement convenables, que l'empereur vous a traité 
dernièrement avec la politesse qui lui appartient, et que certaine- 
ment, chez nous, si le roi avait, envers un agent accrédité auprès de 
lui, quelque juste mécontentement, il ne le lui ferait pas témoigner 
indirectement et par des tiers. 

« Gardez donc avec pleine confiance, monsieur, l'attitude que je 
vous ai prescrite, et qui convient seule au gouvernement du roi 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 23 

comme à vous-même. Ne vous préoccupez point de la froideur 
qu'on vous témoigne; n'en ressentez aucune impatience, aucune 
humeur; tenez-vous en mesure d'accueillir, sans les devancer, les 
marques de retour qui vous seraient adressées. Vous avez pour vous 
le bon droit, les convenances, les habitudes du monde poli dans les 
pays civilisés. Yotre gouvernement vous approuve. Le gouverne- 
ment auprès duquel vous résidez fait tout ce qu'il vous doit. Le né- 
cessaire ne vous manque point. Attendez tranquillement que le su- 
perflu vous revienne, et continuez à prouver, par la dignité et la 
bonne grâce de votre conduite, que vous pouvez vous en passer. » 

La situation demeurait immobile. La société de Saint-Pétersbourg 
ne changeait point d'attitude. L'empereur et l'impératrice , quand 
M. Casimir Périer avait l'occasion de les voir, ne lui faisaient plus 
aucune allusion au retour de M. de Barante, ne lui prononçaient plus 
même son nom. Il m'écrivit le 8 juin iS!i2 : 

« Monsieur, 

(( Je viens, fort à regret, aujourd'hui vous supplier de ne pas re- 
tarder la décision par laquelle vous avez bien voulu me faire don- 
ner l'espoir que vous mettriez un terme à une position qui ne peut 
plus se prolonger. Il m'en coûte beaucoup, daignez le croire, de 
faire cette démarche; mais vous me permettrez de vous rappeler 
qu'après six mois de la situation la plus pénible, c'est la première 
fois que j'ai une pensée qui ne soit pas toute de dévouement et d'ab- 
négation. Je sais quels devoirs me sont imposés par mes fonctions : 
à ceux-là je ne crois pas avoir failli pendant douze ans de constans 
services. Je ne puis ni ne veux faillir à d'autres devoirs qui ne sont 
pas moins sacrés. M'"" Casimir Périer est fort souffrante, et sa santé 
m'inquiète. Exilée à huit cents lieues de son pays le lendemain 
même de son mariage, trop délicate pour un climat sévère, elle a 
besoin maintenant, elle a un pressant besoin de respirer un air plus 
doux, et les médecins ordonnent impérieusement les bains de mer 
pour cet été. Veuillez donc, monsieur, supplier le roi de me per- 
mettre de quitter la Russie vers la fin de juillet ou dans les pre- 
miers jours d'août. 

« Le roi connaît mon dévouement à son service ; vous, monsieur, 
vous connaissez mon attachement à votre personne : c'est donc sans 
crainte d'être mal compris ou mal jugé que je vous expose la né- 
cessité pénible à laquelle me soumet aujourd'hui le soin des inté- 
rêts les plus légitimes et les plus chers. On m'a mandé que votre 
intention était de ne pas reculer mon retour au-delà de l'époque 
que je viens d'indiquer, et j'ai la conviction intime qu'en vous ren- 
dant à ma prière vous prendrez le parti le mieux d'accord avec ce 



24 BEVUE DES DEUX MONDES. 

que les circonstances exigent. En effet, l'empereur s'est prononcé, 
et il n'y a plus à en douter, M. de Pahlen ne retournera pas à Paris 
dans l'état actuel des choses. La prolongation de mon séjour à Pé- 
tersbourg devient aussi inutile qu'incompatible avec la dignité du 
gouvernement du roi. » 

Je lui répondis le 23 juin : 

« Monsieur, 

« Le roi vient de vous nommer commandeur de la Légion d'hon- 
neur. Le baron de Talleyrand vous en porte l'avis officiel et les in- 
signes. Je suis heureux d'avoir à vous transmettre cette marque de 
la pleine satisfaction du roi. Dans une situation délicate, vous vous 
êtes conduit et vous vous conduisez, monsieur, avec beaucoup de 
dignité et de mesure. Soyez sûr que j'apprécie toutes les difficultés, 
tous les ennuis que vous avez eus à surmonter, et que je ne négli- 
gerai rien pour qu'il vous soit tenu un juste compte de votre dé- 
vouement persévérant au service du roi et du pays. 

(( Je comprends la préoccupation que vous cause et les devoirs 
que vous impose la santé de M""" Périer. J'espère qu'elle n'a rien 
qui doive vous alarmer, et que quelques mois de séjour sous un ciel 
et dans un monde plus doux rendront bientôt à elle tout l'éclat de 
la jeunesse, à vous toute la sécurité de bonheur que je vous désire. 
Le roi vous autorisera à prendre un congé et à revenir en France du 
l*^"" au 15 août. Dès que le choix du successeur qui devra vous rem- 
placer par interi})i, comme chargé d'affaires, sera arrêté, je vous en 
informerai. 

(( J'aurais vivement désiré qu'un poste de ministre se trouvât 
vacant en ce moment. Je me serais empressé de vous proposer au 
choix du roi. 11 n'y en a point, et nous sommes obligés d'attendre 
une occasion favorable. Je dis ?whs, car je me regarde comme aussi 
intéressé que vous dans ce succès de votre carrière. J'espère que 
nous n'attendrons pas trop longtemps. » 

Mais en annonçant à M. Casimir Périer un prochain congé, j'avais 
à cœur que personne en Europe, surtout en Allemagne, ne se mé- 
prît sur le motif qui me décidait à le lui accorder, et que la situa- 
tion entre Paris et Pétersboiirg restât bien clairement telle que l'avait 
faite cet incident. J'écrivis le h juillet à l'ambassadeur de France à 
Vienne, M. de Flahault : 

« Mon cher comte, 
(( Casimir Périer me demande avec instance un congé pour rame- 
ner en France sa femme malade, et qui a absolument besoin de 
bains de mer sous un ciel doux. Je ne puis le lui refuser. Il en usera 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 25 

du 1" au 15 août, après les fêtes russes de juillet. J'ai demandé 
pour lui au roi et il reçoit ces jours-ci la croix de commandeur. Elle 
était bien due à la fermeté tranquille et mesurée avec laquelle il a 
tenu, depuis plus de six mois, une situation délicate. Il gardera son 
poste de premier secrétaire en Russie tant que je n'aurai pas trouvé 
un poste de ministre vacant pour lequel je puisse le proposer au roi, 
et il sera remplacé, pendant son congé, par un autre chargé d'af- 
faires, probablement par le second secrétaire de notre ambassade à 
Pétersbourg, M. d'André, naturellement appelé à ce poste quand 
l'ambassadeur et le premier secrétaire sont absens. Sauf donc un 
changement de personnes, la situation restera la même. Ce n'est pas 
sans y avoir bien pensé que, l'automne dernier, nous nous sommes 
décidés à la prendre. Pendant dix ans, à chaque boutade, à chaque 
mauvais procédé de l'empereur, on a dit que c'était de sa part un 
mouvement purement personnel, que la politique de son gouverne- 
ment ne s'en ressentait pas, que les relations des deux cabinets 
étaient suivies et les affaires des deux pays traitées comme si rien 
n'était. Nous nous sommes montrés pendant dix ans bien patiens et 
faciles; mais en ISliO la passion de l'empereur a évidemment péné- 
tré dans sa politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à 
brouiller la France avec l'Angleterre, à la séparer de toute l'Europe, 
nous a fait voir ses sentimens et ses procédés personnels sous un 
jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors en tenir grand compte. A 
ne pas ressentir ce que pouvaient avoir de tels résultats, il y eût eu 
peu de dignité et quelque duperie. Une occasion s'est présentée : je 
l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni pour commencer 
un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons voulu prendre 
une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle, et que les 
événemens récens rendaient parfaitement convenable. J'ai été charmé 
pour mon compte de me trouver appelé à y placer mon roi et mon 
pays. Nous la garderons tranquillement. M. de Barante attendra à 
Paris que M. de Pahlen revienne. Ce n'est pas à nous de prendre 
l'initiative de ce retour. Dans l'état actuel des choses, des chargés 
d'affaires suffisent très bien aux nécessités de la politique comme 
aux convenances des relations de cour, et le jour où à Pétersbourg 
on voudra qu'il en soit autrement, nous sortirons de cette situation 
sans plus d'embarras que nous n'en avons aujourd'hui à y rester. » 

Au moment où M. Casimir Périer recevait la nouvelle de son pro- 
chain congé et faisait ses préparatifs pour en profiter, le fatal acci- 
dent du 13 juillet 18/i2 enleva à la France M. le duc d'Orléans. J'en 
informai sur-le-champ M. Casimir Périer, comme tous les représen- 
tans du roi auprès des gouvernemens étrangers. 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

« M. Guizot à M. Casimir Périer. 

« Paris, 14 juillet 1842. 

« Monsieur, une affreuse catastrophe vient de plonger la famille 
royale dans le deuil le plus profond, et de jeter dans Paris un sen- 
timent de douleur que la France entière partagera bientôt. Hier 
matin, monseigneur le duc d'Orléans, sur le point de partir pour 
Saint-Omer, où il devait inspecter une partie des troupes destinées 
à former le camp de Châlons, se rendait à Neuilly pour y prendre 
congé du roi. Les chevaux qui le conduisaient s'étant emportés, son 
altesse royale a voulu sortir de la voiture pour échapper au danger 
qui la menaçait. Dans sa chute, elle s'est fait des blessures telle- 
ment graves que, lorsqu'on l'a^ relevée, elle était sans connaissance 
et qu'elle n'a plus repris ses sens. Transporté dans une maison voi- 
sine, le prince y a rendu le dernier soupir, après quelques heures 
d'agonie, entre les bras du roi et de la reine, et de tous les mem- 
bres de la famille royale présens à Paris et à Neuilly. M'"^ la duchesse 
d'Orléans est à Plombières, où elle s'était rendue pour prendre les 
eaux. M'"*' la princesse Clémentine et M'"^ la duchesse de Nemours 
viennent de partir pour lui donner, en mêlant leurs larmes aux 
siennes, les seules consolations qu'elle puisse recevoir. M. le duc de 
Nemours, M. le prince de Joinville, M. le comte de Paris et M. le 
duc de Chartres sont également absens. Des exprès leur ont été en- 
voyés. Dans ce malheur si affreux et si imprévu, leurs majestés ont 
montré un courage qui ne peut être comparé qu'à l'immensité de 
leur douleur. Elles n'ont pas quitté un moment le lit de leur fils 
mourant, et elles ont voulu accompagner son corps jusqu'à la cha- 
pelle où il a été déposé. La population de Paris tout entière s'est 
associée au sentiment de cette grande infortune, et toute autre pré- 
occupation a fait place à celle d'un événement qui n'est pas seule- 
ment une grande calamité pour la famille royale, puisqu'il enlève 
à la patrie un prince que ses hautes qualités rendaient si digne d'oc- 
cuper un jour le trône auquel sa naissance l'appelait. » 

En Russie comme partout, l'impression produite par ce déplo- 
rable événement fut profonde ; M. Casimir Périer m'en rendit compte, 
ainsi que des velléités de rapprochement qu'elle avait suscitées à 
Saint-Pétersbourg, dans les trois lettres suivantes. 

« M. Casimir Périer à M. Guizot. 

« Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1842. 

« Monsieur, 
(( La dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire le 14 de 



LE ROI LOUIS-PIIILIPrE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 27 

ce mois a porté ici la confirmation officielle de raff"reuse catastrophe 
dont nous avions déjà la triste certitude. 

« Il n'y a pas de paroles qui puissent rendre le sentiment d'un 
tel malheur. Il faut courber la tête, se taire et se soumettre. 

a L'Europe saura, non moins que la France, quelle perte elle a 
faite. Gela sera compris partout, et j'en ai déjà trouvé la preuve 
dans le langage plein de conviction des membres du corps diplo- 
matique. 

« P.-S., 24 juillet, 

(( M. le comte de Nesselrode sort de chez moi. 

« Il est venu, de la part de l'empereur, m'exprimer en son nom 
toute la part que sa majesté impériale avait prise au malheur qui a 
frappé la famille royale et la France. 

« L'empereur, m'a dit M. de Nesselrode, a été vivement affecté 
de cette terrible nouvelle; il a pris immédiatement le deuil et a fait 
contremander un bal qui devait avoir lieu à l'occasion de la fête de 
son altesse impériale M'"^ la grande-duchesse Olga. » 

« Le même au même. 

t( Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1842. 

(( Monsieur, 

« L'impression produite par le fatal événement du 13 a été aussi 
profonde que ma dernière lettre vous le faisait pressentir. 

«Vous savez, monsieur, que je continue à être exclu de tous 
rapports avec la société; je n'ai donc pas constaté moi-même ce 
que j'apprends cependant d'une manière certaine, combien chacun 
apprécie l'étendue de la perte qu'ont faite la France et l'Europe. 

« Ces jours de deuil sont aussi des jours de justice et de vérité. 
Le nom du roi était dans toutes les bouches , le souhait de sa con- 
servation dans tous les cœurs. 

« On n'hésitait plus à reconnaître hautement que de sa sagesse 
dépendait depuis douze ans la paix de l'Europe; on n'hésitait plus 
à faire à notre pays la large part ^u'il occupe dans les destinées du 
monde; on applaudissait aux efforts de ceux dont le courage et le 
dévouement viennent en aide au roi dans l'œuvre qu'il accomplit. 

« J'ai vivement regretté, monsieur, qu'une situation qui me 
maintient forcément isolé m'empêchât d'exercer sur les opinions, 
sur les sentimens, sur la direction des idées, aucune espèce de con- 
trôle ou d'influence. 

« M. de Messelrode, lors de la visite dont j'ai eu l'honneur de 
vous rendre compte et où il me porta au nom de l'empereur de fort 
convenables paroles, ne sortit pas des généralités, et ne me laissa 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

en rien deviner que son souverain eût pris en cette occasion le seul 
parti cligne d'un cœur élevé et d'un sage esprit, celui d'écrire au 
roi, de saisir cette triste, mais unique occasion d'effacer le passé, 
de renouer des rapports qui n'auraient jamais dû cesser d'exister. 

a Cette pensée me dominait, et si le moindre mot de M. de Nes- 
selrode m'y eût autorisé, j'aurais pu la dire à un homme qui, j'en 
ai la conviction, partageait intérieurement et mon opinion et mes 
idées à cet égard; mais sa réserve commandait la mienne. Ce qui 
s'est passé depuis huit mois ne m'encourageait pas à m'en départir 
le premier. Ce que j'aurais dit dans le cours de mes relations confi- 
dentielles et intimes ne pouvait trouver place dans un entretien tout 
officiel. 

(( Si j'avais pu hésiter sur la conduite à tenir, vos directions 
mêmes, monsieur, m'auraient tiré d'incertitude. Je suis convaincu 
avec vous que , devant nous tenir prêts à accueillir toute espèce 
d'ouvertures ou d'avances, nous avons aussi toutes raisons de ne 
pas les provoquer. Dans le cas actuel, l'initiative nous appartenait 
moins que jamais. 

(( Le lendemain, quand je suis allé remercier le vice-chancelier 
de sa démarche, il ne s'est pas montré plus explicite. 

« L'incertitude est la même pour tous, et le corps diplomatique 
s'agite vivement pour savoir ce qui a été fait, si l'empereur a écrit, 
s'il a écrit dans la seule forme qui donnerait à sa lettre une véritable 
importance. 

« Je puis vous assurer, monsieur, que chacun le désire, que cha- 
cun en sent l'à-propos et comprend les conséquences de l'une et de 
l'autre alternative. Ou c'est une ère nouvelle qui va s'ouvrir, que 
chacun souhaite sans oser l'espérer, ou c'est la preuve évidente 
qu'il n'y a rien à attendre d'un entêtement que chacun blâme et 
dont chacun souffre. Ces sentimens, ces craintes, ces désirs, ne 
sont pas seulement ceux des étrangers, ils appartiennent à la so- 
ciété russe tout entière; je le dis hautement, et si je ne puis être 
suspecté de partialité en sa faveur, je suis trop heureux de cette 
disposition des esprits et je respecte trop la vérité pour ne pas vous 
en instruire. 

(( Si l'empereur n'a pas compris ce qu'exigeaient les plus simples 
convenances, ce que lui imposaient le soin de sa propre dignité, 
ses devoirs de souverain, de hautes considérations de politique et 
d'avenir, il sera jugé sévèrement non-seulement par l'Europe, mais 
par ses sujets. 

« xVu moment où j'écris, monsieur, vous êtes bien près de con- 
naître la vérité. De toutes manières, un bien quelconque doit sortir 
de cette situation. Les rapports entre les deux souverains, entre les 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 29 

deux pays, seront rétablis, et donneront un gage de plus à la sé- 
curité de l'Europe , ou nous saurons définitivement à quoi nous en 
tenir, et pourrons agir en conséquence, libres de tout scrupule, 
déchargés de toute responsabilité. 

« Je n'ai rien autre chose à vous mander, monsieur, qui, dans un 
pareil moment, pût avoir de l'intérêt pour vous. J'ajouterai toute- 
fois que, voulant rendre impossible que la prolongation de mon sé- 
jour ici servît de motif ou de prétexte aux déterminations de l'em- 
pereur, je n'ai vu aucun inconvénient à annoncer mon prochain 
départ à M. de Nesselrode dès notre première entrevue. J'ai eu soin 
de dire que le triste état de santé de M""" Périer m'avait seul déter- 
miné à solliciter le congé que j'avais obtenu. » 

« Le même au même. 

« Saint-Pétersbourg, 4 août 1842. 

« Monsieur, 

« J'ai maintenant acquis la certitude que l'empereur n'a écrit au- 
cune lettre, et je sais avec exactitude tout ce qui s'est passé à Pe- 
terhof. Les instances faites auprès de lui ont été plus pressantes 
encore que je ne le pensais. L'opinion de la famille mipériale, de la 
cour, des hommes du gouvernement, était unanime; tous ont trouvé 
une volonté de fer, un parti-pris, un amour-propre et un orgueil 
excessifs. L'empereur a repoussé tout ce qu'on lui a proposé, tout 
ce qui aurait eu à ses yeux l'apparence d'un premier pas. (( Je ne 
commencerai pas! » sont les seuls mots qu'on ait obtenus de lui. A 
la demande du renvoi de M. de Pahlen à Paris, il n'a cessé de ré- 
pondre : «Que M. de Barante revienne, et mon ambassadeur par- 
tira..» 

« A côté de cela, comme l'empereur a senti que sa conduite n'é- 
tait pas approuvée, comme il sait que le vœu unanime appelle le 
rétablissement des relations entre les deux cours, il a affecté le plus 
convenable langage; il a cru que quelques mots tombés de sa 
bouche, que quelques paroles inolTicielles et sans garantie, portées 
à Paris par Horace Vernet, que l'envoi d'un aide-de-camp du comte 
de Pahlen, au lieu d'un courrier ordinaire, pour remettre une dé- 
pêche à M. de Kisselef, il a cru, dis-je, que tout cela suffirait peut- 
être pour déterminer des avances. S'il ne l'a pas cru, il l'a voulu 
tenter. Il a mesuré avec parcimonie chaque geste et chaque mot; il 
a tracé avec soin les limites où il se voulait renfermer. Il voit là une 
merveilleuse adresse, et ne comprend pas tout ce qu'il y a de peu 
digne d'un souverain dans ces subterfuges et ces calculs. Telle est 
son habileté, telle est sa tactique, telles sont ses illusions. 

« Vous seriez surpris, monsieur, de voir avec quel mécontente- 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment tout cela est accueilli ici. Cependant pas un Russe ne s'est fait 
inscrire chez moi depuis le douloureux événement du 13 juillet. En 
présence des sentimens unanimes inspirés par cette affreuse cata- 
strophe, cela est significatif. Vous y trouverez la mesure de ce que 
peut, exige ou impose la volonté du souverain. » 

Tout en persistant dans son attitude personnelle, l'empereur Ni- 
colas ne crut pourtant pas pouvoir se dispenser de faire, auprès du 
roi Louis-Philippe, une démarche qui répondît un peu au sentiment 
général de l'Europe et de ses propres sujets. J'écrivis le il août 
18/i2 à M. Casimir Périer: 

« Monsieur, je vous envoie copie d'une lettre écrite par M. le 
comte de Nesselrode h M. de Kisselef à l'occasion de la mort de mon- 
seigneur le dac d'Orléans, et dont M. de Kisselef m'a donné com- 
munication. Je me suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. 
A cette lecture, et surtout en apprenant que l'empereur avait immé- 
diatement pris le deuil et contremandé la fête préparée pour son 
altesse impériale madame la grande-duchesse Olga, sa majesté a été 
vivement touchée. La reine a ressenti la même émotion. L'empereur 
est digne de goûter la douceur des affections de famille, puisqu'il 
en sait si bien comprendre et partager les douleurs. 

« Vous vous rendrez, monsieur, chez M. le comte de Messelrode, 
et vous le prierez d'être, auprès de l'empereur et de l'impératrice, 
l'interprète de la sensibilité avec laquelle le roi et la reine ont reçu, 
au milieu de leur profonde aflliction, l'expression de la sympathie 
de leurs majestés impériales. » 

« Copie d'une dép'clie de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisselef. 

(( Saint-Pétersbourg, 20 juillet 1812. 

(( Monsieur, 
« C'est dans la journée d'hier, au palais impérial de Peterhof, où 
la cour se trouvait réunie, que m'est parvenue la dépêche par la- 
quelle vous nous annonciez l'accident aussi terrible qu'inattendu 
qui a mis fin aux jours de l'héritier du trône de France. Cette af- 
freuse catastrophe a produit sur l'empereur une profonde et dou- 
loureuse impression. Vous savez l'empire qu'exercent sur sa ma- 
jesté les sentimens et les affections de famille. L'empereur est père, 
père tendrement dévoué h ses enfans; c'est vous dire combien la 
perte qui vient de frapper le roi et la reine des Français s'adressait 
directement aux émotions les plus intimes de son cœur, combien il 
en a été affecté pour eux, et à quel point il s'associe du fond de 
l'âme aux déchirantes adlictions qu'ils éprouvent. Par une de ces 
fatalités qui dans la vie placent si souvent le bonheur des uns en 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'ExMPEREUR MCOLAS. 31 

contraste avec la douleur des autres, c'est le jour même où notre 
cour se préparait à célébrer la fête de M'"^ la grande-duchesse Olga 
que nous est parvenue cette déplorable nouvelle. En présence d'un 
si grand malheur, toutes manifestations de joie devaient se taire. 
Immédiatement le bal qui allait avoir lieu dans la soirée a été con- 
tremandé, et toute la cour a reçu l'ordre de prendre dès le lende- 
main le deuil pour le jeune prince. 

« Veuillez, monsieur, témoigner au gouvernement français la part 
que prend notre auguste maître à un événement qu'indépendam- 
ment de la tristesse qu'il a répandue sur la famille royale, sa ma- 
jesté envisage comme une calamité qui affecte la France entière. 
L'empereur vous charge plus particulièrement, tant en son nom 
qu'en celui de l'impératrice, d'être auprès du roi et de la reine l'in- 
terprète de ses sentimens. Ne pouvant leur offrir des consolations 
qui, en pareil cas, ne sauraient leur venir que d'une religieuse sou- 
mission aux volontés de la Providence, il espère que le roi trouvera 
dans sa fermeté, comme aussi la reine dans ses pieuses dispositions, 
les forces d'esprit suffisantes pour soutenir la plus cruelle douleur 
qu'il soit donné de ressentir. 

« Vous exprimerez ces vœux au monarque français en lui portant 
les témoignages du regret de notre auguste maître. Votre langage 
sera celui d'une alfectueuse sympathie, car le sentiment qui inspire 
en cette occasion sa majesté ne saurait être plus sincère. » 

Quand ma lettre du il août arriva à Saint-Pétersbourg, elle n'y 
trouva plus M. Casimir Périer; il en était i)arti aussitôt après l'arri- 
vée du baron d'André, second secrétaire de l'ambassade de France 
en Russie, qui lui avait apporté son congé, et qui le remplaça 
comme chargé d'affaires. Bien connu à Saint-Pétersbourg, où il ré- 
sidait depuis plusieurs années, M. d'André avait pour instruction 
de ne témoigner aucun empressement à y reprendre ses relations et 
ses habitudes, et de garder sans affectation la même attitude que 
M. Casimir Périer jusqu'à ce que la société russe en changecât elle- 
même. Ce changement s'accomplit peu à peu, avec un mélange de 
satisfaction et d'embarras, et à la fin de l'année 18/i2 il ne restait 
plus, entre la légation de France et la cour de Russie, aucune trace 
visible de l'incident du 18 décembre IS/il; mais rien n'était changé 
dans l'attitude personnelle de l'empereur Nicolas envers le roi 
Louis-Philippe : les deux ambassadeurs demeuraient en congé, et 
personne ne paraissait plus s'inquiéter de savoir quand ils retourne- 
raient, M. de Pahlen ta Paris et M. de Sarante à Saint-Pétersbourg, 
ni même s'ils y retourneraient un jour. 

Le 5 avril IS/iS, le chargé d'affaires de Russie, M. de Kisselef, 



32 REVUE DES DEUX MONDES. 

vint me voir, et il me communiqua trois dépêches en date du 
21 mars qu'il venait de recevoir du comte de INesselrode : deux de 
ces dépêches roulaient sur les affaires de Servie et de Valachie, 
alors vivement agitées; la troisième, qui fut la première dont M. de 
Kisselef me donna lecture, avait trait à la discussion que nous ve- 
nions de soutenir dans les chambres sur les fonds secrets. Je la re- 
produis ici textuellement. 

<( Le comte de Nesselrode à M. de Kisselef. 

« Saint-Pétersbourg, 21 mars 1843. 

« Monsieur, 

« Je profite de l'occasion d'aujourd'hui pour vous accuser la ré- 
ception de vos rapports jusqu'au n° 17 inclusivement et vous re- 
mercier de l'exactitude avec laquelle vous nous avez mis au courant 
des derniers débats des chambres françaises. INous attendions avec 
intérêt et curiosité l'issue de la discussion à laquelle était attaché 
le sort du ministère actuel, et nous voyons avec satisfaction, mon- 
sieur, que, d'accord avec nos propres conjectures, le résultat de 
cette épreuve s'est décidé en faveur du gouvernement. Je dis avec 
satisfaction, parce que, bien que M. Guizot en particulier n'ait peut- 
être point pour la Russie des dispositions très favorables, ce ministre 
est pourtant, à tout considérer, celui qui offre le plus de garantie 
aux puissances étrangères par sa politique pacifique et ses principes 
conservateurs. Il a donné, dans la dernière lutte parlementaire, de 
nouvelles preuves de son talent oratoire, et rien ne s'oppose, mon- 
sieur, à ce que vous lui offriez à cette occasion les félicitations du 
cabinet impérial. 

(( Recevez, etc. » 

Je ne pouvais pas ne pas être frappé de cette avance toute per- 
sonnelle, peu usitée, et que rendait encore plus singulière l'incident 
de l'année précédente, où l'empereur Nicolas s'était montré si blessé 
de l'attitude qu'avait prise, d'après mes instructions, la légation 
française. La dépêche lue, je dis à M. de Kisselef : 

« Je vous remercie de cette communication. Je prends la dépêche 
de M. de Nesselrode comme une marque de sérieuse estime, et j'y 
suis fort sensible; mais, permettez-moi de vous le demander, qu'en- 
tend M. de Nesselrode par m<?.s dispositions peu favorables pou?' la 
Russie? Yeut-il parler de dispositions purement personnelles de ma 
part, de mes goûts, de mes penchans? Je ne puis le croire. Je n'ai 
point de penchant pour ou contre aucun état, point de dispositions 
favorables ou défavorables pour telle ou telle puissance. Je suis 
chargé de la politique de mon pays au dehors. Je ne consulte que 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 33 

ses intérêts politiques, les dispositions qu'on lui témoigne et celles 
qu'il lui convient de témoigner. Rien, absolument rien de personnel 
ne s'y mêle de ma part. 

« M. DE KissELEF. — G'est ainsi, je n'en doute pas, que l'entend 
M. de Nesselrode. 

a Moi. — Je l'espère, et je ne comprendrais pas qu'il en pût être 
autrement; mais alors, en vérité, je comprends encore moins que 
M. de Nesselrode me taxe de dispositions peu favorables à la Rus- 
sie. Rien dans la politique naturelle de mon pays ne me pousse à 
de telles dispositions. Les penchans publics en France, les intérêts 
français en Europe n'ont rien de contraire à la Russie. Et, si je ne 
me trompe, il en est de même pour la Russie; ses intérêts, ses in- 
stincts nationaux ne nous sont pas hostiles. D'où me viendraient 
donc les dispositions que me suj^pose M. de Nesselrode? Pourquoi 
les aurais-je? Je ne les ai point. Mais puisqu'il est question de nos 
dispositions, permettez-moi de tout dire : qui de vous ou de nous a 
témoigné des dispositions peu favorables? Est-ce que l'empereur ne 
fait pas, entre le roi des Français et l'empereur d'Autriche, une dif- 
férence? Est-ce qu'il a, envers l'un et l'autre souverain, la même 
attitude, les mêmes procédés? 

(( M. DE KissELEF. — Pardonnez-moï, je ne saurais entrer dans 
une telle discussion. 

« Moi. — Je le sais. Aussi je ne vous demande point de discuter ni 
de me répondre. Je vous prie seulement d'écouter et de transmettre 
à M. de Nesselrode ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je répondrai 
à l'estime qu'il veut bien me témoigner par une sincérité complète. 
Quand on touche au fond des choses, c'est le seul langage conve- 
nable et le seul efficace. Eh bien! sincèrement, n'est-ce pas témoi- 
gner pour la France des dispositions peu favorables que de faire, 
entre son roi et les autres souverains, une différence? Est-ce là un 
fait dont nous puissions, dont nous devions ne pas tenir compte? 
Nous en tenons grand compte. Il influe sur nos dispositions, sur 
notre politique. Si l'empereur n'avait pas reconnu ce que la France 
a fait en 1830, si même, sans entrer en hostilité ouverte et positive, 
il était resté étranger à notre gouvernement, s'il n'avait pas main- 
tenu avec nous les rapports réguliers et habituels entre les états, 
nous pourrions trouver, nous trouverions qu'il se trompe, qu'il suit 
une mauvaise politique : nous n'aurions rien de plus à dire; mais 
l'empereur a reconnu ce qui s'est fait chez nous en 1830. Je dis 
plus, je sais qu'il avait prédit au roi Charles X ce qui lui arriverait 
s'il violait la charte. Comment concilier une politique si clairvoyante 
et si sensée avec l'attitude que garde encore l'empereur vis-à-vis 
du roi? Je n'ignore pas ce qu'il y a au fond de l'esprit de l'empe- 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

reur. Il croit qu'en 1830 on aurait pu garder M. le duc de Bordeaux 
pour roi et lui donner le duc d'Orléans pour tuteur et régent du 
royaume. Il croit qu'on l'aurait dû, et il veut témoigner son blâme 
de ce qu'on a été plus loin. Monsieur, je n'éluderai pas plus cette 
question-là que toute autre. J'ai servi la restauration. Je n'ai jamais 
conspiré contre elle. Il n'y avait de possible en 1830 que ce qui s'est 
fait. Toute autre tentative eût été vaine, parfaitement vaine; le duc 
d'Orléans s'y serait per<lu, et perdu sans succès. Il a été appelé au 
trône parce que seul, à cette époque, il pouvait s'y asseoir. Il a ac- 
cepté le trône parce qu'il ne pouvait le refuser sans perdre en France 
la monarchie. C'est la nécessité qui a fait le choix du pays et le con- 
sentement du prince. Et l'empereur Nicolas lui-même l'a senti lors- 
que sur-le-champ, sans hésiter, il a reconnu ce qui s'était fait en 
France. Lui aussi comme nous, comme toute l'Europe, il a reconnu 
et accepté la nécessité, le seul moyen d'ordre et de paix européenne. 
Et certes nous avons le droit de dire que le roi et son gouvernement 
n'ont point manqué à leur mission. Quel souverain a défendu plus 
persévéramment, plus courageusement la cause de la bonne poli- 
tique, de la politique conservatrice? En est-il un, en aucun temps, 
qui ait plus fait, qui ait autant fait pour la sûreté de tous les trônes 
et le repos de tous les peuples? 

« M. DE KissELEF. — Personuo ne le reconnaît plus que l'empe- 
reur; personne ne rend plus de justice au roi, à son habileté, à son 
courage; personne ne dit plus haut tout ce que lui doit l'Europe. 

« Moi. — Je le sais; mais permettez-moi un pas de plus dans la 
complète franchise. Ce roi à qui l'Europe doit tant, est-ce que les 
Russes qui viennent à Paris lui rendent, à lui, ce qui lui est dû? 
est-ce qu'ils vont lui témoigner leur respect? L'empereur, qui sait 
si bien quels sont les droits de la majesté royale, pense-t-il qu'un 
si étrange oubli serve bien cette cause, qui est la sienne? Croit-il 
bien soutenir la dignité et la force des idées monarchiques en souf- 
frant que ses sujets ne rendent pas tout ce qu'ils doivent au mo- 
narque qui les défend avec le plus de courage et de péril, et au profit 
de tous ? 

« M. DE KissELEF. — Nous aussi nous avons nos susceptibilités. 
Votre presse, votre tribune, d'autres manifestations encore, nous 
ont plus d'une fois offensés. Et nous n'avons, nous, point de presse, 
point de tribune pour repousser ce qui nous offense. Notre manière 
de manifester nos sentimens, c'est de nous identifier complètement 
avec l'empereur, de ressentir comme lui tout ce qui s'adresse à lui, 
de partager ses impressions, ses intentions, de nous y associer inti- 
mement. C'est là l'instinct, l'habitude, c'est le patriotisme de notre 
société, de notre peuple. 

« Moi. — Et je l'en honore. Je sais à quel incident vous faites 



LE ROT LOUIS-PHILIPrE ET l'eMPEKEUR MCOLAS. 35 

allusion; je suis le premier à dire que c'est quelque chose de grand 
et de beau que cette intime union d'un peuple avec son souverain. 
La société russe a raison d'être dévouée et susceptible et fière pour 
l'empereur; mais s' étonne ra-t-elle que je sois, moi aussi, suscep- 
tible et fier pour le roi? C'est mon devoir de l'être, et l'empereur, 
j'en suis sûr, m'en approuve, et je dois peut-être à cela quelque 
chose de l'estime qu'il me fait l'honneur de me témoigner. Quant à 
la presse, vous savez bien que nous n'en répondons pas, que nous 
n'en pouvons répondre. 

« M. DE KissELEF. — Je le sais. Pourtant quand on voit, dans les 
journaux les plus dévoués au gouvernement du roi, les plus fidèles 
à sa politique, des choses blessantes, hostiles pour nous, il est im- 
possible que cela ne produise pas quelque impression et une im- 
pression fâcheuse. 

((Moi. — Je ne m'en étonne pas, et, quand cela arrive, je le 
<léplore; mais il n'y a pas moyen de tout empêcher. Comment voulez- 
vous d'ailleurs que les dispositions connues de l'empereur^ son atti- 
tude, ses procédés, demeurent chez nous sans effet? Ce dont vous 
vous plaignez cesserait, nous aurions du moins bien meilleure grâce 
et bien meilleure chance à le réprimer, si vous étiez avec nous dans 
des rapports parfaitement réguliers et convenables, et agréables au 
public français. J'ai livré dans nos chambres bien des batailles et 
j'en ai gagné quelquefois; mais pourquoi me compromettrais -je 
beaucoup et ferais-je de grands efforts pour faire comprendre que 
le paragraphe sur la Pologne est déplacé dans les adresses et qu'il 
convient de l'en ô ter? On dit souvent, je le sais, que les procédés 
qui nous blessent de la part de l'empereur sont purement person- 
nels, qu'ils n'influent en rien sur la politique de son gouvernement, 
et que les relations des deux états n'ont point à en souffrir. Quand 
cela serait, nous ne saurions, nous ne devrions pas nous en conten- 
ter. Est-ce qu'à part toute affaire proprement dite, les procédés per- 
sonnels, les rapports personnels des souverains n'ont pas toujours 
une grande importance? Est-ce qu'il convient à des hommes mo- 
narchiques de les considérer avec indifférence? Quand nous y au- 
rions été disposés, l'expérience de 18/sO nous aurait appris notre 
erreur. Ce temps-là et ses affaires sont déjà loin; on peut en parler 
en toute liberté. Pouvons-nous méconnaUre que vous avez pris alors 
bien du soin pour nous brouiller avec l'Angleterre? » 

M. de kisselef m'interrompit en me répétant qu'il lui était im- 
possible soit d'admettre, soit de discuter ce que je disais, et qu'il 
nie priait de ne point considérer son silence comme une adhésion. 

(( Moi. — Soyez tranquille, je connais votre excellent esprit et je 
ne voudrais pas vous donner un moment d'embarras; mais, puisque 
nous avons touché, je le répète, au fond des choses, il faut bien que 



36 REVUE DES DEUX MONDES. 

j'y voie tout ce qu'il y a. Pardonnez-moi mon monologue. Quand je 
dis que vous avez voulu nous brouiller avec l'Angleterre, j'ai tort; 
l'empereur a trop de sens pour vouloir en Europe une brouillerie 
véritable, un trouble sérieux, la guerre peut-être : non, pas nous 
brouiller, mais nous mettre mal, en froideur avec l'Angleterre, nous 
tenir isolés, au ban de l'Europe. Quand nous avons vu cela, quand 
nous avons reconnu là l'effet des sentimens personnels de l'empe- 
reur, avons-nous pu croire qu'ils n'influaient en rien sur la poli- 
tique de son cabinet? N'avons -nous pas dû les prendre fort au 
sérieux? C'est ce que nous avons fait, c'est ce que uous ferons tou- 
jours. Et pourtant nous sommes demeurés parfaitement fidèles à 
notre politique, non-seulement de paix, mais de bonne harmonie 
européenne. L'occasion de suivre votre exemple de I8Z1O ne nous 
a pas manqué; nous aurions bien pu naguère, à Constantinople, à 
propos de la Servie, exploiter, fomenter votre mésintelligence nais- 
sante avec la Porte, cultiver contre vous les méfiances et les résis- 
tances de l'Europe. Nous ne l'avons point fait, nous avons donné 
à la Porte les conseils les plus modérés, nous lui avons dit que ses 
bons rapports avec vous étaient, pour l'Europe comme pour elle, le 
premier intérêt. Nous avons hautement adopté, pratiqué la grande 
politique et laissé de côté la petite, qui n'est bonne qu'à jeter des 
embarras et des aigreurs au sein même de la paix, qu'on maintient 
et qu'on veut maintenir 

« M. DE KissELEF. — Notre cabinet rend pleine justice à la con- 
duite et à l'attitude que le baron de Bourqueney a tenues à Constan- 
tinople : il y a été très sensible, et je suis expressément chargé de 
vous lire une dépêche où il en témoigne toute sa satisfaction. 

« Moi. — Je serai fort aise de l'entendre. » 

Huit jours après cette communication, le 13 avril 18/i3, j'écrivis 
confidentiellement au baron d'André : 

(( Monsieur le baron , 
« Je vous envoie le compte-rendu de l'entretien que j'ai eu avec 
M. de Kisselef au sujet ou plutôt à l'occasion des communications 
qu'il m'a faites il y a quelques jours, et dont je vous ai déjà indiqué 
le caractère. Vous n'avez aucun usage à faire de ce compte-rendu. 
Je vous l'envoie pour vous seul, et pour que \*ous soyez bien au cou- 
rant de nos relations avec Saint-Pétersbourg, de leurs nuances, des 
modifications qu'elles peuvent subir, et de mon attitude. Réglez sur 
ceci la vôtre, à laquelle du reste je ne vois, quant à présent, rien à 
changer. Ne témoignez pas plus d'empressement, ne faites pas plus 
d'avances; mais accueillez bien les dispositions plus expansives qui 
pourraient se montrer, et répondez -y par des dispositions ana- 
logues. 



LE ROI LOUIS-PIIILIPrE ET l'eMPEUEUR IXICOLAS. 37 

(( Si M. de Nesseirode vous parlait de mon entretien avec M. de 
Kisselef et de ce que je lui ai dit, montrez-vous instruit de tous les 
détails, et en gardant la réserve qui convient à votre position, don- 
nez à votre langage le même caractère et portez-y la même franchise. 

« Je n'ai parlé ici à personne, dans le corps diplomatique, de cet 
incident. J'ai lieu de croire que les plus légers symptômes de rap- 
prochement entre Saint-Pétersbourg et nous sont, à Vienne, à Berlin 
et cà Londres, un sujet de vive sollicitude, et qu'on n'épargnerait 
aucun soin pour en entraver le développement. Gardez donc, avec 
le corps diplomatique qui vous entoure, le même silence, et s'il vous 
revient qu'on y ait quelque connaissance des détails que je vous 
transmets, informez-moi avec soin de tout ce qu'on en pense et dit. 

« Le rétablissement des bons rapports entre la France et l'Angle- 
terre, le langage amical des deux gouvernemens l'un envers l'autre, 
sont certainement pour beaucoup dans les velléités de meilleures 
dispositions qui paraissent à Saint-Pétersbourg. Observez bien ce 
point de la situation, et l'effet autour de vous de tout ce qui se passe 
ou se dit entre Paris et Londres. 

« P.-S., li avril. 

«Je rectifie ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre. 
Je vous envoie une dépèche à communiquer à M. de ^'esselrod3 en 
réponse à celle qui a amené mon entretien avec M. de Kisselef. En 
lui en donnant lecture, dites-lui que j'ai développé à M. de Kisselef, 
dans une longue conversation, les idées qui y sont exprimées, et 
ayez dans votre poche le compte-rendu que je vous envoie de cette 
conversation, pour pouvoir vous y référer, si M. de rs'esselrode vous 
en parle avec quelque détail. 

(( Conformez-vous du reste aux autres instructions que je vous ai 
données ci-dessus. » 

La dépêche officielle que je chargeais M. d'Andié de communi- 
quer au comte de ^sesselrode était datée du 14 avril et conçue en 
ces term.es : 

« Monsieur le baron , 

« M. de Kisselef m'a donné communication de trois dépêches que 
lui a adressées M. le comte de Nesseirode en date du 21 mars. Deux 
de ces dépêches ont trait aux affaires de Servie et de Valachie. Je 
vous en entretiendrai d'ici à peu de jours. La troisième exprime la 
satisfaction que le cabinet de Saint-Pétersbourg a éprouvée en ap- 
prenant l'issue de la discussion sur les fonds secrets et l'affermisse- 
ment du ministère. M. le comte de INesselrode rend une pleine jus- 
tice à notre politique pacifique et aux principes conservateurs que 
nous avons constamment soutenus. J'ai reçu cette manifestation du 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

gouvernement impérial avec un réel contentement, comme une nou- 
velle preuve de son désir sincère de rendre durable le repos de 
l'Europe. M. le comte de Nesselrode a bien voulu y ajouter des 
complimens personnels auxquels je suis fort sensible, car ils me 
prouvent que le gouvernement impérial a pour ma conduite une 
estime qui m'est précieuse. Toutefois j'ai remarqué dans cette lettre 
une phrase conçue en ces termes : « Bien que M. Guizot n'ait peut- 
être point pour la Russie des dispositions très favorables. » Ces pa- 
roles m'ont causé quelque surprise, et je ne saurais les accepter. 
Les intérêts et l'honneur de mon souverain et de mon pays sont 
pour moi la seule mesure des dispositions que j'apporte envers les 
gouvernemens avec qui j'ai l'honneur de traiter. M. le comte de 
Nesselrode, qui a si bien pratiqué cette règle dans sa longue et glo- 
rieuse carrière, ne saurait la méconnaître pour d'autres, et les sen- 
timens qu'il vient de nous témoigner, au nom du cabinet impérial, 
me rendent facile aujourd'hui le devoir que je remplis en repous- 
sant la supposition qu'il a exprimée. » 

Le baron d'André s'acquitta de sa commission, et m'en rendit 
compte le 3 mai. 

« Monsieur, 

« M. de Nesselrode m'a écrit, il y a quelques jours, pour m'ap- 
prendre qu'il allait mieux et qu'il pourrait me recevoir. Je me suis 
rendu chez lui. Après m' avoir parlé de sa santé, le vice-chancelier 
m'a fait connaître en peu de mots les nouvelles qu'il venait de re- 
cevoir de Gonstantinople; puis il a ajouté : « Mon courrier de Paris 
est enfin arrivé. Il m'a apporté la conversation que M. de Kisselef a 
eue avec M. Guizot. Je sais même que vous en avez le compte- 
rendu; vous voyez que je suis bien informé.» J'ai répondu que 
c'était la vérité. Gomme il gardait le silence, je lui ai demandé alors 
la permission de lui donner lecture de votre dépêche du 14 avril. 
Lorsque je suis arrivé à la citation de la phrase que votre excel- 
lence a remarquée, M. de Nesselrode m'a interrompu en disant : 
« Gette dépêche adressée à M. de Kisselef n'était pas faite pour être 
communiquée: elle n'aurait pas dû l'être. — Mais, ai-je repris, 
cette supposition n'en a pas moins été faite, et M. Guizot ne saurait 
l'accepter. » 

« Après avoir achevé cette lecture, M. de Nesselrode a fait de 
nouveau la même observation et m'a dit qu'il allait expédier un cour- 
rier à Paris qui porterait la réponse aux dépêches qu'il avait reçues 
de M. de Kisselef et par conséquent à ce que je lui disais aussi. 

« Il a pris ensuite une des dépêches de M. de Kisselef qui se 
trouvait sur sa table et m'en a donné lecture. G'était le résumé de 
la conversation qu'il a eue avec votre excellence. Ce résumé est à 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. 39 

peu près conforme, quant au fond, à ce que vous m'en avez écrit. 
Ayant cependant remarqué que le paragraphe où il est question de 
la politique que nous venons de suivre en Orient était fort abrégé 
dans son récit, et voyant d'ailleurs tout avantage à bien faire con- 
naître à M. de Nesselrode toute la pensée de votre excellence sans 
en retrancher la couleur, je lui ai proposé de lui rendre communi- 
cation pour communication. Il a écouté la lecture de votre compte- 
rendu avec un visible intérêt, en me faisant plusieurs fois remarquer 
la coïncidence qui existait entre les deux rapports. Il m'a inter- 
rompu aussi pour me faire observer que vous aviez omis de rappeler 
que l'empereur s'était toujours tenu éloigné des complots carlistes, 
et qu'il n'avait jamais voulu faire accueil à Pétersbourg aux per- 
sonnes de ce parti. Lorsque j'ai eu terminé, M. de INesselrode m'a 
répété : « Vous voyez que c'est à peu près la même chose. — Oui, 
ai-je répondu; cependant ce que j'ai l'honneur de vous lire est plus 
complet, surtout en ce qui touche la Pologne et notre politique en 
Orient. — C'est juste, mais M. de Kisselef m'en parle dans ulie 
autre dépêche. » 

« Le silence a recommencé, et comme il était évident pour moi 
que M. de Nesselj'ode ne voulait pas prolonger cette entrevue, je 
me suis levé. Alors il m'a dit ces mots: « Quand on s'explique avec 
cette franchise et cette sincérité, c'est le moyen de s'entendre. » 

« Yoici, monsieur, tout ce que j'ai pu savoir de l'effet produit sur 
l'empereur et son cabinet par l'arrivée des dépêches de M. de Kisselef. 

« Le vice-chancelier a désiré savoir comment j'avais été reçu au 
cercle de la cour et ce que l'empereur m'avait dit. Je l'ai mis au 
courant. C'est la première fois que sa majesté m'a parlé de M. de 
Barante. Si elle avait jusqu'ici gardé le silence sur son compte, ce 
n'était point par indifférence : votre excellence sait quelle estime 
l'empereur professe pour l'ambassadeur du roi. 

« Enfin, monsieur, voici ce qui me parait le plus important : hier 
une personne en qui j'ai confiance m'a parlé du départ de M. de 
Pahlen, qui aura lieu dans une semaine. Il passera quinze jours en 
Courlande et se rendra de là à Carlsbad vers la fin de mai. Cette 
personne m'a dit qu'elle savait, et elle peut le savoir, que l'empe- 
reur était dans de bonnes dispositions, que le retour des ambassa- 
deurs dépendait maintenant beaucoup de nous, qu'on ne devait pas 
exiger que l'empereur fît des avances, mais que, si nous consentions 
à faire rencontrer à temps M. de Barante avec M. de Pahlen à Carls- 
bad, elle croyait pouvoir me dire qu'avant peu M. de Pahlen serait 
à Paris et M. de Barante à Pétersbourg. 

(c Comme j'ai demandé à cette personne si elle avait quelques 
données nouvelles pour me parler ainsi, elle m'a répondu affu'mati- 
vement... 



AO REVUE DES DEUX MONDES. 

« P.-S., 3 mai, à deux heures. 

« J'arrive du cercle de la cour tenu à l'occasion de la fête de sa 
majesté l'impératrice. L'empereur, en s'approchant de moi, m'a dit: 
« Bonjour, mon cher, avez-vous quelque chose de nouveau de Pa- 
ris? — Rien, sire, depuis le courrier que j'ai reçu il y a huit jours. 
— Quand verrons-nous M. de Barante? » Un peu étonné de cette 
question si inattendue, j'ai regardé sa majesté; elle souriait, j'ai 
souri aussi, et après un moment d'hésitation je lui ai répondu que 
je n'en savais encore rien. Son sourire a continué, et l'empereur a 
passé en faisant un signe d'intelligence qui semblait dire que nous 
nous entendions. 

« Il faut qu'il se soit opéré un bien grand changement pour que sa 
majesté m'ait adressé une pareille question pendant le cercle. De sa 
part, ce sont des avances, et sûrement c'est ainsi qu'il le considère. 
Probablement qu'en m' interrogeant ainsi l'empereur pensait que j'a- 
vais connaissance des conversations qu'il doit avoir eues avec M. de 
Nesselrode et des dépêches qu'il a fait écrire à Paris, tandis que M. de 
Nesselrode, que je venais de saluer, lie m'en avait rien dit. 

(( Maintenant si, comme je le crois, il s'imagine que la glace est 
rompue, il doit être impatient de connaître ce que nous ferons, 
comment nous accueillerons les dépêches qu'on envoie aujourd'hui 
à Paris. J'ignore ce qu'il a fait de son côté, j'ignore quels ordres 
sont donnés à M. de Pahlen; mais il me paraît que votre conversa- 
tion avec M. de Kisselef a déterminé chez lui quelque résolution. 
L'impératrice m'a demandé aussi des nouvelles de M. de Barante. » 

M. d'André se trompait, l'empereur Nicolas n'avait point pris de 
résolution nouvelle; mais à en juger par le langage de son ministre, 
ses dispositions persistaient ta se montrer favorables en même temps 
qu'immobiles. J'écrivis le 20 mai au baron d'André : 

(( Les communications que m'avait faites M. de Kisselef et la con- 
versation que j'avais eue avec lui le 5 avril dernier en ont amené 
de nouvelles. 11 est venu le l/i de ce mois me donner lecture de 
deux dépêches et d'une lettre particulière de M. le comte de Nes- 
selrode en date du 2 mai. 

(( La première dépêche roule sur la conclusion des affaires de Ser- 
vie. M. de Nesselrode nous remercie de nouveau de notre attitude 
impartiale et réservée. Il affirme que la Russie était pleinement dans 
son droit et nous envoie un mémorandum destiné à l'établir. En 
rendant justice à notre équité, il proteste d'ailleurs contre ce que 
j'avais dit le 5 avril à M. de Kisselef sur les efforts du cabinet russe 
en 18/éO pour nous brouiller avec l'Angleterre. 

« J'ai accepté les remercîmens de M. de Nesselrode, et j'ai main- 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET L EMPEREUR NICOLAS. Al 

tenu mon dire sur I8/1O. a Permettez, ai-je dit, que je garde le mérite 
de notre impartialité en 18Zi3. Je ne puis douter du travail de votre 
cabinet en 18/iO pour amener ou aggraver notre dissidence avec 
l'Angleterre. L'empereur en a témoigné hautement sa satisfaction. 
M. de Barante me l'a mandé dans le temps. Nous n'avons pas voulu 
vous rendre la pareille en poussant à votre brouillerie avec la Porte. 
Nous n'avons pas imité I8/1O, mais nous ne l'avons pas oublié. » 

« La seconde dépêche se rapports aux affaires de Grèce. M. de 
Nesselrode se félicite du concert des trois cours, approuve complè- 
tement nos vues, et me communique les nouvelles instructions qu'il 
a adressées à M. de Gatacazy pour lui prescrire de seconder en tout 
ses deux collègues et d'agir selon les ordres de la conférence de 
Londres. 

« Je me suis félicité à mon tour de la bonne intelligence des trois 
cours, et j'ai témoigné mon désir que' M. de Catacazy se conformât 
pleinement aux excellentes instructions qu'il recevait. Insistez sur 
ce point auprès de M. de Nesselrode. A Athènes, plus que partout 
ailleurs, les relations personnelles des agens, leur manie de patro- 
nage, leur facilité à se laisser entraîner dans les passions et les que- 
relles des coteries locales, ont bien souvent altéré la politique de 
leurs gouvernemens et aggravé le mal qu'ils étaient chargés de 
combattre. Il ne conviendrait, je pense, à la Russie pas plus qu'à 
nous que la Grèce fût bouleversée et devînt le théâtre de désordres 
très embarrassans d'abord et bientôt très graves. Pour que l'action 
commune de nos représentans soit efficace, il est indispensable que 
leurs procédés de tous les momens, leurs conversations familières 
avec la clientèle grecque qui les entoure, soient en harmonie avec 
leur attitude et leurs paroles officielles. Quand trois grands cabinets 
se disent sérieusement qu'ils veulent la même chose, je ne com- 
prendrais pas qu'ils ne vinssent pas à bout de l'accomplir, et qu'ils 
se laissassent détourner de leur but ou embarrasser dans le-iu' route 
par des habitudes ou des manies d' agens secondaires. C'est pour- 
tant là notre écueil à Athènes. Je le signale aussi à Londres, et je 
prie qu'on adresse à sir Edmond Lyons les mêmes recommandations. 

« Après ces deux dépêches, M. de Kisselef m'a donné à lire une 
longue lettre particulière de M. de Nesselrode en réponse à notre 
conversation du 5 avril. J'ai tort de dire en réponse, car cette lettre 
ne répond point directement à ce que j'avais dit à M. de Kisselef sur 
l'attitude et les procédés de l'empereur envers le roi et la France 
depuis 1830. M. de Nesselrode y commence par m'engager à ne plus 
revenir sur ce qui a eu lieu entre nos deux gouvernemens avant la 
formation du cabinet actuel. C'est du passé, dit-il, et M. Guizot n'y 
est pour rien. M. de Nesselrode ne demande pas mieux, lui, que de 
n'en plus parler et de partir d'aujourd'hui comme d'une époque 



i2 . REVUE DES DEUX MONDES. 

nouvelle. 11 expose ensuite, avec détail et habilement, deux idées : 
1" par quels motifs le cabinet russe ne nous a pas fait de plus fré- 
quentes et plus intimes communications sur les affaires européennes; 
'2° quels changemens sont survenus, depuis 1840, dans les relations 
des grandes puissances, notamment de la France et de l'Angleterre, 
et pourquoi nous faisons bien de suivre aujourd'hui la bonne poli- 
tique, c'est-à-dire de ne chercher à brouiller la Russie avec per- 
sonne, attendu que nous ne retrouverions pas, avec l'Angleterre, 
l'alliance intime que des circonstances particulières, entre autres la 
présence d'un cabinet whig, avaient amenée de 1830 à 18/i0, mais 
qui ne saurait se renouer aujourd'hui. 

« M. de Nesselrode met beaucoup de soin à développer ceci : évi- 
demment l'idée du rétablissement de l'intimité entre la France et 
l'Angleterre le préoccupe, et il désirerait nous en démontrer et s'en 
démontrer à lui-même l'impossibilité. Je n'ai fait aucune observa- 
tion à ce sujet. 

(i Du reste, M. de Kisselef, qui m'avait à peine interrompu deux 
ou trois fois par quelques paroles, m'a promis de transmettre, avec 
une scrupuleuse exactitude, à M. de Nesselrode ce que je venais de 
lui dire. Je ne saurais trop me louer du langage du vice-chancelier 
de l'empereur à mon égard : j'y ai trouvé ce qui m'honore, ce qui 
me touche le plus, une estime sérieuse, gravement et simplement 
exprimée. Je désire que vous témoigniez à M. de Nesselrode com- 
bien j'y suis sensible. » 

Pendant que cette correspondance entre Paris et Saint-Péters- 
bourg suivait son cours, le baron Edmond de Bussierre, alors mi- 
nistre du roi à Dresde, m'écrivit le lli juin 18Zi3 : 

(( M. le comte de Pahlen est à Dresde depuis trois jours. Il a mis 
un empressement obligeant à venir me chercher dès son arrivée. Il 
a diné hier chez moi avec M. de Zeschau et tous mes collègues. Il 
part demain pour Garlsbad. Nous n'avons pas échangé un seul mot 
sur ses projets ultérieurs. Je sais toutefois que l'espoir de rencon- 
trer M. de Barante en Bohème le préoccupe assez vivement; plu- 
sieurs personnes, évidemment chargées par lui de me pressentir 
sur la probabilité de cette rencontre, m'ont fort inutilement assailli 
de questions; on ne les a pas épargnées davantage à M. Ernest de 
Barante. Il est certain, d'après tout ce qui nous revient de Péters- 
bourg, qu'on y sent le besoin d'un retour à de meilleurs rapports, 
et que la situation actuelle pèse à l'empereur lui-même; il n'en est 
pas encore au point de venir sincèrement à nous, mais il ne veut 
pas qu'on croie en Europe que la porte lui soit définitivement fer- 
mée; cette impossibilité trop éclatante d'un accord avec la France 



LE ROI LOUIS-rHILIPPE ET l' EMPEREUR NICOLAS. /|3 

affaiblit les ressorts et fausse les combinaisons de sa politique; il 
s'en trouve amoindri sur tous les points, et particulièrement dans 
ses relations avec la Prusse. 

(( Ce sera, sans aucun doute, un motif de plus aux yeux de votre 
excellence pour ne rien faire qu'à de très bonnes conditions. Un 
rapprochement auquel le gouvernement du roi semblerait se prêter 
avec trop de facilité produirait un effet fâcheux en Allemagne. On 
y sait à merveille combien la Russie désire ce rapprochement; on 
trouve donc tout naturel qu'elle en fasse les frais. » 

Le 15 juin, après avoir reçu ma lettre du 20 mai, le baron d'An- 
dré m'écrivit : 

« Monsieur, 

(t Dès que le courrier Alliot m'eut remis vos dépêches, je deman- 
dai à voir M. de Nesselrode. Je lui parlai du nouvel entretien que 
vous aviez eu avec M. de Kisselef , et après avoir échangé quelques 
paroles, je laissai au vice-chancelier votre lettre particulière du 
20 mai, afin qu'il pût la lire à loisir et la montrer à l'empereur. En 
la prenant, M. de Nesselrode me dit qu'il craignait que nous n'al- 
lassions un peu vite. Je répondis au vice-chancelier qu'il valait 
mieux s'expliquer et prévoir les conséquences de toute démarche 
avant de l'entreprendre, qu'il serait fâcheux, par exemple, de voir 
les ambassadeurs retourner à leur poste sans savoir préalablement 
sur quoi compter. 

(( — Mais remarquez, me dit M. de Nesselrode, qu'il n'a jamais 
été question du retour des ambassadeurs dans mes lettres, et que 
c'est M. Guizot qui, le premier, en a parlé à M. de Kisselef. 

(i — Je sais très bien, monsieur le comte, que chacun de nous a 
la prétention de ne point faire des avances; mais si M. Guizot a parlé 
des ambassadeurs à M. de Kisselef, c'est parce qu'il a voulu ré- 
pondre à ce que sa majesté m'a fait l'honneur de me dire au cercle 
de la cour lorsqu'elle m'a demandé quand reviendrait M. de Barante. 

« En quittant M. de Nesselrode, il m'a promis de me faire savoir 
quand il pourrait me rendre ma lettre. Douze jours se sont écoulés 
depuis. Pendant ce temps, j'ai cherché à connaître quelle avait été 
d'abord l'impression produite sur l'empereur par les dépêches ve- 
nues de Paris. Ce que j'en ai appris m'a fait voir aussitôt qu'elles 
avaient modifié les dispositions de sa majesté. Yous voyez que les 
choses sont complètement changées. 

(c Maintenant, m'a-t-on dit, c'est une question qu'il faut laisser 
en repos, sauf à la reprendre plus tard. Les affaires générales doivent 
amener la solution des affaires personnelles. Si les ambassadeurs 
avaient repris leur poste, il est probable que l'empereur, abandon- 



hli REVUE DES DEUX MONDES. 

nant peu à peu ses préjugés, serait arrivé à une appréciation plus 
juste des convenances et de ses véritables intérêts. 

(( Mes informations et cette opinion n'avaient point cependant un 
caractère assez positif pour les communiquer à votre excellence 
avant d'avoir obtenu le second rendez-vous que m'avait annoncé 
M. de Nesselrode. Je savais qu'il avait vu l'empereur, qu'il devait 
le revoir encore, et j'attendais. Hier enfin, j'ai été prié de passer 
chez lui. Il m'a d'abord donné à lire une dépêche sur les aflaires de 
Grèce dont vous aurez connaissance. Je lui ai demandé ensuite s'il 
n'avait rien de plus à m'apprendre. (( Non, voilà tout. — Cepen- 
dant?... — Je n'ai rien à vous dire. » 

«Après un moment de silence, M. de N^esselrode m'a pourtant 
raconté qu'il allait écrire à M. de Kisselef une lettre qui serait com- 
muniquée à votre excellence, et qui répondrait à votre lettre par- 
ticulière du 20 mai. « Entre nous, a continué le vice - chancelier, 
rappelant ce qu'il m'avait dit dans mon premier entretien, je crois 
que votre gouvernement a été un peu trop vite. Pour le moment, il 
n'y a point à s'occuper de quelques-unes des questions qui ont été 
agitées dans les lettres particulières que vous m'avez données à lire. 
L'empereur a trouvé qu'on lui imposait des conditions, et cela a dé- 
truit le bon elïet du premier compte-rendu. Au reste, a-t-il ajouté, 
si les choses sont gâtées, elles sont loin de l'être à tout jamais, et à 
la première occasion on pourra les reprendre. » 

(( J'ai répondu à M. de JNesselrode que je regrettais beaucoup que 
l'empereur eût donné une aussi fausse interprétation aux intentions 
du gouvernement du roi en admettant qu'on voulait lui imposer 
des conditions, que j'aflirmais que vous n'aviez eu d'autre pensée 
que celle de vous expliquer franchement et dignement, afin de ne 
point exposer à des mécomptes, faute de s'être mal compris, les 
souverains de deux grands états. 

(( M. de ISesselrode, qui ne peut assurément partager l'opinion de 
l'empereur, et qui connaît tout comme nous la vraie cause de cette 
si grande susceptibilité, a préféré ne rien dire de plus, et terminer 
ainsi notre entretien. 

(( Quelques confidences récentes me feraient supposer que l'em- 
pereur laissera croire à son entourage qu'on a voulu lui mettre le 
marché à la main, et que, s'il n'y a pas rapprochement entre les 
deux pays, c'est plutôt au gouvernement du roi qu'il faut en attri- 
buer la cause. Je ne comprends pas comment de bonne foi on pour- 
rait maintenir une pareille assertion, qui ne saurait avoir été mise 
en avant, si elle l'a été réellement, que pour masquer un amour- 
propre excessif, contre lequel, depuis douze ans, tout raisonnement 
vient se briser. » 



LE ROI LOUIS-PHILIPPE ET L'EMPEr>EUR NICOLAS. 45 

Je jugeai que le moment était venu de mettre fin, par une décla- 
ration précise des intentions du roi et de son gouvernement, à des 
conversations qui semblaient devoir se prolonger indéfiniment et 
toujours sans résultat. J'écrivis donc le 8 juillet au baron d'André : 

« Monsieur le baron, 

(( Aussitôt après l'arrivée de M. de Breteuil, vous irez trouver 
M. le comte de Nesselrode et vous lui donnerez à lire la dépêche ci- 
jointe. Pour peu qu'il vous témoigne le désir de la faire connaître à 
l'empereur, volis prendrez sur vous de la lui laisser. Je désire 
qu'elle soit mise textuellement sous les yeux de l'empereur. 

« Je n'ai rien à y ajouter pour vous-même. Si M. de Nesselrode 
engage avec vous quelque conversation, la dépêche vous indique 
clairement dans quel esprit et sur quel ton parfaitement simple, 
tranquille et froid, vous y devez entrer. Laissez sentir que, bien que 
la modération générale de notre conduite n'en doive être nullement 
altérée, il y a là cependant une question et un fait dont l'importance 
politique est grande et inévitable. » 

« M. Guizot à M. le baron (VAndré. 

« Paris, 8 juillet 1843. 

« Monsieur le baron, 

« M. de Kisselef est venu le 27 juin me donner communication 
d'une dépêche de M. le comte de Nesselrode, en date du Ih du 
même mois, qui répond à mes entretiens des 5 avril et ili mai avec 
M. le chargé d'affaires de Russie, entretiens que je vous ai fait con- 
naître par mes lettres particulières des 25 avril et 20 mai. 

« M. le comte de Nesselrode paraît penser que j'ai pris l'initiative 
de ces entretiens et des explications auxquelles ils m'ont conduit, 
notamment en ce qui concerne le retour des ambassadeurs à Paris 
et à Saint-Pétersbourg. Je me suis arrêté en lisant ce passage de sa 
dépêche, et j'ai rappelé à M. de Kisselef que la première origine de 
nos entretiens avait été la phrase par laquelle, dans sa dépêche du 
21 mars, M. le comte de Nesselrode, en le chargeant de me félici- 
ter du résultat de la discussion sur les fonds secrets , me supposait 
envers la Russie des dispositions peu favorables. Je ne pouvais évi- 
demment passer sous silence cette supposition, et ne pas m'expli- 
quer sur mes dispositions ainsi méconnues ou mal comprises. Si 
M. le comte de Kesselrode n'avait fait que m' adresser les félicita- 
tions par lesquelles se terminait sa dépêche, je n'aurais songé à 
rien de plus qu'à l'en remercier; mais, en m'attribuant envers la 
Russie des dispositions peu favorables, il m'imposait l'absolue né- 
cessité de désavouer cette supposition, et de ne laisser lieu, sur 
mes sentimeus et sur leurs motifs, à aucun doute, à aucune mé- 



A6 REVUE DES DEUX MONDES. 

prise. Ainsi ont été amenés mon premier entretien avec M. de Kisse- 
lef et les explications que j'y ai données. 

« Quant au retour des ambassadeurs, l'empereur vous ayant de- 
mandé le 3 mai au cercle de la cour : « Quand reverrons-nous 
M. de Barante? » je pouvais encore moins me dispenser de répon- 
di'e, dans mon second entretien, à une question si positive, et je 
n'y pouvais répondre sans exprimer avec une complète franchise la 
pensée du gouvernement du roi à cet égard et ses motifs. 

« Je n'ai rappelé ces détails à M. de Risselef, et je n'y reviens 
avec vous aujourd'hui que parce que M. de Xesseirode dit cà deux 
ou trois reprises, dans sa dépèche, que j'ai pris l'initiative des ex- 
plications, que je les ai données spontanément. J'aurais pu les don- 
ner spontanément, car elles n'avaient d'autre but que de mettre 
les relations des deux cours sur un pied de parfaite vérité et de di- 
gnité mutuelle; mais il est de fait que j'ai été amené à les donner, 
et par l'obligeant reproche que me faisait M. de Nesselrode dans sa 
dépèche du '21 mars, et par la bienveillante question que l'empe- 
reur vous a adressée le 3 mai. Je n'aurais pu, sans manquer à mon 
devoir et à la convenance, passer sous silence de telles paroles. 

et M. le comte de Xesseirode pense qu'après être entrés dans les 
explications que je rappelle, nous avons été trop pressés d'en at- 
teindre le but et trop péremptoires dans notre langage. Si les am- 
bassadeurs étaient revenus à leur poste, l'amélioration des rela- 
tions entre les deux cours aurait pu arriver successivement et sans 
bruit. Nous avons voulu une certitude trop positive et trop soudaine, 

'( Ici encore j'ai interrompu ma lecture : « Je ne saurais, ai-je 
dit à M. de Kisselef, accepter ce reproche; à mon avis, ce que j'ai 
fait aurait dû être fait, ce que j'ai dit aurait dû être dit il y a douze 
ans. Dans les questions où la dignité est intéressée, on ne saurait 
s'expliquer trop franchement, ni trop tôt; elles ne doivent jamais 
être livrées à des chances douteuses, ni laissées à la merci de per- 
sonne. Sans le rétablissement de bonnes et régulières relations entre 
les deux souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs 
eût manqué de vérité et de convenance. Le roi a mieux aimé s'en 
tenir aux chargés d'affaires. » 

'( L'empereur, poursuit- M. le comte de Nesselrode dans sa dé- 
pèche, ne peut accepter des conditions ainsi péremptoirement indi- 
quées. Puisque, dans l'état actuel des relations, le roi préfère des 
chargés d'aflaires, l'empereur s'en remet à lui de ce qui lui convient 
à cet égard. 

« Nous n'avons jamais songé, ai-je dit, à imposer des conditions. 
Quand on ne demande que ce qui vous est dû, ce ne sont pas des 
conditions qu'on impose, c'est son droit qu'on réclame. Nous avons 
dit simplement, franohemsnt, et dans un esprit sincère, ce que 



LE BOI LOUIS-PHILIPPE ET l'eMPEREUR NICOLAS. " hl 

nous regardons comme imposé, point à l'empereur, mais à nous- 
mêmes, par notre propre dignité. » 

« La dépàche se termine par la déclaration que les dispositions du 
cabinet de Saint-Pétersbourg, quant aux relations et aux affaires 
des deux pays, demeureront également bienveillanles. J'ai tenu à 
M. de Kisselef le même langage. Le gouvernement du roi a déjà 
prouvé qu'il savait tenir sa politique en dehors, je pourrais dire 
au-dessus de toute impression purement personnelle. 11 contin-uera 
d'agir, en toute circonstance, avec la même modération et la même 
impartialité. 11 ne voit, en général, dans les intérêts respectifs de la 
France et de la Russie que des motifs de bonne intelligence entre 
les deux pays, et si, depuis douze ans, leurs rapports n'ont pas 
toujours présenté ce caractère, c'est que les relations des deux sou- 
verains et des deux cours n'étaient pas en complète harmonie avec 
ce fait essentiel. La régularité de ces relations, et M. le comte de 
Nesselrode peut se rappeler que nous l'avons souvent fait pressen- 
tir, est donc elle-même une question grave et qui importe à la 
politique des deux états. Le gouvernement du roi a accepté l'occa- 
sion, qui lui a été offerte, de s'en expliquer avec une sérieuse fran- 
chise, et dans l'intérêt de l'ordre monarchique européen comme 
pour sa propre dignité, il maintiendra ce qu'il regarde comme le 
droit et la haute convenance des trônes. » 

Ainsi se termina cette correspondance. Les deux ambassadeurs ne 
retournèrent point à leurs postes; des chargés d'affaires continuè- 
rent seuls de résider à Paris et à Saint-Pétersbourg. A en juger par 
les apparences, la situation respective des deux souverains restait 
la même; au fond, elle était fort changée : l'empereur Mcolas s'était 
montré embarrassé dans son obstination, et le roi Louis-Philippe 
ferme dans sa modération. Au lieu de subir en silence une attitude 
inconvenante, nous en avions hautement témoigné notre sentiment, 
et nous avions déterminé nous-mêmes la forme et la mesure des re- 
lations entre les deux souverains. La dignité était gardée sans que 
la politique fût compromise. C'était là le but que j'avais saisi l'oc- 
casion de poursuivre. Dans les deux dernières années de mon mi- 
nistère, en 1846 et 18/i7, quelques indices me donnèrent lieu de 
croire que l'empereur Nicolas, tout en y persistant, regrettait de plus 
en plus son attitude, et pensait presque tout haut qu'en lui succé- 
dant, son fils en devrait changer. Dans la situation où le gouverne- 
ment du roi s'était placé, il pouvait très convenablement attendre. 

GUÎZOT. 



LES 



MINEURS DU HARZ 



SOUVENIRS D L\\ VOYAGE DANS L ALLEMAGNE DU NORD. 



De toutes les provinces naturelles de l'Allemagne, il n'en est au- 
cune qui soit plus nettement délimitée que le Harz. Cette région 
montagneuse surgissant au milieu d'un pays de plaines doit à cet 
isolement son antique réputation; son nom a été célébré par les 
plus grands poètes, et depuis longtemps un voyage dans le Harz est 
pour un véritable Allemand, ou même pour celui qui veut bien con- 
naître l'Allemagne, une sorte de pèlerinage obligé. Les caractères 
particuliers de ce pays de mines, la singulière organisation sociale 
qu'on y trouve en vigueur depuis des siècles, les mœurs qu'on y 
observe, tout contribue à justifier cette curiosité sympathique dont 
le Harz est l'objet. Aussi, parcourant, il y a quelques mois, l'Alle- 
magne du nord, je^visitai avec un intérêt particulier la pittoresque 
contrée que domine la pâle cime du Brocken. 

Le voyageur qui, du pont d'un navire, aperçoit, après une longue 
traversée, les lignes bleuâtres qui annoncent la terre, n'éprouve 
guère plus de satisfaction que je n'en ressentis quand je me trouvai 
pour la première fois en face de la chaîne du Harz, après avoir tra- 
versé les plaines interminables du Hanovre et du duché de Bruns- 
wick. Les montagnes sont comme les îles des continens; l'Océan est 
à peine plus uni que les immenses surfaces du nord de l'Allemagne : 
rien n'y distrait l'esprit, devenu la proie d'un ennui oppressif; nulle 
vie, nulle animation. A la vue de ces horizons si bas, on se demande 
instinctivement de combien de mètres la plaine aurait à descendre 



LES MINEURS DU HARZ. 49 

pour que les eaux de la Mer du Nord, qui jadis l'a nivelée, vinssent 
reconquérir en un instant le vaste territoire qu'elles ont abandonné. 
Les chemins de fer ne se piquent pas de vitesse au-delà du Rhin, et 
jamais je ne les trouvai aussi lents qu'entre Hanovre et la lisière du 
Harz. D'un œil fatigué, je voyais passer comme en rêve et tour- 
noyer les maigres pâturages, les landes où le sol, çà et là retourné, 
laisse apercevoir une terre noire et tourbeuse, les ailes des moulins 
à vent, les bois de sapins où parfois se détachait sur un fond noir 
quelque maison de forestier solitaire avec des tuiles rouges et des 
solives enluminées, les interminables champs de blé, parfois un ber- 
ger surpris dans sa pose immobile, couvert d'une longue capote de 
toile blanche rehaussée de quelques ornemens de couleur. Dans ces 
monotones régions, les noms seuls ont quelque éloquence. Comment 
s'arrêter par exemple à Wolfenbùttel sans se souvenir que Lessing 
passa une longue partie de sa vie dans la fameuse bibliothèque 
grand-ducale, si riche en souvenirs de Luther? 

Je quittai le chemin de fer, non sans un vif sentiment de plaisir, 
à la petite ville de Winenburg, et montai en voiture pour me rendre 
à Goslar, en traversant la région qui borde le Harz. Des lignes de 
collines aux ondulations très marquées s'allongent comme autant de 
ceintures en avant de la chaîne principale, et l'on passe ainsi de la 
plaine aux vraies montagnes par une transition naturelle. C'est 
alors que le Harz apparaît avec ses formes rondes et écrasées, 
qui s'étagent les unes derrière les autres jusqu'au Brocken. Celui- 
ci, pareil à un bouclier rond, montre sa cime grise et nue au-dessus 
de la ligne des forêts, toute coupée d'ombres profondes et de reflets 
veloutés. Cette vue panoramique, qui permet d'embrasser dans im 
seul regard tout le massif montagneux, se rétrécit à mesure qu'on 
approche. En arrivant à Goslar, on n'aperçoit plus que le Rammels- 
berg et quelques autres crêtes moins élevées. Au fond , derrière 
les clochers et les tourelles de la ville, s'ouvre la vallée dont les 
plans entre-croisés reculent, dans une ombre transparente, à l'inté- 
rieur de la chaîne. La lourde masse du Rammelsberg donne quel- 
que chose de sévère et presque d'effrayant à un paysage autrement 
plein de grâce. C'est bien ainsi qu'on peut se figurer une montagne 
toute pénétrée de métaux. Depuis mille ans, on en a tiré vraisem- 
blablement pour hOO millions de francs. De loin, on aperçoit sur la 
croupe du mont des taches grises qui descendent jusqu'aux pentes 
inférieures : ce sont les haldes, où l'on sépare, au sortir de la mine, 
les parties métalliques des parties stériles. Ces dernières sont reje- 
tées et forment à la longue d'immenses talus de pierres souvent pa- 
reils à une fortification gigantesque. 

Dans tous les défilés où une vallée du Harz débouche sur les plaines 

TOME XXXI. 4 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

du nord, une ville existe de temps immémorial. Goslar est située 
ainsi, et il n'est pas de cité plus charmante ni plus riche en souve- 
nirs. Les rues qui montent et descendent sous de fortes pentes, les 
ruisseaux d'eau limpide qui courent dans de petits canaux, tout rap- 
pelle déjà la montagne; mais le paysage n'a pas encore la tristesse 
et la froide solennité du Harz lui-même. Il s'y mêle quelque chose 
de riant et d'animé. Si la vue est bornée d'un côté par de hautes 
cimes, de l'autre s'ouvrent encore de vastes horizons. Les souvenirs 
du saint-empire romain sont toujours vivans à Goslar : l'aigle héral- 
dique s'y montre partout. Je m'arrêtai à contempler un de ces aigles, 
tout en cuivre, armé des ailes les plus étranges, et placé sur une 
fontaine en bronze dont l'âge se perd dans la nuit des temps. Peut- 
être les premiers blocs métalliques tirés du Rammelsberg ont-ils 
servi à fondre ce bassin où l'eau coule depuis tant de siècles. Sur la 
môme place que cette fontaine mystérieuse s'élèvent le Rathhaus, 
bâti par l'empereur Lothaire et terminé à la fin du xii'= siècle, et le 
Kaiserawth, charmant spécimen de l'architecture gothique en bois. 
Huit statues d'empereurs sculptées au couteau en décorent la fa- 
çade. Les figures les plus grimaçantes se tordent aux pieds de ces 
graves personnages, tous armés de l'épée et le globe à la main. Cet 
édifice ravissant sert, hélas! d'auberge, et l'on peut, pour un prix 
des plus modiques, s'installer dans les chambres de la jolie tourelle 
que de fiers chevaliers et des empereurs ont autrefois habitée. De 
ma fenêtre gothique, je regardais les maisons en bois de Goslar, 
avec leurs poutres découpées et peintes, leurs toits aux formes an- 
guleuses et saillantes, et je pouvais facilement me croire transporté 
en plein monde féodal. 

La capitale de l'Ober-Harz, c'est-à-dire de la région montueuse 
où sont les mines que j'allais visiter, Glausthal, est à quelques 
heures de Goslar. A mesure qu'on s'élève dans les montagnes, les 
sombres flèches des sapins donnent des tons plus sévères et plus 
durs au paysage. On avance lentement par de longues montées et 
des descentes que la prudence des conducteurs rendrait également 
fastidieuses , si l'on pouvait s'ennuyer dans ces beaux chemins qui 
serpentent entre les rochers, au fond des vallées ou sur le flanc des 
montagnes. On entend gronder les torrens, dont le bruit frais trouble 
seul ces solitudes : quelquefois les sapins atteignent une hauteur 
énorme, et sous leurs cimes entremêlées la forêt n'offre que des 
profondeurs obscures où se détachent les lignes pcâles des troncs 
dépouillés, tandis qu'au sommet s'étale une magnifique végétation. 
Les montagnes que la hache a dénudées, et que recouvre une nou- 
velle culture, ressemblent à de vastes jardins, et les jeunes plants, 
pareils à des bouquets du vert le plus tendre, y sont distribués avec 



LES MINEURS DU HARZ. 51 

une régularité qu'un artiste a le droit de trouver déplaisante. Tou- 
tefois les perspectives y sont des plus variées : on respire l'air plus 
frais et plus léger des hauteurs, on s'enivre de cette odeur pénétrante 
et sauvage propre aux bois résineux; enfin, sans analyser toutes 
ces sensations, on s'abandonne à ce charme tout particulier des 
montagnes, dont aucun langage ne saurait exprimer la saveur vir- 
ginale et, si l'on osait le dire, l'énergique douceur. Je me mis par 
degrés en harmonie avec ces paysages nouveaux : je regardais les 
grandes masses de schiste qui composent le Harz, et dont les lignes 
parallèles apparaissent sans cesse rongées par les eaux, comme les 
feuillets d'un livre monumental. Chaque roche a son caractère pit- 
toresque qui lui est propre : les gypses, les calcaires, les marbres, 
offrent des tons chauds resplendissans; le schiste au contraire, qui 
se décompose en boue noire, a quelque chose de sombre et de mo- 
notone. Cette impression, que j'ai reçue dans l'Ardenne, dans cer- 
taines parties des Alpes, je l'éprouvai plus vivement encore dans le 
Harz. 

En approchant de Clausthal, on remarque dans les anfractuosités 
des vallées des étangs retenus par des digues fort élevées : ce sont 
les réservoirs de l'eau destinée aux mines; on l'économise et on l'em- 
magasine avec le plus grand soin : c'est la seule force qu'on puisse 
utiliser pour faire mouvoir les pompes d'épuisement et les machines 
d'extraction, ainsi que les appareils divers employés dans les ate- 
liers métallurgiques. J'arrivai enfin à Zelîerfeld, puis à ClausthaL 
La rue principale, qui n'est autre que la route elle-même, s'étend 
sur une très grande longueur; elle est bordée de maisons propres, 
bâties en bois, et d'ordinaire à deux étages. Les fenêtres sont pres- 
que toujours décorées de quelques pots de fleurs, derrière lesquela 
on aperçoit la fi"gure blonde et étonnée d'un enfant, souvent un 
mineur fumant tranquillement sa pipe et jetant sur la voiture qui 
passe un regard mélancolique. Une fois à Clausthal, je me trouvais 
sur le théâtre de mes recherches, et ce n'était plus l'aspect seule- 
ment du pays, c'étaient aussi les conditions d'existence des popu- 
lations que j'allais étudier. Tout en explorant les richesses de ce 
district métallurgique du Harz, depuis longtemps célèbre, je m'é- 
tais promis d'observer, dans son action sur la vie sociale, le ré- 
gime économique tout spécial qui s'y maintient depuis tant d'an- 
nées. 

La contrée sur laquelle ce curieux régime étend son action se di- 
vise en deux parties, en deux zones si l'on veut : la zone occidentale 
nommée YOber-IIarz ou Harz supérieur, qui comprend les hautes 
montagnes de la chaîne, — la zone orientale, YUntcr-IIarz ou Harz 
inférieur, qui se rattache, par des plateaux de plus en plus abaissés. 



5 "2 REVUE DES DEUX MONDES. 

au pays de Mansfeld. C'est sur l'Ober-Harz, c'est-à-dire sur la prin- 
cipale région minière, que se concentrera notre attention. 

L'Allemagne, dans le classement des mines et des districts de 
l'Ober-Harz, a donné une nouvelle preuve de la fâcheuse tendance 
qui la porte à multiplier les divisions géographiques. On ne s'éton- 
nera donc pas si, même en ne s'occupant ici que de l'Ober-Harz, il 
faut, dans le cadre ainsi limité, tenir compte encore de diverses sub- 
divisions. Ainsi deux groupes administratifs distincts s'y présentent; 
l'un, sous le nom de Communion-Unter-Harz^ désigne la région de 
l'Ober-Harz la moins élevée, c'est-à-dire le district métallurgique 
de Goslar et du Rammelsberg. Il y a ensuite l'Ober-Harz propre- 
ment dit, dont le centre est la petite ville de Glausthal, choisie pour 
point de départ de mes excursions dans les montagnes. Ce n'est pas 
tout : le dernier groupe se partage en trois districts, Clausthal, 
Zellerfeld et Andreasberg, subdivisés eux-mêmes en régions mi- 
nières {revicr) qu'on désigne généralement par le nom du principal 
filon qui les traverse (1). L'histoire de ces divers districts au point 
de vue métallurgique peut se résumer en quelques mots. Les mines 
de Clausthal et de Zellerfeld étaient déjà très prospères au commen- 
cement du xiv*" siècle. A cette époque, la peste ravagea le Harz, et 
les mines furent abandonnées. Cent ans se passèrent avant qu'on 
reprît les travaux. La mine d' Andreasberg fut la première à laquelle 
s'attaqua de nouveau l'énergique activité des populations du Harz. 
Les deux filons qu'on y exploita d'abord formaient la figure connue 
sous le nom de croix de Saint-André ; de là cette désignation que 
reçut la mine au xvi'^ siècle et qu'elle conserve aujourd'hui. Dans le 
.district de Zellerfeld , ce fut dans les mines de Lautenthal que re- 

(1) On voudra sans doute connaître ces noms. Les citer, c'est en effet passer en revue 
les principaux filons du Harz. 

District de Clausthal. — On y trouve : 1° le revier du filon Burgstâdter supérieur, com- 
prenant cinq mines : Dorothée, Caroline, Bergmannstrost (consolation du mineur), Gabe 
Gottes (don de Dieu) et Bosenbusch (buisson de roses); 2° le revier du filon Biirgstadter 
moyen, avec les mines d' Elisabeth, de la vieille et de la, jeune Marguerite : 3" le revier 
du filon Burgstâdter inférieur, avec Anna Éléonore, Kranich, comte George-Guillaume, 
roi Guillaume, reine Charlotte; 4" le revier du filon nommé Bosenhôfer, traversé par les 
mines tour de Bosenhof, Alt-Segen, Silber-Segen; 5" le reuier du filon Bergwerkwohl- 
fart (pèlerinage du mineur) avec une seule mine qui porte le môme nom. 

District de Zellerfeld. — Il se divise : 1° en revier de Zellerfeld, comprenant les mines 
de Silberring et silberschnurr {bague et ceinture d'argent)., Begenbogen (arc-en-ciel), 
Juliane-Sophie et Hulfe Gottes (secours de Dieu) ; 2^ revier de Lautenthal avec les mines 
de Lautenthals GlUck {bonheur de Lautenthal) et Comte- Auguste. 

District d' Andreasberg. — 11 comprend : 1" le revier intérieur traversé par les mines 
de Catherine Neufang , Samson, Bergmannstrost , Gnade Gottes [grâce de Dieu) et 
Abendrôthe (rougeur du soir); 2' le revier extérieur avec les mines d'Andreaskreuz et 
de Félicitas. 



LES MINEURS DU HARZ. 53 

commencèrent les travaux, un peu plus tard que dans le district 
d'Andreasberg. Quant aux mines de Glausthal, aujourd'hui les plus 
importantes, on n'en reprit l'exploitation que vers le milieu du 
XVI'" siècle. Glausthal est regardé à bon droit comme le chef-lieu 
administratif et le centre scientifique du pays. 

]\ous venons de parler des fdons et des mines du Harz : en quoi 
consistent les richesses métallurgiques de cette contrée, et d'abord 
que faut-il entendre par un filon de mine? Aux premiers âges de 
notre planète, des fentes se creusèrent dans la partie solide de 
l'écorce terrestre. Des matières minérales vinrent s'y accumuler, à 
peu près comme aujourd'hui encore des dépôts se forment dans les 
conduits traversés par les eaux thermales , mais avec une puissance 
dont rien ne peut donner de nos jours une idée complète. Ces fentes, 
chargées des richesses minérales les plus variées, sont ce que l'on 
nomme des filons. Le rôle de l'industrie humaine en présence de 
ces dépôts, de ces amas précieux, est de les épuiser le plus acti- 
vement possible, pour tirer les métaux des gangues ou substances 
infertiles qui les enveloppent. On découpe la masse du filon par un 
système habilement combiné de puits et de galeries qui permettent 
d'en abattre successivement toutes les parties. Chaque mine est un 
petit monde à part. Pour en ouvrir une, on commence par creuser 
un puits du fond duquel on dirige une galerie horizontale vers le 
filon. Quand on le trouve exploitable, on approfondit le puits, et à 
un niveau inférieur, à 20 mètres environ plus bas, on va rejoindre 
la masse métallifère par une seconde galerie perpendiculaire à la 
direction du filon. On abat ensuite, en commençant par la galerie 
inférieure, tout ce qui se trouve compris entre ces deux niveaux. On 
pousse à cet effet, dans la direction même du filon atteint, une ga- 
lerie dont la partie supérieure est fortement consolidée avec des 
pièces de bois rondes qu'on recouvre de tiges plus minces. Après 
avoir servi de plafond aux mineurs, ce boisage sert ensuite de 
plancher, et on procède ainsi , par degrés successifs et superposés, 
jusqu'à ce qu'on ait rejoint le niveau supérieur. Cette opération ter- 
minée, le filon ne contient plus qu'une série de planchers étages 
entre lesquels demeurent accumulées les parties les plus stériles de 
la gangue, que l'on ne tire point de la mine. Le puits principal, 
d'où partent les deux galeries horizontales entre lesquelles se con- 
centre l'exploitation, sert en même temps à l'entrée des mineurs et 
à l'extraction du minerai. Il renferme aussi les pompes à l'aide des- 
quelles on retire les eaux qui s'amassent au fond des mines. Pour 
être dispensé de pomper l'eau jusqu'à l'orifice même des mines, on 
a depuis longtemps creusé de véritables tunnels ou égouts souter- 
rains, où les eaux élevées du fond de la mine se déversent à une 



5 A REVUE DES DEUX MONDES. 

assez grande distance du sol, pour être conduites dans la partie in- 
férieure d'une vallée. Ce véritable drainage, qui exige à de telles 
profondeurs des travaux très dispendieux, permet d'économiser la 
force motrice qui met en mouvement les pesantes pompes et les 
machines à colonne d'eau du Harz. 

Les minerais du Harz sont très divers, et l'on ne peut les séparer 
qu'à l'aide des artifices les plus ingénieux de la mécanique et de la 
métallurgie. Le principal minerai des filons de l'Ober-Harz est du 
minerai de plomb argentifère (galène argentifère) plus ou moins 
mélangé d'une petite quantité de minerai de cuivre. A Andreasberg 
même, il y a de véritables minerais d'argent. Toutes les usines d'ar- 
gent du Harz réunies produisent aujourd'hui annuellement de /i5,000 
à Zi6,000 marcs d'argent, valant de 2,173,750 fr. à 2,222,250 fr. ; 
584,025 kilogr. de litharge ou oxyde de plomb, valant 203,125 fr.; 
3,539,860 kilogr. de plomb, valant 1,183,90/i fr.; /i2,093 kilogr. 
de cuivre, valant 121,375 fr., et 12,162 kilogr. d'arsenic, valant 
7,501 fr. Le chiffre total de cette production atteint 3,738,155 fr. 
Les usines d'argent sont concentrées à Clausthal, à Lautenthal, à 
Altenau et à Andreasberg. Ces hfdte (c'est le nom qu'on donne aux 
usines métallurgiques en allemand) remontent à une très haute 
antiquité : celle de Clausthal, bâtie à une demi-lieue de cette ville 
et la plus importante de toutes, date de 155/4. Tout autour des bâ- 
timens où l'on traite les minerais, la végétation est frappée de mort; 
quelques touffes de gazon jauni recouvrent seulement çà et là les 
noires roches schisteuses. Des cheminées des usines s'élèvent des 
fumées blanches qui déroulent lourdement leurs ondes empoison- 
nées ; dans d'immenses hangars ouverts de tous côtés sont accumu- 
lés sous une légère toiture les minerais grillés. Le grillage a pour 
but d'oxyder les sulfures métalliques; c'est une des phases du trai- 
tement métallurgique. 11 s'échappe toute l'année de ces hangars 
d'épaisses vapeurs sulfureuses qui se traînent tout le long de la 
vallée, qu'elles dénudent et corrodent. 

Outre les mines et usines de plomb argentifère , le Harz possède 
aussi des usines à fer. Ces minerais, d'une exploitation facile, se ren- 
contrent à Lehrbach, sur le chemin de Clausthal à Osterode, dans 
lès belles forêts qui recouvrent les pentes de l'iberg, auprès de 
Grund; mais les exploitations les plus importantes sont de l'autre 
côté du Brocken, dans la région plus basse et plus monotone qui 
entoure Elbingerode. La production totale de la fonte et du fer 
s'est élevée en 185Zi à la somme de 1,6/|7,285 francs. 

Enfin l'exploitation des forêts du Harz est en quelque sorte une 
troisième branche de l'industrie métallurgique : on emploie dans 
les mines une immense quantité de bois de soutènement, et chaque 



LES MINEURS DU HARZ. 55 

année on ne prépare pas moins de 200,000 mètres cubes de char- 
bon pour les usines. A chaque instant, lorsqu'on parcourt les mon- 
tagnes, on rencontre les forestiers occupés aux travaux divers de la 
silviculture, et l'on aperçoit les fumées qui sortent lentement, 
par de petits soupiraux, des tas arrondis où, sous une couche de 
terre, s'opère la lente conversion du bois en charbon. Les pins 
[abîes excclsa) recouvrent les quatre cinquièmes de la surface boisée 
du Harz. Ce n'est que sur les versans inférieurs que d'autres es- 
sences se mêlent aux arbres résineux. Les forêts de pin sont aména- 
gées par révolutions de cent vingt années. L'administration des 
mines, après avoir pourvu à tous ses besoins, vend encore des 
planches et des bois de construction pour la somme de 150,000 fr. 
environ chaque année. 

La division du travail dans le Harz comprend ainsi trois termes 
principaux : la métallurgie du plomb et de l'argent, la métallurgie 
du fer, et la silviculture. Cette division a été conservée dans l'or- 
ganisation économique du district. Les mineurs et les usiniers qui 
retirent ou traitent les minerais d'argent, ceux qui sont occupés dans 
les mines de fer et les forges, enfin la population éparse des fores- 
tiers et des charbonniers, forment des familles ou corporations dif- 
férentes. Chacune a ses coutumes, son organisation spéciale, et 
jusqu'à un costume distinct (1). Cette petite société de travailleurs 
vit sous un régime économique qui s'est perpétué sans notable mo- 
dification depuis le moyen âge. Le principe qui sert de base à ce 
régime est le patronage et l'autorité de l'état : mines, forêts, usines, 
le sol aussi bien que le sous-sol, tout appartient au souverain. Les 
filons métallifères sont, il est vrai, concédés à des compagnies d'ac- 
tionnaires; mais depuis un temps immémorial ils sont exploités par 
les employés de l'état. Chacune des mines dû Harz est représentée 
par cent vingt-huit actions [kuxcn) : dans ce nombre, celles qui ap- 
partiennent à des particuliers peuvent se subdiviser jusqu'à l'infini, 
puisqu'il y a des parts qui ne valent que les vingt-huit millièmes 
d'une action. Ces actions ou parts d'actions privées sont soumises 
aux chances de bénéfice et de perte ; cependant, sur les cent vingt- 

(1) Ces costumes retracent, par mille détails symboliques, les incidens du travail habi- 
tuel des mines, des usines ou des forêts; les couleurs noire, blanche et verte y domi- 
nent. Je n'eus pas l'occasion de voir ces habits de gala dans le Harz ; mais un heureux 
hasard me conduisit peu de temps après en Saxe, à Freiberg, dans l'Erzgebirge, au mo- 
aent de la visite du roi Jean et du grand-duc de Toscane. Je ne me souviens pas d'avoir 
rien vu d'aussi bizarre que les troupes de mineurs, d'usiniers et de forestiers réunies 
pour défiler devant leur souverain. Les têtes enveloppées de coiffes blanches et recou- 
Tertes de grands feutres noirs ou de cylindres verts avec des plumes, les culottes 
courtes avec genouillères , les habits serrés à la taille et ornés d'épaulettes de mineur, 
les petits tabliers en cuir, les instrumens variés portés par les diverses corporations, 
tout cela formait un ensemble des plus pittoresques. 



56 BEVUE DES DEUX MONDES. 

huit actions, il y en a quatre, garanties contre toute perte, qui sont 
la propriété des villes et des églises du Harz. 

L'état a racheté peu à peu leâ actions des particuliers; il ne reste 
plus que cinq mines d'argent où ceux-ci conservent des intérêts, et 
leur part, qui aujourd'hui vaut environ un million, sera bientôt en- 
tièrement rachetée. En attendant, on se contente de leur distribuer 
des bénéfices; les actionnaires n'ont aucun contrôle sur l'exploita- 
tion des mines, et ne peuvent même y descendre sans un permis 
des autorités. Ils consentent d'autant plus volontiers au rachat que 
leur part est soumise à des charges très onéreuses. L'état prélève 
pour la caisse des mines un dixième des recettes : c'est ce qu'on 
nomme caisse de la dîme ; il garde en outre un neuvième pour l'en- 
tretien et la construction des galeries d'écoulement qui desservent 
toutes les mines; enfin il oblige les actionnaires à lui abandonner 
les métaux à un prix fixe et très peu rémunérateur. Les actionnaires 
ne reçoivent que hO francs pour un kilogramme d'argent, qui, dans 
le commerce, se vend environ 60 francs; le plomb leur est acheté 
au taux de 9 francs les 50 kilogrammes, c'est-à-dire la moitié de ce 
qu'il vaut : j'ajouterai qu'ils sont encore obligés de payer les salaires 
des maîtres mineurs, et que, pour compenser tous ces sacrifices, 
l'état ne leur fournit gratuitem-ent que le bois et le combustible. 

11 est permis de considérer l'état comme le propriétaire réel des 
mines du Harz, comme le seul maître du district, le seul régula- 
teur des salaires, des heures de travail, des prix, des conditions de 
l'exploitation, en un mot comme l'arbitre absolu du sort de tous les 
habitans. Si cette souveraineté s'exerçait par l'organe de la bureau- 
cratie et de la centralisation, il en résulterait, on peut l'affirmer 
hardiment, un état de choses intolérable ; mais la souveraineté est 
en quelque sorte toute nominale : le Harz se gouverne lui-même. 
Les agens qui exercent le pouvoir ne sont point des administrateurs 
lointains, inabordables, enfermés derrière le triple rempart du for- 
malisme, de la morgue et de l'ignorance : ce sont des hommes qui 
vivent parmi les ouvriers, qui ont grandi souvent au milieu d'eux, 
qui se sont élevés lentement et péniblement dans la hiérarchie com- 
pliquée du travail, qui connaissent, pour les avoir partagés, les souf- 
frances et les dangers de leurs subordonnés. Il s'établit ainsi entre 
les ouvriers et les maîtres un lien qui n'a rien de la raideur des rela- 
tions officielles. Dans la solitude des montagnes, les mœurs prennent 
sans effort quelque chose de simple et de patriarcal. Bien souvent, 
j'ai pu l'observer, c'est l'ingénieur qui le premier, quand il ren- 
contre un mineur, le salue du glfœk auf (1) traditionnel dans les 



(1) Gluck auf, ces mots ne peuvent guère se traduire littéralement; «sortie heureuse L» 
en donne à peu près le sens, mais n'en rend pas la force et le tour, • 



LES MINEURS DU HARZ. 57 

districts métallurgiques de toute l'Allemagne. On ne peut demeurer 
quelque temps dans le Harz sans être touché de la bonté avec la- 
quelle les employés de tout rang traitent les mineurs, et du respect 
affectueux que ceux-ci témoignent à leurs supérieurs. 

La bienveillance des mœurs, les rapports presque paternels qui 
s'établissent entre maîtres et ouvriers, atténuent ce qu'il y a d'ex- 
cessif dans la toute-puissance de l'état; mais une autre raison con- 
tribue encore à faire accepter plus facilement cette souveraine au- 
torité. Chacun sait en effet qu'elle ne s'exerce qu'en faveur de la 
population ouvrière du Harz. On ne se propose pas uniquement d'en- 
voyer dans les caisses du Hanovre le riche produit des mines, on ne 
vise pas à de larges et rapides bénéfices; le principal but qu'on pour- 
suit, c'est de produire assez chaque année pour couvrir toutes les 
dépenses et pour fournir du travail à tous les habitans. Aussi l'ex- 
ploitation n' avance- t-elle qu'avec prudence et lenteur. La richesse 
minérale des montagnes du Harz n'est pas illimitée : les filons sont 
à peu près parfaitement connus; on sait jusqu'où ils s'étendent, et 
l'on en poursuit avec soin toutes les ramifications. Il y a toujours 
un certain ensemble méthodique de travaux tout préparé pour un 
grand nombre d'années. L'abatage, c'est-à-dire l'enlèvement des 
matières utiles, est assuré pour une période de cinquante ans. Les 
massifs qui renferment les métaux précieux sont découpés par un 
système convenable de galeries, et n'attendent que le pic et le fleuret 
du mineur. Une compagnie particulière voudrait récolter tout d'un 
coup cette riche moisson, un gouvernement besoigneux serait tenté 
d'en faire autant; mais le gouvernement hanovrien a toujours con- 
sidéré les richesses du Harz comme un trésor qu'il ne lui apparte- 
nait pas de gaspiller : il pourrait en tirer des revenus considérables 
en épuisant les mines, et il ne le fait pas. Je tiens du directeur des 
travaux du Harz qu'une mine nommée Hùlfe Gottes, secours de Dieu 
(un grand nombre d'entre elles ont des noms aussi expressifs), qui 
donne aujourd'hui 200,000 francs de bénéfice annuel, pourrait très 
facilement rapporter un million. C'est ainsi qu'on ménage les res- 
sources à l'aide desquelles le Harz peut subvenir à tous ses besoins. 
Cette province ne coûte absolument rien au trésor hanovrien. Le pro- 
duit des usines métallurgiques sert à payer les fonctionnaires, suffit 
aux dépenses qu'entranient la construction et la réparation des rou- 
tes, fentretien des usines, l'aménagement des immenses forêts qui 
fournissent le combustible et le bois de soutènement des mines. 
Une fois seulement Ton tenta de donner à f exploitation des mines 
une impulsion assez vigoureuse pour obtenir des bénéfices consi- 
dérables : ce fut pendant la période de l'occupation française, tan- 
dis que le Harz faisait partie de l'éphémère royaume de Westpha- 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

lie; mais le Harz trouva un appui et un défenseur très chaleureux 
dans un éniinent ingénieur français, M. Héron de Yillefosse. Il 
éprouva promptement pour les douces et laborieuses populations de 
ces montagnes une sympathie que ressentent tous ceux qui les ha- 
bitent ou les ont seulement parcourues; il empêcha qu'on ne ruinât 
les mines, et avec elles toutes les espérances de ceux qui en vivent. 
Aussi son nom est-il vénéré dans le Harz, et aujourd'hui encore on 
ne le prononce qu'avec un sentiment d'affection dont l'expression 
est bien faite pour toucher le voyageur français. 

Le gouvernement du district est confié au conseil des mines, qui 
jouit d'une autorité souveraine. Ce conseil est présidé par un gou- 
verneur, le seul personnage qui représente directement la couronne. 
H se compose de cinq membres, dont l'un représente l'intérêt des 
mines et usines à plomb, argent et cuivre; le second, l'intérêt des 
mines et usines à fer; le troisième, celui des forêts; le quatrième 
s'occupe des questions d'administration proprement dites, et le cin- 
quième de toutes les matières litigieuses. Tous les ans, le conseil 
élabore un projet de budget, et fait les propositions qui concernent 
les grands travaux conçus dans des vues d'avenir. Le budget est 
voté d'ordinaire, sans nulle opposition, par les chambres hano- 
vriennes. Le Harz même envoie deux députés à la chambre basse : 
ils sont nommés par les magistrats municipaux et par un nombre 
double d'habitans des communes, choisis eux-mêmes par tous ceux 
qui possèdent une maison ou paient des impôts directs. Un simple 
mineur peut ainsi être électeur au premier et même au second degré. 

En protégeant les intérêts du Harz, l'état rend un service indirect 
aux provinces qui entourent cette région, et leur assure un marché 
permanent. La montagne ne produit en effet presque rien de ce qui 
est nécessaire à l'alimentation de ses nombreux habitans : les forêts 
la recouvrent presque entièrement (1). L'état, qui en est proprié- 
taire, ne les défriche pas, et songe au contraire à en étendre la 
surface, tant sont grands les besoins des mines sous ce rapport. On 
entend souvent dire dans le Harz qu'il y a au fond des mines des 
forêts plus considérables que celles de la superficie : cet adage ne 
paraît plus exagéré quand on voit l'immense quantité de bois em- 
ployée pour soutenir les galeries où se fait le travail souterrain, et 
qu'on calcule la longueur totale de toutes ces galeries. 

(l) A côté de 200,000 morgen de bois (52,420 hectares), il y a seulement 20,000 mor- 
gen (5,242 hectares) environ de terrains réservés pour les cultures, les villes et les 
villages ; encore les conditions de la propriété y sont-elles des plus singulières : l'état 
ne fait en quelque sorte que concéder ces terrains, et il peut les racheter à très bas prix 
pour faire des fouilles, élever des bàtimens, et en général toutes les fois qu'il en a 
besoin dans l'intérêt de l'industrie métallurgique. 



LES MINEURS DU IIARZ. 59 

L'aspect du pays montre assez combien sont faibles ses ressources 
d'alimentation. Autour des villages, on n'aperçoit le plus souvent 
que quelques pâturages. Les maisons sont entourées de petits jardins 
où l'on cultive quelques légumes. Le terrain schisteux est pauvre, et, 
à mesure qu'on s'élève, l'altitude du sol restreint de plus en plus les 
cultures. Aux environs de Claustlial, situé à 560 mètres au-dessus 
du niveau de la mer, la pomme de terre est encore cultivée de loin 
en loin ; mais dans les régions plus hautes on ne trouve plus ni les 
sapins de la forêt ni les graminées des prairies : des herbes raides 
et des bruyères y couvrent le sol d'un sombre manteau; çà et là 
d'énormes tas de tourbe noire, découpée en briquettes qu'on fait sé- 
cher à l'air, interrompent seuls la monotonie de ces landes élevées. 
Je traversai une de ces tourbières en franchissant le Bruchberg, 
montagne qui sépare Glausthal d'Andreasberg; le plateau qui la cou- 
ronne n'est qu'à 300 mètres environ au-dessous de la cime du Broc- 
ken. A cette hauteur, le vent soufflait avec violence; le ciel, de tous 
côtés découvert, était sombre et traversé de nuées menaçantes et 
capricieusement éclairées. La vue s'étendait au loin dans les plis 
d'un grand nombre de vallées, et pouvait suivre les croupes sombres 
et arrondies des montagnes. Je me rappelle encore l'impression 
d'isolement et de tristesse que j'éprouvai en ce lieu : rien n'y rap- 
pelait plus l'homme, sauf la fumée lointaine de quelques usines ca- 
chées dans un recoin de la montagne. 

Maintenant qu'on connaît les rapports généraux de l'état avec les 
corporations du Harz, je voudrais montrer quels sont pour les indi- 
vidus eux-mêmes les résultats de cette organisation sociale, fondée 
sur le patronage et le droit au travail. Pour cela, il faut indiquer les 
conditions particulières que subissent tant d'existences vouées aux 
travaux les plus durs et les plus périlleux. 

Les enfans des mineurs reçoivent dans les écoles les élémens de 
l'instruction primaire; leur éducation religieuse se fait dans le 
temple luthérien. On les voit partir le matin pour aller souvent à une 
grande distance, un livre et une ardoise sous le bras, avec cette gra- 
vité précoce particulière aux enfans qui sont habitués de très bonne 
heure à se passer de guides et à se suffire à eux-mêmes. L'enfance 
se partage ainsi entre l'école et le foyer domestique. La mère vaque 
seule à tous les soins du ménage, et le père, revenu de la mine, reste 
au logis dans un complet repos, qui lui est bien nécessaire après son 
pénible travail. Cette vie intérieure et paisible a sa poésie et ses tou- 
chans épisodes, souvent reproduits dans des gravures qu'on voit 
presque partout dans le Ilarz. L'une de ces compositions naïves m'a 
toujours frappé : on y voit le mineur en costume de travail , ses 
outils au côté, quittant la chambre où s'écoulent toutes les heures 



GO REVUE DES DEUX MONDES. 

fortunées de sa vie. Une petite horloge en bois, quelques gravures 
enluminées, ornent seules les murs ; mais sur le sol des enfans se 
roulent parmi des jouets, et la jeune mère présente au mineur son 
dernier né, dont les petits bras semblent chercher le baiser d'adieu. 
Ce dessin me rappelait les célèbres adieux d'Andromaque et d'Hec- 
tor; j'y retrouvais les mêmes sentimens, la sombre inquiétude qui 
naît de l'idée d'une mort peut-être prochaine, l'enfance mêlant ses 
grâces ignorantes aux troubles de Tâge mûr. Ce qui donne au poème 
homérique une jeunesse éternelle, n'est-ce pas la peinture de pas- 
sions que l'homme éprouvera toujours, dans tous les pays, tant 
qu'il saura aimer et souffrir? 

A quatorze ans, les petits garçons commencent leur apprentissage 
dans les luildcs, à l'orifice des puits. Dans le fdon, les matières mé- 
talliques et les matières stériles sont mélangées et juxtaposées; en 
outre l'on ne peut abattre le fdon sans arracher une partie de la 
roche où il se ramifie. Les enfans examinent donc un à un tous les 
morceaux qui sortent du puits; ils apprennent à y distinguer tous 
les minéraux, et séparent en tas différens ceux où domine une sub- 
stance particulière : le plomb argentifère, le minerai de cuivre ou 
le minerai de zinc. Ce n'est pas encore assez : parmi les minerais 
de plomb et d'argent, il faut classer ensemble les morceaux de ri- 
chesse à peu près pareille. Ce premier travail, si rebutant, si en- 
nuyeux, est la base même des opérations si complexes auxquelles 
sont soumis les minerais; mais l'enfant qui s'y livre a du moins le 
bénéfice du grand air. Les haldes où se fait cette opération de triage 
sont établis sur le flanc de pittoresques vallées, au milieu des sapins, 
sur des hauteurs d'où l'œil peut plonger dans les horizons sinueux 
des montagnes. Commencée dans les haldes des mines, l'éducation 
pratique du jeune mineur se continue dans les ateliers où le minerai 
est préparé pour la fusion. Ces ateliers sont situés au fond des val- 
lées, échelonnés les uns au-dessous des autres, et reçoivent successi- 
vement l'eau dont ils empruntent la force mécanique. On a écrit bien 
des volumes, et l'on en écrira sans doute encore beaucoup, sur ces 
curieux établissemens : le problème qu'on cherche à y résoudre aussi 
complètement que possible consiste à séparer les matières stériles 
et la matière féconde ou métallique qui se trouvent n>élangées dans 
les fragmens apportés des haldes. Ces procédés de séparation doi- 
vent être assez économiques pour qu'on puisse encore exploiter avec 
avantage des minerais d'une extrême pauvreté, où l'argent n'entre 
plus que dans une proportion tout à fait insignifiante. Ils sont tous 
fondés sur un principe très simple, sur la résistance inégale qu'op- 
posent à un courant d'eau une substance lourde et une substance lé- 
gère, plus facile par conséquent à soulever ou à emporter. Le mi- 



LES MINEURS DU HARZ. 61 

nerai est écrasé sous l'eau, dans une rigole où tombent et retombent 
sans cesse des espèces de massues. Vous fuyez rapidement le va- 
carme étourdissant de ces borards^ et l'on vous montre le minerai 
agité dans des cribles de toute sorte, où les morceaux se séparent 
par ordre de richesse et de grosseur. 11 ne reste bientôt que des 
fragmens bons à porter au four, et des parties si fines qu'elles de- 
viennent boueuses, mais auxquelles il faut encore ravir le minerai 
qu'elles renferment. Vous voyez cette boue descendre en couche 
légère, lavée par une nappe d'eau qui coule sans cesse, sur une 
sorte de plan incliné nommé table à secousses, auquel un mécanisme 
très simple imprime un constant mouvement d'agitation. Des en- 
fans, le balai à la main, vont sans cesse d'un bout à l'autre de ces 
tables pour rejeter la boue terreuse, et de temps en temps recueil- 
lent la boue métallique, qui, plus lourde et moins facile à entraî- 
ner, s'amasse à part. Déjà pourtant ces simples appareils disparais- 
sent, et il n'y aura bientôt plus besoin de bras dans ces ateliers. Là 
comme partout ailleurs, la machine remplace l'homme. On a déjà 
établi au Harz des mécanismes qui se renvoient le minerai les uns 
aux autres dans un état de pureté de plus en plus avancé. Le mor- 
ceau de filon entre d'un côté dans le bocard; de l'autre, après une 
longue suite d'épurations, sort une boue presque impalpable, qui ne 
contient plus de substance riche : tout ce qui est métallique est re- 
tenu en chemin à l'état de fragmens plus ou moins ténus. L'eau fait 
marcher tous les intelligens mécanismes de ces ateliers étages, et 
on n'y emploie plus que des surveillans pour en régler le jeu et les 
réparer au besoin (1). Chaque progrès de ce genre est un bienfait 
pour toute la population ouvrière, car, en diminuant les frais gé- 
néraux de l'exploitation des mines, on arrive à pouvoir utiliser des 
minerais de plus en plus pauvres, et par conséquent on rejette vers 
un avenir plus lointain le moment où les mines seront épuisées. 
C'est pour ainsi dire un nouveau bail séculaire avec les filons de la 
montagne. 

Le jeune mineur, après avoir terminé son apprentissage dans les 
ateliers extérieurs des mines, commence enfin son existence sou- 
terraine : chaque semaine, il doit descendre six fois dans les mines 
et y demeurer pendant huit heures; il arrive à l'entrée du puits en 
costume de travail, avec un bonnet de feutre épais pour garantir 
la tète contre les coups, et autour des reins un morceau de cuir 
pour travailler assis dans des terres mouillées par des eaux vitrioli- 

(1) L'administration, très préoccupée des perfectionnemens qu'il convient d'apporter 
dans la préparation mécanique des minerais, venait, au moment où je passai dans le 
Harz, de faire construire, pour les soumettre à l'essai, les machines les plus perfec- 
tionnées qu'on emploie dans divers pays; quelques-unes fonctionnaient déjà. 



62 REVUE DES DEUX MONDES. 

qaes. Un habit de toile grise, une petite lampe qu'on suspend par un 
crochet, des outils de forage complètent son équipement. Quand les 
mines n'ont pas une profondeur excessive, on y descend simplement 
par des échelles. Tout le long du puits creusé dans le rocher sont 
de petits planchers reliés par des échelles droites; on descend sur 
l'une d'elles et l'on arrive sur le plancher inférieur, percé d'un trou 
assez large pour laisser passer un homme; on descend par ce trou 
sur l'échelle suivante, et ainsi de suite. Qu'on se figure un tel exer- 
cice prolongé pendant une ou deux heures; les barreaux des échelles 
sont sales et fangeux, l'eau suinte de toutes parts, la lampe fameuse 
ne jette qu'une lueur rouge et vacillante. L'on descend, l'on descend 
toujours, et le mineur est déjà épuisé avant de commencer son véri- 
table travail. La montée et la descente ne sont pas la partie la moins 
pénible de son existence; ce n'est pas une distance de quelques mè- 
tres qui le sépare de son chantier, ce sont des distances eflrayantes 
de plusieurs centaines de mètres. A Andreasberg, localité depuis 
longtemps célèbre pour ses minerais d'argent, le puits Samson, le 
plus profond qui existe au monde, descend à 230 mètres au-dessous 
du niveau de la Mer du Nord et à 791 mètres au-dessous du sol. Le 
puits du comte George-Guillaume, à Glausthal, a (50/i mètres de 
profondeur. 

Une invention extrêmement ingénieuse qui remonte à l'année 
1833 a diminué en grande partie la fatigue des descentes et des 
ascensions perpétuelles : c'est celle des machines nommées fahr- 
kiinsi. On la doit à un simple hcrgyncîstcr (maître mineur) du Harz 
nommé Dorell. Qu'on imagine deux tiges en bois descendant dans 
toute la profondeur d'un puits de mine; de distance en distance sont 
fixés à ces tiges de petits planchers où un homme peut se tenir debout 
en gardant sa main accrochée à un crampon de fer. Pendant que l'une 
de ces tiges monte, l'autre descend, et ce mouvement alternatif est 
entretenu par une machine hydraulique installée à l'orifice du puits. 
Qu'on se représente un mineur juché le long d'une de ces tiges : il 
descend d'abord sur cette tige; puis, au moment où elle va remon- 
ter, il la quitte subitement, et, faisant un simple pas de côté, met le 
pied sur un des planchers de la tige voisine qui vient à l'instant 
opportun se présenter à lui. Pour exécuter ce mouvement avec sé- 
curité, il saisit d'abord le crampon en fer qui doit lui servir de 
nouveau support, puis pose immédiatement le pied sur le plancher 
correspondant. Qu'arrive-t-il au moment où il a changé de position? 
C'est que la tige à laquelle il est suspendu commence à descendre : 
il descend avec elle et exécute la même manœuvre quand elle a 
atteint le bout de sa course. Il profite ainsi du mouvement alterna- 
tif des deux tiges, et, passant sans cesse de l'une à l'autre, descend 



LES MINEURS DU IIARZ. 6â 

par des pas successifs jusqu'au fond de la mine. On remonte abso- 
lument de la même manière. Cet exercice est très simple, et avec 
un peu d'habitude on finit par se promener sur le fahrhinst sans 
beaucoup de fatigue: seulement il faut une attention très soutenue 
pour porter régulièrement le corps de côté et ne pas se laisser 
prendre en quelque sorte entre les deux mouvemens ; il faut aussi 
se tenir bien droit afin de ne point se heurter contre les parois du 
puits. Aujourd'hui les fahrkumt sont établis au Harz dans toutes les 
mines dont la profondeur est très considérable. 

Arrivé dans les galeries souterraines, le mineur se dirige souvent 
par un véritable dédale vers le point où il attaque le filon, et pen- 
dant huit heures il est occupé à forer des trous dans la roche pour 
la faire sauter à la poudre. Quand toutes les précautions ont été 
prises et qu'il vient d'allumer la mèche, il s'éloigne rapidement et 
attend l'explosion en avertissant tous ceux qu'il rencontre. On entend 
bientôt un bruit sourd f dès que le nuage de vapeurs s'est un peu 
dissipé, le mineur va détacher de la roche à grands coups de maillet 
tous les débris qui y adhèrent encore ; il sépare les morceaux qui 
contiennent une portion de filon de ceux qui sont tout à fait stériles 
et qui servent à combler les anciennes galeries épuisées. Le minerai, 
placé dans de petits chars qu'on nomme chiens de mîne, est porté, 
par des chemins de fer, à l'orifice des puits, d'où on l'extrait. 

Il arrive quelquefois que la charge de poudre fait explosion pen- 
dant que le mineur est encore au milieu de ses préparatifs, surtout 
au moment où il retire du trou de forage déjà rempli de poudre 
la tige en fer qui doit donner place à la mèche, et qui peut faire 
jaillir une étincelle au frottement de la pierre. Le malheureux ou- 
vrier est alors brûlé, mutilé et souvent tué sous les débris qui l'écra- 
sent. Je rencontrai un jour au milieu d'un vallon solitaire, sur la 
route de Lautenthal à Grund, un pauvre homme horriblement défi- 
guré : il me raconta qu'il avait été brûlé par une semblable explo- 
sion et n'avait échappé que par miracle. Il était infirme et incapable 
de travail, passait sa vie à garder des vaches dans la forêt, et offrait 
des bouquets de fraises aux rares voyageurs qui traversent cette par- 
tie de la montagne. 

Faut-il s'étonner de la joie que le mineur ressent à quitter les 
sombres abîmes où son labeur l'appelle? Un dessin bien connu dans 
le Harz représente le mineur à ce moment souhaité : il vient de 
sortir du puits, il se tient debout, ôte son bonnet comme pour prier 
et regarde le ciel : Gliick aufl Rentré pour seize heures dans sa 
famille, il n'éprouve qu'un besoin, celui du repos. On a souvent 
essayé d'introduire parmi la population ouvrière des industries de 
montagne qui pourraient, en donnant une occupation aux mineurs 



6!l REVUE DES DEUX MONDES. 

durant leurs momens perdus, leur permettre de gagner davantage 
et d'introduire un peu de bien-être dans leur vie domestique. Ces 
essais n'ont jamais réussi. Tous les soins de la maison sont aban- 
donnés à la femme : c'est elle qui va chercher les provisions, sou- 
vent à de très longues distances; elle s'occupe seule de tous les 
détails du ménage. Le mineur passe le temps devant sa fenêtre, 
presque toujours ornée de quelques fleurs; quelquefois il s'amuse 
à élever des oiseaux. Les occupations qui permettent la rêverie 
sont les seules qui lui conviennent. Il fume pendant de longues 
heures sans parler, et sa taciturnité croît à mesure qu'il a travaillé 
plus longtemps dans les mines. Jeune, on le voit encore gai, alerte, 
remuant; peu à peu il tombe dans une mélancolie qui n'a rien de 
sombre, mais qui s'étend autour de lui comme un voile et se trahit 
par le sérieux du visage et la gravité de ses rares propos. 

Le mineur du Harz est pourtant délivré du souci le plus cruel qui 
tourmente presque partout l'ouvrier: il n'a jamais à craindre que le 
travail lui manque; il sait que l'abatage est préparé dans les mines 
pour une période plus longue que sa propre existence, et que l'ad- 
ministi-ation s'impose comme loi de ne jamais interrompre le tra- 
vail. Il jouit donc d'une sécurité complète et peut attendre l'avenir 
avec tranquillité. La sollicitude de l'état a multiplié, pour augmen- 
ter encore cette confiance, les institutions de prévoyance : il existe 
trois caisses de secours et de retraite: l'une [Knapschafts kasse) 
pour les ouvriers mineurs proprement dits; l'autre [HiHtenbûchsen 
/casse) pour les ouvriers des fonderies; la troisième [Invaliden kasse) 
pour les forestiers, charbonniers et ouvriers secondaires, tels que 
charretiers, maçons, serruriers, etc. Les mineurs reçoivent en 
moyenne 12 ou 13 francs par semaine (ce salaire peut s'élever jus- 
qu'à 20 francs); sur cette somme, on leur retient 3 ou /i centimes 
{bûchsengeld) pour la caisse des mines, qui s'alimente d'ailleurs à 
d'autres sources. L'administration y verse annuellement pour chaque 
mine une somme proportionnelle au nombre des bras qu'elle em- 
ploie; cette somme [supplementsgeld] est de 1 à 3 fr. par trimestre 
et par ouvrier. Enfin on affecte à la caisse le produit des matières 
très pauvres qui ne sont lavées que lorsqu'il y a surabondance d'eau, 
et les recettes extraordinaires provenant des amendes, des remises 
de l'état, des dons des visiteurs, etc. Grâce à l'établissement de 
ces caisses, l'ouvrier malade ou blessé reçoit 2;ratuitement les soins 
d'un médecin et les remèdes : pendant quinze jours, on lui donne 
son salaire habituel; après ce terme, on lui remet indéfiniment 3 fr. 
71 cent, par semaine, jusqu'à ce qu'il meure ou se rétablisse. La 
même somme est allouée à l'ouvrier devenu incapable de travailler; 
toutes les fois même qu'un mineur, pour cause de maladie ou par 



LES MIiNEURS DU HARZ. 65 

incapacité de travail, ne reçoit plus un salaire, mais un secours, on 
y ajoute hQ centimes par semaine pour chaque enfant au-dessous 
de quatorze ans; sa pension, en cas de mort, est réversible par moi- 
tié sur sa femme : on compte au Harz un nombre considérable de ces 
veuves. Assurées d'une retraite, elles atteignent d'ordinaire, comme 
le directeur des mines me le faisait observer avec un peu de ma- 
lice, un âge très avancé. Qui sait si la vue de quelques-unes d'entre 
elles n'a pas inspiré à Goethe l'idée de sa danse des sorcières au som- 
met du Brocken, dans la fameuse nuit de Walpurgis? 

Dans les familles du Harz, le nombre des enfans ne dépasse Ja- 
mais deux ou trois. La perspective d'un travail assuré devrait pour- 
tant agir comme un stimulant sur le mouvement de la population; 
mais d'autres causes plus puissantes opèrent en sens inverse. En 
premier lieu, les mariages, à cause de la conscription militaire (1), 
ne sont permis qu'à l'âge de vingt-sept ans. Cette restriction, qui 
paraît aussi avoir pour but d'empêcher l'accroissement trop rapide 
de la population, a une certaine efficacité dans ces montagnes, où la 
vie est simple et sévère, où les habitations sont éloignées les unes 
des autres, où la religion luthérienne a conservé beaucoup d'em- 
pire sur les âmes; l'on sait garder dans le lïarz une promesse pen- 
dant de longues années, et l'espérance y est moins impatiente qu'en 
d'autres pays. On y constate pourtant un assez grand nombre de 
naissances illégitimes; mais les fautes ne dégénèrent pas en désor- 
dre, et le mariage couvre toujours les erreurs du passé d'un pardon 
religieux. 

On s'explique sans peine ce faible développement de la popula- 
tion rien qu'à voir la constitution physique des montagnards du 
Harz : ils sont peu robustes, faute d'une nourriture assez substan- 
tielle, et en raison de la nature particulière des travaux auxquels 
ils se livrent. Le séjour prolongé à de très grandes profondeurs sou- 
terraines développe, malgré tous les soins pris pour ventiler les 
mines, une maladie particulière des bronches; l'air impur ne pro- 
duit dans le poumon qu'une combustion incomplète, et les autopsies 
montrent d'ordinaire cet organe charbonné. Les usiniers, qui tra- 
vaillent dans les ateliers métallurgiques , sont sujets à des maladies 
particulières. Le contraste des températures les soumet à de rudes 
épreuves. L'hiver, après avoir travaillé, souvent à moitié nus, de- 
vant les fourneaux d'où sort la lave ardente des métaux, ils retour- 
nent dans leurs chaumières sous des bises glaciales et au milieu 
des neiges. Dans les usines, ils respirent d'ailleurs les vapeurs du 

(1) Les habitans du Harz, longtemps exempts du service militaire, ont depuis quel- 
ques années perdu ce privilège. Ce sont d'excellens soldats , agiles et intelligens. 

TOME XXXI. 5 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

plomb, qui engendrent de douloureuses et horribles maladies. Faut- 
il s'étonner que, dans de telles circonstances, la vie moyenne des 
mineurs n'atteigne que quarante-cinq ans, celle des usiniers qua- 
rante-deux? Il est tout simple que l'on s'applique à soulager le sort 
de populations dont la destinée est si rude. Tandis que les insti- 
tutions de prévoyance débarrassent l'esprit des ouvriers du souci 
rongeur de l'avenir, l'administration prend toutes les mesures pro- 
pres à augmenter leur bien-être. Le blé leur est vendu à un cours 
constamment inférieur au cours même des années d'abondance : en 
moyenne , on peut estimer que la population ne le paie que moitié 
prix. Tandis que sur les marchés d'Osterode et de Wolfenbûttel le 
prix du blé varie entre 15 et 35 fr., l'administration le livre tou- 
jours à 13 francs 22 cent, l'hectolitre. Chaque céhbataire en reçoit 
36 kilogrammes par mois, chaque ménage le double. Le sacrifice 
fait par l'administration pour couvrir la différence entre le prix 
d'achat et le prix de vente s'est élevé à 1,177,162 fr. du l*^' janvier 
183Zi au 1" janvier 1850, en moyenne par conséquent à 73,572 fr. 
par an. Cette dépense est supportée en partie par les actionnaires 
des mines, en partie par la caisse des mines, alimentée comme on 
l'a vu plus haut. Le blé est moulu et conservé dans des dépôts pour 
les ouvriers employés dans les mines et usines d'argent; on a établi 
des dépôts de grains pour les ouvriers des mines et usines à fer et 
pour les forestiers, enfin des dépôts d'avoine pour les conducteurs 
de voitures, qui se trouvent ainsi protégés contre une élévation 
excessive des prix. 

L'ouvrier mineur jouit d'un autre privilège en ce qui touche la 
propriété des terrains et des maisons. Quand un ouvrier meurt, le 
mineur qui désire acheter sa maison a la préférence sur toute autre 
personne, et n'a même pas besoin de posséder le capital d'achat. 
L'administration le lui prête à li pour 100 d'intérêt, et il se libère 
peu à peu par annuités. L'état,- il est vrai, conserve son droit ab- 
solu d'expropriation dans l'intérêt des mines, et le mineur doit plu- 
tôt être considéré comme un locataire que comme un propriétaire 
véritable. 

Adopté dès sa naissance par l'état, élevé dans ses écoles, plus 
tard aidé et soutenu par lui pendant l'âge mûr et la vieillesse, si la 
vieillesse arrive, le mineur du Harz est, on peut le dire, dans une 
permanente tutelle. Il est délivré des préoccupations les plus amères 
du prolétariat, passe sa vie paisible et régulière dans une pauvreté 
décente et sans angoisses, et, s'il n'a que peu de jouissances, il sait 
du moins qu'elles lui sont assurées et garanties. Il y a des personnes 
dont j'honore beaucoup les convictions, parce que je les crois sin- 
cères, qui envisagent un semblable état de choses comme l'idéal du 



LES MINEURS DU HARZ. 67 

bien-être, et voient dans le patronage et dans une hiérarchie inflexible 
les formes sociales les plus parfaites et les plus propres à assurer de 
grands résultats. J'avoue, pour ma part, que dans les choses humaines 
c'est moins l'œuvre accomplie qui me préoccupe que l'agent de cette 
(Ouvre. Il est possible que sans la forte organisation du Harz^ sans 
ces hautes vues d'ensemble qui se révèlent dans l'exploitation des 
forêts comme des mines, et qui font concourir chaque membre à 
un but général et commun, toute société humaine fût impossible 
dans ces solitudes; mais il sera toujours permis de soupçonner que 
la tristesse et la langueur qui régnent sur la population du pays ne 
s'expliquent pas seulement par un travail dur et fatigant, par la vie 
souterraine, par les maladies qu'elle engendre. Le mal dont, sans 
le savoir, tant d'hommes souffrent dans ces montagnes, tient peut- 
être, en partie du moins, à la savante organisation du travail qu'on 
y a mise en pratique. La source féconde de l'espérance est tarie. Il 
n'y a rien d'obscur, rien d'inconnu dans l'avenir d'un mineur du 
Harz. Client de l'administration, il lui doit ses forces et son labeur, 
il passera toute sa vie à d'énormes profondeurs. Le monde souter- 
rain, avec ses dédales, ses noires galeries, deviendra le sien; il n'en 
sortira que pour respirer quelques heures seulement l'air et les par- 
fums de la montagne. Il ne connaît pas non plus ces chances redouta- 
bles qui mettent un homme aux prises avec la misère, mais peuvent 
aussi le conduire à la richesse. L'épargne ne peut même pas lui ap- 
porter une véritable aisance. Son salaire reçu, il en dépense en un 
ou deux jours la meilleure part; le reste du temps, il vit mal. L'as- 
sistance de l'état, dont il est sûr en cas d'accident et de maladie, 
l'empêche de se préoccuper de l'avenir et de chercher une condition 
meilleure. Il ne connaît pas non plus les désordres qui régnent dans 
un si grand nombre de districts industriels, il ne s'enivre jamais, se 
fait une loi de ne point boire d'eau-de-vie dans les mines. Ses plai- 
sirs mêmes ont quelque chose de retenu et de décent. Entre un 
passé et un avenir tout semblables, également tristes et pénibles, 
il se réfugie dans la contemplation : il aime les fumées énervantes 
du tabac, les émotions vagues que procure la musique. Les sociétés 
chorales sont en honneur dans le Harz comme dans tout le reste de 
l'Allemagne, et pendant la belle saison des musiciens viennent don- 
ner des concerts devant les portes de Glauslhal et de Zellerfeld. Je 
fus un matin réveillé par une de ces petites troupes ambulantes. 
J'ignore quels étaient les airs qui parvenaient à mon oreille à tra- 
vers le voile d'un demi-sommeil, mais je sais qu'ils avaient une 
douceur, une simplicité, une étrangeté particulières. Ces artistes 
forains gardaient sans doute pour les joyeux villages de la plaine 
les valses au rhythme entraînant; leur musique aux formes vieillies 



68 REVUE DES DEUX MONDES. 

était empreinte d'une mélancolie pénétrante, qui semblait s'inspirer 
de ce ciel froid, encore à demi assombri par les brumes matinales. 

Ce tableau de la vie du Harz ne serait pas complet, si l'on ne fai- 
sait connaître les objections les plus importantes que soulève l'or- 
ganisation du travail dans ces montagnes. 11 y a longtemps qu'on 
Ta dit, les usines de ce district métallurgique donneraient à l'in- 
dustrie privée des bénéfices bien supérieurs à ceux que l'état en re- 
tire. Les partisans de l'administration répondent, il est vrai, que, sous 
le régime de compagnies particulières avides de profits, une courte 
période de prospérité attirerait au Harz une population très nom- 
breuse, mais serait bientôt suivie d'une période de décadence, de 
ruine et de misère. Leur remarque est fondée; toutefois maintenir 
le système actuel, c'est reculer la difiiculté sans la vaincre. Le temps 
viendra forcément où l'épuisement des mines du Harz obligera les 
habitans à s'expatrier et à chercher dans d'autres pays le travail 
que l'état ne pourra plus leur garantir. Qu'arrivera-t-il alors? C'est 
que l'état ne se trouvera pas en mesure de subvenir à leurs besoins 
et de leur donner une aide efficace, parce que la richesse extraite 
graduellement et méthodiquement des mines ne sera plus dans ses 
mains. 

Supposons au contraire, en forçant les idées pour mieux les faire 
comprendre, que du jour au lendemain l'on puisse extraire toute la 
richesse disséminée dans le réseau des veines métalliques du Harz; 
cette masse de métaux s'ajouterait immédiatement à la richesse so- 
ciale, et puisque la vie du Harz est une sorte d'utopie réalisée, qui 
empêcherait l'état, distributeur de cette richesse, de la répartir 
parmi les habitans de la montagne, et de leur fournir les moyens 
de fonder des établissemens nouveaux, désormais soustraits à son 
patronage? Une partie des habitans, sans quitter le pays où se sont 
écoulées leurs premières années, s'adonneraient à la silviculture, 
dont les produits, n'étant plus nécessaires aux mines, seraient ven- 
dus avec profit hors du district. Quelques-uns pourraient utiliser 
leur capital en fondant des industries de montagne et en tirant 
parti des chutes d'eau, dont toute la force est aujourd'hui réservée 
aux mines et aux ateliers métallurgiques; d'autres, je veux bien 
l'admettre, seraient peut-être réduits à émigrer, mais ils s'expatrie- 
raient dans les conditions les plus favorables, avec un capital d'éta- 
blissement tout prêt. Dira-t-on qu'un état ne peut adopter des me- 
sures dont le dernier effet serait de le pijiver d'un certain nombre 
d'habitans? Mais il est certain qu'une population peu nombreuse et 
riche est préférable aune population pullulante et misérable, et 
que le gouvernement d'une société ne doit avoir d'autre objet que 
le bien-être de ceux qui la composent. Le Harz d'ailleurs n'est pas 



LES MINEURS DU HARZ. 69 

toute l'Allemagne, et quel Allemand croit émigrer tant qu'il reste 
dans les limites de la confédération germanique? 

Quel peut être l'avenir d'un district voué à une industrie dont le 
terme est fatalement fixé par la nature elle-même ? En un tel pro- 
blème, un grand» principe domine toutes les considérations de dé- 
tail. Partout où se trouve une source de richesse, il faut se hâter 
d'en faire jouir la société, parce que la richesse est féconde, et plus 
tôt elle entre en circulation, plus rapidement elle se multiplie. 
Quand un capital se reproduit lui-même en vertu de certaines lois 
naturelles, on comprend aisément qu'on ne le dépense qu'en tenant 
compte de ces lois ^ c'est ainsi qu'on n'abat pas une forêt entière 
d'un seul coup , qu'on observe, pour en tirer le meilleur parti pos- 
sible, les règles posées par la science et par une longue observa- 
tion; mais le capital enfoui dans des mines d'argent et de plomb 
n'est pas de ceux qui se reproduisent, et la nature ne remplit plus 
les filons que l'homme a vidés. En pareil cas, un système d'exploi- 
tation restreinte est un contre-sens économique, et dans le Harz en 
particulier il aboutit à ce singulier résultat, qu'établi pour satis- 
faire tous les intérêts, il n'en satisfait en définitive aucun, puisqu'il 
ne donne la richesse ni aux individus, ni à l'état. 

Y a-t-il quelque grand intérêt social, relatif à la production des 
métaux précieux, qu'on puisse invoquer dans cette affaire? Au- 
cun assurément , car la production du Harz est tout à fait insigni- 
fiante, comparée à celle des autres pays qui possèdent des mines 
d'argent. C'est une goutte d'eau dans la mer. Lors même qu'il n'en 
serait point ainsi, la valeur des argumens que l'on peut invoquer 
"contre le système d'exploitation restreinte du Harz ne serait nulle- 
ment infirmée. Quel que soit le degré de richesse des filons du 
Harz, ce qui importe, c'est que cette richesse soit promptement 
rendue disponible. Si quelqu'un doutait de cette vérité, qu'il réflé- 
chisse à l'heureuse révolution produite par la découverte des mines 
d'or de l'Australie et de la Californie. On vient, assure-t-on, de 
trouver dans ce dernier pays des filons d'argent d'une immense 
étendue et d'une fabuleuse richesse : ne devons-nous pas désirer de 
les voir exploités aussitôt que possible? ]N'importe-t-il pas qu'au 
déluge d'or des dernières années succède un déluge d'argent? 

Si au point de vue de l'économie politique on peut adresser des 
critiques à l'administration du Harz, elle ne mérite, au point de vue 
technique, que des éloges. Elle ne s'endort pas dans la routine, 
comme des écrivains injustes et superficiels l'ont quelquefois pré- - 
tendu. Elle a introduit depuis quelques années des innovations re- 
marquables dans les opérations métallurgiques, dans celle notam- 
ment qui a pour but de séparer l'argent du plomb, avec lequel il est 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

mélangé. Si elle n'a pas modifié ses fours et sa méthode princi- 
pale, c'est que tous les essais ont démontré qu'il n'y avait rien de 
plus convenable pour les minerais du Harz. Aujourd'hui le dédale 
souterrain des mines de Glaiisthal et de Zellerfeld est épuisé à 
l'aide d'une grande galerie d'écoulement [Geort^ stollen) {[) quia 
près de trois lieues de longueur et va aboutir à Grund, sur les con- 
fins occidentaux du Harz. Gela n'empêche pas que, pour ouvrir aux 
mines un nouvel avenir et obtenir l'écoulement des eaux à un ni- 
veau encore plus profond, et par conséquent en utilisant moins de 
force mécanique, on ne construise aujourd'hui une nouvelle galerie, 
nommée Ernest- Auguste, à 100 mètres au-dessous de l'ancienne. Ce 
tunnel aura 20 kilomètres de longueur, et on espère l'achever en 
1875, après vingt-cinq ans de travaux. L'école des mines de Glaus- 
thal est depuis longtemps un centre scientifique important. Des 
élèves y viennent de toutes les parties de l'Allemagne et même de 
l'étranger. Pendant l'hiver, enfermés dans les neiges sur le pla- 
teau solitaire de Glausthal, rien ne les distrait de leurs études. En 
été, la monotonie de leur existence n'est interrompue que par de 
rapides excursions dans les pittoresques vallées du Harz et par des 
visites aux petites villes placées sur la lisière de la montagne et de 
la plaine. A Ocker par exemple, ils vont visiter la plus grande fa- 
brique d'acide sulfurique qui existe dans toute l'Allemagne. Gette 
petite ville d' Ocker, où l'on traite les minerais sortis du Rammels- 
berg, se trouve à l'extrémité de l'admirable vallée qui porte le même 
nom. 

G' est dans ces curieuses villes du pourtour de la chaîne que la 
vie du Harz se montre sous un nouveau caractère. Servant de trait 
d'union entre la plaine et la montagne, elles vivent principalement 
du commerce de dé. ail, et profitent aussi du passage des nombreux 
voyageurs qui vont visiter le Harz. La plupart sont en même temps 
des villes de bains et des lieux de plaisance très fréquentés par les 
habitans du nord de l'Allemagne, qui ne sont pas assez riches pour 
aller jusqu'aux Alpes oi pour voyager sur les bords du Rhin. Elles ont 
un air de bign-ètre et de prospérité tranquille qui contraste avec la 
sév-érité des montagnes. Non loin d' Ocker, le seul de ces villages qui 
diffère d'aspect, à cause de ses établissemens insalubres, enveloppés 
d'acres vapeurs vitrioliques, est la petite ville de Harzburg, ancienne 
résidence impériale. Là s'ouvre la belle vallée de la Radau. Je me 
souviens encore d'une promenade faite au sommet d'une colline qui 
domine cette petite ville. Devant moi s'étendait la plaine allemande 

(l) Le niveau d'écoulement est à 248 mètres de profondeur dans les mines Dorothée 
et Caroline. La galerie George est navigable et a coûté 1,545,532 francs; elle a été con- 
struite de 1777 à 1799, 



LES MINEURS DU HARZ. 71 

dorée par un soleil ardent. Une musique qui jouait dans la vallée, 
sur la promenade des baigneurs, m'envoyait ses accens affaiblis. Du 
côté de la montagne, la verdure sombre des pins se mêlait aux tons 
adoucis des ormes et des hêtres. Tout ce paysage avait une harmo- 
nie incomparable et des lignes d'une surprenante beauté. C'est à 
Harzburg que le chemin de fer qui court parallèlement au Harz 
amène la plupart des voyageurs qui veulent entreprendre la facile 
ascension du Brocken. Parmi les autres villes du pourtour du Harz, 
j'ai déjà nommé Grund, située au pied de l'Iberg, à l'extrémité oc- 
cidentale de la chaîne. Sur le bord méridional, j'aperçus seulement 
de loin Ostero'le, au milieu de ses blanches collines de gypse, et je 
ne m'arrêtai qu'à Illfeld, bâti au milieu des porphyres et encadré 
dans un paysage plein de grâce. 

Je quittai cette petite ville pour traverser encore une fois tout le 
Harz, du sud au nord, dans la région moins pittoresque et beaucoup 
plus triste qui s'étend à l'est du Brocken. D'immenses plateaux on- 
dulés, à demi défrichés, au sol pauvre et misérable, entourent la 
région d'Elbingerode. Je sortis du Harz par Blankenburg, petite 
ville bâtie dans une situation pittoresque au pied de la montagne. 
De la rampe inclinée qui y conduit, on jouit d'une vue admirable. 
Dans la plaine s'élèvent des lignes de monticules pareils à de grands 
murs cyclopéens : ce sont les murailles du diable^ masses de grès 
régulières qui prennent de loin l'aspect fantastique de fortifications 
démantelées et de vieilles tours en ruines. Le vieux château de Blan- 
kenburg a pendant deux ans servi d'asile à Louis XVIÏl. Appuyé 
contre la haute muraille du Harz, il domine cette grande plaine de 
l'Allemagne du nord où dans mainte bataille sanglante se décidèrent 
les destinées de l'Europe. Au moment où je quittai Halberstadt, un 
furieux orage avait éclaté : la pluie tombait par torrens, et je n'en- 
trevis qu'à travers un voile les pittoresques murailles du diable. 
En me retournant, je n'apercevais déjà plus la montagne, et le Harz, 
qui m'était apparu dans un jour plein de calme et de douceur, dis- 
parut rapidement derrière les nuées sombres qui avaient envahi 
tout le ciel, sans que je pusse lui adresser un dernier adieu. 

Auguste Laugel. 



DE 



LA STATISTIQUE EN FRANCE 



Statistique de la France comparée avec les autres états de l'Europe, par M. Maurice Block. 



La statistique est une étude aride, ennuyeuse et peu sûre. Mal- 
heureusement il est impossible de s'en passer; il faut donc savoir 
gré aux esprits patiens qui s'y livrent et encourager leurs travaux. 
La statistique ne saurait pourtant, malgré ses récentes prétentions, 
prendre rang parmi les sciences. Elle vient en aide à toutes les 
sciences, elle leur apporte des faits et des chiffres qui servent en 
quelque sorte d'exposés des motifs aux lois que celles-ci découvrent 
et proclament; elle place souvent la preuve à côté de l'hypothèse, la 
solution en regard du problème. Voilà quelle est son utilité, bien pré- 
cieuse certainement. Cette ambition doit lui suffn-e. Ainsi pratiquée, 
avec la conscience de ses erreurs possibles et de ses nombreuses 
illusions, la statistique mérite nos égards et notre gratitude. Il im- 
porte à la science qu'elle se perfectionne, absolument de la même 
façon qu'il importe à l'industrie de voir s'améliorer son outillage. 

Ces réflexions me sont inspirées par l'aspect, je n'ose dire par 
la lecture complète de deux gros volumes qui viennent d'être pu- 
bliés sur la statistique delà France. L'auteur, M. Maurice Block, que 
de nombreux travaux économiques recommandent à l'estime des sa- 
vans, a le bon esprit de ne pas se méprendre sur la destinée qui est 
réservée aux ouvrages de statistique. Ces ouvrages sont faits plu- 
tôt pour être consultés que pour être lus; l'attrait leur manque, et 
même parmi les statisticiens doués d'imagination, comme il s'en 
rencontre, aucun n'a trouvé le secret de rendre la statistique amu- 
sante. M. Block a recueilli aux sources les plus sûres, qui s'alimen- 
tent parfois ailleurs que dans les régions officielles, les chiffres qui 
expriment la situation matérielle et morale de notre pays; il a 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 73 

groupé méthodiquement toutes les informations qui se rapportent 
aux finances, à l'agriculture, au commerce, à l'industrie, aux in- 
stitutions charitables; il a comparé, quand il l'a pu, les chifires 
français avec les chiffres fournis par les documens étrangers. C'est 
un immense travail de recherches, qui a sans doute coûté bien des 
veilles. Il y a là de quoi désarmer les esprits les plus prévenus à 
l'endroit de la statistique, et quand on a pu surmonter le premier 
sentiment d'effroi qu'inspire la vue de tant de chiffres entassés, on 
arrive à trouver quelque intérêt dans cette étude aride et à discerner 
la lumière, qui, voilée le plus souvent par les moyennes, apparaît 
quelquefois resplendissante dans les totaux. Un tel livre ne s'analyse 
pas, mais il fournit l'occasion de considérer de plus près les prin- 
cipaux faits qui s'accomplissent dans notre organisation sociale et 
économique, de relever les progrès ou le ralentissement de la pros- 
périté générale, en un mot de rechercher, à travers les chiffres, l'in- 
fluence heureuse ou funeste de la politique ou de la législation, 
doit se défier de la statistique quand elle est faite en vue d'appuyer 
une thèse ou un système, car chacun sait, par expérience, combien, 
avec ses apparences rigoureuses, elle se montre docile, flexible et 
accommodante pour l'esprit de parti ; mais elle mérite plus de con- 
fiance quand elle se présente seule, dégagée de comm.entaires, à 
peu près nue, comme il convient à la vérité. C'est ainsi qu'elle se 
produit dans l'ouvrage qui est sous nos yeux; elle ne porte point de 
voiles que nous soyons obligés de déchirer. 

Il est assez difficile de s'orienter dans cette forêt de chiffres ! Écrire 
la statistique générale de la France, c'est recueillir dans l'amas 
poudreux de nos annales administratives tous les chiffres qui se rap- 
portent à d'innombrables séries d£ faits, c'est extraire la quintessence 
de ces milliers d'in-quarto de toutes couleurs qui sont sortis depuis 
plusieurs années des presses officielles. On ne prodiguait pas ainsi 
les documens sous le premier empire. L'empereur Napoléon, qui 
cependant a fait à la statistique l'honneur d'une bonne et juste dé- 
finition en l'appelant le budget des choses, n'en usait qu'avec une 
grande sobriété. Après lai, sous le gouvernement constitutionnel, 
lorsque les assemblées législatives voulurent qu'on leur rendît compte 
des affaires du pays, la mode anglaise des blue-books périodiques 
pénétra peu à peu dans chaque ministère. Les députés demandaient 
la lumière, on les éblouit par des chiffres au point de les aveugler. 
La statistique coula à pleins bords, et la France ne tarda pas à éga- 
ler l'Angleterre pour ce genre de littérature parlementaire, qui four- 
nissait aux mécontens comme aux satisfaits d'inépuisables sujets 
d'argumentation. Quoi qu'il en soit, grâce à ce flot toujours grossi 
et plus ou moins limpide des publications officielles, grâce au zèle 
compilateur de quelques spécialistes qui s'adonnèrent à la statis- 



74 REVUE DES DEUX MOiNDES. 

tique de même que certains médecins se livrent plus particulière- 
ment à l'étude d'une maladie, on est arrivé à composer un vaste 
ensemble de documens, qui après tout peuvent être fort utiles. 
Il n'est pas donné à tout le monde d'accomplir une pareille tâche. 
Félicitons- nous encore une fois de trouver dans M. Block un ob- 
servateur consciencieux et sagace, que l'habitude de manier les in- 
quarto administratifs a familiarisé avec les difficultés de la statisti- 
que, qui connaît l'art de vérifier les chiffres, et qui, en les divisant 
ou en les rapprochant avec méthode, nous épargne autant d'ennuis 
que de recherches. Grâce à lui, nous pouvons en quelques pages 
condenser le résumé des informations que la statistique a publiées 
sur différens points qui ont appelé particulièrement, dans ces der- 
nières années, l'attention des économistes. 

En première ligne se présentent les chiffres qui concernent le 
•mouvement de la population. Les dénombremens réguliers sont de 
date assez récente. On signale bien, à la fin du xvii* siècle, une en- 
quête effectuée par les intendans de province d'après les instruc- 
tions de Yauban, qui a publié dans la Diœme royale les résultats de 
ce travail ; mais l'administration ne possédait pas alors les ressources 
nécessaires pour obtenir des calculs exacts. Il en fut de même pen- 
dant le cours du xviii^ siècle; on ne produisit, à des intervalles in- 
égaux, que des évaluations très hypothétiques. En 1791, l'assemblée 
nationale prescrivit un recensement général qui devait être opéré par 
les soins des municipalités : l'exécution de cette mesure fut entra- 
vée par les d'ésordres révolutionnaires, et ce fut seulement en 1801 
qu'eut lieu, sous la direction des préfets, le premier recensement 
officiel, qui constata pour la France une population de 27 millions 
d'habitans. A partir de 1821, le recensement a été fait régulière- 
ment tous les cinq ans; basé d'abord sur le domicile, ce qui laissait 
en dehors la population flottante, il est, depuis 1841, basé sur la 
résidence, et par un nouveau perfectionnement, appliqué en 1846, 
il s'exécute le même jour dans toutes les communes. On est ainsi 
arrivé à des résultats presque certains, et l'on peut avoir confiance 
dans les chiffres que l'administration publie. Cependant, dès que l'on 
veut établir des comparaisons, il faut tenir compte de la différence 
des procédés successivement employés sous peine de s'exposer à de 
graves erreurs. Par exemple, de 1801 à 1806, la population, d'a- 
près les chiffres officiels, se serait accrue de 1,758,000 habitans, soit 
de 35:1,000 par année; c'est l'augmentation la plus forte qui ait été 
constatée. Or, si l'on considère que cette période a été en partie 
remplie par la guerre, on doit se défier d'un tel résultat. Il est à 
supposer que le recensement de 1801, le premier qui ait été effec- 
tué, laissait de nombreuses lacunes, et que le recensement de 1806, 
fait avec plus de soin et d'expérience, a été plus complet. Pour être 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 75 

exacte, la comparaison ne doit porter que sur des périodes aux- 
quelles les mêmes procédés d'enquête ont été appliqués : ce serait 
à partir de ISZil, et mieux de 18Z|6, qu'il conviendrait de relever 
les chiiïres de la population pour en tirer des déductions utiles. 

De ISil à 18/i6, la population de la France s'est accrue de 
2S6,000 habitans par année; de J8/16 à 1851, l'augmentation a été 
de 76,000, et de 1851 à 1850 de 51,000 seulement. Le chifl're total 
était en 1856, date du dernier recensement officiel, de 36,039,000. 
Il y a donc eu, depuis I8/16, un ralentissement très marqué dans le 
mouvement normal de la population. Nous avons eu, durant ces 
périodes, une révolution, plusieurs mauvaises récoltes, la guerre 
de Crimée, le choléra. Parmi ces causes de ralentissement, il en est 
qui paraissent indépendantes de l'action du gouvernement. Néan- 
moins les révélations statistiques enseignent combien il importe d'or- 
ganiser les institutions hygiéniques et de veiller à la législation sur 
les céréales, en même temps qu'elles signalent, au point de vue de 
la prospérité générale, les tristes résultats des guerres les plus glo- 
rieuses. La publication du recensement de 1856 a produit, on s'en 
souvient, une impression douloureuse. Cette émotion est demeurée 
à peu près stérile. Nous n'avons pas eu de nouvelles révolutions : si 
nous avons eu une nouvelle guerre, on peut dire que la politique a 
recueilli ou recueillera le prix des victoires remportées dans la cam- 
pagne d'Italie: mais a-t-on organisé la médecine dans les communes 
rurales, où les épidémies font d'ordinaire tant de ravages? A-t-on ré- 
visé la législation sur les grains? Des essais ont été tentés, rien n'a 
encore abouti. Ce sont là les réformes que l'économie politique, s'ap- 
puyaht sur les chiffres de la statistique, peut réclamer. Alors que lés 
conséquences des épidémies et des mauvaises récoltes se manifestent 
si clairement, il n'est plus permis d'ajourner les mesures législatives 
ou réglementaires qui peuvent les atténuer. De son côté, la politique 
guerrière doit faire ses réflexions et placer, en regard des avantages 
qu'elle convoite, les pertes qu'elle risque d'infliger au pays. 

Si l'on jette les regards sur les autres pays, on remarque presque 
partout une augmentation beaucoup plus considérable dan î les chif- 
fres de la population. Nous pouvons citer la Belgique, la Prusse, 
l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne, surtout la Russie et les États- 
Unis. La po^-julation de la Russie a presque doublé depuis le com- 
mencement de ce siècle, celle des Etats-Unis a sextuplé ; mais, dans 
ces rapprochemens, il faut nécessairement se rendre compte de la 
densité de la popula'ion. Ainsi la France possède près de 7,000 habi- 
tans par myriamètrc carré, la Russie 1,200, les États-Unis 272 seu- 
lement. Dans les pays qui sont depuis longtemps habités et civilisés, 
l'accroissem'^nt de la population, considérée soit absolument, soit 
proportionnellement à l'étendue du territoire, devient de plus en 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

plus faible; les places sont prises sur le sol, et quelques-uns de ces 
pays voient même s'échapper un courant d'émigration qui maintient 
au juste niveau le nombre des habitans. Dans les pays au contraire 
où les espaces sont vastes et libres, comme aux États-Unis et en 
Russie, l'augmentation se produit avec une énergie toujours crois- 
sante. Si donc l'on s'en tenait uniquement aux chiffres, si l'on rai- 
sonnait sur les mouvemens de la population sans prendre en con- 
sidération l'argument de densité et les conditions géographiques qui 
varient dans chaque état, on s'exposerait à tirer des faits apparens 
les conclusions les plus fausses. Il est impossible de ne pas se préoc- 
cuper de l'augmentation rapide que présente la population de la 
Russie : la politique doit avoir l'œil ouvert sur cette immense ag- 
glomération d'hommes qui se forme à l'est de l'Europe; mais le fait 
s'explique par des conditions naturelles, et d'ailleurs le nombre 
seul ne constitue pas la puissance. L'avantage n'est pas au pays 
qui est le plus peuplé, mais à celui qui est le mieux peuplé. Sous 
ce rapport, la Russie demeure encore bien loin en arrière des pays 
où la population, également répartie et suffisamment condensée, 
s'accroît dans de moindres proportions. Un autre fait essentiel à 
signaler résulte des chiffres que produit la statistique, c'est que 
l'accroissement de la population est complètement indépendant de 
la constitution politique des états. Sous le régime despotique comme 
sous le régime le plus libéral, en Russie comme dans la grande ré- 
publique de l'Amérique du Nord, la population s'accroît avec une 
rapidité également prodigieuse. Dans certains pays de l'Italie, où 
le gouvernement et le mode d'administration provoquent de si vives 
critiques et même des révolutions, la population est plus dense et 
elle augmente plus vite que dans certains pays, par exemple en 
France, en Prusse, en Suisse, où l'organisation politique et admi- 
nistrative est plus perfectionnée. Là ce n'est point une conséquence 
de la géographie et de l'étendue du sol disponible; c'est le fait du 
climat, des mœurs, des conditions de la vie matérielle, des prin- 
cipes qui régissent la famille : problèmes complexes et difficiles, 
que nous nous bornons à indiquer d'après les données de la sta- 
tistique, et que celle-ci n'est point appelée à résoudre. On voit 
combien les comparaisons sont vaines, puisque les mêmes faits se 
manifestent dans les situations les plus opposées et que les résul- 
tats purement numériques se trouvent 3ans cesse en contradiction 
avec les spéculations de la science sociale. Un seul point nous 
semble établi : €'est qu'il ne faut pas, comme on le fait trop sou- 
vent, attacher une importance exclusive à la densité et à l'accrois- 
sement proportionnel de la population pour apprécier les degrés 
relatifs de prospérité et de puissance des divers états. Cette com- 
paraison entre des contrées placées dans des conditions différentes 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 77 

serait entachée de graves erreurs. Il convient d'examiner chaque 
pays isolément et de comparer les chiffres relevés par période. En 
conséquence, il n'y a pas à discuter sur le plus ou moins de densité 
et d'accroissement de la population française comparée avec telle 
autre population étrangère : le seul fait qui soit de nature à inspi- 
rer de sérieuses réflexions, c'est le ralentissement très marqué qui a 
été signalé, durant la période décennale de 18/16-1856, dans l'ac- 
croissement de notre population, et, d'après les événemens qui ont 
marqué les cinq dernières années, il est à craindre que le prochain 
recensement ne révèle pas une situation meilleure. 

Les chiffres statistiques ne sont point nécessaires pour démontrer 
que depuis vingt ans la population des campagnes diminue et se 
porte vers les villes. Ce fait est ordinairement la conséquence du 
développement industriel : ainsi le pays d'Europe où l'on rencontre 
le plus grand nombre de villes populeuses est sans contredit l'An- 
gleterre avec ses centres manufacturiers, qui se sont multipliés et 
grossis dans des proportions énormes : tel bourg qui ne possédait 
au commencement de ce siècle que quelques centaines d'habitans 
compte aujourd'hui plus de cent mille âmes. Les progrès de l'in- 
dustrie et l'extension des usines produiront en France des résultats 
analogues; mais cette cause n'est point la seule. Nos principales 
villes, à l'exemple de Paris, sont entrées dans la voie des agrandis- 
semens et des embellissemens; elles exécutent de nombreux tra- 
vaux qui attirent les bras et les retiennent par l'élévation des sa- 
laires. N'a-t-on point sous ce rapport dépassé la juste mesure? S'il 
est nécessaire d'assainir nos grandes villes, faut-il en même temps 
se lancer dans ces travaux de luxe que l'on entreprend de tous cô- 
tés avec tant d'ardeur, et qui affectent non-seulement les condi- 
tions de la propriété privée, mais encore les finances municipales, 
le prix des denrées, le régime des salaires? Cette précipitation vers 
le bien n'est pas sans péril, et l'on peut dire que, parmi les ouvriers 
employés au renouvellement de nos villes, il en est un, le plus sûr, 
le plus patient de tous, qui n'obtient pas les égards qu'il mérite : 
c'est le temps. Quoi qu'il en soit, cette transformation, peut-être 
trop rapide, amène un brusque déplacement de la population ; celle- 
ci afflue dans les villes, l'équilibre est rompu au détriment des cam- 
pagnes. Or ce mouvement artificiel et irrégulier ne saurait être en- 
visagé de la même manière que le mouvement naturel et normal 
produit par les progrès de l'industrie manufacturière. Il imprime çà 
et là de vives secousses, qui troublent l'harmonie générale des si- 
tuations et précipitent les lentes évolutions des faits économiques. 
On doit donc y prendre garde, car, autour des grands centres, l'a- 
griculture commence à souffrir sérieusement du manque de bras. 
Dans cet état de choses, il n'existe pas d'autre remède que celui qui 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

a été appliqué en Angleterre pour compenser, dans l'intérêt des 
campagnes, la prépondérance du travail industriel : c'est le perfec- 
tionnement des procédés agricoles. Les chifTies fournis par les der- 
niers recensemens indiquent qu'il y a là un intérêt de premier 
ordre, auquel on ne saurait trop tôt pourvoir, et il serait d'ailleurs 
injuste de méconnaître les efforts tentés par le gouvernement pour 
encourager la découverte et l'application des machines agricoles. Il 
faut dorénavant cultiver le sol avec moins de bras et obtenir, avec 
une main-d'œuvre chaque jour plus coûteuse, des produits qui ne 
coûtent pas plus cher. Tel est le double problème que le mouve- 
ment désormais bien décidé de la population nous oblige à résou- 
dre, sous peine d'une crise plus ou moins prochaine. 

Il est superflu d'insister sur les services que rendrait, p(îur l'étude 
de ces graves questions, une bonne statistique agricole. Combien il 
serait utile de suivre, période par période, les progrès généraux de 
la culture, de connaître l'emploi du sol dans les diflerentes régions, 
les frais de production ainsi que le rendement, l'effectif du bétail, 
le nombre des bras attachés au travail de la terre, l'adoption plus 
ou moins rapide, plus ou moins intelligente, des machines, des irri- 
gations, du drainage! Le gouvernement a essayé de se procurer tous 
ces renseignemens, et il a publié ce qu'il a recueilli. Sur beaucoup 
de points malheureusement, la statistique officielle a été prise en dé- 
faut, et elle a provoqué de vives critiques (1). 11 semble en effet que 
le système pratiqué par l'administration pour recueillir les rensei- 
gnemens ne présente que de médiocres garanties; l'organisation 
des commissions cantonales est loin d'être parfaite; les déclarations 
n'étant pas toujours sincères, le contrôle étant le plus souvent im- 
possible, on signale trop justement dans les- chiffres des erreurs, des 
contradictions choquantes qui leur enlèvent tout crédit. Ce travail 
est, à vrai dire, des plus difficiles, et il faut au moins savoir gré à 
l'administration d'avoir entrepris une statistique devant laquelle ont 
reculé d'autres pays. On améliorera le système en le simplifiant, on 
perfectionnera les procédés, on parviendra peut-être à dissiper les 
préjugés et les craintes des agriculteurs, de manière à obtenir des 
déclarations plus exactes. Tout cela sera l'œuvre du temps et de la 
patience des statisticiens, qu'il vaut mieux ne point décourager par 
une critique trop acerbe, à la condition pourtant qu'ils demeureront 
modestes et ne se retrancheront pas derrière le rempart de l'infail- 
libilité officielle. Au surplus, malgré les erreurs inévitables qui se 
rencontrent dans les publications les plus récentes, on peut em- 
prunter sans trop de défiance aux documens administratifs, contrô- 
lés par des recherches individuelles, un certain nombre de faits qui 

(1) Voyez les Sta'istiques agricolei de la France, par M. L. Ville;'m(^, Revue du 
15 mars ISGO. 



• LA STATISTIQUE EN FRANCE. 79 

expriment assez fidèlement la situation de l'agriculture française et 
permettent de mesurer les progrès qui ont été accomplis. 

Tout a été dit sur la constitution de la propiiété foncière. Con- 
trairement aux faits observés en Angleterre et dans les pays où sub- 
sistent les vestiges de l'organisation féodale, la grande propriété est 
réduite en France à une faible proportion : elle représente à peine 
le huitième de l'étendue occupée par la culture. C'est la propriété 
moyenne et petite qui domine, et le morcellement du sol poursuit 
son cours. On peut en juger par l'augmentation, très exactement 
constatée, du nombre des cotes foncières. En 1815, on comptait dix 
millions de cotes, en 1850 douze millions; le chiffre actuel appro- 
che de treize millions. De bons esprits se sont alarmés de cette pro- 
gression toujours croissante, qui exercerait, suivant eux, la plus fâ- 
cheuse influence sur la culture et enlèverait à la production française 
les avantages attachés au système des grandes exploitations. On en 
est même venu à hasarder quelques critiques, timides d'abord, puis 
plus accentuées, contre la loi des successions, dont l'effet certain est 
de multiplier les morcellemens. Amenée sur ce terrain, la discus- 
sion risque d'être éternelle. Le régime des successions, tel qu'il a 
été établi par le code civil, repose sur des principes qui ne se lais-- 
seraient pas facilement ébranler, et qui seraient défendus au besoin 
par les forces les plus vives de la démocratie, de la société française. 
Toutes les objections, si savamment opposées, dans l'intérêt spécial 
de l'agriculture, à l'égal partage des biens, se briseront contre l'in- 
vincible résistance de nos sentimens et de nos mœurs. Si le morcel- 
lement excessif est un mal, ce n'est pas dans une réforme de législa- 
tion équivalente à une révolution sociale qu'il faut chercher l'unique 
remède. Du reste, la petite propriété ne manquerait pas d'argu- 
mens pour répondre aux reproches d'impuissance qui lui sont adres- 
sés. Elle pourrait alléguer que, sous l'empire de la loi qui nous ré- 
git, la valeur vénale du sol s'est accrue de plus du double de 1821 
à 1851, comme cela résulte des recensemens effectués par l'ad- 
ministration à ces deux époques, et que le revenu net cadastral a 
présenté, entre les mêmes périodes, une augmentation des deux 
tiers. A|)rès avoir cité ces chillres, le rapport sur le projet de code 
rural récemment élaboré par le sénat ajoute : « 11 a été reconnu que 
la valeur de la grande propiiété s'est à peine accrue d'un tiers ou 
d'unquait dans cet intervalle de trente ans, tandis que les terrains 
d'une (jualité inférieure, morcelés et acquis presque exclusivement 
par les cultivateurs, ont quadruplé et même quintuplé de prix. » La 
question, même au point de vue particulier de l'agriculture, n'est 
donc point décidée contre la petite propriété, comme l'afiirment les 
partisans de l'opinion contraire en invoquant l'exemple du système 
anglais. M. Block, après avoir recueilli avec soin tous les documens 



80 REVUE DES DEUX MONDES. • 

qui peuvent éclairer ce difficile problème, s'est sagement abstenu 
de prendre parti pour l'une ou l'autre thèse. En présence des faits 
qu'il a constatés, non-seulement en France, mais encore dans les 
principaux pays d'Europe, il s'est cru autorisé à conclure contre 
toute opinion absolue en pareille matière. La moyenne et la petite 
propriété ont, comme la grande propriété, leur raison d'être et 
leurs avantages. Ce qui importe, c'est de trouver et de maintenir le 
juste équilibre entre ces trois sortes de biens ruraux; c'est de pro- 
pager les bons procédés de culture, d'améliorer les instrumens de 
travail et de faciliter la circulation des capitaux dans les couches 
démocratiques de la petite propriété. Les discussions de doctrines 
ne seraient ici d'aucun secours, et le temps que l'on emploierait en- 
core à faire le procès au code civil ne serait que du temps perdu. 
Ne sait-on pas qu-s le progrès agricole d'un pays ne doit pas se 
mesurer au nombre d'hectares mis en culture, ni k la dimension des 
propriétés? Tout dépend du parti que l'on tire de la même étendue 
de sol, du rendement de l'hectare en récoltes et en bétail. A cet 
égard, les chiffres que nous avons sous les yeux renferment de pré- 
cieux élémens d'appréciation. Arrêtons-nous seulement aux statis- 
tiques qui concernent la production du froment et les bestiaux : ces 
deux exemples suffiront pour attester qu'après tout le présent et l'a- 
venir de l'agriculture française sont moins sombres que ne le pré- 
tendent les adversaires systématiques de la loi sur les successions. 
En 1815, on comptait ^ millions 1/2 d'hectares ensemencés en 
froment, et la production était de 39 millions d'hectolitres. Par une 
progression très régulière, le nombre des hectares avait atteint en 
1858 plus de 6 millions 1/2; la production était de 110 millions d'hec- 
tolitres. Deux conséquences très-essentielles ressortent de ces chif- 
fres : en premier lieu, le rendement moyen par hectare a presque 
doublé de 1815 à 1858; il n'était que de 8 hectolitres 1/2 en 1815, 
il s'est élevé pour 1858 à 16 hectolitres 1/2. Certes nous sommes 
encore loin d'atteindre, quant à la moyenne, le rendement anglais; 
mais le progrès n'en est pas moins certain, considérable, surtout si 
l'on tient compte des crises politiques que le pays a traversées et 
de l'influence d'une législation économique dont les bonnes inten- 
tions n'ont pas été moins préjudiciables pour l'agriculture que pour 
l'industrie. En second lieu, le chiffre total de la production en fro- 
ment s'est accru dans une proportion plus forte que le chiffie de la 
population ; la consommation individuelle a donc augmenté, c'est- 
cà-dire que la nourriture saine et substantielle que procure le pain 
de froment remplace de plus en plus l'alimentation grossière à la- 
quelle était condamné le peuple des campagnes. Les résultats de la 
statistique se trouvent ici d'accord avec les observations générales 
que chacun peut faire dans les différentes régions du territoire. Lors 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 81 

même que l'on éprouverait quelque défiance à l'endroit de ces chif- 
fres, qui évidemment ne sauraient prétendre à une exactitude ab- 
solue, on serait forcé de reconnaître que la physionomie agricole de 
la France est bien différente de celle qu'a décrite Arthur Young à la 
fin du dernier siècle, et il n'est pas besoin de remonter au-delà 
d'une vingtaine d'années pour remarquer le contraste favorable que 
présente, sous le rapport du bien-être, la population de nos cam- 
pagnes, si on la compare avec la génération qui l'a précédée. 

Quant au prix de revient de l'hectolitre de froment, c'est la pierre 
philosophale de la statistique agricole. En analysant les témoignages 
quix»nt été entendus lors de l'enquête ouverte en 1859 sur la légis- 
lation des céréales, M. Block arrive à déterminer un prix moyen de 
17 fr. 50 cent.; mais, il se hâte de le déclarer lui-même, cette éva- 
luation ne repose point sur des calculs suffisamment rigoureux, et ce 
n'est point ici le cas d'employer le procédé des moyennes, si cher 
aux statisticiens. L'agriculteur qui ne peut abaisser au-dessous de 
20 fr. son prix de revient sera médiocrement consolé d'apprendre 
que dans une région plus favorisée ses confrères sont en mesure de 
produire le blé à des conditions moins coûteuses, et il ne concevrait 
pas que l'on adoptât comme base de discussion dans l'étude d'un 
impôt le prix moyen qui pour lui serait tout à fait ruineux. La sta- 
tistique est moins trompeuse lorsqu'elle relève les prix de vente qui 
sont officiellement constatés en vue de l'application des droits de 
douane. Si l'on retranche des calculs la période décennale 1810-19, 
qui a été presque entièrement remplie par de mauvaises récoltes et 
pendant laquelle le prix de vente a atteint en moyenne près de 25 fr. 
par hectolitre, on observe qu.e depuis le commencement de ce siècle 
la valeur vénale du froment s'est accrue peu à peu par une progres- 
sion constante, de telle sorte que, de 20 fr. 3Zi cent, pour la période 
1800-1809, le prix s'est élevé à 22 fr. 27 cent, pour la période 
1850-1858. La hausse incontestable du prix de vente n'est que 
l'expression d'une hausse à peu près égale du prix de revient. Le 
même fait s'est révélé pour les différentes branches de la produc- 
tion; le renchérissement a été général. Le prix de la terre s'est 
élevé ainsi que le taux de la main-d'œuvre, et c'est ici que l'étude 
de la statistique agricole se rattache par un lien étroit à la statis- 
tique de la population. Le développement de l'industrie manufac- 
turière, la hausse du salaire dans les villes, l'émigration des ha- 
bitans des campagnes, tous ces faits ont réagi sur la main-d'œuvre 
agricole en rendant celle-ci plus rare et plus coûteuse. INous avons 
dit comment on peut essayer de combattre ou plutôt d'enrayer ce 
mouvement de hausse en améliorant les procédés de production; 
quoi que l'on fasse, on se retrouvera toujours en présence d'un 

TOME XXXI. 6 



82 REVUE DES DEUX MOxNDES. 

prix de revient et par conséquent d'un prix de vente de plus en 
plus élevés, ainsi que le démontrent pour le passé et l'annoncent 
pour l'avenir les enseigneinens de la statistique. Tant que cette 
hausse demeurera en rapport avec la dépréciation que subit d'autre 
part la valeur monétaire, elle sera naturelle, légitime, et on n'aura 
point à s'en préoccuper. 

Ce qui est fatal pour l'agriculture de même que pour le consom- 
mateur, c'est l'extrême mobilité des prix de vente. Si ces variations 
ne devaient être attribuées qu'à l'inconstance des récoltes, il n'y 
aurait rien cà dire, et nous en serions réduits à nous courber avec 
résignation sous les décrets de la Providence; mais indépendamment 
de cette cause supérieure, contre laquelle se débattrait en vain le 
travail de l'homme, n'y a-t-il point des causes secondaires qui dé- 
pendent de nous-mêmes, qui sont du domaine de la législation et 
des règlemens , et dont il nous serait dès lors possible de conjurer 
les fâcheux effets? Est-il bien sûr par exemple que le régime de. 
l'échelle mobile, qui a été précisément institué pour combattre al- 
ternativement la baisse et la hausse du prix des grahis, c'est-à-dire 
pour régulariser autant que possible le taux des subsistances, est-il 
bien sûr que ce régime ait atténué au moindre degré les crises d'a- 
vilissement et de cherté contre lesquelles il a été établi? Les statis- 
tiques de l'importation et de l'exportation des grains sont là pour 
attester l'inanité de ce prétendu remède. Dans les années de récolte 
surabondante et avec les prix les plus bas, l'exportation s'est sou- 
vent réduite aux chiffres les plus modestes : dans les périodes de 
disette, l'importation des céréales de l'étranger s'est rarement éle- 
vée aux chiffres qui représentent aujourd'hui, en temps normal, 
l'introduction des blés en Angleterre, où l'échelle mobile a été rem- 
placée par un régime de liberté presque complète. Il est même per- 
mis de dire que notre loi de douane en matière de céréales a pour 
effet de précipiter, suivant les cas, la hausse ou la baisse des prix, 
soit parce qu'elle saisit le marché à l'improviste, soit parce qu'elle 
crée la panique et tire en quelque sorte le canon d'alarme. Que l'on 
décrète la suspension de l'échelle mobile : le décret équivaut à une 
proclamation de disette, et les prix que l'on veut contenir s'élèvent 
immédiatement et bien au-delà des limites naturelles; si au contraire 
O'i lève à la sortie toutes les barrières, aussitôt l'agriculteur s'imagine 
que la mesure de l'approvisionnement est dépassée dans d'énormes 
proportions, et les prix que l'on veut soutenir tombent au plus bas. 
Du reste, le procès de l'échelle mobile a été récemment et solennel-, 
liment instruit au conseil d'état; tout porte à croire que cette in- 
stitution aurait été déjà condamnée, si les habiles défenseurs de 
l'échelle mobile n'avaient, en désespoir de cause, plaidé les cir- 
constances politiques et sollicité l'ajournement de l'arrêt, en s'at- 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 83 

tendrissant sur l'ignorance des campagnes, oii l'on vote si bien, et 
sur les préjugés des agriculteurs, qui ne pourraient, dit-on, s'habi- 
tuer à un autre régime. Le gouvernement, qui, par le traité conclu 
avec l'Angleterre, vient de procéder avec tant de hardiesse à la ré- 
forme des tarifs applicables à l'industrie, ne tardera sans doute pas à 
reprendre la question du tarif des céréales; il aura plus de confiance 
dans le bon sens des agriculteurs, et ceux-ci comprendront que, s'il 
est impossible de leu!" garantir de bonnes récoltes et des prix régu- 
liers, l'expédient le plus simple et le plus efficace pour prévenir ou 
atténuer les crises consiste précisément dans la liberté du com- 
merce, qui agrandit le marché, diminue, en les partageant, les pé- 
rils de la hausse et de la baisse, et amortit les secousses par la so- 
lidarité qu'elle crée entre les approvisionnemens de tous les pays. 
L'expérience aura bientôt confirmé les indications que contiennent 
sur ce point les relevés statistiques. 

Nous arrivons à la question du bétail, et pour ne pas compliquer 
outre mesure ce rapide examen, je ne m'occuperai que de la race 
bovine. On conviendra qu'il est assez difficile de savoir combien il 
existe en France de têtes de bétail. De quelle manière s'effectue le 
recensement, et quelle confiance peut-il inspirer? Le paysan se 
livrera, lui, sa femme et ses enfans, au carnet du recenseur; mais 
bien souvent il s'abstiendra d'associer son étable à cette formalité 
administrative. On a rencontré cet instinct de répugnance partout 
où l'on a voulu se rendre compte de l'existence du bétail. Le gou- 
vernement anglais, qui depuis quelques années essaie d'organiser 
une.statistique agricole et qui a déjà expérimenté divers systèmes, 
s'est convaincu de la dissimulation profonde qui règne dans les cam- 
pagnes, lorsqu'il" s'agit de dénomlDrer le bétail. Le cultivateur ne 
voit dans cette enquête qu'une arrière-pensée d'impôt. L'administra- 
tion française a-t-elle été plus heureuse? Il faudrait le croire, puis- 
qu'elle donne des chiffres, reproduits dans l'ouvrage de M. Block, 
pour les années 1812, 1829, 1839 et 1852. Lors du recensement 
opéré en 1852, elle a trouvé 12,159,807 animaux de race bovine, 
nombre presque double de celui qui avait été constaté par le recen- 
sement de 1812. Ce total est merveilleux de précision; les statisti- 
ciens exacts ne se contentent pas des sommes rondes et ne nous font 
point grâce des unités. L'avouerai -je cependant? une telle préci- 
sion m'effraie, sans qu'il me prenne envie de contester formellement 
les chiffres, car il me faudrait administrer la preuve qu'ils sont ou 
trop faibles ou exagérés, et mon embarras serait grand. Heureuse- 
ment il n'est pas nécessaire de consulter les chiffres du dénombre- 
ment officiel pour établir les progrès réalisés dans la production du 
gros bétail. 11 existe d'autres moyens d'appréciation. Ainsi, comme 
le fait remarquer M. Block , il est notoire que depuis vingt ans 



84 REVUE DES DEUX MONDES. 

les prairies naturelles et artificielles ont pris un grand développe- 
ment. En outre le poids moyen des bestiaux présentés sur les mar- 
chés a évidemment augmenté, grâce au perfectionnement des mé- 
thodes d'élevage. Enfin la consommation de la viande de boucherie, 
dans les campagnes comme dans les villes, s'est sensiblement ac- 
crue. La consommation des campagnes ne peut être évaluée d'une 
manière rigoureuse, mais il suffît de jeter les regards autour de soi 
pour observer le fait, que constatent d'ailleurs toutes les statistiques 
locales. Quant à la consommation dans les villes, elle peut être 
indiquée assez exactement, car ici les chiffres de la statistique re- 
posent sur la perception des droits d'octroi. Or, dans les villes de 
10,000 âmes et au-dessus, la quantité de viande consommée s'est 
accrue, depuis vingt ans, de 5 kilogrammes environ par individu. A 
Paris, l'augmentation a été beaucoup plus forte; elle représente, 
pour la viande de boucherie, là kilogrammes, tandis qu'elle a été 
peu importante pour la viande de porc. En résumé, de 61 kilo- 
grammes et demi par tète pour la période 1831 à 18/i0, la consom- 
mation dans la capitale s'est élevée à 70 kilogrammes en 1858. 11 est 
donc incontestable que la production du bétail s'est développée, 
qu'elle s'est améliorée, que sous le double rapport de la quantité et 
de la qualité l'agriculture française a réalisé des progrès sérieux, pro- 
voqués par les demandes toujours croissantes de la consommation. 
Cette production n'est pas au niveau des besoins; depuis le com- 
mencement du siècle, le prix de la viande- a éprouvé une hausse 
considérable, qui excède la proportion du renchérissement général 
résultant de l'élévation du prix de revient et de la dépréciation mo- 
nétaire. On peut en juger par la statistique du prix moyen annuel 
de la viande sur pied aux marchés de Sceaux et de Poissy : en 1810, 
le kilogramme de bœuf valait 97 centimes; en 1855, il a valu 
1 fr. 31 cent. Cependant il y a eu, d'une période à l'autre , une vé- 
ritable révolution dans les moyens de transport, et l'approvision- 
nement de la capitale par les routes, puis par les chemins de fer, 
est devenu de plus en plus facile. Certes ce mouvement continu de 
hausse, qui s'est manifesté à peu près également sur tous les points 
du territoire, est préjudiciable pour le consommateur; mais si l'on 
ne considère que l'intérêt du producteur, il promet à l'agriculture 
une source abondante de bénéfices, puisque la demande est et sera 
longtemps encore supérieure à l'offre, et que par conséquent le 
prix de vente du bétail sera largement rémunérateur. Combien donc 
étaient puériles les craintes exprimées en 1853, lorsque, par un 
décret provisoire rendu en pleine disette , le gouvernement eut 
l'idée de porter la main sur le tarif des bestiaux étrangers et de 
substituer le droit de 3 francs par tète à la taxe de 50 francs, qui 
datait de 1822 ! Ne disait-on pas que l'agriculture allait périr sous 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. . 85 

le coup de cette innocente réforme! Le bétail étranger devait en- 
vahir le sol national , nos prairies et nos étables deviendraient dé- 
sertes ; c'en était fait de cette grande et belle industrie de l'agri- 
culture, à laquelle une fatale application du libre-échange préparait 
une concurrence mortelle! Qu'y avait-il de vrai dans toutes ces dé- 
clamations des Cassandres agricoles? La statistique nous l'apprend. 
Pendant la période 1827-1836, l'importation annuelle des bêtes à 
cornes avait été en moyenne de /i3,000 têtes, et l'exportation de 
10,000 : en 1858, l'importation a atteint 100,000 têtes, et l'expor- 
tation 35,000. Si l'importation a plus que doublé, l'exportation a 
plus que triplé au profit de l'agriculture, qui a trouvé sur les mar- 
chés voisins le placement plus facile de ses produits. L'invasion si 
redoutée des bœufs de l'Allemagne n'a point modéré la hausse des 
prix , tant les besoins de la consommation étaient impérieux, et la 
conséquence la plus certaine du décret de 1853 , décret qui bien- 
tôt sans doute sera remplacé par une loi consacrant la franchise 
complète, a été de déterminer dans les contrées limitrophes le ren- 
chérissement du bétail. Il en sera toujours ainsi pour tous les pro- 
duits, lorsque l'on ouvrira à l'étranger le vaste marché de la France. 
L'accroissement du nombre des consommateurs, c'est-à-dire l'aug- 
mentation de la demande, provoquera la hausse : c'est un fait que 
l'économie politique enseigne, que la statistique démontre de la 
façon la plus évidente , et qui doit calmer les appréhensions que 
provoquent encore les réformes de douane. La baisse des prix ne 
suit pas immédiatement une réduction de tarif; l'industrie nationale 
a devant elle le temps nécessaire pour s'organiser, pour s'armer 
contre la concurrence étrangère, et les réformes douanières ne pro- 
duisent leur plein effet à l'avantage du consommateur qu'au moment 
où la baisse est sans péril pour l'agriculteur et pour le fabricant. 

Tout se tient et s'enchaîne dans l'examen des problèmes économi- 
ques. On voit la population s'agglomérer de plus en plus et se pres- 
ser dans les villes, les produits augmenter de prix malgré leur plus 
grande abondance, parce que la consommation urbaine, favorisée par 
le taux élevé des salaires, est plus exigeante que ne l'est la consom- 
mation rurale, enfin la valeur des choses et des services atteindre 
des cours qui semblent en contradiction avec le perfectionnement 
des moyens et instrumens de travail. Si nous portons nos regards 
au-delà de nos frontières, nous observons les mêmes faits se repro- 
duisant avec plus ou moins d'intensité, de telle sorte qu'il doit exis- 
ter une cause générale pour ces résultats, dont le caractère universel 
a éveillé l'attention des gouvernemens et de la science. Cette cause, 
nous croyons qu'on la trouverait surtout dans le développement ex- 
traordinaire de la grande industrie. C'est l'industrie qui peuple les 
villes, c'est elle qui règle le taux des salaires, et qui, tout en multi- 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

pliant les machines, donne tant de prix au travail de l'homme. ISoiis 
assistons à une véritable révolution économique, qui marque d'un 
signe particulier l'histoire du xix* siècle, et dont notre génération a pu 
observer les phases, déjà si rapides et si merveilleuses, aux exposi- 
tions de 1851 et 1855. Comment dénombrer, compter, classer ces 
quantités infinies de produits de toute nature que l'industrie fabrique 
aujourd'hui avec une incroyable activité? Comment leur appliquer 
les procédés de la statistique et les soumettre à la rigoureuse loi des 
chilTres? La tâche est plus que difficile, et cependant on Fa brave- 
ment tentée : la statistique industrielle n'a rien à envier à la statis- 
tique agricole; elle a été l'objet de nombreuses études dont il serait 
injuste de ne pas reconnaître le mérite. Nous citerons en première 
ligne la statistique des mines et celle des chemins de fer, qui contien- 
nent des informations très détaillées et généralement exactes sur la 
situation de deux industries dont les destinées intéressent par tant de 
points la prospérité publique. On trouve encore de précieux rensei- 
gnemens dans les enquêtes qui, à diverses époques, ont été ouvertes 
par le gouvernement sur plusieurs branches d'industrie, ainsi que 
dans les rapports publiés à la suite des expositions. Il faut également 
tenir grand compte des statistiques entreprises sous la direction des 
municipalités et des chambres de commerce, et ne pas oublier les tra- 
vaux consciencieux, mais trop ignorés, auXvquels se livrent quelques 
bénédictins de province en l'honneur de leur ville natale. Toutefois 
ces recherches, s' appliquant à une branche particulière d'industrie 
ou ne comprenant que d'étroits espaces, sont tout à fait insuffisantes 
pour donner une idée, même approximative, du chiffre qui repré- 
sente sur toute la surface du territoire l'ensemble du mouvement 
industriel. L'administration, avec les ressources dont elle dispose, 
réussira un jour à compléter, en l'améliorant, ce grand travail 
qu'elle a essiyé à plusieurs reprises, sans trop de succès jusqu'ici. 
Les chiffres de la statistique officielle de l'industrie, publiée en 1852 
par le ministère du commerce, ont été souvent, et avec raison, 
contestés, sans que ces critiques, parfois trop vives, doivent dé- 
courager de nouveaux efforts. La tâche est si malaisée que les sta- 
tisticiens officiels doivent prévoir bien des contradictions lorsqu'ils 
endossent la responsabilité des renseignemens qui leur arrivent, 
imparfaitement contrôlés, de tous les points de la France. 

Dans le chapitre qu'il a consacré k la statistique de l'industrie, 
M. Block cite un grand nombre de chiffres extraits des documens 
administratifs ou empruntés aux écrits individuels qui méritent 
quelque confiance; mais il ne se pas fait illusion sur l'exactitude des 
évaluations qu'il place sous nos yeux, et il exprime plus d'une fois 
des doutes et des critiques qui nous tiennent utilement en garde 
contre les erreurs. Après beaucoup de recherches, il est arrivé à 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 87 

nous donner un chiiïre, celui de onze milliards, comme représentant 
la valeur des produits industriels, et d'après lui ces onze milliards 
se partageraient à peu près par moitié entre la grande et la petite 
industrie. Le chiffre fourni par Chaptal en 1812 n'atteignait pas 
deux milliards; mais il est évident que ce calcul était incomplet, et 
on y a relevé de nombreuses omissions. La plus récente statistique 
officielle, rédigée d'après des renseignemens qui furent recueillis 
en 18Zi7, indique cinq milliards et demi. Depuis 18^7, l'industrie a 
marché à pas de géant, et l'on peut affirmer hardiment que l'impor- 
tance de ses produits a presque doublé. Quoi qu'il en soit, pour cette 
portion de la statistique, nous sommes encore dans les brouillards ; 
l'esprit se trouble devant ces milliards que les statisticiens savent si 
habilement grouper et faire manœuvrer en colonnes, et il vaut mieux, 
en vérité, ne point nous attaquer à ces totaux formidables qui nous 
écraseraient de leur poids. Essayons seulement, comme pour l'agri- 
culture, de dégager et de mettre en relief quelques faits simples , 
faciles à constater, qui peuvent nous servir d'indices et de points 
de repère pour apprécier le progrès de l'industrie. Par exemple, 
le nombre des patentes a augmenté de plus de 25 pour 100 de- 
puis 18/i7, ce qui atteste l'accroissement très notable de la popu- 
lation industrielle. Depuis la même époque, le nombre des bre- 
vets d'invention sollicités annuellement a plus que doublé. Le 
nombre et la force des machines à vapeur ont triplé; la consomma- 
tion de la houille, qui n'était que de 11 millions d'hectolitres en 
1815, de 76 millions en 18Zi7, a atteint 120 millions d'hectolitres 
en 1858. En un mot, tous les faits qui peuvent être établis stric- 
tement par des chiffres que garantit l'action vigilante et impi- 
toyable du fisc démontrent qu'il y a eu, depuis quinze ans, dans 
les mille branches du travail national, un accroissement dont les 
proportions varient généralement du double au triple. Il est égale- 
ment indubitable que la plus forte part de cet accroissement est due 
au développement de la grande industrie, qui tend de plus en plus 
à se substituer aux petits ateliers. Enfin l'on observe dans les pro- 
duits manufacturés le phénomène que nous avons signalé pour les 
produits agricoles relativement aux prix de revient et aux prix de 
vente. Ces prix n'ont pas baissé autant qu'il aurait été permis de le 
supposer d'après les perfectionnemens de la fabrication, secondée 
par l'emploi des machines; il y a. même eu hausse sur certains pro- 
duits, car ici encore les besoins de la consommation sont en avant 
des ressources de la production. 

Ainsi le bon marché nous échappe, sourd à nos vœux et à nos 
hommages! Vainement l'économiste lui adresse-t-il, au nom de la 
science, les plus ardentes invocations; en vain les gouvernemens 
essaient-ils de sacrifier successivement sur ses autels les taxes fis- 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

cales, les tarifs de douane, les prohibitions, les restrictions, tout ce 
qui peut l'effrayer et lui faire obstacle. Il est toujours bien loin de- 
vant nous, ne s'arrètant parfois que pour reprendre haleine, et se 
remettant en course à mesure que nous nous précipitons pour le 
saisir. Le libre-échange lui-même ne l'atteindra pas. Qu'ils se ras- 
surent donc, ces industriels si prompts à s'effrayer des réformes 
douanières, des traités de commerce, de toutes les mesures qui sem- 
bleraient devoir, par la concurrence, amener l'avilissement des prix! 
La statistique leur démontre que la réduction d'un tarif n'est point 
nécessairement accompagnée d'une baisse dans la valeur des pro- 
duits qui s'échangent sur un marché agrandi. Elle leur prouve en 
même temps que dans tous les pays, et en France peut-être plus 
qu'ailleurs, les mesures libérales qui ont accueilli la concurrence 
étrangère ont le plus souvent été suivies d'une recrudescence de 
travail, qui a trouvé dans l'accroissement de la consommation géné- 
rale une rémunération lucrative et facile. La science elle-même peut 
s'éclairer aux lumières que prodigue la statistique sur ces capri- 
cieuses évolutions des prix; elle y apprendra surtout à définir mieux 
qu'elle ne l'a fait jusqu'ici ce que, dans le langage vulgaire trop 
aisément adopté par elle, on désigne par le nom de bon marché. Le 
bon marché n'est pas ce qu'un vain peuple pense, une simple dimi- 
nution du prix de vente évalué en monnaie : ainsi entendu, il ne pro- 
cure à une société ni l'aisance ni la richesse; il n'est point démocra- 
tique, bien qu'il soit si populaire. Non, le bon marché réside surtout 
dans l'abondance du travail, qui amène naturellement l'abondance 
et l'élévation du salaire. Qu'importe que le prix d'une denrée aug- 
mente, si le prix du salaire avec lequel cette denrée se paie aug- 
mente dans une égale proportion? Et si la valeur des services, si le 
salaire s" élève dans une proportion plus forte, alors se manifeste 
effectivement le phénomène du bon marché, car la même somme de 
travail correspond à une plus grande faculté de consommation. Il 
ne faut donc pas que les gouvernemens s'obstinent à promettre le 
bon marché tel que le comprennent les préjugés populaires : ils ne 
tarderaient pas à perdre tout, crédit. Qu'ils s'en tiennent à déve- 
lopper le travail intérieur, à faciliter les échanges internationaux, à 
ouvrir largement les sources de la production et les portes par où 
les produits s'écoulent. La baisse des prix ne viendra pas; mais la 
prospérité générale sera plus grande, et les peuples se console- 
ront aisément de la payer plus cher. 

La statistique du commerce de la France n'est pas moins incer- 
taine que la statistique industrielle, si l'on s'attache à rechercher 
des chiffres exacts. M. Block attribue au commerce intérieur une 
valeur de 30 à hO milliards. Il calcule que les marchandises passent 
en moyenne par trois intermédiaires, c'est-à-dire donnent lieu à 



LA STATISTIQUE EN FRANCE. 89 

trois opérations de commerce avant d'arriver au consommateur; la 
production industrielle étant, suivant lui, de 11 milliards, le chiffre 
de 30 à /|0 milliards pour le commerce serait assez plausible. Ce 
n'est là qu'une appréciation générale; mais les recherches de M. Block 
ont obtenu sur différens points des résultats plus précis. Les publi- 
cations administratives rendent compte des quantités de marchan- 
dises qui circulent par les voies fluviales ou qui sont transportées 
par cabotage entre les ports français; on possède également des in- 
formations approximatives sur le commerce des villes au moyen des 
registres de l'octroi. Quant à la statistique des chemins de fer, qui 
jouent aujourd'hui un si grand rôle dans les opérations du com- 
merce, elle fournit le chiffre des marchandises transportées à grande 
et à petite vitesse; mais les compagnies n'ont pas adopté les mêmes 
classifications : elles ne donnent pas toutes le détail des marchan- 
dises, et il serait très désirable qu'elles fussent amenées à organiser 
sous ce rapport un système uniforme de comptabilité. Sans nous 
engager dans la sombre région des chiffres, nous nous bornerons à 
mentionner deux grands totaux qui expriment l'activité respective 
des transports effectués par les voies fluviales et par les voies fer- 
rées. Les premières ont transporté en 1S57 52 millions de tonnes, 
et les secondes 12 millions. On voit que les canaux conservent en- 
core une grande supériorité sur les chemins de fer quant au chiffre 
des transports. Le cabotage est plus sérieusement menacé : depuis 
vingt ans, il demeure à peu près stationnaire ; le chiffre annuel de 
ses transports se balance entre 3 et Zi millions de tonnes. Le grand 
cabotage, qui s'effectue d'une mer à l'autre, résiste difficilement à 
la concurrence des voies ferrées, et il ne pourra se maintenir que 
s'il appelle la vapeur à son aide en transformant ses navires. 

Grâce aux renseignemens très complets que publie l'administra- 
tion des douanes, on peut suivre chaque année le mouvement du 
commerce extérieur de la France, et cette étude, que n'a point né- 
gligée M. Block, offre en ce moment même un intérêt particulier. Le 
traité conclu avec l'Angleterre a récemment appelé l'attention sur 
l'état de notre commerce extérieur, sur la concurrence que l'indus- 
trie nationale est appelée à soutenir, sur les avantages ou les périls 
qui doivent résulter d'une large réforme de nos tarifs. La statis- 
tique cette fois répond de la manière la plus précise à toutes les 
questions qu'on lui adresse, et elle répond de manière à dissiper 
bien des alarmes. Si on ne lui demande que des chiffres d'ensemble, 
elle montre le commerce de la France s' élevant progressivement 
de moins de 2 milliards en 1850 à plus de 3 milliards en 1858, et 
l'exportation des produits fabriqués figurant pour une forte part dans 
cet accroissement. Si on l'interroge sur les détails, elle prouve que 
les modérations de tarif essayées depuis vingt ans ont été tout à fait 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 

inoffensives piiir les branches d'industrie qui se croyaient frappées, 
le travail national ayant an contraire doublé ses forces et augmenté 
sa production. Enfin, si on la consulte sur les relations de la France 
avec l'j^ngleterre, elle révèle un développement vraiment extraor- 
dinaire de nos envois d'articles manufacturés à destination de ce 
pays même , qui , au dire des alarmistes , doit nous battre infailli- 
blement sur notre propre marché. Certes, s'il y a ici quelque cou- 
pable, c'est la statistique, très claire et très concluante, qu'a pu- 
bliée la douane, et dans laquelle les négociateurs du traité, comme 
les rédacteurs du nouveau tarif, n'ont pas manqué de puiser leurs 
meilleurs argumens. Il était notoire pour tout le monde que l'in- 
dustrie française, si brillante et si fière d'elle-même aux expositions 
de Londres et de Paris, avait fait de grands progrès : on était las et 
humilié de cette législation douanière, bardée de prohibitions et de 
taxes excessives, empreinte encore d'idées de guerre ou de préjugés 
de caste : par instinct, par conviction, par respect pour de grands 
principes trop longtemps sacrifiés à de vaines frayeurs, par respect 
pour le principe même de la protection commerciale, qui veut être 
appliqué avec discernement et mesure , on désirait modifier enfin ce 
vieux régime, apporter quelques tempéraijiens à l'inutile rigueur du 
tarif et introduire en quelque sorte dans l'atmosphère alourdie quel- 
ques courans d'air libre. Pourtant la réforme eût sans doute été moins 
profonde et l'on eût marché d'un pas moins rapide vers la liberté des 
échanges, qui est le but même et la récompense de la protection, si 
la statistique douanière n'avait pas été là, avec ses chiffres impar- 
tiaux et impassibles, avec ses irréfutables démonstrations : c'est elle 
qui a dénoncé l'abus et fait la lumière, c'est elle encore qui, tra- 
duisant dans son bref langage les destinées de notre commerce, jus- 
tifiera bientôt le nouveau tarif. 

Tels sont les services que peut et doit rendre la statistique quand 
elle est bien faite : elle éclaire les questions , elle prépare et motive 
les plus graves mesures, elle vient en aide aux principes faussés ou 
méconnus, et, sous la forme de chiffres, elle fournit aux hommes 
d'état de vigoureuses armes. Tl ne faut donc point la traiter avec 
dédain, et si trop souvent elle est le point de mire de la critique, 
c'est qu'elle ne nous sert: qu'à la condition d'être toujours exacte, 
consciencieuse, méthodique, car ses erreurs seraient aussi fatales 
que ses vérités sont salutaires. La statistique se mêle à tout, elle 
touche à tout; il n'est point, dans la vie sociale ou individuelle, u-n 
seul fait, un seul incident qu'elle ne prétende enregistrer dans ses 
archives. Nous sommes donc très intéressés à ce qu'elle corrige ses 
défauts et comble ses lacunes. Il importe que ce budget des choses 
soit avant tout une vérité. 

C. Lavollée. 



CONQUÊTE 

DE LA MER' 



I. LE HARP07I. 

« Le marin qui arrive en vue du Groenland n'a, dit naïvement 
Joim Ross, aucun plaisir à voir cette terre. » Je le crois bien. C'est 
d'abord une côte de fer, d'aspect impitoyable, où le noir granit es- 
carpé ne garde pas même la neige; partout ailleurs des glaces, point 
de végétation. Cette terre désolée, qui nous cache le pôle, semble 
un pays de mort et de famine. 

Pendant le temps très court où l'eau n'est pas gelée, on pourrait 
vivre encore; mais elle l'est neuf mois sur douze. Tout ce temps-là, 
que faire? et que manger? On ne peut guère chercher. La nuit dure 
plusieurs mois, et parfois si profonde, que Kane, entouré de ses 
chiens, ne les retrouvait qu'à leur souffle, à leur haleine humide. 
Dans cette longue obscurité, sur cette terre désespérée, stérile, 
vêtue d'impénétrables glaces, errent cependant deux solitaires qui 
s'obstinent à vivre là, dans l'horreur d'un monde impossible. L'un 
d'eux est l'ours pêcheur, âpre rôdeur sous sa riche fourrure et dans 
sa graisse épaisse, qui lui permet des intervalles de jeûne. L'autre, 
figure bizarre, fait à distance l'effet d'un poisson dressé sur la queue, 
poisson mal conlormé et gauche, à longues nageoires pendantes : ce 



(1) Ce brillant tablcau< des premiers progrès de la grande navigation fait partie d'ua 
nouvel ouvrage que M. Michelet doit publier sous ce titre : la Mer, et qui continuera 
dignement ses belles études d'histoire naturelle. 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

faux poisson-, c'est l'homme. Ils se flairent et se cherchent, ils ont 
faim l'un de l'autre. Lk)urs fuit parfois pourtant, décline le combat, 
croyant l'autre encore plus féroce et plus cruellement affamé. 

L'homme qui a faim est terrible. Armé d'une simple arête de pois- 
son, il poursuit cette bête énorme; mais il aurait péri cent fois, s'il 
n'avait eu à manger que ce redoutable compagnon. 11 ne vécut que 
par un crime. La terre ne donnant rien, il chercha vers la mer, et 
comme elle était close, il ne trouva à tuer que son ami le phoque. 
En lui, il trouvait concentrée la graisse de la mer, l'huile, sans la- 
quelle il serait mort de froid encore plus que de faim. 

Le rêve du Groënlandais, c'est, à sa mort, de passer dans la lune, 
où il y aura du bois de chauffage, le feu, la lumière du foyer. L'huile 
ici-bas tient lieu de tout cela. Bue à flots, elle le réchauffe : grand 
contraste entre l'homme et les amphibies somnolens, qui, même en 
ce climat, savent vivre sans grandes souffrances. L'œil doux du pho- 
que l'indique assez. Nourrisson de la mer, il est toujours en rapport 
avec elle. 11 y reste des interstices où l'excellent nageur sait se pour- 
voir. Tout lourd qu'on le croirait, il monte adroitement sur un gla- 
çon et se fait voiturer. Epaisse de mollusques, grasse d'atomes ani- 
més, l'eau nourrit richement le poisson pour l'usage du phoque, 
qui, bien repu, s'endort sur son rocher d'un lourd sommeil que rien 
ne rompt. 

La vie de l'homme est toute contraire. Il semble être là malgré 
Dieu, maudit, et tout lui fait la guerre. Sur les photographies que 
nous avons de l'Esquimau, on lit sa destinée terrible dans la fixité 
du regard, dans son œil dur et noir, sombre comme la nuit. Il sem- 
ble pétrifié d'une vision, du spectacle habituel d'un infini lugubre. 
Cette nature de terreur éternelle a couvert d'un masque d'airain sa 
forte intelligence, rapide cependant et pleine d'expédiens dans une 
vie de dangers imprévus. 

Qu'aurait-il fait? Sa famille avait faim et ses enfans criaient; sa 
femme, enceinte, grelottait sur la neige. Le vent du pôle leur jetait 
infatigablement ce déluge de givre, ce tourbillon de fines flèches qui 
piquent et entrent, hébètent, font perdre la voix et le sens. La mer 
fermée, plus de poisson. Mais le phoque était là. Et que de poissons 
dans un phoque, quelle richesse d'huile accumulée! Il était là en- 
dormi, sans défense. Même éveillé, il ne fuit guère. Il se laisse ap- 
procher, toucher. Il faut le battre, si on veut l'éloigner. Ceux qu'on 
prend jeunes, on a beau les rejeter à la mer, ils vous suivent obsti- 
nément. Une telle facilité dut troubler l'homme et le faire hésiter, 
combattre la tentation. Enfin le froid vainquit, et il fit cet assassi- 
nat. Dès lors il fut riche et vécut. 

La chair nourrit ces affamés. L'huile, absorbée à flots, les ré- 



CONQUÊTE DE LA MER. 93 

chaufTa. Les os servirent à mille usages domestiques. Des fibres on 
fit des cordes et des filets. La peau du phoque, coupée à la taille de 
la femme, la couvrit frissonnante. Même habit pour les deux, sauf 
la pointe un peu basse qu'elle allonge, plus un petit ruban de cuir 
rouge qu'elle met galamment en bordure pour plaire et pour être 
aimée. Mais ce qui fut bien plus utile, c'est qu'industrieusement, de 
peaux cousues, ils firent la machine légère, forte pourtant, où cet 
homme intrépide ose monter, et qu'il nomme une barque : misérable 
petit véhicule long, mince, et qui ne pèse rien. Il est très strictement 
fermé, sauf un trou où le rameur se met, serrant la peau à sa cein- 
ture. On gagerait toujours que cela va chavirer... Mais point. Il 
file comme une flèche sur le dos de la vague, disparaît, reparaît, 
dans les remous durs, saccadés, que font les glaces autour, entre les 
montagnes flottantes. 

Homme et canot, c'est un. Le tout est un poisson artificiel; mais 
qu'il est inférieur au vrai! Il n'a pas l'appareil, la vessie natatoire 
qui soutient l'autre, le fait à volonté lourd ou léger. Il n'a pas 
l'huile qui, plus légère que l'eau, veut toujours surnager et remon- 
ter à la surface. Il n'a pas surtout ce qui fait, chez le vrai poisson, 
la vigueur du mouvement, sa vive contraction de l'épine dorsale 
pour frapper de forts coups de queue. Ce qu'il imite seulement, fai- 
blement, ce sont les nageoires. Ses rames, qui ne sont pas serrées 
au corps, mais mues au loin par un long bras, sont bien molles en 
comparaison, et bien promptes à se fatiguer. Qui répare tout cela? 
La terrible énergie de l'homme, et sous ce masque fixe, sa vive rai- 
son, qui par éclairs décide, invente et trouve de minute en minute, 
remédie sans cesse aux périls de cette peau flottante qui seule. le 
défend de la mort. 

Très souvent on ne peut passer; on trouve une barre de glace. 
Alors les rôles changent: la barque portait l'homme, et maintenant 
il porte la barque, la prend sur son épaule, traverse la glace cra- 
quante et se remet à flot plus loin. Parfois des monts flottans, ve- 
nant à sa rencontre, n'offrent entre eux que d'étroits corridors qui 
s'ouvrent, se ferment toiit à coup. Il peut y disparaître, s'ensevelir 
vivant. Il peut, de moment en moment, voir les deux murs bleuâ- 
tres s' approchant peser sur sa barque, sur lui, d'une si épouvan- 
table pression qu'il en soit aminci jusqu'à l'épaisseur d'un cheveu. 
Un grand navire eut cette destinée. Il fut coupé en deux, les deux 
moitiés écrasées, aplaties. 

Ils assurent que leurs pères ont péché la baleine. Moins miséra- 
bles alors, leur terre étant moins froide, ils s'ingéniaient mieux, 
avaient du fer sans doute; peut r être il leur venait de Norvège ou 
d'Islande. Les baleines ont toujours surabondé aux mers du Groën- 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

land : grand objet de concupiscence pour ceux dont l'huile est le 
premier besoin! Le poisson la donne par gouttes, le phoque par 
Ilots, la baleine en montagne. 

Ce fut un homme, celui qui le premier tenta un pareil coup, qui, 
mal monté, mal armé, et la mer grondant sous ses pieds, dans les 
ténèbres, dans les glaces, seul à seul, joignit le colosse; — celui 
qui se fia tellement à sa force et à son courage, à la vigueur du bras, 
à la raideur du coup, à la pesanteur du harpon; — celui qui crut 
qu'il percerait et la peau et le mur de lard, la chair épaisse; — 
celui qui crut qu'à son réveil terrible, dans la tempête que le blessé 
fait de ses sauts et de ses coups de queue, il n'allait pas l'engouffrer 
avec lui. Comble d'audace! il ajoutait un câble à son harpon pour 
poursuivre sa proie, bravait l'effroyable secousse, sans songer que 
la bête pouvait descendre brusquement, s'enfuir en profondeur, 
plonger la tète en bas. 

Il y a un bien autre danger : c'est qu'au lieu de la baleine, on ne 
trouve à sa place l'ennemi de la baleine, la terreur de la mer, le 
cachalot. Il n'est pas grand, n'a guère que soixante ou quatre-vingts 
pieds. Sa tète, à elle seule, fait le tiers, vingt ou vingt-cinq. Dans 
ce cas, malheur au pêcheur! c'est lui qui devient le poisson, il est 
la proie du monstre. Celui-ci a quarante-huit dents énormes et 
d'horribles mâchoires, à tout dévorer, homme et barque. Il semble 
ivre de sang; sa rage aveug'e épouvante tous les cétacés, qui fuient 
en mugissant, s'échouent même au rivage, se cachent dans le sable 
ou la boue. Mort même, ils le redoutent, n'osent approcher de son 
cadavre. La plus sauvage espèce de cachalot est l'ourque ou le 
physeter des anciens, tellement craint des Islandais qu'ils n'osaient 
le nommer en mer de peur qu'il n'entendît et n'arrivât. Ils croyaient 
au contraire qu'une espèce de baleine, la jubarte, les aimait, les 
protégeait, et provoquait le monstre afin de les sauver. 

Plusieurs disent que les premiers qui affrontèrent une si effrayante 
aventure devaient être exaltés, excentriques et cerneaux brûlés. La 
chose, selon eux, n'aurait pas commencé par les sages hommes du 
iNord, mais par nos Basques, les héros du vertige. Marcheurs ter- 
ribles, chasseurs du Mont-Peidu et pêcheurs effrénés, ils couraient 
eii batelet leur mer capricieuse, le golfe ou gouffre de Gascogne. 
Ils y péchaient le thon; ils y virent jouer des baleines et se mirent 
à courir après, comme ils s'acharnent après l'izard dans les fon- 
drières, les abîmes, les plus affreux casse-cous. Cet 4norme gibier, 
énormément tentant pour sa grosseur, pour la chance et pour le 
péril, ils le chassèrent à mort et n'importe où, quelque part qu'il 
les conduisît. Sans s'en apercevoir, ils poussaient jusqu'au pôle. Là, 
le pauvre colosse croyait en être quitte, et, ne supposant pas sans 



CONQUÊTE DE LA MER. 95 

doute qu'on pût être si fou, il dormait tranquillement, quand nos 
étourdis héroïques approchaient sans souffler. Serrant sa ceinture 
rouge, le plus fort, le plus leste s'élançait de la barque, et sur ce 
dos immense, sans souci de sa vie d'un hanl enfonçait le harpon. 



II. — DÉCOUVERTE DES TROIS OCÉANS. 

Qui a ouvert aux hommes la grande navigation? qui révéla la 
mer, en marqua les zones et les voies? enfin qui découvrit le globe? 
La baleine et le baleinier : tout cela bien avant Colomb et les fa- 
meux chercheurs d'or qui eurent toute la gloire, retrouvant à grand 
bruit ce qu'avaient trouvé les pêcheurs. 

La traversée de l'Océan, que l'on célébra tant au xv* siècle, s'était 
faite souvent par le passage étroit d'Islande en Groenland, et même 
par le large, car les Basques allaient à Terre-lNeuve. Le moindre 
danger était la traversée pour des gens qui cherchaient au bout du 
monde ce suprême danger, le duel avec la baleine. S'en aller dans 
les mers du Mord, se prendre corps à corps avec la montagne vi- 
vante, en pleine nuit, et on peut dire en plein naufrage, le pied sur 
elle et le gouffre dessous, ceux qui faisaient cela étaient assez trem- 
pés de cœur pour prendre en grande insouciance les événemens or- 
dinaires de la mer. Noble guerre, grande école de courage, cette 
pêche n'était pas comme aujourd'hui un carnage facile qui se fait 
prudemment de loin avec une machine : on frappait de sa main, on 
risquait vie pour vie. On tuait peu de baleines, mais on gagnait in- 
finiment en habileté maritime, en patience, en sagacité, en intrépi- 
dité. On rapportait moins d'huile et plus de gloire. «* 

Chaque nation se montrait là dans son génie particulier. On la 
reconnaissait à ses allures. Il y a cent formes de courage, et leurs 
variétés graduées étaient comme une gamme héroïque : — au nord, 
les Scandinaves, les races rousses (de Norvège en Flandre), leur 
sanguine fureur; — au midi, l'élan basque et la folie lucide qui les 
guida si bien autour du monde; — au centre, la fermeté bretonne, 
muette et patiente, mais à l'heure du danger d'une excentricité 
sublime: — enfin la sagesse normande, armée de l'association et de 
toute prévoyance, courage calculé, bravant tout, mais pour le suc- 
cès. Telle Jtaitla beauté de l'homme dans cette manifestation sou- 
veraine du courage humain. 

On doit beaucoup à la baleine : sans elle, les pêcheurs se seraient 
tenus à la côte, car presque tout poisson est riverain; c'est elle qui 
les émancipa, et les mena partout. Ils allèrent, entraînés, au large, 
et, de proche en proche, si loin, qu'en la suivant toujours ils se 



96 REVUE DES DEUX MONDES. 

trouvèrent avoir passé, à leur insu, d'un monde à l'autre. Il y avait 
moins de glace alors, et ils assurent avoir touché le pôle (à sept 
lieues seulement de distance). Le Groenland ne les séduisit pas : ce 
n'est pas la terre qu'ils cherchaient, mais la mer seulement et les 
routes de la baleine. L'Océan est son gîte, et elle s'y promène, en 
large surtout. Chaque espèce habite de préférence une certaine la- 
titude, une zone d'eau plus ou moins froide. Voilà ce qui traça les 
grandes divisions de l'Atlantique. 

La populace des baleines inférieures, qui ont une nageoire sur le 
dos (baléinoptères), se trouve au plus chaud et au plus froid, sous 
la ligne et aux mers polaires. Dans la grande région intermédiaire, 
le cachalot féroce incline au sud, dévaste les eaux tièdes. Au con- 
traire, la baleine franche les craint, ou les craignait plutôt, car elle 
est si rare aujourd'hui ! Nourrie spécialement de mollusques et autres 
vies élémentaires, elle les cherchait dans les eaux tempérées, un 
peu au nord. Jamais on ne la trouvait dans le chaud courant du midi; 
c'est ce qui fit remarquer le courant, et amena cette découverte es-r 
sentielle de la vraie voie d'Amérique en Europe. D'Europe en Amé- 
rique, on est poussé par les vents alizés. 

Si la baleine franche a horreur des eaux chaudes et ne peut pas- 
ser l'équateur, elle ne peut tourner l'Amérique. Comment donc se 
fait-il qu'une baleine blessée de notre côté dans l'Atlantique se re- 
trouve parfois de l'autre, entre l'Amérique et l'Asie? C est quu7i pas- 
sage existe au nord : seconde découverte, vive lueur jetée sur la 
forme du globe et la géographie des mers. 

De proche en proche, la baleine nous a menés partout. Rare au- 
jourd'hui, elle nous fait fouiller les deux pôles, du dernier coin du 
Pacifique au détroit de Behring, et l'infini des eaux antarctiques. Il 
est même une région énorme qu'aucun vaisseau d'état ni de com- 
merce ne traverse jamais, à quelques degrés au-delà des pointes 
d'Amérique et d'Afrique. Nul n'y va que les baleiniers. 

Si Ton avait voulu, on eût fait bien plus tôt les grandes décou- 
vertes du xv*" siècle. 11 fallait s'adresser aux rôdeurs de la mer, aux 
Basques, aux Islandais ou Norvégiens, à nos Normands. Pour des 
raisons diverses, on s'en défiait. Les Portugais ne voulaient em- 
ployer que des hommes à eux, et de l'école qu'ils avaient formée. 
Ils craignaient nos Normands, qu'ils chassaient et dépossédaient de 
la côte d'Afrique. D'autre part, les rois de Cas tille tinrent toujours 
pour suspects leurs sujets les Basques, qui, par leurs privilèges, 
étaient comme une république, et de plus passaient pour des têtes 
dangereuses, indomptables. C'est ce qui fit manquer à ces princes 
plus d'une entreprise. Ne parlons que d'une seule, l'invincible Ar- 
mada. Philippe II, qui avait deux vieux amiraux basques, la fitcom- 



CONQUÊTE DE LA MER. 97 

mander par un Castillan. On agit contre leur avis : de là le grand 
désastre. 

Une maladie terrible avait éclaté au xv*" siècle, la faim, la soif de 
l'or, le besoin absolu de l'or. Peuples et rois, tous pleuraient pour 
l'or. Il n'y avait plus aucun moyen d'équilibrer les dépenses et les 
recettes. Fausse monnaie, cruels procès et guerres atroces, on em-' 
ployait tout; mais point d'or. Les alchimistes en promettaient, et on 
allait en faire dans peu; mais il fallait attendre. Le fisc, comme un 
lion furieux de faim, mangeait des Juifs, mangeait des Maures, et 
de cette riche nourriture il ne lui restait rien aux dents. Les peuples 
étaient de même. Maigres et sucés jusqu'à l'os, ils demandaient, 
imploraient un miracle qui ferait venir l'or du ciel. 

On connaît le très beau conte de Sindbad dans les Mille et Une 
Nuits, son début, d'histoire éternelle, qui se renouvelle toujours. Le 
pauvre travailleur Hlndbad, le dos chargé de bois, entend de la rue 
les concerts, les galas qui se font au palais de Sindbad, le grand 
voyageur enrichi. Il se compare, envie ; l'autre lui raconte tout ce 
qu'il a souffert pour conquérir de l'or. Hindbad est effrayé du récit. 
L'effet total du conte est d'exagérer les périls, mais aussi les profits 
de cette grande loterie des voyages, et de décourager le travail sé- 
dentaire. 

La légende qui, au xV^ siècle, brouillait toutes les cervelles, c'é- 
tait un réchauffé de la fable des Hespérides, un Eldorado , terre de 
l'or, qu'on plaçait dans les Indes, et qu'on soupçonnait être le paradis 
terrestre, subsistant toujours ici-bas. Il ne s'agissait que de le trou- 
ver. On n'avait garde de le chercher au nord; voilà pourquoi on fit 
si peu d'usage de la découverte de Terre-lNeuve et du Groenland. 
Au midi, au contraire, on avait déjà trouvé en Afrique de la poudre 
d'or; cela encourageait. Les rêveurs et les érudits d'un siècle pé- 
dantesque entassaient, commentaient les textes, et la découverte, 
peu difficile d'elle-même, le devenait à force de lectures, de ré- 
flexions, d'utopies chimériques. Cette terre de l'or était-elle, n'é- 
tait-elle pas le paradis? Était-elle à nos antipodes, et avions-nous 
des antipodes?... A ce mot, les docteurs, les robes noires, arrêtaient 
les savans, leur rappelaient que là-dessus la doctrine de l'église 
était formelle, l'hérésie des antipodes ayant été expressément con- 
damnée. Voilà une grave difficulté! On était arrêté court. 

Pourquoi l'Amérique, déjà découverte, se trouva-t-elle encore si 
difficile à découvrir? C'est qu'on désirait à la fois et qu'on craignait 
de la trouver. 

Le savant libraire italien Colomb était bien sûr de son affaire. Il 
avait été en Islande recueillir les traditions, et d'autre part les Bas- 
ques lui disaient tout ce qu'ils savaient de Terre- Neuve. Un Gali- 

TOME XXXI. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

cien y avait été jeté et y avait habité. Colomb prit pour associés des 
pilotes établis en Andalousie, les Pinzone, qu'on croit être identi- 
ques aux Pinçon de Dieppe. 

Ce dernier point est vraisemblable. Nos Normands et les Basques- 
sujets de la Gastille, étaient en intime rapport. Ce sont ceux-ci, 
nommés Castillans, qui, sous le Normand Béthencourt, firent la cé- 
lèbre expédition des Canaries. Nos rois donnèrent des privilèges aux 
Castillans établis à Honfleur et à Dieppe; les Dieppois avaient, de 
leur côté, des comptoirs à Séville. Il n'est pas sûr qu'un Diep- 
pois ait trouvé l'Amérique quatre ans avant Colomb, mais il est 
presque sûr que ces Pinzone d'Andalousie étaient des armateurs 
normands. 

Ni Basques, ni Normands, n'auraient pu, en leur propre nom, se 
faire autoriser par la Castille. Il fallut un Italien habile et éloquent, 
un Génois obstiné, qui poursuivît quinze ans la chose, qui trouvât le 
moment unique, saisît l'occasion, sût lever le scrupule. Le moment 
fut celui où la ruine des Maures coûta si cher à la Castille, où l'on 
criait de plus en plus : «De l'orî » Le moment fut celui où l'Es- 
pagne victorieuse frémissait de sa guerre de croisade et d'inquisi- 
tion. L'Italien saisit ce levier, fut plus dévot que les dévots; il agit 
par l'église même : on fit scrupule à Isabelle de laisser tant de na- 
tions païennes dans les ombres de la mort. On lui démontra claire- 
ment que découvrir la terre de l'or, c'était se mettre à même d'ex- 
terminer le Turc et reprendre Jérusalem. 

On sait que, sur trois vaisseaux, les Pinçon en fournirent deux 
et les menèrent eux-mômes. Ils allèrent en avant. L'un d'eux, il est 
vrai, se trompa; mais les autres, François Pinçon et son jeune frère 
Yincent, pilote du vaisseau la Nina, firent signe à Colomb qu'ils de- 
vaient le suivre au sud-ouest (12 octobre 1A92). Colomb, qui allait 
droit à l'ouest, eût rencontré dans sa plus grande force le courant 
chaud qui va des Antilles à l'Europe. Il n'aurait traversé ce mur 
liquide qu'avec grande difficulté. Il eût péri ou navigué si lentement 
que son équipage se fût révolté. Au contraire, les Pinçon, qui peut- 
être avaient là-dessus des traditions, naviguèrent comme s'ils avaient 
connaissance de ce courant; ils ne l'affrontèrent pas à sa sortie, 
mais, déclinant au sud, ils passèrent sans peine, et abordèrent au 
lieu même où les vents alizés poussent les eaux d'Afrique en Amé- 
rique, aux parages d'Haïti. Ceci est constaté par le journal même de 
Colomb, qui franchement avoue que les Pinçon le dirigèrent. 

Qui vit le premier l'Amérique? Un matelot des Pinçon, si l'on en 
croit l'enquête royale de 1513. 

Il semblait d'après tout cela qu'une forte part du gain et de la 
gloire eût dû leur revenir. Ils plaidèrent; mais le roi jugea en faveur 



CONQUÊTE DE LA MER. 99 

ttle Colomb. Pourquoi? Parce que vraisemblablement les Pinçon 
étaient des Normands, et que l'Espagne aima mieux reconnaître le 
droit d'un Génois sans consistance et sans patrie que celui des Fran- 
çais, de la grande nation rivale, des sujets de Louis XII et de Fran- 
çois I", qui un jour auraient pu transférer ce droit à leurs maîtres. 
Un des Pinçon mourut de désespoir. 

Au fait, qui avait levé le grand obstacle des répugnances reli- 
gieuses, fait décider l'expédition avec tant d'éloquence, d'adresse 
et de persévérance? Colomb, le seul Colomb. Il était le vrai créateur 
de l'entreprise, et il en fut aussi l'exécuteur très héroïque. 11 mérite 
la gloire qu'il garde dans la postérité. 

Je crois pourtant, comme M. Jules de Blosseville (un noble cœur, 
bon juge des grandes choses), je crois qu'il n'y eut réellement de dif- 
ficile en ces découvertes que le tour du monde, l'entreprise de Magel- 
lan et de son pilote, le Basque Sébastien del Cano. Le plus brillant, 
le plus facile, avait été la traversée de l'Atlantique sous le souffle des 
vents alizés, la rencontre de l'Amérique, dès longtemps découverte 
au nord. Les Portugais firent une chose bien moins extraordinaire 
encore en mettant tout un siècle à découvrir la côte occidenta,le de 
l'Afrique. INos Normands, en peu de temps, en avaient trouvé la 
moitié. Malgré ce qu'on a dit de l'école de Lisbonne et de la louable 
persévérance du prince Henri, qui la créa, le Vénitien Cadamosto 
témoigne dans sa relation du peu d'habileté des pilotes portugais. 
Dès qu'ils en eurent un vraiment hardi et de génie, Barthélémy 
Diaz, qui doubla le Cap, ils le remplacèrent par Gama, un grand 
seigneur de la maison du roi, homme de guerre surtout. Ils étaient 
plus-préoccupés de conquêtes à faire et de trésors à prendre que .de 
découvertes proprement dites. Gama fut admirable de courage, 
mais il ne fut que trop fidèle aux ordres qu'il avait de ne souffrir 
personne dans les mêmes mers. Un vaisseau de pèlerins de La Mec- 
que, tout chargé de familles, qu'il égorgea sans pitié, exaspéra 
les haines, augmenta dans tout l'Orient l'horreur du nom chrétien, 
ferma de plus en plus l'Asie. 

Est-il vrai que Magellan ait vu le Pacifique marqué d'avance sur 
un globe par l'Allemand Behaim? jNon; ce globe qu'on a ne le 
montre pas. Aurait- il vu chez son maître, le roi de Portugal, une 
carte qui l'indiquait? On l'a dit, non prouvé. Il est bien plus pro- 
bable que les aventuriers qui déjà, depuis une vingtaine d'années, 
couraient le continent américain avaient vu , de leurs yeux vu le 
Pacifique. Ce bruit qui circulait s'accordait à merveille avec l'idée 
(que donnait le calcul) d'un tel contre-poids, nécessaire à l'hémi- 
sphère que nous habitons et à l'équilibre du globe. 

Il n'y a pas de vie plus terrible que celle de Magellan : com- 



100 BEVUE DES DEUX MONDES. 

bats, navigations lointaines, fuites et procès, naufrages, assassi- 
nat manqué, enfin la mort chez les barbares. Il se bat en Afrique, 
il se bat clans les Indes; il se marie chez les Malais, si braves et si 
féroces. Lui-même semble avoir été tel. Dans son long séjour en 
Asie, il recueille toutes les lumières, prépare sa grande expédition, 
sa tentative d'aller par l'Amérique aux îles mêmes des épices, aux 
Moluques. Les prenant à la source, on était sûr de les avoir à meil- 
leur prix qu'en les tirant de l'occident de l'Inde. L'entreprise, dans 
son idée originaire, fut ainsi toute commerciale. Un rabais sur le 
poivre fut l'inspiration primitive du voyage le plus héroïque qu'on 
ait fait sur cette planète. 

L'esprit de cour, l'intrigue, dominaient tout alors en Portugal. 
Magellan, maltraité, passa en Espagne, et magnifiquement Charles- 
Quint lui donna cinq vaisseaux; mais il n'osa se fier tout à fait au 
transfuge portugais, il lui imposa un associé castillan. Magellan par- 
tit entre deux dangers, la malveillance castillane et la vengeance 
portugaise, qui le cherchait pour l'assassiner. Il eut bientôt une ré- 
volte sur sa flotte, et déploya un terrible héroïsme, indomptable et 
barbare. Il mit aux fers l'associé, se fit seul chef. Il fit poignarder, 
égorger, écorcher les récalcitrans. A travers tout cela, naufrage, et 
des vaisseaux perdus! Personne ne voulait plus le suivre, quand on 
vit l'effrayant aspect de la pointe de l'Amérique, la désolée Terre 
de Feu et le funèbre cap Forward. Cette contrée arrachée du con- 
tinent par de violentes convulsions, par la furieuse ébullition de 
mille volcans, semble une tourmente de granit. Boursouflée, cre- 
vassée par un refroidissement subit, elle fait horreur. Ce sont des 
pics aigus, des clochers excentriques, d'affreuses et noires mamelles, 
des dents atroces à trois pointes, et toute cette masse de lave , de 
basalte, de fontes de feu, est coilfée de neige lugubre. 

Tous en avaient assez. Il dit : « Plus loin ! » Il chercha, il tourna, 
il se démêla de cent îles, entra dans une mer sans bornes, ce jour- 
là />rtc//?^i<f^ et qui en a gardé le nom. Il périt dans les Philippines, 
quatre vaisseaux périrent: le seul qui resta, la Victoire, à la fin 
n'eut plus que treize hommes; mais il avait son grand pilote, l'in- 
trépide et l'indestructible, le Basque Sébastien, qui revint seul ainsi 
(1521), ayant le premier des mortels fait le tour du monde. 

Rien de plus grand. Le. globe était sûr désormais de sa sphéri- 
cité. Cette merveille physique de l'eau uniformément étendue sur 
une boule où elle adhère sans s'écarter, ce miracle était démontré; 
le Pacifique enfin était connu, le grand et mystérieux laboratoire 
où, loin de nos yeux, la nature travaille profondément la vie, nous - 
élabore des mondes, des continens nouveaux!... Révélation d'im- 
mense portée, non matérielle seulement, mais morale, qui centu- 



CONQUÊTE DE LA MER. 101 

plait l'audace de l'homme et le lançait dans un autre voyage, sur le 
libre océan des sciences, dans l'eflbrt (téméraire, fécond) de faire le 
tour de l'infini! 



III. — DÉCOUVEnTE DES MERS POLAIRES. 

Le plus tentant pour l'homme, c'est l'inutile et l'impossible. De 
toutes les entreprises maritimes, celle où il a mis le plus de persé- 
vérance, c'est la découverte d'un passage au nord de l'Amérique 
pour aller tout droit d'Europe en Asie. Le plus simple bon sens eût 
fait juger d'avance que, si ce passage existait, dans une latitude si 
froide, dans la zone hérissée des glaces, il ne servirait point, que 
personne n'y voudrait passer. 

INotez que cette région n'a point la platitude des côtes sibériques, 
où l'on glisse en traîneau; c'est une montagne de mille lieues, hor- 
riblement accidentée, avec de profondes coupures, des mers qui 
dégèlent un moment pour regeler, des corridors de glaces qui chan- 
gent tous les ans, s'ouvrent et se referment sur vous. Il a été 
trouvé, ce passage, par un homme qui, engagé très loin et ne pou- 
vant plus reculer, s'est jeté en avant et a passé (1). On sait main- 
tenant ce que c'est. Voilà les imaginations calmées, et personne 
n'en a plus envie. 

Quand j'ai dit Y inutile, je l'ai dit pour le but qu'on s'était pro- 
posé d'atteindre, une voie commerciale; mais, en suivant cette folie, 
on a trouvé maintes choses nullement folles , très-utiles pour la 
science, pour la géographie, la météorologie, l'étude du magné- 
tisme de la terre. 

Que voulait-on dès l'origine? S'ouvrir un court chemin au pays 
de l'or, aux Indes orientales. L'Angleterre et d'autres états, jaloux 
de l'Espagne et du Portugal, comptaient les surprendre par là au 
cœur de leur lointain empire, au sanctuaire de la richesse. Au temps 
d'Elisabeth, des chercheurs, ayant trouvé ou cru trouver quelques 
parcelles d'or au Groenland, exploitèrent la vieille légende du 
nord, le trésor caché sous le pôle, les masses d'or gardées par 
les gnomes, et les tètes se prirent. Sur un espoir si raisonnable, 
une grande flotte de seize vaisseaux fut envoyée, emmenant comme 
volontaires les fils des plus nobles familles. On se disputa à qui 
partirait pour cet Eldorado polaire. Ce qu'on trouva, ce fut la mort, 
la faim, des murs de glaces. Cet échec n'y fit rien. Pendant plus de 
trois siècles, avec une persévérance étonnante, les exploiteurs s'y 

(i) En 1853. Voyez la Bévue du 15 novembre de la même année. 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

acharnent. C'est une succession de martyrs. Cabot, le premier, n'est 
sauvé que par la révolte de son équipage, qui l'empêche d'aller plus 
loin. Crenz meurt de froid, et Willoughby de faim. Cortereal périt 
corps et biens. Hudson est jeté par les siens, sans vivres, sans 
voiles, dans une chaloupe, et l'on ne sait ce qu'il devient. Behring, 
en trouvant le détroit qui sépare l'Amérique de l'Asie, périt de 
fatigue, de froid, de misère, dans une île déserte. De nos jours, 
Franklin est perdu dans les glaces; on ne le retrouve que mort, 
ayant, lui et les siens, subi la nécessité terrible d'en venir à la der- 
nière ressource (de se manger les uns les autres) ! 

Tout ce qui peut décourager les hommes se trouve réuni dès l'en- 
trée de ces navigations du nord. Bien avant le cercle polaire, un 
froid brouillard pèse sur la mer, vous morfond, vous couvre de 
givre. Les cordages se raidissent, les voiles s'immobilisent; le pont 
est glissant de verglas, la manœuvre difficile. Les écueils mouvans 
qu'il faut craindre se distinguent à peine. Au haut du mât, dans sa 
logette chargée de frimas, le veilleur (vraie stalactite vivante) si- 
gnale de moment en moment l'approche d'un nouvel ennemi, d'un 
blanc fantôme gigantesque, qui souvent a deux cents, trois cents 
pieds au-dessus de l'eau. Mais cette procession lugubre qui annonce 
le monde des glaces, ce combat pour les éviter, donnent plutôt envie 
d'aller plus loin. Il y a dans l'inconnu du pôle je ne sais quel attrait 
d'horreur sublime, de souffrance héroïque. Ceux qui, sans tenter le 
passage, ont seulement été au nord et contemplé le Spitzberg en 
gardent l'esprit frappé. Cette masse de pics, de chaînes, de préci- 
pices, qui porte à quatre mille cinq cents pieds son front de cris- 
taux, est comme une apparition dans la sombre mer. Ses glaciers, 
sur les neiges mates, se détachent en vives lueurs, vertes, bleues, 
pourpres, en étincelles, en pierreries, qui lui font un éblouissant 
diadème. 

Pendant la nuit de plusieurs mois, l'aurore boréale éclate à chaque 
instant dans les splendeurs bizarres d'une illumination sinistre: 
vastes et effrayans incendies qui remplissent tout l'horizon, érup- 
tion de jets magnifiques; un fantastique Etna, inondant de lave illu- 
soire la scène de l'éternel hiver! 

Tout est prisme dans une atmosphère de particules glacées, où 
l'air n'est que miroirs et petits cristaux : de là de surprenans mi- 
rages. Nombre d'objets, vus à l'envers pour un moment, apparais- 
sent la tète en bas. Les couches d'air qui produisent ces effets sont 
en révolution constante : ce qui devient plus léger monte cà son tour 
et change tout. La moindre variation de température abaisse, élève, 
incline le miroir; l'image se confond avec l'objet, puis s'en sépare, 
se disperse ; une autre image redressée monte au-dessus, une troi- 



CONQUÊTE DE LA MER. j03 

sième apparaît, pâle, affaiblie, de nouveau renversée (1). C'est le 
monde de l'illusion. Si vous aimez les songes, si, rêvant éveillé, 
vous vous plaisez à suivre la mobile improvisation et le jeu des nua- 
ges, allez au nord : tout cela se retrouve réel, et non moins fugitif, 
dans la flotte des glaces mouvantes. Sur le chemin, elles donnent 
ce spectacle. Elles singent toutes les architectures. Voici du grec 
classique, des portiques et des colonnades. Des obélisques égyp- 
tiens apparaissent, des aiguilles qui pointent au ciel, appuyées d'ai- 
guilles tombées. Puis voici des montagnes, Ossa sur Pélion, la cité 
des géans, qui, régularisée, vous donne des murs cyclopéens, des 
tables et dolmens druidiques. Dessous s'enfoncent des grottes som- 
bres. Tout cela caduc; tout, aux frissons du vent, ondule et croule. 
On n'y prend pas plaisir, parce que rien ne s'assoit. A chaque in- 
stant, dans ce monde à l'envers, la loi de pesanteur n'est rien : le 
faible, le léger portent le fort; c'est, ce semble, un art insensé, un 
gigantesque jeu d'enfant qui menace et peut écraser. 

Il arrive parfois un incident terrible. A travers la grande flotte qui 
lentement descend du nord, vient brusquement du sud un géant à 
base profonde, qui, enfonçant de six, de sept cents pieds sous la 
mer, est violemment poussé par les courans d'en bas. Il écarte ou 
renverse tout; il aborde, il arrive à la plaine de glaces, mais il n'est 
pas embarrassé. « La banquise, disait, en 1826, le navigateur Dun- 
can, fut brisée en une minute sur un espace de plusieurs milles. 
Elle craqua, tonna, comme cent pièces de canon ; ce fut comme un 
tremblement de terre. La montagne courut près de nous; tout fut 
comblé, entre elle et nous, de blocs brisés. Nous périssions; mais 
elle passa, rapidement emportée au nord-est. » 

C'est en 1818, après la guerre européenne, qu'on reprit cette 
guerre contre la nature, la recherche du grand passage. Elle s'ou- 
vrit par un grave et singulier événement. Le brave capitaine John 
Ross, envoyé avec deux vaisseaux dans la baie de Baffm, fut dupe 
des fantasmagories de ce monde des songes. Il vit distinctement 
une terre qui n'existait pas, soutint qu'on ne pouvait passer. Au 
retour, on l'accable, on lui dit qu'il n'a pas osé; on lui refuse même 
de prendre sa revanche et de rétablir son honneur. Un marchand de 
liqueurs de Londres se piqua de faire plus que l'empire britannique; 
il lui donna cinq cent mille francs, et Ross retourna, déterminé à 
passer ou à mourir : ni l'un ni l'autre ne lui fut accordé; mais il 
resta, je ne sais combien d'hivers, ignoré, oublié, dans les solitudes. 
Il ne fut ramené que par des baleiniers, qui, trouvant ce sauvage, 



(1) Voj'ez d'excellcns travaux de M. Laugol dans la Revue, 15 septembre 1855 et 15 fé- 
vrier 1850. 



iOll REVUE DES DEUX MONDES. 

lui demandèrent si jadis il n'avait pas rencontré par hasard feu le 
capitaine John Ross. Son lieutenant Parry, qui s'était cru sûr de 
passer, fit quatre fois quatre efforts obstinés, tantôt par la baie de 
îjaflln et f ouest, tantôt par le Spitzberg et le nord. Il fit des décou- 
vertes, s'avança hardiment avec un traîneau-barque, qui tour à tour 
flottait ou passait les glaçons ; mais ceux-ci, invariables dans leur 
route du sud, l'emportaient toujours en arrière. Il ne passa pas plus 
que Ross. 

En 1832, un courageux jeune homme, un Français, Jules de Blos- 
seville, voulut que cette gloire appartînt à la France. Il y mit sa vie, 
son argent; il paya pour périr. 11 ne put même avoir un vaisseau de 
son choix : on lui donna la Lilloise, qui fit eau le jour même du dé- 
part (1). Il la raccommoda à ses frais, pour quarante mille francs. 
Dans ce hasardeux véhicule, il voulait attaquer le Groenland orien- 
tal. Selon toute apparence, il n'y arriva même pas. 

Les expéditions des Anglais étaient tout autrement préparées, — 
avec grande prudence, grande dépense, — mais ne réussissaient 
guère mieux. En 18Zi5, l'infortuné Franklin se perdit dans les glaces. 
Douze années durant, on le chercha. L'Angleterre y montra une ho- 
norable obstination. Tous y aidèrent. Des Américains, des Français 
y ont péri. Les pics, les caps de la région désolée, à côté du nom de 
Franklin, gardent celui de notre Bellot et des autres, qui se dé- 
vouèrent à sauver un Anglais. De son côté, John Ross avait offert de 
diriger les nôtres dans la recherche de Blosseville, d'organiser l'ex- 
pédition. Le sombre Groenland est paré de tels souvenirs, et le 
désert n'est plus désert, lorsque l'on y retrouve ces noms qui y té- 
moignent de la fraternité humaine. 

Lady Franklin fut admirable de foi. Jamais elle ne voulut se croire 
veuve. Elle sollicita incessamment de nouvelles expéditions. Elle 
jura qu'il vivait encore, et elle le persuada si bien que, sept années 
après qu'il fut perdu, on le nomma contre-amiral. Elle avait raison, 
il vivait. En 1850, les Esquimaux le virent, disent-ils, avec une 
soixantaine d'hommes. Bientôt ils ne furent plus que trente, ne 
purent plus marcher ni chasser. Il leur fallut manger ceux qui mou- 
raient. Si l'on eût écouté lady Franklin, on l'aurait retrouvé, car 
elle disait (et le bon sens disait) qu'il fallait le chercher au sud , 
qu'un homme, dans cette situation désespérée, n'irait pas l'aggra- 
ver en marchant vers le nord. L'amirauté, qui probablement s'in- 
quiétait bien moins de Franklin que du fameux passage, poussait 
toujours ses envoyés au nord. La pauvre femme désolée finit par 

(1) On trouvera dans la Revue de 1831, volume I, II, et de 1832, livraison du 15 jan- 
vier, quelques travaux de M. J. de Blosseville. 



CONQUÊTE DE LA MER. 105 

faire elle-même ce qu'on ne voulait pas faire. Elle arma à grands 
frais un vaisseau pour le sud ; mais il était trop tard. On trouva les 
os de Franklin. 

Pendant ce temps, des voyages plus longs et néanmoins plus heu- 
reux furent faits vers le pôle antarctique. Là, ce n'est pas ce mé- 
lange de terre, de mer, de glaces et de dégels tempétueux qui font 
l'horreur du Groenland. C'est une grande mer sans bornes, de lame 
forte et violente : une immense glacière, bien plus étendue que la 
nôtre; peu de terre; la plupart de celles qu'on a vues ou cru voir 
laissent toujours ce doute, si leurs changeans rivages ne seraient 
pas une simple ligne de glaces continues et accumulées. Tout varie 
selon les hivers. Morel en 18"20, Weddell en 182i, Balleny en 1839, 
trouvèrent une échancrure et pénétrèrent dans une mer libre que 
plusieurs n'ont pu retrouver. 

Le Français Kerguelen et l'Anglais James Ross ont eu des résul- 
tats certains, trouvé des terres incontestables. Le premier, en 1771, 
découvrit la grande île de Kerguelen, que les Anglais appellent la 
Désolalion. Longue de deux cents lieues, elle a d'excellens ports, et 
malgré le climat une assez riche vie animale de phoques, d'oiseaux, 
qui peuvent approvisionner un vaisseau. Cette glorieuse découverte, 
que Louis XVI à son avènement récompensa d'un grade, fut la perte 
de Kerguelen. On lui forgea des crimes. La furieuse rivahté des 
nobles officiers d'alors l'accabla. Ses jaloux serviient de témoins 
contre lui. C'est d'un cachot de six pieds carrés qu'il data le récit 
de sa découverte (1782). En 1838, la France, l'Angleterre et l'Amé- 
rique firent toutes trois une expédition dans l'intérêt des sciences. 
L'illustre Duperrey avait ouvert la voie des observations magné- 
tiques. On eût voulu les continuer sous le pôle même. Les Anglais 
chargèrent de cette étude une expédition confiée à James Ross, 
neveu, élève et lieutenant de John Ross. Ce fut un armement mo- 
dèle, où tout fut calculé, choisi, prévu. James revint sans avoir 
perdu un seul homme ni eu mcme un malade. 

L'Américain Wilkes et le Français Dumont d'Urville n'étaient nul- 
lement armés ainsi. Les dangers et les maladies furent terribles pour 
eux. Plus heureux, James Ross, tournant le cercle arctique, entra 
dans les glaces et trouva une terre réelle. Il avoue avec une remar- 
quable modestie qu'il dut ce succès uniquement au soin admirable 
avec lequel on avait préparé ses vaisseaux. VErèbe et la Termir^ 
de leurs fortes machines, de leur scie, de leur proue , de leur poi- 
trail de fer, ouvrirent la ceinture de glaces, naviguèrent à travers 
la croûte grinçante, et au-delà trouvèrent une mer libre, avec des 
phoques, des oiseaux, des baleines. Un volcan de douze mille pieds, 
aussi haut que l'Etna, jetait des flammes. — Nulle végétation, nul 



10(3 REVUE DES DEUX MONDES. 

abord; un granit escarpé où la neige ne tient même pas. C'est la 
terre, point de doute; l'Etna du p51e qu'on a nommé Érèhe, avec 
sa colonne de feu, reste là pour le témoigner. — Donc un noyau 
terrestre centralise la glace antarctique (ISZil). 

Pour revenir à notre pôle arctique, les mois d'avril et mai 1853 
sont pour lui une grande date. En avril, on trouva le passage cher- 
ché pendant trois cents ans. On dut la chose à un heureux coup de 
désespoir. Le capitaine Maclure, entré par le détroit de Behring, 
enfermé dans les glaces, affamé, au bout de deux ans ne pouvant 
retourner, se hasarda à marcher en avant. Il ne fit que quarante 
milles, et trouva dans la mer de l'est des vaisseaux anglais. Sa 
hardiesse le sauva, et la grande découverte fut enfin consommée. 

Au même moment, mai 1853, partit une expédition de INew-York 
pour l'extrême nord. Un jeune marin, Elischa Kent Rane, qui n'a- 
vait pas trente ans, et qui avait déjà couru toute la terre, venait de 
lancer une idée, hasardée, mais très-belle, qui piquait vivement 
l'ambition américaine. De même que Wilkes avait promis de décou- 
vrir un monde, Kane s'engageait à trouver une mer, une mer libre 
sous le pôle. Tandis que les Anglais, dans leur routine, cherchaient 
d'est en ouest, Kane allait monter droit au nord et prendre posses- 
sion de ce bassin inexploré. Les imaginations furent saisies. Un ar- 
mateur de New-York, M. Grinnell, donna généreusement deux vais- 
seaux. Les sociétés savantes aidèrent, ainsi que tout le public. Les 
dames, de leurs mains, travaillaient aux préparatifs avec un zèle 
religieux. Les équipages choisis, formés de volontaires, jurèrent 
trois choses : obéissance, abstinence de liqueurs et de tout langage 
profane. Une première expédition, qui manqua, ne découragea pas 
M. Grinnell ni le public américain. Une seconde fut organisée avec 
le secours de certaines sociétés de Londres qui avaient en vue ou 
la propagation biblique ou une dernière recherche de Franklin. 

Peu de voyages sont plus intéressans. On s'explique à merveille 
l'ascendant que le jeune Kane avait exercé. Chaque ligne est mar- 
quée de sa force, de sa vivacité brillante, et d'un merveilleux en 
avant! Il sait tout, il est sûr de tout. Ardent, mais d'esprit positif, 
il ne mollira pas, on le sent, devant les obstacles. Il ira loin, aussi 
loin qu'on peut aller. Le combat est curieux entre un tel caractère 
et l'impitoyable lenteur de la nature du nord, remparée d'obstacles > 
invincibles. A peine est-il parti qu'il est déjà pris par l'hiver, forcé 
d'hiverner six mois sous les glaces; au printemps même, un froid 
de 70 degrés! A l'approche du second hiver, au 28 août, il est aban- 
donné; il ne lui reste que huit hommes sur dix-sept. Moins il a 
d'hommes et de ressources, plus il est âpre et dur, voulant, dit-il, 
se faire mieux respecter. Ses bons amis les Esquimaux, qui aident à 



CONQUÊTE DE LA MER. 107 

le nourrir, et dont il est même forcé de prendre quelques petits ob- 
jets, se sont accommodés chez lui de trois vases de cuivre. En retour, 
il leur prend deux femmes : châtiment excessif, sauvage ! Entre huit 
matelots qui lui sont restés à grand'peine, et dans un relâchement 
forcé de la discipline, il n'était guère prudent d'amener là ces pau- 
vres créatures. Elles étaient mariées, « Sivu, femme de Metek, et 
Aningna, femme de Marsinga. » Elles restent cinq jours à pleurer. 
Kane s'efforce d'en rire et de nous en faire rire. « Elles pleuraient, 
dit-il, et chantaient des lamentations, mais ne perdaient pas l'ap- 
pétit. » Les maris, les parens, arrivent avec les objets réclamés et 
prennent tout en douceur, comme des hommes intelligens, qui n'ont 
d'armes que des arêtes de poissons contre des revolvers. Ils souscri- 
vent à tout, promettent amitié, alliance; mais quelques jours après 
ils ont fui, disparu, dans quels sentimens d'amitié..., on le devine. 
Ils diront sur leur route aux peuplades errantes combien il faut fuir 
l'homme blanc. Voilà comme on se ferme un monde ! 

La suite est bien lugubre. Si cruelles sont les misères, que les 
uns meurent, les autres veulent retourner. Kane ne lâche pas prise : 
il a promis une mer, il faut qu'il en trouve une. Complots, déser- 
tions, trahisons, tout ajoute à l'horreur de la situation. Au troisième 
hivernage, sans vivres, sans chauffage, il serait mort si d'autres Es- 
quimaux ne l'eussent nourri de leur pêche : lui, il chassait pour 
eux. Pendant ce temps, quelques-uns de ses hommes, envoyés en 
expédition, ont la bonne fortune de voir la mer dont il a tant besoin. 
Ils rapportent du moins qu'ils ont aperçu une grande étendue d'eau 
libre' et non gelée, et autour des oiseaux , qui semblaient s'abriter 
dans ce climat moins rude. C'est tout ce qu'il fallait pour revenir. 
Kane, sauvé par les Esquimaux, qui n'abusèrent pas de leur nom- 
bre, ni de son extrême misère, leur laisse son vaisseau dans les 
glaces. Faible , épuisé, il réussit encore, par un voyage de quatre- 
vingt-deux jours, à revenir au sud; mais c'est pour y mourir. Ce 
jeune homme intrépide, qui approcha du pôle plus près qu'aucun 
mortel, emporta la couronne que les sociétés savantes de la France 
ont mise à son tombeau, le grand prix de géographie. 

Dans ce récit, où il y a tant de choses terribles, il y en a une tou- 
chante; elle donne la mesure des souffrances excessives d'un tel 
voyage : c'est la mort de ses chiens. Il en avait de Terre-Neuve, 
admirables; il avait des chiens esquimaux : c'étaient ses compa- 
gnons plus qu'aucun homme. Dans ses longs hivernages, des nuits 
de tant de mois, ils veillaient autour du vaisseau. Sortant dans les 
ténèbres épaisses, il rencontrait le souffle tiède de ces bonnes bêtes, 
qui venaient réchauffer ses mains. Les terre-neuve d'abord furent 
malades : il l'attribuait à la privation de lumière; quand on leur 



108 REVUE DEvS DEUX MONDES. 

montrait des lanternes, ils allaient mieux. Peu à peu, une mélanco- 
lie étrange les gagna, ils devinrent fous. Les chiens esquimaux les 
suivirent : il n'y eut pas jusqu'à sa chienne Flora, la plus sage, la 
plus réfléchie, qui ne délirât comme les autres et qui ne succombât. 
C'est le seul point, je crois, dans son âpre récit, où ce ferme cœur 
semble ému. 



IV. — LA GUERRE AUX RACES DE LA MER. 

En revenant sur tout ce qui précède et sur toute l'histoire des 
voyages, on a deux sentimens contraires : — l'admiration de l'au- 
dace, du génie, avec lesquels l'homme a conquis les mers, maîtrisé 
sa planète ; — l'étonnement de le voir si inhabile en ce qui touche 
l'homme, de voir que, pour la conquête des choses, il n'a su faire 
nul emploi des personnes, que partout le navigateur est venu en 
ennemi, a brisé les jeunes peuples, qui, ménagés, eussent été, 
chacun dans son petit monde, l'instrument spécial pour le mettre 
en valeur. 

Voilà l'homme en présence du globe qu'il vient de découvrir : il 
est là comme un musicien novice devant un orgue immense, dont à 
peine il tire quelques notes. Sortant du moyen âge, après tant de 
théologie et de philosophie, il s'est trouvé barbare. De l'instrument 
sacré, il n'a su que casser les touches. 

Les chercheurs d'or ont commencé, comme on a vu, ne voulant 
qu'or, rien de plus, brisant l'homme. Colomb, le meilleur de tous, 
dans son propre journal, montre cela avec une naïveté terrible, qui 
d'avance fait frémir de ce que feront ses successeurs. Dès qu'il 
touche Haïti : a Où est l'or? et qui a de l'or? » ce sont ses premiers 
mots. Les naturels en souriaient, étaient étonnés de cette faim d'or; 
ils lui promettaient d'en chercher, ils s'ôtaient leurs propres an- 
neaux pour satisfaire plus tôt ce pressant appétit,. 

Il nous fait un touchant portrait de cette race infortunée , de sa 
beauté, de sa bonté, de son attendrissante confiance. Avec tout 
cela, le Génois a sa mission de féroce avarice, ses dures habi- 
tudes d'esprit. Les guerres turques, les galères atroces et leurs for- 
çats, les ventes d'hommes, c'était la vie commune. La vue de ce 
jeune monde désarmé, ces pauvres corps tout nus d'enfans, de 
femmes innocentes et charmantes, tout cela ne lui inspire qu'une 
pensée tristement mercantile : c'est qu'on pourrait les faire esclaves. 
Il ne veut pourtant pas qu'on les enlève, « car ils appartiennent 
au roi et à la reine; » mais il dit ces sombres paroles, bien signifi- 
catives : <( Ils sont craintifs et faits pour obéir. Ils feront tous les 



CONQUÊTE DE LA MER. 109 

travaux qu'on leur commandera. Mille d'entre eux fuient devant 
trois des nôtres. Si vos altesses m'ordonnaient de les emmener ou 
de les asservir ici, rien ne s'y opposerait; il suffirait de cinquante 
hommes (lu octobre et 16 décembre lZi92). » 

Tout à l'heure reviendra d'Europe l'arrêt général de ce peuple. 
Ils sont les serfs de l'or, tous employés à le chercher, tous soumis 
aux travaux forcés. Lui-même nous apprend que, douze ans après, 
les six septièmes de la population ont disparu, et Herrera ajoute 
qu'en vingt-cinq ans elle tomba d'un million d'âmes à quatorze 
mille. 

Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminèrent un 
monde, le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. Et 
qu'est-il arrivé? Le noir seul a vécu et vit dans les terres basses et 
chaudes, immensément fécondes. L'Amérique lui restera. L'Europe 
a fait précisément l'envers de ce qu'elle a voulu. Son impuissance 
coloniale a éclaté partout. L'aventurier français n'a pas vécu; il ve- 
nait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans la masse bar- 
bare, au lieu de la civiliser. L'Anglais, sauf deux pays tempérés où 
il a passé en masse, ne vit pas davantage au-delà des mers; l'Inde 
ne saura pas dans un siècle qu'il y vécut. Le missionnaire protes- 
tant, catholique, a-t-il eu quelque influence? a-t-il fait un chrétien? 
« Pas un, » me disait Burnouf , si bien informé. Il y a entre eux et 
nous trente siècles, trente religions. Si l'on veut forcer leur cer- 
veau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages 
américains qu'on appelle encore les missions: ayant perdu la sève 
indigène sans rien prendre de nous, vivans de corps et morts d'es- 
prit, stériles, inutiles à jamais, ils restent de grands enfans, hébé- 
tés, idiots. 

Nos voyages de savans, qui font tant d'honneur aux modernes, 
le contact de l'Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux 
sauvages? Je- ne le vois pas. Pendant que les races héroïques de 
l'Amérique du Nord périssent de faim et de misère, les races molles 
et douces de l'Océanie fondent, à la honte de nos navigateurs, qui 
là, au bout du monde, jettent le masque de décence, ne se contrai- 
gnent plus : populations aimables et faibles, où Bougainville trouva 
l'excès de l'abandon, où les marchands apôtres de l'Angleterre 
gagnent de l'argent et peu d'âmes; elles s'écoulent, misérablement 
dévorées de nos vices, de nos maladies. 

La longue côte de Sibérie avait naguère des habitans. Sous ce 
climat si dur, des nomades vivaient, chassant les animaux à four- 
rures précieuses qui les nourrissaient et les couvraient. La police 
russe les a forcés de se fixer et de se faire agriculteurs là où la cul- 
ture est impossible. Donc ils meurent, et plus d'hommes! D'autre 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

part, le commerce, insatiable et imprévoyant, n'épargnant pas la 
bête à ses saisons d'amour, l'a également exterminée. Solitude au- 
jourd'hui, parfaite solitude, sur une côte de mille lieues de long! 
Que le vent siffle, que la mer gèle, que l'aurore boréale transfigure 
la longue nuit : la nature aujourd'hui n'a plus de témoin qu'elle- 
même. 

Le premier soin dans les voyages arctiques du Groenland aurait 
dû être de former à tout prix une bonne amitié avec les Esquimaux, 
d'adoucir leurs misères, d'adopter leurs enfans, d'en élever en Eu- 
rope, de faire au milieu d'eux des colonies, des écoles de décou- 
vreurs. On voit dans John Ross et partout qu'ils sont intelligens, et 
très vite acceptent les arts de l'Europe. Des mariages se seraient 
faits entre leurs fdles et nos marins; une population mixte serait 
née, à laquelle ce continent du nord aurait appartenu. C'était le 
vrai moyen de trouver aisément, de régulariser le passage qu'on 
désirait tant. Il y fallait trente ans; on en a mis trois cents, et il se 
trouve qu'on n'a rien fait, parce qu'en effrayant ces pauvres sauva- 
ges qui vont au nord et meurent, on a brisé définitivement \ homme 
du lieu et le génie du lieu ! Qu'importe d'avoir vu ce désert, s'il de- 
vient cà jamais inhabitable et impossible? 

On peut juger que si l'homme a ainsi traité l'homme, il n'a pas 
été plus clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus 
douces, il a fait d'horribles carnages, les a ensauvagées et harbari- 
sées pour toujours. Les anciennes relations s'accordent à dire qu'à 
nos premières approches ils ne montraient que confiance et curio- 
sité sympathique. On passait à travers les familles paisibles des la- 
mantins et des phoques, qui laissaient approcher. Les pingouins, les 
manchots suivaient le voyageur, profitaient du foyer, et la nuit ve- 
naient se glisser sous l'habit des matelots. 

Nos pères supposaient volontiers, et non sans vraisemblance, que 
les animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l'alose 
par un bruit de clochettes. Quand on faisait de la musique sur les 
barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine; la jubarte 
spécialement se plaisait avec les hommes, venait tout autour jouer 
et folâtrer. 

Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu'on a presque 
détruit à force de persécutions, c'était le mariage. Isolés, fugitifs, 
ils n'ont que l'amour passager, sont tombés à l'état d'un misérable 
célibat, qui de plus en plus est stérile... Ne riez pas! Le mariage 
fixe, réel, c'est la vie de nature qui se trouvait presque chez tous. 
Le mariage monogamique fidèle et jusqu'cà la mort existe chez le 
chevreuil, chez la pie, le pigeon, V inséparable (espèce de joli per- 
roquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres oiseaux, il 



CONQUÊTE DE LA MER. 111 

dure au moins jusqu'à ce que les petits soient élevés; la famille est 
alors forcée de se séparer par le besoin qu'elle a d'étendre le rayon 
où elle cherche sa nourriture. Le lièvre dans sa vie agitée, la 
chauve-souris dans ses ténèbres, sont très tendres pour la famille. 
Il n'est pas jusqu'aux crustacés, aux poulpes, qui ne s'aiment et 
ne se défendent; la femelle prise, le mâle se précipite et se fait 
prendre. 

Combien plus l'amour, la famille, le mariage au sens propre, 
existent-ils chez les doux amphibies ! Leur lenteur, leur vie séden- 
taire, favorisent l'union fixe. Chez le morse (éléphant marin), cet 
animal énorme et de figiire bizarre, l'amour est intrépide; le mari 
se fait tuer pour la femme, elle pour l'enfant. Mais ce qui est uni- 
que, ce qu'on ne retrouve nulle part, môme chez les plus hauts ani- 
maux, c'est que le petit, déjà sauvé et caché par la mère, la voyant 
combattre pour lui, accourt pour la défendre, et d'un cœur admi- 
rable vient combattre et mourir pour elle. Chez l'otarie, autre am- 
phibie, Steller vit une scène étrange, une scène de ménage absolu- 
ment humaine. Une femelle s'était laissé voler son petit. Le mari, 
furieux, la battait. Elle rampait devant lui, le baisait, pleurait à 
chaudes larmes. (( Sa poitrine était inondée. » 

Les baleines, qui n'ont pas la vie fixe de ces amphibies, dans leurs 
courses errantes à travers l'Océan, vont cependant volontiers deux 
à deux. Duhamel et Lacépède disent qu'en 1723 deux baleines qu'on 
rencontra ainsi ayant été blessées, aucune ne voulut quitter l'autre. 
Quand l'une fut tuée, l'autre se jeta sur son corps avec d'épouvan- 
tables mugissemens. 

S'il était dans le monde un être qu'on dût ménager, c'était la ba- 
leine franche, admirable trésor, où la nature a entassé tant de ri- 
chesses : être de plus inoffensif, qui ne fait la guerre à personne, et 
ne se nourrit point des espèces qui nous alimentent. Sauf sa queue 
redoutable, elle n'a nulle arme, nulle défense, et elle a tant d'enne- 
mis ! Tout le monde est hardi contre elle. Nombre d'espèces s'éta- 
blissent sur elle et vivent d'elle, jusqu'à ronger sa langue. Le nar- 
val, armé de perçantes défenses, les lui enfonce dans la chair. Des 
dauphins sautent et la mordent, et le requin, au vol, d'un coup de 
scie, lui arrache un lambeau sanglant. 

Deux êtres aveugles et féroces s'attaquent à l'avenir, font lâche- 
ment la guerre aux femelles pleines : c'est le cachalot, et c'est 
l'homme. L'horrible cachalot, où la tête est le tiers du corps, où 
tout est dents, mâchoires, de ses quarante-huit dents la mord au 
ventre, lui mange son petit dans le corps. Hurlante de douleur, il la 
mange elle-même. L'homme la fait souffrir plus longtemps : il la 
saigne, lui fait, coup sur coup, de cruelles blessures. Lente à mou- 



112 REVUE DES DEUX MONDES. 

rir, dans sa longue agonie elle tressaille, elle a des retours terribles 
de force et de douleur. Elle est morte, et sa queue, comme galva- 
nisée, frémit d'un mouvement redoutable. Ils vibrent, ces pauvres 
bras, naguère chauds d'amour maternel; ils semblent vivre encore 
et chercher encore le petit. 

On ne peut se représenter ce que fut cette guerre il y a cent ans 
ou deux cents ans, lorsque les baleines abondaient, naviguaient par 
familles, lorsque des peuples d'amphibies couvraient tous les ri- 
vages. On faisait des massacres immenses, des effusions de sang 
telles qu'on n'en vit jamais dans les plus grandes batailles. On tuait 
en un jour quinze ou vingt baleines et quinze cents éléphans ma- 
rins, — c'est-à-dire qu'on tuait pour tuer, car comment profiter de 
cet abatis de colosses dont un seul a tant d'huile et tant de sang? 
Que voulait-on dans ce sanglant déluge? Rougir la terre? souiller 
la mer? 

On voulait le plaisir des tyrans , des bourreaux , frapper , sévir , 
jouir de sa force et de sa fureur, savourer la douleur, la mort. Sou- 
vent on s'amusait à martyriser, désespérer, faire mourir lentement 
des animaux trop lourds ou trop doux pour se revenger. Péron 
vit un matelot qui s'acharnait ainsi sur la femelle d'un phoque; 
elle pleurait comme une femme, gémissait, et chaque fois qu'elle 
ouvrait sa bouche sanglante, le matelot la frappait d'un gros aviron 
et lui cassait les dents. — Aux nouvelles Shetlands du sud, dit Du- 
mont d'Urville, les Anglais et les Américains ont exterminé les pho- 
ques en quatre ans. Par une fureur aveugle, ils égorgeaient les nou- 
veau-nés, tuaient les femelles pleines. Souvent ils tuent pour la 
peau seule, et perdent des quantités énormes d'huile dont on eût 
profité. 

Ces carnages sont une école détestable de férocité qui déprave 
horriblement l'homme. Les plus hideux instincts éclatent dans cette 
ivresse de bouchers. Honte de la nature! on voit alors en tous 
(même à l'occasion dans les plus délicates personnes), on voit 
quelque chose surgir d'inattendu, d'horrible. Chez un aimable peu- 
ple, au plus charmant rivage, il se fait une étrange fête. On réunit 
jusqu'à cinq ou six cents thons pour les égorger en un jour! Dans 
une enceinte de barques, le vaste filet, la madrague divisée en plu- 
sieurs chambres, soulevée par des cabestans, les fait peu à peu ar- 
river en haut, dans la chambre de mort. Autour, deux cents hommes 
cuivrés, avec des harpons, des crochets, attendent. De vingt lieues 
à la ronde arrivent le beau monde, les jolies femmes et leurs amans. 
Elles se mettent au bord et au plus près pour bien voir la tuerie, pa- 
rent l'enceinte d'un cercle charmant. Le signal est donné, on frappe. 
Ces poissons, qu'on dirait des hommes, bondissent, piqués, percés, 



CONQUÊTE DE LA MER. 113 

tranchés, rougissant l'eau de plus en plus. Leur agitation doulou- 
reuse et la furie de leurs bourreaux, la mer qui n'est plus mer, mais 
je ne sais quoi d'écumant qui vit et fume, tout cela porte à la tête, 
et tous délirent. Ceux qui venaient pour regarder agissent, ils tré- 
pignent, ils crient, ils trouvent qu'on tue lentement. Enfin on cir- 
conscrit l'espace; la masse fourmillante des blessés, des morts, des 
mourans, se concentre dans un seul point : sauts convulsifs , coups 
furieux! L'eau jaillit, et la rosée rouge!... Et cela comble l'ivresse : 
on s'oublie. La plus douce est éblouie, emportée du vertige. Tout 
fini, elle soupire épuisée, et dit : a Quoi! c'est tout!... » 



V. — LE DROIT DE LA MER. 

Un écrivain populaire qui donne à tout ce qu'il touche un carac- 
tère de simplicité lumineuse et saisissante, M. Eugène Noël, a dit : 
(c On peut faire de l'Océan une fabrique immense de vivres, un la- 
boratoire de subsistances plus productif que la terre même, fertili- 
ser tout, mers, fleuves, rivières, étangs. On ne cultivait que la 
terre; voici venir l'art de cultiver les eaux... Entendez-vous, na- 
tions? » 

Plus productif que la terre? Comment cela? M. Baude l'explique 
très bien dans un important travail sur la pêche que la Revue pu- 
bliera : c'est que le poisson est, entre tous les êtres, susceptible 
de prendre, avec une nourriture minime, le plus énorme accroisse- 
ment. Pour l'entretenir seulement, il ne faut rien ou presque rien. 
Rondelet raconte qu'une carpe qu'il garda trois ans dans une bou- 
teille d'eau, sans lui donner à manger, grossit cependant de telle 
sorte qu'elle n'aurait pu être tirée de la bouteille. Le saumon, pen- 
dant le séjour de deux mois qu'il fait dans l'eau douce, s'abstient 
presque de nourriture, et pourtant ne dépérit pas. Son séjour dans 
les eaux salées lui donne en moyenne (accroissement prodigieux!) 
six livres de chair. Gela ne ressemble guère au lent et coûteux pro- 
grès de nos animaux terrestres. Si l'on mettait en un tas ce que 
mange pour s'engraisser un bœuf ou seulement un porc, on serait 
effrayé de voir la montagne de nourriture qu'ils consomment pour 
en venir là. 

Aussi celui de tous les peuples où la question de subsistance a été 
la plus menaçante, le peuple chinois, si prolifique, si nombreux, 
avec ses trois cent millions d'hommes, s'est adressé directement à 
cette grande puissance de génération, la plus riche manufacture de 
vie nourrissante. Sur tout le cours de ses grands fleuves, de prodi- 
gieuses multitudes ont cherché dans l'eau une alimentation plus ré- 



114 REVUE DES DEUX MONDES. 

giilière que celle de la culture des plantes. L'agriculteur tremble 
toujours; un coup de vent, une gelée, le moindre accident lui en- 
lève tout et le frappe de famine. Au contraire, la moisson vivante 
qui pousse invariablement nourrit au fond de ces fleuves les innom- 
brables familles qui les couvrent de leurs barques, et qui, sûres de 
leurs poissons, fourmillent et multiplient de même. 

En mai, sur le fleuve central de l'empire, se fait un commerce 
immense de frai de poisson, que des marchands viennent acheter 
pour le revendre partout à ceux qui veulent déposer dans leurs vi- 
viers domestiques l'élément de fécondation. Chacun a ainsi sa ré- 
serve, qu'il nourrit tout bonnement avec les débris du ménage. Les 
Romains agissaient de même, ils poussaient l'art de l'acclimatation 
jusqu'à faire éclore dans l'eau douce les œufs des poissons de mer. 
La fécondation artificielle, trouvée au dernier siècle par Jacobi en 
Allemagne, pratiquée au nôtre en Angleterre avec le plus fructueux 
succès, a été réinventée chez nous vers I8/1O par un pêcheur de la 
Bresse, Remy, et c'est depuis ce temps que la pisciculture est de- 
venue populaire et en France et en Europe. Entre les mains de nos 
savans, cette pratique est devenue une science. On a connu, entre 
autres choses, les relations régulières de la. mer et de l'eau douce, 
je veux dire les habitudes de certains poissons de mer qui viennent 
dans nos rivières à certaines saisons. L'anguille, quel qu'en soit le 
berceau, dès qu'elle a seulement acquis la grosseur d'une épingle, 
s'empresse de renaonter la Seine en tel nombre et d'un tel torrent 
que le fleuve s'en trouve blanchi. Ce trésor, qui, ménagé, donnerait 
des milliards de poissons pesant chacun plusieurs livres, est indi- 
gnement dévasté. On vend par baquets, à vil prix, ces germes si 
précieux. — Le saumon n'est pas moins fidèle; il revient invariable- 
ment de la mer à la rivière où il a pris naissance. Ceux qu'on a 
marqués d'un signe se représentent sans qu'aucun presque manque 
à l'appel. Leur amour du fleuve natal est tel que, s'il est coupé par 
des barrages, des cascades même, ils s'élancent et font de mortels 
efî"orts pour y remonter. 

La mer, qui commença la vie sur ce globe, en serait encore la 
bienfaisante nourrice, si l'homme savait seulement respecter l'ordre 
qui y règne, et s'abstenait de le troubler. Il ne doit pas oublier 
qu'elle a sa vie propre et sacrée, ses fonctions tout indépendantes 
pour le salut de la planète. Elle contribue puissamment à en créer 
Fharmonie, à en assurer la conservation, la salubrité. Tout cela se 
faisait, pendant des millions de siècles peut-être, avant la naissance 
de l'homme. On se passait à merveille de lui et de sa sagesse. Ses 
aînés, enfans de la mer, accomplissaient entre eux parfaitement la 



CONQUÊTE DE LA MER. 115 

circulation de substance, les échanges, les successions de vie, qui 
sont le mouvement rapide de purification constante. Que peut-il à 
ce mouvement, continué si loin de lui, dans ce monde obscur et 
profond? Peu en bien, davantage en mal. La destruction de telle 
espèce peut être une atteinte fâcheuse à l'ordre, à l'harmonie du 
tout. Qu'il prélève une moisson raisonnable sur celles qui pullulent 
surabondamment, à la bonne heure; qu'il vive sur des individus, 
mais qu'il conserve les espèces : dans chacune, il doit respecter le 
rôle que toutes elles jouent, de fonctionnaires de la nature. 

Nous avons déjà traversé deux âges de barbarie. Au premier, on 
dit, comme Homère : « La mer stérile. » On ne la traverse que pour 
chercher au-delà des trésors fabuleux ou follement exagérés. — Au 
second , on aperçut que la richesse de la mer est surtout en elle- 
même, et l'on mit la main dessus, mais de manière aveugle, bru- 
tale, violente. — A la haine de la nature, qu'eut le moyen âge, s'est 
ajoutée l'âpreté mercantile, industrielle, armée de machines terri- 
bles, qui tuent de loin, tuent sans péril, tuent en niasse. A chaque 
progrès dans l'art, progrès de barbarie féroce, progrès dans l'exter- 
mination. Exemple :1e harpon lancé par une machine foudroyante. 
Exemple : la drague, le filet destructeur employé dès 1700, filet 
qui traîne immense et lourd, et moissonne jusqu'à l'espérance, a 
balayé le fond de l'Océan. On nous le défendait; mais l'étranger ve- 
nait et draguait sous nos yeux. Des espèces s'enfuirent de la Man- 
che, passèrent vers la Gironde; d'autres ont défailli pour toujours. 
Il en sera de même d'un poisson excellent, magnifique, le maque- 
reau, qu'on poursuit en toute saison. La prodigieuse génération de 
la morue ne la garantit pas : elle diminue même à Terre-Neuve, 
peut-être s'exile=-t-elle vers des solitudes inconnues. 

Il faut que les grandes nations s'entendent pour substituer à cet 
état sauvage un état de civilisation où l'homme plus réfléchi ne gas- 
pille plus ses biens, ne se nuise plus à lui-même. Il faut que la 
France, l'Angleterre, les États-Unis, proposent aux autres nations 
et les décident à promulguer toutes ensemble fun droit de la mer. 
Les vieux règlemens spéciaux des pêches riveraines^ne]|!peuvent plus 
servir à rien dans la navigation moderne. Il faut un code commun 
des nations applicable à toutes les mers, un^code qui régularise 
non-seulement les rapports de l'homme à l'homme, mais ceux de 
l'homme aux animaux. 

Ce qu'il se doit, ce qu'il leur doit, c'est de ne'^plus faire de la 
pêche une chasse aveugle, barbare, où l'on tue plus qu'on ne peut 
prendre, où le pêcheur immole sans profit le petit être qui, dans un 
an, l'aurait richement nourri, et qui, par la mort d'un seul, l'eût 
dispensé de donner la mort à une foule d'autres. — Ce que l'homme 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

se doit et leur doit, c'est de ne pas prodiguer sans cause la mort 
et la douleur. Les Hollandais et les Anglais ont l'attention de tuer 
immédiatement le hareng. Les Français, plus négligens, le jettent 
dans la barque et l'entassent, le laissent mourir d'asphyxie. Cette 
longue agonie l'altère, lui ôte de son goût, de sa fermeté. 11 est 
macéré de douleur, il lui advient ce qu'on observe dans les bes- 
tiaux qui meurent de maladie. Pour la morue, nos pêcheurs la dé- 
coupent au moment Où elle est prise : celle qui tombe la nuit aux 
filets, et qui a de longues heures d'efforts, d'agonie désespérée, ne 
vaut rien en comparaison de celle qu'on tue du premier coup (1). 

Sur terre, les temps de la chasse sont réglés; ceux de la pêche 
doivent l'être également, en ayant égard aux saisons où se repro- 
duit chaque espèce. On doit aménager la pêche, comme la coupe 
des bois, en laissant à la production le temps de se réparer. — Les 
petits, les femelles pleines, doivent être respectés, spécialement 
dans les espèces qui ne sont pas surabondantes, spécialement chez 
les êtres supérieurs et moins prolifiques, les cétacés, les amphibies. 

Nous sommes forcés de tuer : nos dents, notre estomac, démon- 
trent que c'est notre fatalité d'avoir besoin de la mort. Nous devons 
compenser cela en multipliant la vie. Sur terre, nous faisons mul- 
tiplier nombre d'êtres qui ne naîtraient pas, seraient moins féconds, 
périraient jeunes, dévorés des bêtes féroces. C'est un quasi-droit 
que nous avons sur eux. Dans les eaux, il y a encore plus de jeunes 
vies annulées : en les défendant, en les propageant et les rendant 
très nombreuses, nous nous créons un droit de vivre du trop-plein. 
La génération est là susceptible d'être dirigée comme un élément, 
indéfiniment augmentée. L'homme en ce monde-là surtout apparaît 
comme le grand magicien, le puissant promoteur de l'amour et de 
la fécondité. Il est l'adversaire de la mort, car, s'il en profite lui- 
même, la part qu'il s'adjuge n'est rien' en comparaison des torrens 
de vie qu'il peut créer à volonté. 

Pour les espèces précieuses qui sont près de disparaître, surtout 
pour la baleine, l'animal le plus grand, la vie la plus riche de toute 
la création, il faut la paix absolue pour un demi -siècle. Elle ré- 
parera ses désastres; n'étant plus poursuivie, elle reviendra dans 
son climat naturel, la zone tempérée ; elle y retrouvera son inno- 
cente vie de paître la prairie vivante, les petits êtres élémentaires. 
Replacée dans ses habitudes et dans son alimentation, elle refleu- 
rira, reprendra ses proportions gigantesques; nous reverrons des 
baleines de deux cents, trois cents pieds de long. Que ses anciens 
rendez-vous d'amour soient sacrés! Cela aidera beaucoup à la ren- 

(1) Excellentes observations de M. Baude. 



CONQUÊTE DE LA MER. 117 

dre de nouveau féconde. Jadis elle préférait une baie de la Califor- 
nie; pourquoi ne pas la lui laisser? Elle n'irait plus chercher les 
glaces atroces du pôle, les misérables retraites où l'on va follement 
la troubler encore, de manière à rendre impossible l'amour dont on 
eût profité. 

La paix pour la baleine franche, la paix pour les amphibies, les 
belles et précieuses espèces qui bientôt auraient disparu! Il leur 
faut une longue paix, comme celle qui très sagement a été ordonnée 
en Suisse pour le bouquetin, bel animal qu'on avait traqué, et pres- 
que détruit; on le croyait perdu même, et bientôt il a reparu. 

Pour tous, amphibies et poissons, il faut une saison de repos, il 
faut une trêve de Dieu. La meilleure manière de les multiplier, c'est 
de les épargner au moment où ils se reproduisent, à l'heure où la 
nature accomplit en eux son œuvre de maternité. Il semble qu'eux- 
mêmes ils sachent qu'à ce moment ils sont sacrés : ils perdent leur 
timidité, ils montent à la lumière, ils approchent des rivages; ils ont 
l'air de se croire sûrs de quelque protection. C'est l'apogée de leur 
beauté, de leur force. Leurs livrées brillantes, leur phosphores- 
cence, indiquent le suprême rayonnement de la vie. En toute es- 
pèce qui n'est point menaçante par l'excès de la fécondité, il faut 
religieusement respecter ce moment. Qu'ils meurent après, à la bonne 
heure! s'il faut les tuer, tuez-les! mais que d'abord ils aient vécu. 
Toute vie innocente a droit au moment du bonheur, au moment où 
l'individu, quelque bas qu'il semble placé, dépasse son moi indivi- 
duel, veut au-delà de lui-même, et de son désir obscur pénètre dans 
l'inflni où il doit se perpétuer. 

Que l'homme y coopère! qu'il aide à la nature! Il en sera béni 
de l'abîme aux étoiles. Il aura un regard de Dieu, s'il se fait avec 
lui promoteur de la vie, de la félicité, s'il distribue à tous la part 
que les plus petits même ont droit d'en avoir ici-bas. 

J. MiCHELET. 



DE L^ESCLAVAGE 

AUX ÉTATS-UNIS 



n. 

LES PLANTEURS ET LES ABOLITIONISTES. 



I. Tlie Barbarism of Slavenj, by Charles Sumner, Boston 1860. — II. Maryland Slavery 
and Maryland Clùvalnj, by K. G. S. Lame, Philadelphia 1860. — III. Slavery doomed, 
by Frederick Milnor Edgo, London 1860. — IV. The Jmpendimj Crisis , by Hinton Rowan 
Holper, New-York 1858. — V. Sociology for the South, by George Fitzhugh, Richmond 1854. 
— VI. The Negro-law of South-Carolina, collected and digested by John Belton O'Neall, 
Columbia 1848. — VII. Code Noir de la Louisiane, etc. 



Nous avons essayé de faire connaître la situation des nègres es- 
claves d'Amérique (1); c'est au milieu des planteurs qu'il faut main- 
tenant nous placer. Quelle est leur attitude vis-à-vis du parti aboli- 
tioniste de la grande république? 11 faut le dire, les propriétaires 
d'esclaves semblent renoncer à la pensée de convaincre leurs adver- 
saires du nord autrement que par le droit de la force ; cependant, 
afin de se prouver à eux-mêmes la justice de leur cause et d'efïacer 
dans leurs âmes jusqu'à l'ombre du remords, ils cherchent à étayer 
Y institution dotnestique de nombreux argumens tirés de l'histoire, 
de la morale, de la religion, et surtout du fait accompli. S'ils étaient 
complètement sincères, ils devraient se borner à prétendre que l'in- 
justice est permise à tous ceux qui savent en profiter. Telle est la 
raison cachée qui inspire leur beau langage de vertu et de désin- 
téressement. Il nous sera facile de résumer ici les argumens qu'ils 
emploient, car tous ces argumens se reproduisent avec une déses- 

(1) Voyez la Revue du 15 décembre 1860. 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 119 

pérante uniformité dans les discours qui se prononcent et les livres 
qui se publient au sud de la Ghesapeake et de rOhio. 

I. 

Jadis les hommes du sud admettaient que l'esclavage est un mal; 
ils déploraient l'origine de leurs richesses, et formulaient le désir 
que cette funeste institution léguée par leurs ancêtres fût enfin abo- 
lie. Pendant les débats engagés au sujet de la constitution fédérale 
après l'heureuse issue de la guerre de l'indépendance, Mason, 
lui-même propriétaire de nègres, tonnait contre l'esclavage, aux 
applaudissemens des planteurs ses collègues. (( Chaque maître d'es- 
claves est né tyran! » s'écriait-il. Plus tard, JefTerson, autre plan- 
teur de la Virginie, ajoutait : « L'esclavage ne peut exister qu'à la 
condition d'un despotisme incessant de la part du maître, d'une 
soumission dégradante de la part de l'opprimé. L'homme qui ne se 
déprave pas sous l'influence funeste de l'esclavage est vraiment un 
prodige! » En 1831 et 1832, la législature de la Virginie, qui depuis 
a montré, dans l' affaire de John Brovvn, à quelles violences les in- 
térêts menacés peuvent recourir, proposa l'abolition graduelle de 
l'esclavage et discuta longuement les moyens d'obtenir ce résultat 
si désirable. A cette époque, sur trente-six sociétés abolitionistes 
qui existaient dans les États-Unis, vingt-huit étaient composées de 
propriétaires d'esclaves. 

De nos jours, les planteurs, éclairés par la haine et par la peur, 
retirent leurs aveux d'autrefois. L'esclavage ne leur semble plus un 
mal nécessaire; c'est un bien, un avantage inappréciable, un vrai 
bonheur pour l'esclave lui-même, pour toute la race nègre, pour la 
religion, la morale et la propriété, pour l'ensemble des sociétés hu- 
maines. « Nous n'avons plus aucun doute sur nos droits, aucun scru- 
pule à les affu'mer, s'écrie le sénateur Hammond. Il fut un temps 
où nous avions encore des doutes et des scrupules. Nos ancêtres 
s'opposèrent à l'introduction de l'esclavage dans ce pays et léguè- 
rent leur répugnance h leurs enfans. L'enthousiasme de la liberté, 
excité par nos glorieuses guerres d'indépendance, accrut encore cette 
aversion, et tous s'accordèrent à désirer l'abolition de l'esclavage; 
mais, lorsque l'agitation abolitioniste commença dans le nord, nous 
avons été obligés d'examiner la question sous toutes ses faces, et le 
résultat de notre étude a été pour nous la conviction unanime que 
nous ne violons aucune loi divine en possédant des esclaves. Grâce 
aux abolitionistes, notre conscience est parfaitement tranquille sur 
ce grave sujet, notre résolution est calme et ferme. Oui, l'esclavage 
n'est pas seulement un fait nécessaire et inexorable, mais aussi une 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

institution morale et humaine, produisant les plus grands avantages 
politiques et sociaux ! » Galhoun, le célèbre chef de file de tous les 
hommes d'état esclavagistes, est le premier qui ait osé se débar- 
rasser de ce vain bagage des remords et affirmer la pureté de sa 
conscience au sujet de la possession de l'homme par l'homme. 
H L'esclavage, dit-il, est la base la plus sûre et la plus stable des 
institutions libres dans le monde.» Un de ses élèves, M. Brovvn, 
prétend que u l'esclavage est une grande bénédiction morale, so- 
ciale et politique, une bénédiction à la fois pour le maître et pour 
l'esclave. » D'autres sénateurs, encore plus lyriques, nous appren- 
nent que H l'institution de l'esclavage ennoblit le maître et le ser- 
viteur! » 

Ces affirmations si tranchantes ne suffisent pas pour démontrer la 
légitimité de l'esclavage, il faut aussi donner des preuves à l'appui. 
Les planteurs se hâtent de les fournir. Sentant tout d'abord le be- 
soin d'établir sur une base solide l'origine de leur domination, ils 
invoquent les théories inventées pour justifier la propriété en géné- 
ral. En effet, de même que le sol appartient au premier occupant et 
à sa descendance, de même l'homme appartient avec toute sa race 
à son premier vainqueur. Quand même la victoire serait le résultat 
d'un crime, la prescription ne tarde pas à transformer le mal en 
bien, et, par le cours des années, l'homme volé à lui-même devient 
graduellement propriété légitime. Une longue suite d'héritages, 
d'achats et de ventes a constaté la validité des titres possédés par 
le planteur, et maintenant des hommes déloyaux pourraient seuls 
lui contester son droit. (( Le propriétaire d'esclaves, dit un arrêt de 
la cour suprême de la Géorgie, possède son nègre comme un im- 
meuble; il le tient directement de ses ancêtres ou du négrier, de 
même que celui-ci le tenait du chasseur de nègres. » 

Après avoir établi que la possession des nègres est suffisamment 
justifiée par l'hérédité, les défenseurs de l'esclavage cherchent à 
prouver que les noirs ont été créés pour la servitude. D'après ces 
théoriciens, les faits implacables de l'histoire prononcent sans appel. 
Partout où les Africains se sont trouvés en contact avec d'autres 
races, ils ont été asservis; leur histoire se confond avec celle de 
l'esclavage, auquel ils sont évidemment prédestinés. Ils ne se ré- 
voltent pas sous la tyrannie comme l'Indien, ils rampent devant le 
maître qui les frappe, ils se font petits pour éviter Tinsulte, ils flat- 
tent celui dont ils ont peur. Toutes les lâchetés que la position d'es- 
claves impose aux nègres leur sont reprochées comme si elles étaient 
spontanées. L'avilissement des serviteurs semble établir le droit des 
maîtres, et le crime même des oppresseurs est mis sur le compte des 
opprimés. Et puis l'Africain n'est-il pas incapable de se gouverner 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 121 

lui-même, insouciant, superficiel? C'est un enfant sans volonté, 
n'ayant que des caprices et des appétits ; il doit être nécessairement 
mis en tutelle. Il a besoin d'un père, ou bien, à défaut de père, d'un 
commandeur armé du fouet. Pour le civiliser, il faut le rendre es- 
clave. 

Aux yeux des hommes vulgaires et ignorans qui se contentent de 
l'apparence, la couleur de la peau suffît à elle seule pour établir la 
condamnation de la race nègre à une éternelle servitude. D'après les 
esclavagistes, les grosses lèvres, les cheveux crépus, l'angle facial 
déprimé du noir, sont autant de signes d'une infériorité physique 
relativement au blanc, et suffisent pour constituer une différence 
spécifique. Pour eux, les blancs et les nègres sont des espèces com- 
plètement distinctes , et ne peuvent se mélanger d'une manière 
permanente. Rejetant les faits innombrables offerts par l'Amérique 
espagnole, où quinze millions d'hommes appartiennent plus ou 
moins à la race mêlée, les défenseurs de l'esclavage préfèrent s'ap- 
puyer sur quelques statistiques produites par des médecins yankees, 
grands détracteurs de l'espèce africaine. Si le résultat de ces re- 
cherches était conforme à la vérité, le mulâtre vivrait en moyenne 
beaucoup moins longtemps que le noir ou le blanc, il serait miné 
par des maladies chroniques, les femmes de sang mêlé allaiteraient 
mal leurs enfans, et la plupart des nourrissons périraient quelque 
temps après leur naissance. Les mariages conclus entre mulâtres se- 
raient rarement prolifiques, en sorte que fatalement la race hybride 
serait condamnée à périr, absorbée par les types primitifs. A ces 
résultats statistiques, obtenus dans un pays où l'aversion générale 
crée aux hommes de couleur une position tout exceptionnelle, on 
peut opposer les résultats contraires qui se produisent dans les 
contrées où règne la liberté. Et quand même une race hybride ne 
pourrait se former, quand même les blancs et les noirs seraient des 
espèces complètement irréductibles, la différence de couleur et d'o- 
rigine doit-elle nécessairement produire la haine et l'injustice? La 
distinction des races change-t-eile le mal en bien et le bien en mal , 
ainsi que le prétendent les propriétaires d'esclaves? 

Ceux-ci ne peuvent avoir qu'une seule raison de haïr leurs nè- 
gres : le mal qu'ils leur font en leur ravissant la liberté. Autrefois, 
lorsque les esclaves blancs étaient un article de pacotille, lorsqu'on 
les achetait en Angleterre et en Allemagne pour les revendre en 
Amérique aux enchères, lorsque de vraies foires d'hommes se te- 
naient sur les vaisseaux arrivés d'Europe, lorsque les Écossais faits 
prisonniers à la bataille de Dumbar, les royalistes vaincus à Wor- 
cester, les chefs de l'insurrection de Penraddoc, les> catholiques 
d'Irlande et les monmouthistes d'Angleterre étaient vendus au plus 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

offrant (1), les planteurs éprouvaient pour ces malheureux blancs le 
même dégoût qu'ils montrent aujourd'hui à leurs nègres. De même, 
lorsque les Indiens capturés à la guerre faisaient partie du butin, 
que tous les peaux-rouges ennemis étaient d'avance condamnés à 
l'esclavage ou à la mort, lorsque le gouverneur de la Caroline du 
sud offrait 50 dollars par tête d'indigène assassiné, les Indiens 
étaient, comme les nègres, des objets d'horreur pour les envahis- 
seurs blancs. Ce qui toutefois a relevé les petits -fils des esclaves 
blancs aux yeux de leurs compatriotes les planteurs, c'est le titre 
d'hommes libres qu'ils ont acquis. Maintenant ils sont en tout point 
les égaux de leurs anciens maîtres, et plusieurs d'entre eux occu- 
pent les fonctions les plus élevées de la république. Les Indiens 
aussi, en combattant pour leur liberté et en refusant obstinément le 
travail qu'on voulait leur imposer, ont su conquérir une certaine 
égalité; ils sont tenus en estime malgré la couleur de leur peau, et 
d'après le code noir « le sang qui coule dans leurs veines est, 
comme celui du blanc, le sang de la liberté (2), » Une preuve que la 
vraie cause de l'opprobre qui pèse sur les nègres n'est point la cou- 
leur, mais bien l'esclavage, c'est que les blancs qui comptent parmi 
leurs ancêtres un seul Africain sont tenus comme noirs eux - mêmes 
malgré le témoignage de leur peau. Un seul globule impur suffit 
pour souiller tout le sang du cœur. Il y a quelques années, le bruit 
se répandit qu'un des personnages les plus éminens de la Louisiane 
n'était pas de race pure, que l'une de ses trisaïeules avait vu le jour 
en Afrique. Le scandale fut immense, un procès émouvant se dé- 
roula devant la haute cour, et bien que le défenseur ait réussi, par 
ses larmes et ses argumens, à laver le prévenu de cette énorme ac- 
cusation, bien qu'il ait pu faire prononcer que la trisaïeule était née 
de parens indiens, et que les seize seizièmes du sang de son client 
ne roulaient pas une goutte impure, cependant le soupçon et le mé- 
pris n'ont cessé, malgré l'acquittement, de planer sur le personnage 
accusé. 

Quand même les principes sacrés de l'hérédité, le fait accompli, 
la différence de couleur, l'antagonisme historique des blancs et des 
noirs, seraient insuffisans pour justifier la prise de possession des es- 
claves, les défenseurs de \ institution domestique ne s'en croiraient 
pas moins en droit d'agir comme ils l'ont fait jusqu'à nos jours. L'es- 
clavage fût-il en désaccord avec les lois de la morale vulgaire , les 
Américains devraient le maintenir par bonté d'âme, car le bien des 

(1) Voyez Bancroft, History of tlie United States, vol. II, pages 99-106. 

(2) Il est vrai que, poui- mieux conquérir le respect des Américains, les Indiens se sont 
faits, eux aussi, propriétaires d'esclaves. Les Cherokees, établis à l'ouest de l'Arkansas, 
possèdent plus de deux mille nègres. 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 123 

nègres eux-mêmes l'exige! — Quel bonheur, disent les propriétaires 
d'esclaves, quel bonheur pour les pauvres noirs d'avoir échangé 
leur servitude sur les bords du Niger contre une servitude sur les 
rivages du Mississipi ! Ils vivaient comme des animaux à l'ombre de 
leurs baobabs, ils étaient vendus pour une bouteille d'eau-de-vie ou 
faits captifs dans quelque guerre sanglante, ils avaient sans cesse à 
craindre d'être sacrifiés vivans sur la tombe d'un chef. Pour eux, 
aucun progrès; grossiers et nus comme leurs pères, ils n'avaient 
d'autre joie que la satisfaction de leurs appétits matériels. Aujour- 
d'hui les nègres d'Amérique sont encore esclaves, il est vrai; mais 
ils ont quitté les ténèbres pour la lumière, la barbarie pour la civi- 
lisation, l'idolâtrie pour le christianisme, en un mot la mort pour 
la vie! 

C'est donc par humanité que les négriers ont volé des millions de 
noirs sur la côte d'Afrique, ont fomenté les guerres civiles dans tous 
les petits royaumes de ce continent, ont entassé à fond de cale les 
corps de tant de malheureux! Ils étaient les hérauts de la civilisa- 
tion, et la postérité ne saura trop les bénir d'avoir accompli au péril 
de leur vie ce grand œuvre du rapprochement des races. Ils pré- 
tendent avoir fait, au nom de Mammon, par la ruse, le vol, l'assas- 
sinat et la guerre civile, plus que ne peuvent faire les envahisse- 
mens graduels et pacifiques du commerce, de l'émigration libre, de 
l'éducation! Ils ont rendu plus de services à l'humanité que les mis- 
sionnaires du sud de l'Afrique! Pour tout dire, l'esclavage est, d'a- 
près les logiciens du sud, la base même des sociétés, et sans l'asser- 
vissement d'une moitié de l'humanité, le progrès serait impossible 
pour l'autre moitié. Les propriétaires d'esclaves vont jusqu'à reven- 
diquer une solidarité glorieuse avec ceux qui ont élevé le Parthénon 
et gagné la bataille de Salamine. A les en croire, si la république 
athénienne doit être à jamais l'éblouissement des âges, c'est que ses 
libres citoyens pouvaient s'occuper de grandes choses en laissant 
les travaux serviles à des êtres dégradés. « Il est des hommes, dit 
George Fitzhugh, un des plus éloquens défenseurs de l'esclavage, 
il est des hommes qui naissent tout bâtés, et il en est d'autres qui 
naissent armés du fouet et de l'éperon... Toute société qui veut 
changer cet ordre de choses institué par Dieu même est condamnée 
d'avance à la destruction! » Dût le monde entier les abandonner, 
les planteurs se resteront fidèles à eux-mêmes; ils maintiendront 
sans hésitation la légitimité de l'esclavage, car c'est là une ques- 
tion de vie et de mort pour leurs institutions ainsi que pour leurs 
personnes. Dans un élan d'éloquence, le gouverneur d'un état du sud, 
M. Mac DufTie, s'écriait: « L'esclavage est la pierre angulaire de notre 
édifice républicain! » Quel effrayant aveu! Ainsi Washington en fon- 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

dant la patrie américaine, Jefferson en inscrivant en tête de la consti- 
tution nationale la déclaration que tous les hommes sont nés égaux, 
auraient fait reposer la liberté des blancs sur l'esclavage de leurs 
frères noirs! Ainsi cette terre de liberté, celle vers laquelle se sont 
pendant un demi-siècle tournés les yeux de tous les opprimés d'Eu- 
rope, vers laquelle coule incessamment un fleuve d'hommes cher- 
chant à la fois le bien-être et l'indépendance, cette terre doit être 
éternellement le cachot de plusieurs millions de noirs, afin d'as- 
surer aux blancs le bonheur qu'ils viennent chercher! Pour expli- 
quer son assertion, le gouverneur Mac Duffie affirme que, dans toute 
république viable , le pouvoir doit nécessairement appartenir à une 
minorité intelligente et riche; or le meilleur moyen de lui assurer ce 
pouvoir n'est-il pas d'asservir une moitié de la population en inté- 
ressant l'autre moitié à l'état de choses existant par la certitude de 
tout perdre, si une insurrection vient à triompher? D'un côté, la con- 
servation de la république repose donc sur la terreur des esclaves; 
de l'autre, la paix n'est garantie par les appréhensions des maîtres 
qu'à la seule condition d'un ellroi général. Que tous tremblent, les 
blancs en présence des noirs, les noirs en présence des blancs : le 
salut de la patrie est assuré ! Telle est pour les esclavagistes amé- 
ricains la garantie suprême du maintien de leurs institutions pré- 
tendues libres. 

L'exclamation de M. Mac Duffie ne se rapporte pas seulement aux 
états à esclavçs, elle se rapporte aussi d'une manière générale à la 
république américaine tout entière. Elle n'est heureusement point 
encore vraie, mais elle tend à le devenir, et si les états du nord ne 
rejettent pas définitivement toute complicité avec ceux du sud, ils 
seront malgré eux entraînés dans la même voie. Plus puissans, plus 
riches, plus nombreux que leurs voisins, les hommes du nord ont 
néanmoins jusqu'à présent cédé sur toutes les questions importantes. 
Par le compromis de 1820, ils ont permis l'annexion du Missouri 
aux terres de l'esclavage; ils ont laissé arracher au Mexique l'état 
du Texas, aujourd'hui transformé en pépinière d'esclaves; ils ont 
abandonné la cause des colons du Kansas et pour ainsi dire autorisé 
la guerre sauvage qui ensanglanta ce territoire ; ils ont voté la loi 
des esclaves fugitifs et décrété que le nègre, en s'échappant, volait 
son propre corps; ils ont, par la voix du congrès, permis aux plan- 
teurs d'introduire leur propriété vivante dans les territoires malgré 
la volonté des habitans ; par la voix du tribunal suprême, qui est la 
conscience nationale elle-même, ils ont refusé tous les droits de 
l'homme au nègre libre. Encore aujourd'hui ils prêtent leurs agens 
et leurs soldats pour maintenir l'esclavage, empêcher l'insurrection 
servile, ramener les nègres fugitifs ; ils célèbrent avec les planteurs 



l'esclavage aux états-unis. 125 

les mêmes fêtes en l'honneur d'une liberté qui n'existe que pour les 
blancs. La constitution elle-même s'en va à la dérive, emportée, 
comme une barque rompue, par un flot de lois et de décrets rendus 
en l'honneur de l'esclavage. Puisque les hommes du nord n'ont cessé 
d'imaginer des compromis avec les oppresseurs de la race noire, 
ils sont devenus complices et solidaires de leurs actes; ils n'ont pas 
même, comme Pilate, le droit de se laver les mains et de se procla- 
mer innocens du sang injustement répandu. Le mal est très envahis- 
sant de sa nature : si les états du nord ne séparent pas nettement 
leur cause de celle des esclavagistes , leur liberté sera attaquée de 
la gangrène, et la parole de M. Mac Duffie deviendra complètement 
vraie : « L'esclavage est la pierre angulaire de notre édifice républi- 
cain ! » Ces institutions du sud, où les habitudes de la liberté se mé- 
langent d'une manière intime avec les horreurs de l'esclavage, exer- 
cent une influence tellement délétère que, même à Libéria, cette 
république de nègres modelée sur le type de la république améri- 
caine, la servitude a été rétablie avec tout son cortège de crimes. 
L'esclavage domestique y existe ainsi qu'aux États-Unis, les indi- 
gènes y sont achetés, vendus, battus et méprisés par leurs nouveaux 
maîtres, comme le sont les nègres d'Amérique par leurs maîtres 
blancs (1). « Les nouveau- venus sont étonnés, dit un missionnaire 
noir de Libéria , en voyant les riches et les pauvres de la répu- 
blique fouetter impunément leurs serviteurs; mais on s'y habitue 
facilement, et l'on voit dans cet usage du fouet non plus une injus- 
tice, mais un mal nécessaire. » 

On voit que les esclavagistes occupent une position très forte, 
puisqu'ils s'appuient sur la propriété et sur la société elle-même; 
mais leur plus solide alliée est la religion. Affirmant, avec la plupart 
des sectes chrétiennes, que le texte de la Bible est littéralement 
inspiré par Dieu même, ils disent accepter les paroles de ce livre 
comme la règle de leur conduite. En effet, les textes bibliques ne 
leur manquent point pour justifier l'esclavage. Ils racontent avec 
onction l'histoire de la malédiction de Cham ; ils prouvent que, dans 
le Décalogue même, la possession d'un homme par un autre homme 
est formellement reconnue; ils établissent sans peine que maintes 
et maintes fois les législateurs et les prophètes, se disant inspirés 
de Dieu, ont voué à l'esclavage ou à la mort les Jébusiens, les 
Édomites, les Philistins et autres peuplades qui guerroyaient contre 
les Hébreux. Ils affirment aussi, en s' appuyant sur les textes, que 
l'Évangile sanctionne implicitement la servitude, et ils citent l'exem- 
ple de saint Paul renvoyant à son maître un esclave fugitif. Forts 

(1) Voyez Dahomey and the Dahomans, by Frederick E. Forbes, London 1851, 



Î26 REVUE DES DEUX MONDES. 

de cet appui, ils en appellent solennellement au grand juge dont 
ils se disent les apôtres : ils maudissent les abolitionistes comme 
des blasphémateurs, des contempteurs de la parole divine ; ils con- 
damnent au feu à venir, comme du haut d'un tribunal céleste, tous 
ceux qui voient un crime dans l'achat de l'homme par l'homme. 
Ayant ainsi mis de leur côté le Dieu des armées, ils peuvent tout se 
permettre; ils peuvent décréter le rétablissement de la traite, la 
mise en esclavage de tous les nègres libres, au besoin la mort pour 
Tabolitioniste blanc : n'ont-ils pas pour eux l'exemple des prophètes, 
des juges et des rois inspirés de la Judée? Le premier acte de la 
législature de la Caroline du sud, en proclamant son indépendance, 
a été de décréter un jour de jeûne solennel et d'invoquer le Tout- 
Puissant (( comme il convient à un peuple moral et religieux. » 

II. 

Le problème de l'esclavage, un des plus terribles sans aucun 
doute qui aient jamais été posés devant le genre humain, serait-il 
donc insoluble par des moyens pacifiques? 

Le moyen qui se présente au premier abord à l'esprit, — le rachat 
intégral des esclaves américains, — ne serait praticable que s'il y 
avait accord entre tous les peuples civilisés en vue de ce résultat, 
car les finances d'aucun gouvernement isolé ne pourraient subvenir 
à une semblable dépense. En I8Z18, la France a payé i'26 millions 
le rachat de ses esclaves, l'Angleterre avait voté dès 1837 la somme 
bien plus considérable de 500 millions pour le même objet; mais 
si le gouvernement des États-Unis voulait faire de tous les esclaves 
américains autant d'hommes libres en les achetant à leurs proprié- 
taires, il faudrait, en adoptant l'évaluation minime de 1,000 dollars 
par tête, grever le budget national d'une somme de h milliards 
200 millions de dollars, soit plus de 20 milliards de francs. Quand 
même les planteurs, avec une générosité dont ils n'ont guère donné 
de preuves, se contenteraient de l'ancienne évaluation fictive de 
600 dollars par esclave, évaluation adoptée jadis pour fixer la 
quote-part des impôts , l'indemnité serait encore de 12 milliards. 
En outre les propriétaires d'esclaves réclameraient sans aucun doute 
12 milliards de plus pour les dédommager de la baisse subite et 
inévitable du prix des terres. Quoi qu'il en soit, il est manifeste- 
ment impossible de trouver pour le rachat des esclaves cette im- 
mense rançon à laquelle chaque année qui s'écoule ajoute quelques 
centaines de millions de plus. Admettons cependant que cette ef- 
froyable somme puisse être payée, et que les nègres, esclaves au- 
jourd'hui, redressent enfin leurs têtes : la question terrible n'est pas 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 127 

encore résolue, les blancs et les noirs ne cessent point d'être ennemis ■ 
irréconciliables, l'abîme de haine les sépare toujours, et le souve- 
nir du passé condamne la race nègre à la misère ou à la mort. « Si 
on libère nos esclaves, me disait un planteur, excellent homme qui 
se calomniait certainement lui-même, mais ne calomniait point sa 
caste, qu'on nous en paie d'abord la valeur intégrale, puis qu'on se 
hâte de les éloigner du pays, car, je vous l'affirme, dix ans après 
le jour de l'émancipation, il ne resterait plus un seul nègre dans le 
pays; nous les aurions tous exterminés à coups de carabine.» Le 
sénateur Hammond prétend que les nègres donneraient le signal de 
l'attaque, mais la conclusion à laquelle il arrive est la même que 
celle du planteur : « Avant que plusieurs lunes ne fussent révo- 
lues, s'écrie-t-il, la race africaine serait massacrée ou de nouveau 
réduite en esclavage! » Ainsi l'émancipation pacifique semble impos- 
sible, et la lutte menace de se terminer comme à Saint-Domingue 
par l'expulsion ou l'extermination de l'une des deux races ennemies. 
Epouvantés de la perspective de guerre et de désordre offerte par 
l'émancipation, la plupart des abolitionistes, et M'"^ Beecher Stowe 
entre autres, proposent de renvoyer tous les nègres libres en Afri- 
que, et de leur donner à coloniser et à civiliser ces côtes de Guinée 
où leurs ancêtres ont été jadis volés par les négriers. Cette solution 
du problème est tout simplement impossible. Pour exiler ainsi les 
esclaves libérés du sol de l'Amérique, il faudrait d'abord obtenir le 
consentement des nègres, dont les conditions d'hygiène ont été chan- 
gées par le climat du Nouveau-Monde , et qui redoutent ajuste rai- 
son le climat à la fois humide et torride de l'Afrique tropicale. Si on 
les transportait malgré eux, on se rendrait coupable d'un forfait 
semblable à celui qu'on a commis envers leurs ancêtres; on organi- 
serait sur une échelle gigantesque la proscription en masse de plu- 
sieurs milliers d'hommes. Non, puisqu'on a arraché les nègres à leur 
première patrie, qu'on les laisse maintenant dans celle qu'on leur a 
donnée! Ils sont nés en Amérique, ils y ont passé leur enfance, ils y 
ont souffert : qu'ils puissent enfin y être heureux! Ils y ont été tor- 
turés par des maîtres : qu'ils deviennent citoyens et jouissent delà 
liberté ! Le même sol qui a vu leur avilissement doit être le théâtre 
de leur réhabilitation. Si plusieurs d'entre eux veulent contribuer 
par leur travail à la prospérité de Libéria, les rapports entre les 
deux continens et les progrès de la civilisation ne peuvent qu'y ga- 
gner; mais n'est-il pas probable et même certain que presque tous 
les nègres de l'Amérique du Nord se grouperont peu à peu dans les 
îles merveilleuses de la mer azurée des Caraïbes, sur les plages du 
golfe du Mexique, dans l'Amérique tropicale, où leurs frères ont déjà 
fondé diverses républiques douées de tous les germes d'une grande 



128 BEVUE DES DEUX MONDES. 

prospérité future? Qui sait même si les magnifiques pays que l'am- 
bition du flibustier Walker avait baptisés du nom d'empire indien 
ne formeront pas quelque jour une vaste république de nègres? 

Si les gouvernemens des états du sud étaient sages, ils tâcheraient 
de conjurer les dangers de l'avenir par une émancipation graduelle 
des esclaves. Ils devraient d'abord proclamer la liberté de tous les 
négrillons nés ou à naîti'e sur leurs plantations, puis les faire soi- 
gneusement instruire dans les écoles publiques professionnelles, et 
les rendre maîtres absolus de leurs actions à l'âge de vingt ans. 
Tel est, moins l'instruction gratuite et obligatoire, le moyen qu'ont 
adopté la plupart des états du nord et diverses républiques de 
l'Amérique espagnole, afin d'obtenir l'extinction graduelle de l'es- 
clavage ; telle était aussi la loi que la législature de la Virginie fut 
sur le point de voter dans les sessions de 1831 et de 1832, et qu'elle 
rejeta par haine des partis abolitionistes qui commençaient à agiter 
l'empire. On devrait aussi permettre aux esclaves de se louer eux- 
mêmes et de se racheter graduellement en accumulant leurs petites 
épargnes, accorder au fils libre, ainsi que le stipulait dans les co- 
lonies françaises la loi connue sous le nom de loi Mackau, le privi- 
lège de libérer par son travail son père, sa mère, ou les autres mem- 
bres de sa famille. Surtout il faudrait relever les nègres à leurs 
propres yeux en offrant la liberté en prime à tous les esclaves qui 
se distingueraient par leur amour du travail, leur intelligence, leurs 
nobles actions : en prévision de la liberté, on formerait ainsi une 
génération qui en serait digne. Ces mêmes planteurs qui ont pu dé- 
cider le gouvernement fédéral à faire offrir plusieurs fois la somme 
de 200 millions de dollars, plus d'un milliard de francs, pour 
l'achat de l'île de Cuba, c'est-à-dire pour l'annexion d'un million 
d'esclaves et l'aggravation des dangers qui les menacent, pourraient 
bien consacrer cette même somme à la transformation d'un peuple 
d'esclaves en un peuple d'hommes libres. En ayant recours à l'ex- 
pédient de l'émancipation graduelle, les planteurs éviteraient une. 
effroyable guerre de races, sans avoir à craindre de se réduire eux- 
mêmes à la mendicité. Pendant toute la durée d'une génération, 
ils auraient le temps de se préparer à l'avènement de la liberté, ils 
s'accoutumeraient à voir à côté d'eux une foule toujours grossis- 
sante de nègres libres; ils se débarrasseraient peu à peu de leurs 
préjugés et de leurs haines, et devant le monde se libéreraient du 
crime qui pèse maintenant sur eux et les signale à la répulsion de 
tous. 

Certains abolitionistes espèrent que les évasions de nègres fini- 
ront par diminuer sensiblement le nombre des esclaves, et force- 
ront peu à peu les maîtres à abandonner par lassitude leurs titres 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 129 

de propriété. Malheureusement ces âmes naïves ne se font aucune 
idée des obstacles presque insurmontables que rencontrent les nè- 
gres ou les hommes de couleur fugitifs. 11 est nuit : au clair de la 
lune, l'esclave évadé voit disparaître derrière les champs de cannes 
les lourdes cheminées de l'usine et les pacaniers de la cour seigneu- 
riale. Il s'échappe par les fossés d'écoulement, afin qu'on ne puisse 
suivre ses traces, puis il s'enfonce dans la forêt sous les sombres 
cyprès aux racines noyées. Malgré les serpens enroulés autour des 
troncs, malgré les chats-tigres qui rôdent au milieu des touffes de 
lataniers, malgré les hurlemens lointains, toutes ces voix stridentes 
ou sifflantes qui sortent des fourrés, malgré les frôlemens des pas 
à demi étouffés, il court, redoutant moins les terreurs de la forêt 
mystérieuse que la case où il vient de laisser femme, enfans, amis, 
sous la menace du fouet de l'économe. Arrivé au bord d'un maré- 
cage, il s'y jette, son couteau entre les dents, et nage dans la vase 
liquide, effarouchant les crocodiles qui plongent à ses côtés et vont 
chercher une retraite au plus épais des roseaux. Il atteint l'autre 
bord tout couvert de limon et continue sa route, guidé seulement 
par les étoiles qu'il entrevoit à travers le branchage. Il faut qu'au 
lever du jour il ait mis entre son maître et lui une large zone de 
forêts et de hayons, il faut que les chiens cubanais, dogues au poil 
roux, agiles comme des lévriers et dressés à la chasse de l'homme, 
perdent sa piste et ne puissent le traquer dans sa retraite. Il n'a 
pour nourriture que des reptiles, les jeunes pousses des lataniers, 
ou les fruits du nénuphar à grand'peine recueillis sur la surface des 
eaux : peu lui importerait s'il avait du moins la conscience de sa 
liberté et s'il osait regarder de l'œil d'un homme libre cette nature 
inhospitalière dont il tente les solitudes inviolées; mais ses mem- 
bres tremblent comme la feuille, à chaque instant il croit enten- 
dre les courts aboiemens du terrible chien de chasse, il s'attend 
à voir à travers le feuillage reluire le canon de la carabine du maî- 
tre. Malgré sa fuite, il ne s'appartient pas : il est toujours esclave; 
il ne peut jouir un seul moment de sa liberté si chèrement achetée. 
Le jour, il se blottit dans les broussailles à côté des serpens et des 
lézards; la nuit, il marche vers le nord ou vers l'ouest, se hasar- 
dant parfois sur la lisière de quelque plantation pour cueillir des épis 
de maïs ou déterrer des pommes de terre. 

Pendant ce voyage de mille lieues entrepris dans l'espoir presque 
insensé d'atteindre la terre de liberté dont il a vaguement ouï par- 
ler, qu'il se garde surtout de se laisser entrevoir par un homme à 
peau blanche ou même par un noir, frère corrompu qui pourrait le 
trahir! Qu'il soit plus solitaire et plus farouche que le loup, car on 
le considère aussi comme une bête fauve, et si le bruit de son pas- 

TOME XXXI. 9 



130 BEVUE DES DEUX MONDES. 

sage se répand, r^n organise aussitôt une battue pour sa capture. 
Chaque homme est son ennemi, le blanc parce qu'il est libre, le 
nègre parce qu'il est encore esclave; il ne peut compter que sur 
lui-même dans cet immense territoire, qu'il mettra des mois ou des 
années à franchir! Le plus souvent, il n'arrive pas au terme de son 
voyage; il se noie dans quelque marécage, il meurt de faim dans la 
forêt, ou bien il est suivi à la piste par des chasseurs d'hommes, 
saisi à la gorge par le dogue d'un planteur et mené à coups de 
fouet dans la geôle la plus voisine. Là on commence par le flageller 
jusqu'au sang, on lui met au cou un collier de fer armé de deux 
longues pointes qui se recourbent en cornes de chaque côté de la 
tête; puis on le condamne aux travaux forcés jusqu'à l'arrivée du 
maître. 

La perspective de tant de dangers à braver et d'un si terrible 
insuccès effraie la plupart des esclaves qui désireraient recouvrer 
leur liberté; le nombre de ceux qui tentent ainsi l'impossible n'at- 
teint probablement pas deux mille par an, et la population totale 
des nègres réfugiés dans les provinces anglaises du Canada s'élève 
au plus à quarante ou quarante-cinq mille. Même parmi les esclaves 
fugitifs, on aurait tort de voir toujours des amans de la liberté ca- 
pables de braver famine et dangers pour redresser la tête en levant 
vers le ciel leurs mains libres d'entraves. La plupart des nègres 
marrons, abrutis par la servitude, ne cherchent à s'assurer que le 
loisir. D'ordinaire ils s'enfuient avant le commencement des grands 
travaux de l'année, et pendant que leurs compagnons d'esclavage 
abreuvent les sillons de leurs sueurs, ils sont nichés dans un gerbier 
d'où ils surveillent d'un œil superbe tous les travaux de la planta- 
tion, ou bien ils parcourent les cyprières à la poursuite des sarigues 
et des écureuils. La nuit, ils s'introduisent dans les cours, comme 
des renards, pour voler des poules et des épis de mais. Les plan- 
teurs connaissent la mollesse et la lâcheté de ces nègres et s'abstien- 
nent de les poursuivre, sachant bien qu'ils viendront se livrer tôt ou 
tard. En effet, quand ces fugitifs commencent à maigrir, quand ils sont 
las de leurs courses aventureuses dans, la forêt, et que la saison des 
grands travaux est passée, ils se présentent de nouveau devant leurs 
maîtres, et ils en sont quittes pour une cinquantaine de coups de 
fouet et un carcan de fer autour du cou. Que leur importe? L'année 
suivante, à pareille époque, ils recommenceront leurs douces flâne- 
ries à travers les bois et les champs. Il n'est peut-être pas dans les 
États-Unis une seule grande plantation qui ne compte un ou plu- 
sieurs de ces nègres coutumiers de tnarronnage. En revanche, on cite 
à peine un ou deux exemples d'esclaves qui aient refusé tout travail 
par sentiment de leur dignité etpi'éféré se suicider sous les yeux de 



l'esclavage aux ktats-ums. 131 

leurs maîtres ou se casser le bras dans les engrenages de l'usine. Ce 
refus héroïque du travail, si général chez les Indiens réduits en es- 
clavage, est extrêmement rare chez le nègre; pour s'affranchir, il 
court rarement au-devant de la mort. 

Dans les conditions actuelles, une sérieuse insurrection des esclaves 
américains semble assez improbable, et ceux qui font de la liberté 
des noirs l'espérance de leur vie ne doivent guère compter sur une 
émancipation violente pour un avenir prochain. Livrés à eux-mêmes, 
les nègres d'Amérique ne se révolteront certainement pas, car ils 
n'ont jamais connu la liberté. Au moins les esclaves de Saint-Do- 
mingue se rappelaient en grand nombre les plages et les marais 
de l'Afrique, les fleuves, les lacs immenses et les forêts de baobabs; 
ils avaient des traditions de liberté. L'esclave américain est né dans 
l'esclavage, son père avant lui et son grand-père étaient esclaves; 
toutes ses traditions sont des traditions de servitude; il voit tous' 
ses ancêtres une bêche à la main, son maître est devenu pour lui 
une institution, le destin lui-même; rêver la liberté, c'est rêver 
l'impossible. Aussi dur que soit son labeur, il y est habitué autant 
qu'on peut l'être; les coups de fouet sont pour lui un des nombreux, 
mais nécessaires désagrémens de la vie. Il les subit avec une rési- 
gnation de fataliste, car il a perdu ce désir de vengeance brutale du 
barbare qui frappe quand il est frappé, et il n'a pas encore la di- 
gnité de l'homme libre qui brise en même temps les entraves mo- 
rales et les chaînes de fer. Aussi les propriétaires d'esclaves redou- 
tent fort peu une insurrection spontanée, ils feignent même de ne 
craindre aucun mouvement sérieux dans le cas d'une guerre avec 
l'étranger ou avec les états du nord; d'après eux, le nègre asservi 
n'est jamais un homme et ne peut comprendre le langage de la li- 
berté. Il est possible en effet qu'à l'origine même d'une guerre la po- 
pulation esclave restât soumise : lors de la courageuse tentative de 
John Brown, on a vu les nègres libérés refuser eux-mêmes de prendre 
les armes; habitués à l'obéissance, ils demandaient à continuer leurs 
travaux serviles, comme si l'heure de la liberté n'eût pas déjà sonné. 
Les dangers ne pouvaient devenir imminens pour les maîtres que 
si cette lutte, commencée par des blancs, se fût prolongée pendant 
quelques semaines. 

A tort ou à raison, les planteurs du sud voient plus de sécurité 
que de sujets de crainte dans la possession d'un grand nombre d'es- 
claves, car plus ils auront de nègres à leur service , et plus ils 
décourageront le travail libre, forçant à l'émigration tous les blancs 
non propriétaires d'esclaves. Leur idéal serait de rester seuls dans 
le pays avec leurs chiourmes de noirs, sans que personne vînt ja- 
mais s'ingérer dans leurs affaires. Aussi demandent-ils impérieu- 



132 RZTTE DES DErS MOM»E?. 

semect le rappel des lois qui abolissent la traite, ils réclament le 
dn^it inaliénable des citoyens libres de pouvoir voler des noirs par 
milliers sur les côtes d'Afrique, pour les faire travailler dans les 
marais fiévreux des Carolines et de la Floride. Plusieurs fois les 
' - - rs de la Caroline du sud et des états limitrophes ont de- 
'.::-_-. ^ue les nègres capturés sur les navires négriers par les croi- 
seurs américains fussent vendus comme esclaves, et déjà en 1S58 
les oflSciers fédéraux ont été obligés de faire pointer les canons d'un 
fort sur la populace de Charleston pour sauver une cargais^Dn de 
noirs délivrés. 

En fait, la traite des nègres. oflBciellement abolie en ISOS mal- 
gré l'opposition du Massachusetts et de quelques autres états, est 
rétablie, et s'exerce avec le même accompagnement d'horreurs 
qu'autrefois. Des armateurs de Boston, de >ew-York. de Charles- 
ton, de la Nouvelle - Orléans . fondent des sociétés par actions de 
1.000 dollars chacune, et font appel aux capitaux, comme Us le 
feraient pour tme entreprise commerciale ordinaire. La perspective 
d'un bénéfice considérable attire un grand nombre de bailleurs de 
fonds, et bientôt de magnifiques navires, dont la destination n'est 
un mystère pour personne, mais qui sont munis de papiers parfaite- 
ment en règle, quittent le port et cinglent vers La Havane, où ils 
preiment leur provision d'eau. — du rhum et des fusils pour com- 
mercer avec les marchands de nègres , — des ceps et des menottes 
pour amarrer leur cargaison future. D'avance la compagnie expédie 
sur les côtes de Guinée ou de Mozambique des agens chargés d'ache- 
ter des esclaves et de signaler aux négriers la présence des croiseurs 
par de grands feux allumés sur la plage ; cpielquefois aussi elle en- 
voie à la côte d'Afrique de petits navires pourvus des provisions né- 
cessaires. Les bàtimens de la compagnie, souples et légers cUppers 
qpii volent comme des oiseaux devant la brise, mouillent à l'endroit 
convenu, embarquent les hommes troqués contre quelques barri- 
ques d'eau-de-vie, et remettent aussitôt le cap sur l'Ile de Cuba, où 
des autorités complices vérifient les marchandises et visent les pa- 
piers du capitaine. Si les navires, malgré leur agilité, ne peuvent 
échapper à la poursuite des frégates anglaises, il leur reste toujours 
la suprême ressource de hisser l'inviolable drapeau américain. Se 
mettant ainsi sous la protection de la glorieuse république, ils peu- 
vent être sûrs d'être épargnés, et quand même ils seraient menés 
dans un port des Etats-Unis, à Norfolk ou à New-York, ils n'igno- 
rent point que la complicité morale et les temporisations de leurs 
juges les rendront bientôt à la liberté. 

Les profits d'un pareU commerce sont énormes. Autrefois, lors- 
qu'un seol navire sur trois échappait aux croiseurs, le négrier réa- 



l'esclavage aux ETATS-Ï3L?. 13S 

lisait un bénéfice considérable, et depuis que de grandes compa- 
gnies d'actionnaires ont remplacé l'industrie privée, les profits ont 
singulièrement augmenté, car les risques diminuent progressive- 
ment à mesure qu'on emploie un plus grand nombre de baiimens. 
On a calculé qu'en sauvant un seul navire sur sLx, on pourrait, par 
la vente de la cargaison humaine, réaliser encore iin très joli béné- 
fice, défalcation faite de toutes les dépenses. Or les croiseurs an- 
glais et américains ne capturent guère qu'un négrier sur trois, et 
l'esclave acheté de 20 à 100 francs sur la c-ote de Guinée est re- 
vendu en moyenne plus de 1,000 fr. aux planteurs de Cuba. Les 
capitaines de navires négriers, après avoir débarqué leur cargaison, 
abandonnent parfois leurs bàtimens au milieu des éci^îis: la perte 
d'un navire ébrèche à peine leur énorme bénéfice. Un négrier, don 
Eugenio Vinas. a réalisé en 1S59, à son quatre-vingt-cinquième 
voyage, sur une cargaison de douze cents nègres, dont quatre cent 
cinquante sont morts en toute, un bénéfice net de 900.000 fr., sans 
compter 500,000 fr. distribués généreusement aui autorités cuba- 
naises. En 1S57, on estimait les profits des sociétés de traite à 1,400 
pour 100 dans la seule année. Ce sont là des chiffres de nature à faire 
impression sur les spéculateurs yankees: aussi les actions des compa- 
gnies de négriers sont-elles en grande faveur sur les marchés de 
New-York et de Boston, et les navires qui vont acheter du boi$ dCé- 
hène sur la côte de Guinée sont accompagnés dans leur traversée 
par les vœux de bien des négocians, d'ailleurs très pieux et très 
honorables. Dans les deux seuls mois de mars et d'avril 1S5S, cin- 
quante navires, presque tous américains et pouvant contenir envi- 
ron six cent cinquante esclaves chacun, sont partis de La Havane. 
On peut évaluer à quatre-vingt-dix environ le nombre des bàiimens 
employés au senice de la traite entre l'île de Cuba et l'Afrique. 
Quarante mille esclaves sont débarqués chaque année dans les ports 
de l'île : c'est donc bien inutilement que les vaisseaux anglais croi- 
sent depuis quarante ans dans l'Atfantique à la recherche des né- 
griers; le milliard dépensé par le gouvernement anglais pour Ifô 
croisières n'a servi qu'à rendre la traite plus horrible. 

Ces quarante mille noirs ne restent pas tous dans l'île de Cuba; 
un grand nombre d'entre eux sont imponés aux États-Unis sur des 
bateaux pécheurs. En outre, des cargaisons d'esclaves sont directe- 
ment expédiées de Guinée aux états du sud . ainsi que l'a prouvé 
l'affaire du négrier Wanderer. Cependant, en Améri-jue comme en 
tant d'autres colonies, on cherche à recruter de nouveaux esclaves 
sous le nom moins odieux d'engagés ou d'immigrans liln-es. Ainsi la 
législature de la Louisiane a récemment chargé la maison de ram- 
merce Brigham d'introduire dans l'état deux mille cinq cents AM- 



l'dh REVUE DES DEUX MONDES. 

cains libres, à la condition d'obtenir de ces Africains un engagement 
pour une période d'au moins quinze années. Les raisons invoquées 
par le rapporteur sont d'une étrange hypocrisie. A l'en croire, il s'agit 
surtout d'assurer le bonheur de ces noirs, de les faire passer de la 
servitude la plus abjecte, des ténèbres de l'intelligence, de la dé- 
gradation morale, à une liberté relative, à une vie de travail adou- 
cie par l'influence heureuse du christianisme; il s'agit de procurer 
à ces infortunés Africains toutes les douceurs de la vie des esclaves 
d'Améri fue, « les gens les plus heureux qui vivent sous le so- 
leil... D'ailleurs l'introduction de nègres libres dans l'état et leur 
vie en commun avec les esclaves ne peuvent créer aucun danger, 
car la couleur de leur peau, leur ignorance, leurs habitudes, le genre 
de travail qu'on exigera d'eux, les mettront exactement sur le même 
niveau que les esclaves déjà établis dans le pays. Et quand le terme 
de leur engagement sera expiré, il nous sutht de dire {ive need say 
no more) qu'ils pourront s'engager de nouveau, ne fût-ce que pour 
une période qui leur permette d'acquérir les moyens de retourner 
dans leur patrie ou dans la république de Libéria, dont ils appré- 
cieront les institutions libérales et chrétiennes, grâce à l'apprentis- 
sage qu'ils en auront fait sur le sol américain. » Enfin le rapporteur 
termine par un argument devant lequel toute opposition doit cé- 
der. « Ceux, dit-il, qui, sous prétexte d'humanité ou de philanthro- 
pie chrétienne, repoussent l'introduction sur le sol louisianais de 
ces Africains sauvages, ignorans, dégradés, non-seulement s'ap- 
puient sur de faux raisonnemens, mais encore, sans le savoir, se 
rangent du côté de nos adversaires, les abolitionistes du nord! » Qui 
peut doater, après cette harangue, que la prétendue immigration 
libre ne soit en réalité l'esclavage lui-même sous une forme non 
moins odieuse? 

Quel sera le résultat inévitable du rétablissement de la traite, si 
les états du sud, libres enfin d'agir à leur guise, en arrivent à 
violer ouvertement les lois fétlérales? Ce sera l'aggravation de la 
mortalité parmi les nègres d'Amérique, et par conséquent le man- 
que de bras. Il deviendra plus coûteux d'élever un enfant noir pen- 
dant de longues années que d'acheter un robuste travailleur. Sans 
que pour cela les maîtres aient conscience de leur barbarie,- ils s'oc- 
cuperont moins de la santé des négrillons, et ils les laisseront mou- 
rir, ou bien, comme les planteurs de Cuba, ils n'achèteront plus de 
femmes et n'importeront que des hommes dans la force de l'âge. 
Le marché étant constamment fourni de travailleurs à bas prix, 
les planteurs craindront aussi beaucoup moins de surmener leurs 
nègres. Ce qui s'est vu à la Jamaïque, dans les petites Antilles, au 
Brésil, où, malgré l'introduction constante de nouveaux esclaves, le 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 135 

nombre total de la population de couleur diminuait constamment, se 
renouvellera peut-être aux Etats-Unis. En même temps les besoins 
des planteurs développeront la traite sur une échelle toujours plus 
étendue, et l'Afrique ne sera plus considérée par eux que comme un 
immense dépôt où il suffira de puiser pour combler les vides faits 
dans les rangs des esclaves américains. Ne voyons-nous pas les ha- 
bitans de Maurice et de la Réunion s'occuper bien plus de faire ve- 
nir de nouveaux travailleurs que d'utiliser ceux qu'ils ont déjà sous 
la main? Et cependant ces créoles n'ont pas, comme les planteurs 
de l'Amérique, le malheur d'être les maîtres absolus des hommes 
qu'on leur amène de par-delà les mers. 

Les faits que nous avons cités prouvent combien sont difficiles à 
surmonter les obstacles qui s'opposent à la libération des esclaves 
d'Amérique; mais, il faut l'avouer avec tristesse, ce qui fait la plus 
grande force des esclavagistes, ce n'est pas leur terrible solidarité, 
ni l'audace effrayante avec laquelle ils se jettent dans les hasards 
de la traite; ce n'est pas la lâcheté ni l'ignorance de leurs nègres : 
c'est l'inconséquence de leurs ennemis du nord. On sait combien il 
est facile de se laisser abuser par les mots et d'accepter paresseuse- 
ment des opinions toutes faites, même à l'endroit des choses les plus 
graves. C'est ainsi que dans le monde entier la plupart de ceux 
qui s'occupent plus ou moins vaguement de politique sont d'ac- 
cord pour admettre que les abolitionistes n'ont d'autre vœu que 
l'émancipation des noirs, leur admission comme citoyens dans la 
grande communauté républicaine, la fraternité des races, la récon- 
ciliation universelle. Hélas! il en est tout autrement, et la plupart 
des abolitionistes ne réclament l'extinction de l'esclavage que pour 
éviter aux blancs la concurrence du travail servile : c'est par haine, 
non par amour des noirs, qu'ils demandent l'affranchissement des 
déshérités. Certainement il est dans les rangs du parti républi- 
cain bien des hommes de dévouement et d'héroïsme qui voient 
des frères dans ces esclaves à peau noire, et ne craindraient pas de 
donner leur vie pour la cause de la liberté. Garrison, l'imprimeur 
indomptable, Dana, Gerritt Smith, bien d'autres encore se laissent 
abreuver d'outrages, et rien n'a pu dompter leur énergique amour 
de la race vaincue; le publiciste Bayley, sachant qu'un mot de 
liberté prononcé devant les opprimés vaut mieux que de grands 
discours tenus à des hommes libres, installe ses presses dans le 
Kentucky en plein territoire ennemi, et pendant plusieurs années, 
aidé de ses nobles fils et de ses ouvriers, repousse les attaques 
des incendiaires et des assassins; Sumner, indignement insulté 
et battu comme un esclave en plein sénat, devant les représentans 
de la république, retourne courageusement à son poste combattre 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

ces ennemis qui, ne pouvant lui répondre, ont voulu le déshonorer; 
Thomas Garrett, le quaker héroïque, procure pendant sa vie une 
retraite, des secours et la liberté à plus de deux mille esclaves fugi- 
tifs; John Brown et ses compagnons luttent noblement et meurent 
plus noblement encore. Une femme aussi, M'"^ Beecher Stowe, a pu 
intéresser le monde entier à la cause du nègre opprimé; elle a fait 
pleurer d'innombrables lecteurs, elle a du coup rangé parmi les abo- 
litionistes toutes les femmes, tous les enfans, tous les cœurs accessi- 
bles à la pitié. Et que dire de tant d'autres héros aux noms inconnus, 
qui, au mépris des lois iniques de leur patrie, ont délivré des esclaves, 
les ont aidés dans leur fuite vers le Canada, les ont défendus au péril 
de leur vie, et, saisis par les planteurs, ont été pendus à une branche 
sans autre forme de procès? Le nombre de ces hommes de cœur a, 
nous le croyons, beaucoup augmenté dans ces dernières années; 
malheureusement il n'est pas encore assez considérable pour con- 
stituer un parti, et ceux qui entreprennent la croisade électorale 
contre l'esclavage, ceux qui nomment la majorité des représentans 
dans le congrès de Washington et tiennent aujourd'hui le sort de la 
république entre leurs mains, sont animés en général par des mo- 
biles tout autres que le dévouement et la justice : ils ont en vue 
leurs intérêts matériels, et non le bonheur des nègres. Dans leurs 
philippiques contre les habitans du sud, les hommes du nord ne 
sont pas avares des mots de justice et de liberté; mais on ne s'a- 
perçoit point que, dans leurs propres états, ils s'efforcent d'élever 
les nègres à leur niveau. Des prédicateurs de la Nouvelle-Angleterre 
tonnent du haut de leurs chaires contre le péché de l'esclavage, des 
poètes marquent dans leurs vers brûlans les ignobles marchands 
d'esclaves, des comités de dames se réunissent pour lire des bro- 
chures abolitionistes , des ouvriers s'assemblent en tumulte pour 
arracher un esclave fugitif des mains de ses persécuteurs; mais ces 
défenseurs si zélés pour la cause de leurs frères asservis dans les 
plantations lointaines ne se souviennent pas qu'ils ont près d'eux des 
frères noirs qu'ils pourraient aider et aimer : ils ne peuvent chérir 
les nègres s'ils n'habitent au sud du 36*= degré de latitude. 

On l'a vu récemment, lors de la guerre du Kansas entre les plan- 
teurs du Missouri et les colons venus de New-York et du Massachu- 
setts. Dans ce nouveau territoire, les hommes de liberté et les 
hommes d'autorité s'étaient donné rendez-vous en champ clos : l'a- 
venir était aux prises avec le passé, la république démocratique 
avec la féodalité esclavagiste. Que n'espérait-on pas de cette lutte 
suprême entre les deux principes, de ce choc entre le bien et le 
mal ! Enfm les abolitionistes triomphans allaient travailler au bon- 
heur de la race nègre si longtemps sacrifiée, ils allaient fonder un 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 137 

état où la liberté ne serait pas un vain mot, où la justice serait la 
même pour les hommes de toutes les races, où le soleil luirait éga- 
lement pour tous! La fusion allait s'opérer entre les noirs et les 
blancs; un refuge s'ouvrait à tous les fugitifs, la liberté conviait 
tous les esclaves à un banquet fraternel d'amour et de paix. C'était 
l'attente universelle, et les hommes de progrès tressaillaient d'aise 
en pensant à la victoire prochaine des abolitionistes de Lawrence 
et de Topeka. Qu'ont -ils fait cependant? Au lieu de donner des 
armes aux nègres fugitifs et de leur dire : « Défendez - vous ! » ils 
ont commencé par expulser tous les hommes de couleur qui habi- 
taient le territoire; puis ils ont inscrit en tête de la constitution qu'ils 
votaient une défense formelle à tout nègre, qu'il fut esclave ou libre, 
de jamais mettre le pied sur leur territoire. Le blanc seul peut 
avoir une patrie : peu importe que le noir vive ou meure sur la 
terre d'esclavage; mais que jamais il ne vienne souiller de sa pré- 
sence une terre de liberté! Il est vrai que cette décision des free- 
soilcrs du Kansas n'a pas été acceptée par John Brovvn, Montgomery 
et d'autres abolitionistes militans qui ont libéré un grand nombre de 
nègres missouriens et les ont expédiés vers le Canada; mais elle n'en 
a pas moins été rendue. Telle a été aussi la décision du nouvel état 
de l'Orégon, celle de l' Illinois et de plusieurs autres états qui ne 
manquent jamais d'envoyer au congrès de chauds défenseurs de la 
liberté. L'Ohio, qui s'était toujours vanté de sa généreuse hospita- 
lité envers les nègres libres, vient de décider, par l'organe de sa 
cour suprême, que les enfans de couleur ne pourront désormais être 
admis dans les écoles primaires fréquentées par les blancs. A peine 
l'état de New- York avait-il donné la grande majorité de ses voix à 
M. Lincoln dans l'élection présidentielle de 1860, qu'il votait en 
masse contre la concession du droit de suffrage aux nègres qui ne 
possédaient pas 150 dollars. xVprès avoir vu les injustices commises 
par les esclavagistes contre les nègres, il nous est sans doute réservé 
de voir celles que commettront les abolitionistes triomphans. 

La raison avouée de cette exclusion des noirs est une prétendue 
incompatibilité entre les hommes des deux races ; mais la raison vé- 
ritable est que les nègres, en offrant leurs bras dans le grand mar- 
ché du travail, font une concurrence sérieuse aux blancs et déter- 
minent une dépréciation dans le taux des salaires. Quatre millions 
d'esclaves, mal logés, mal vêtus, mal nourris, produisent le tabac 
et d'autres denrées à meilleur marché que les agriculteurs du nord 
ne peuvent les fournir; de môme, si des millions de nègres libres 
étaient admis dans les états du nord, tous les ouvriers blancs de- 
vraient immédiatement se contenter pour leur travail d'une rému- 
nération comparativement bien plus faible qu'aujourd'hui : c'en 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

est assez pour que les nègres soient mis au ban de la république. 
Une seule et même raison, la haine de toute concurrence, rend 
ainsi les habitans du nord à la fois abolitionistes et nêgrophobes. 
Que de fois à Cincinnati et dans d'autres grandes villes des états 
libres les ouvriers blancs se sont mis en grève pour obliger les pro- 
priétaires des fabriques ou les entrepreneurs de constructions à 
renvoyer les nègres qu'ils faisaient travailler! Il en est de même à 
Saint-Louis, la métropole des états mississipiens et peut-être la fu- 
ture capitale des Etats-Unis. Dans cette ville, le parti négrophobe 
ou soi-disant républicain l'emporte d'ordinaire dans les élections 
municipales ; mais, sous prétexte de donner la liberté aux noirs, la 
plupart des votans n'ont en vue que de les affamer et de les exter- 
miner par la misère. Les planteurs du Missouri, qui, lors de la 
guerre du Kansas, se sont hâtés de vendre leurs nègres sur les mar- 
chés du sud, afin de se prémunir contre l'insurrection de ces es- 
claves ou l'invasion des bandes de John Brown, sont aussi devenus 
abolitionistes à leur manière depuis que leur fortune ne repose plus 
sur le travail servile. N'ayant plus d'esclaves, rien n'est plus natu- 
rel pour eux que de se faire les ennemis acharnés de ceux qui en 
possèdent. Il ne faut donc point s'étonner si beaucoup de nègres in- 
telligens redoutent leurs prétendus libérateurs bien plus encore que 
leurs maîtres : pour ceux-ci , ils ne sont que hors la loi ; pour les 
hommes du nord, ils sont souvent hors l'humanité. 

Aussi la vie du nègre libre dans les états du nord, toujours plus que 
difficile, est-elle souvent même intolérable. Tandis que la population 
de couleur augmente dans les états à esclaves avec une rapidité sans 
égale, elle reste stationnaire ou ne s'accroît qu'avec une extrême 
lenteur dans la prétendue terre de liberté. Le recensement de l'état 
de New-York prouve que le nombre des hommes de couleur a di- 
minué de 3,000 en cinq années, de 1850 à 1855, tandis que la 
population blanche s'élevait de 3 millions à 3,500,000. En même 
temps la population de couleur se dégradait et s'avilissait par les dé- 
bauches, s'atrophiait par des maladies de toute espèce. Dans la ville 
de New- York, qui compte environ 10,000 personnes de couleur, la 
plupart des hommes de sang mêlé tiennent des cabarets de bas 
étage, ou bien se promènent sur les quais du port à la recherche de 
travaux serviles; les femmes, nées et élevées dans les taudis les plus 
affreux, se livrent à une abjecte prostitution; les enfans, rongés de 
scrofules et de vermine, sont dès leur naissance de vils parias con- 
damnés à l'infamie. Les noirs et les mulâtres qui exercent une pro- 
fession régulière dans la grande cité forment au plus la sixième 
partie de la population de couleur; ils sont presque tous hommes de 
peine. Les six médecins, les sept instituteurs et les treize pasteurs 



l'esclavage aux états-unis. 139 

comptés parmi eux en 1850 exerçaient leur profession uniquement 
au service de leurs frères de couleur. Dans les autres grandes villes 
du nord, les Africains, sans être aussi malheureux qu'à New-York, 
sont en général très misérables. Et pourquoi les noirs des états 
libres sont-ils ainsi en proie au vice, à la misère et à la maladie, si 
ce n'est parce que toutes les carrières honorables leur sont fermées 
et les ateliers interdits? Ils ne peuvent travailler à côté du blanc, 
monter dans la même voiture, manger à la même table (1), s'as- 
seoir dans la même église pour adorer le même Dieu. Les mi- 
nistres, qui, du haut de leurs chaires, invoquent le Seigneur en 
faveur des opprimés de toutes les nations, s'abstiennent, par déli- 
catesse envers les blancs, de dire un seul mot des nègres. Ceux-ci 
ont des voitures, des églises et des écoles à part. A Boston, capitale 
de l'abolitionisme, il n'existe qu'une seule école noire, et les en- 
fans de couleur doivent s'y rendre d'une distance de plusieurs ki- 
lomètres. Et cependant les gens de sang mêlé ont une telle ambition 
de se rapprocher des blancs qu'ils fréquentent assidûment les rares 
écoles ouvertes pour eux, et sont en moyenne plus instruits que les 
blancs des états du sud (2); mais, en dépit de leurs efforts, ils sont 
rejetés dans le déshonneur. 

Si les états du nord étaient une terre de liberté, comme on se 
plaît à l'affu'mer, on pourrait compter par centaines de mille les 
esclaves fugitifs. En été, lorsque l'Ohio n'est plus qu'un mince filet 
d'eau serpentant à travers les galets, tous les esclaves des propriétés 
de la Virginie et du Kentucky situées sur ses bords pourraient s'en- 
fuir sans difficulté et gagner la terre promise. Ainsi, de proche en 
proche, le vide se ferait dans les plantations des frontières, et bien- 
tôt les planteurs ne pourraient empêcher la désertion qu'en main- 
tenant des armées permanentes; mais les bords de l'Ohio sont gardés 
par l'égoïsme et l'avidité des riverains bien mieux qu'ils ne le se- 
raient par une armée ou par une muraille de fer. Les nègres n'osent 
franchir le fleuve, parce qu'au-delà ils s'attendent à ne voir que des 
ennemis. Quand même les autorités fédérales n'oseraient les pour- 
suivre dans la crainte de se heurter contre le patriotisme chatouil- 

(1) On attribue en général au souvenir d'affronts de cette espèce le refus opposé par 
Kamchameha IV à la ratification du traité de cession des îles Sandwich qu'avait conclu 
son père. Voyageant dans la république américaine en sa qualité de prince royal, on lui 
défendit en plusieurs villes de s'asseoir à la môme table que les citoyens de l'Union. 

[1) D'après le recensement de 1850, sur une population de 196,016 personnes de cou- 
leur habitant le nord, 22,043, plus d'un neuvième, fréquentaient les écoles. Pour les 
bl-incs du sud, la proportion est de moins d'un dixième. Dans le Massachusetts, la popu- 
lation de couleur envoie aux écoles un sixième de son effectif : c'est dire que les nègres 
libres de cet état n'ont rien à envier à la Prusse sous le rapport de l'instruction élé- 
mentaire. 



140 EEVUE DES DEUX MONDES. 

leux des habitans de l'Ohio, les fugitifs ne sauraient éviter la mi- 
sère et la faim. Ainsi le point d'appui le plus solide de l'esclavage 
est le mépris que la grande majorité des soi-disant abolitionistes 
du nord affichent eux-mêmes pour les nègres. Les planteurs peuvent 
justement affirmer que leurs esclaves sont mieux soignés, mieux 
nourris, moins soupçonnés, moins méprisés et matériellement plus 
heureux que ne le sont les pauvres nègres libres du nord; ils peu- 
vent déclarer, sans crainte d'être contredits, que les propriétaires 
les plus cruels envers les esclaves, ceux qui exercent leurs préten- 
dus droits de maîtres avec la plus grande rigueur, sont des spécu- 
lateurs venus des états yankees; ils prouvent aussi que presque tous 
les négriers sont armés et équipés dans les ports de New-York et 
de la Nouvelle-Angleterre au vu et au su de tout le monde. Entre 
les planteurs et la majorité des membres du parti républicain, il 
n'existe donc pas de lutte de principes, mais seulement une lutte 
d'intérêts. C'est là ce qui fait la force des esclavagistes : comme le 
satyre de la fable, ils ne soufflent pas tour à tour le froid et le chaud 
de leurs lèvres perfides. 

Un signe infaillible du mépris dans lequel les gens du nord tien- 
nent la race nègre, c'est qu'on n'entend jamais parler de mariages 
entre jeunes gens de race différente; l'avilissement dans lequel le 
mépris public a fait tomber les nègres libres est tel que l'amour lui- 
même ne peut jamais les relever jusqu'à la dignité d'hommes. Sous 
ce rapport, la littérature américaine, reflet de la nation qui l'a pro- 
duite, exprime bien par son silence l'antipathie universelle pour la 
race déchue. Le roman abolitioniste n'a point encore eu la hardiesse 
d'unir par les liens de l'amour et du mariage un nègre intelligent, 
généreux, tendre, éloquent, avec la blanche fille d'un patricien de 
la république : c'est qu'en effet un semblable mariage serait con- 
sidéré comme abominable par la morale américaine. Toute femme 
qui contracterait une semblable union perdrait sa caste comme la 
fille du brahmine épousant un paria, et bien des années s'écoule- 
ront peut-être avant qu'on puisse en citer un seul exemple. 

III. 

Après avoir indiqué les obstacles qui s'opposent dans l'Amérique 
du Nord à la réconciliation de la race noire et de la race blanche, il 
est nécessaire de signaler les faits qui prouvent combien est instable 
l'équilibre d'une pareille situation et combien l'affranchissement des 
esclaves devient indispensable sous peine de déchéance et de ruine 
absolue pour les états du sud. Rien n'atteste mieux les funestes effets 
de l'esclavage que le contraste offert par les deux moitiés de la repu- 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 141 

blique américaine. Les états du sud semblent avoir tout ce qu'il faut 
pour distancer les états du nord dans la concurrence vers le progrès : 
terres d'une exubérante fertilité, ports excellens, baies intérieures, 
fleuves sans pareils, climat agréable, population intelligente. Les 
créoles sont en général grands, forts, adroits : l'instruction sé- 
rieuse et profonde est beaucoup plus rare chez eux que chez leurs 
compatriotes des états libres ; mais ils y suppléent par une grande 
présence d'esprit, un instinct divinatoire, une remarquable abon- 
dance de paroles, de la clarté dans les discussions. La fréquenta- 
tion des sociétés élégantes développe chez eux l'esprit, l'urbanité et 
d'autres qualités aimables; l'habitude du commandement leur donne 
une démarche fière, un port de tête hautain, une manière de s'ex- 
primer mâle et résolue. Comme les Spartiates qui montraient à leurs 
enfans les esclaves plongés dans l'ivresse, ils s'enorgueillissent en 
proportion du mépris qu'ils éprouvent pour leurs nègres avilis; ils 
sont plus grands à leurs propres yeux de toute la distance qui les 
sépare des êtres qu'ils ont abrutis. Impatiens de contradiction et 
pointilleux sur les questions d'amour-propre, ils se laissent souvent 
emporter par la colère, et quand ils croient leur honneur en jeu, 
ils ne craignent pas d'en appeler au jugement de la carabine ou de 
l'épée; de là ces scènes de duels, de violence et de meurtres, si fré- 
quentes dans les états du sud. Moins intéressés que les Yankees, ils 
ont pour passion dominante, non l'amour du gain, mais l'ambition 
du pouvoir, des honneurs, ou bien de ces succès divers qui donnent 
une réputation dans les salons élégans. Ils se disent et peut-être 
sont-ils en réalité mieux doués que leurs voisins du nord pour les 
carrières de la diplomatie et de l'administration. Les présidens 
de la république ont été pour la plupart choisis parmi eux , et les 
hauts fonctionnaires nés dans le midi sont beaucoup plus nombreux 
que le rapport des populations ne pourrait le faire supposer; grâce 
surtout à la solidarité de leurs intérêts et à leurs immenses richesses, 
ils se sont graduellement emparés de presque toutes les hautes posi- 
tions de la république. Si les titres nobiliaires étaient rétablis aux 
États-Unis, nul doute que les hommes du sud n'en obtinssent la 
plus grande part. Eux-mêmes, les fils des misérables et des persé- 
cutés d'Europe, se disent patriciens et prétendent que leur caste rem- 
place avec avantage l'aristocratie héréditaire de l'ancien continent. 
Leur richesse, leur influence, le degré de respect qu'on leur accorde 
n'augmentent-ils pas avec le nombre de leurs esclaves, des bou- 
cauts de sucre ou des balles de coton qu'ils expédient? Ne doivent- 
ils pas en même temps à l'esclavage une grande prépondérance po- 
litique, puisque pour chaque nègre ils ont droit à trois cinquièmes 
de voix en sus de leur propre vote de citoyens? 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

Avec toutes leurs excellentes qualités, leur intelligence, leur am- 
bition, leurs privilèges politiques, leur esprit de corps, on pourrait 
croire que les créoles dépassent les Yankees en civilisation et réus- 
sissent mieux dans les carrières de l'industrie, des lettres ou des 
arts. Il n'en est rien cependant, et l'on peut s'étonner à bon droit 
du néant de cette société qui possède de si magnifiques élémens de 
progrès. C'est l'arbre immense, à la puissante écorce, mais inté- 
rieurement tout rongé par les vers. Malgré leur vaste territoire (1), 
malgré le grand nombre d'hommes intelligens qui les représentent, 
les états du sud reçoivent en toutes choses l'impulsion; ils obéissent 
au contre-coup des mouvemens politiques, religieux et industriels 
du nord. Presque tous les écrivains, tous les artistes des États-Unis 
sont nés dans les provinces septentrionales ou du moins y viennent 
résider; sur sept inventions ou perfectionnemens soumis au bureau 
des brevets, six sont dus à des industriels yankees. 

Afin de prouver l'incontestable supériorité des états libres sur les 
états à esclaves, il ne sera pas inutile de donner ici quelques résultats 
statistiques, malheureusement déjà anciens, puisque le dernier re- 
censement publié date de l'année 1850. En 1790, le nord avait une 
population de l,968,/i55 habitans, et la population du sud était de 
1,961,372 âmes; l'égalité était donc presque complète entre les 
deux sections de la république. En 1850, les états à esclaves, aux- 
quels s'étaient ajoutés dans l'intervalle la Louisiane, la Floride 
et le Texas, avaient une population de 9,612,769 habitans, dont 
6,18/i,Zi77 libres, tandis que les états du nord, sans aucun accrois- 
sement de territoire, off'raient déjà une population de 13,Zi3Zi,922 
hommes libres. La moyenne des habitans était, au nord, de 9 par 
kilomètre carré; au sud, elle était deux fois moindre. Les statis- 
tiques prouvent aussi que le travail soi-disant gratuit des esclaves 
est au contraire plus cher que celui des hommes libres, puisqu'à 
égalité de dépenses il produit beaucoup moins. Ainsi l'hectare de 
terre cultivée [improved) vaut dans le nord de trois à quatre fois 
plus que dans le sud; bien que les états à esclaves possèdent un 
territoire essentiellement agricole, les terrains cultivés y représen- 
tent une valeur de 5 milliards 1/2 seulement, tandis que les cul- 
tures des états libres sont évaluées à 10 milliards 700 millions. 
Pour les manufactures, l'écart est encore bien plus considérable: 
le capital industriel du sud s'élève à 500 millions à peine, tandis 
que celui du nord atteint environ 2 milliards 1/2; les manufactures 
du seul état de Massachusetts dépassent en importance celles de 

(1) La superficie des états à esclaves est de '2,184,399 kilomètres carrés, tandis que les 
états libres, y compris la Californie, ont une surface de 1,586,602 kilomètres carrés, les 
trois quarts seulement de celle des états du sud. 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. lAS 

tous les états à esclaves réunis. De même aussi le tonnage des na- 
vires appartenant aux armateurs du Massachusetts est plus con- 
sidérable que le tonnage de toute la flotte commerciale du sud; 
l'état du Maine construit quatre fois plus de navires que tous les 
habitans riverains des côtes méridionales , et New-York à lui seul 
fait un commerce extérieur deux fois plus important que celui de 
tous les états à esclaves réunis; quant au trafic intérieur, il est favo- 
risé dans le nord par quatre fois plus de lignes ferrées que dans le 
sud. Supérieurs par le travail et tous les produits du travail, les 
Américains des pays libres sont également supérieurs par l'instruc- 
tion : ainsi, en l'année 1850, les écoles du nord étaient fréquentées 
par 2,7(39,901 enfans, celles du sud par 581,8(51 élèves, cinq fois 
moins environ ; le nombre de ceux qui ne savaient pas lire était, au 
sud, d'un habitant sur 12 ; en-deçà de l'Ohio, elle était d'un sur 53. 
Le seul état de Massachusetts publiait presque autant de journaux 
et de livres que tous les états méridionaux réunis. D'ailleurs la 
supériorité du territoire de la liberté sur celui de l'esclavage est 
bien indiquée par la direction du courant d'émigration qui se porte 
d'Europe aux Etats-Unis. A peine quelques milliers d'hommes 
débarquent-ils chaque année à la Nouvelle-Orléans, et le plus sou- 
vent ils ne font que traverser cette ville pour remonter au nord 
vers Saint-Louis, Saint- Paul ou Chicago. 

Quelle ne serait point encore cette infériorité des états à esclaves, 
si les planteurs n'avaient pas le monopole de la fibre végétale si es- 
sentielle à la prospérité industrielle et commerciale de l'Angleterre! 
Mais ils n'ont pas fait un pacte avec la fortune, et tôt ou tard leur 
pays peut cesser d'être le seul grand marché producteur du coton. 
Cotton is kingl disent orgueilleusement les propriétaires d'esclaves, 
et tant que le coton nous appartiendra, nous dicterons nos condi- 
tions à nos acheteurs, nous serons les souverains commerciaux de 
l'Angleterre. Le coton, il est vrai, n'est pas le produit agricole le 
plus important du territoire si fertile de la république : il vient 
après le maïs, le foin et le blé, que l'on cultive surtout dans les 
états du nord, il n'occupe environ que le dix-huitième des campa- 
gnes mises en culture; mais les planteurs américains n'en ont pas 
moins le monopole de ce produit, et ils gouvernent le marché du 
monde; les quatre cinquièmes de leur récolte s'exportent en Europe, 
et les cinq septièmes environ en Angleterre (1). Tous les autres 
pays producteurs de coton, les Indes orientales et occidentales, le 

(1) L'Am<'Tique expédie en moyenne chaque année au royaume-uni deux millions 
de balles de coton pesant 500 millions de kilogrammes et représentant une valeur de 
750 millions de francs. Ces deux millions de balles de coton sont transformés par quinze 
cent mille ouvriers en marchandises d'une valeur de 4 milliards de francs. 



illll REVUE DES DEUX MONDES. 

Brésil, l'Egypte, les côtes de Guinée, fournissent aux industriels 
anglais à peine un cinquième de ce que leur expédient les seuls 
planteurs des États-Unis; un douzième seulement provient des co- 
lonies anglaises. Qui ne voit pourtant sur quelles bases fragiles re- 
pose cette supériorité des producteurs américains? Qu'une insur- 
rection servile redoutée à bon di'oit vienne à éclater, et les champs 
restent incultes, la graine de coton laisse envoler son duvet à tous 
les vents, les mille grands navires qui transportaient la précieuse 
fibre restent inactifs dans les ports; les fabriques anglaises, ruches 
immenses où bourdonnaient des cent mille ouvriers, sont en un in- 
stant désertes; cinq millions d'êtres humains qui vivent directement 
ou indirectement de la fabrication du coton sont jetés en proie à la 
famine; les banques se ferment comme les usines, les fortunes les 
mieux établies s'écroulent, le pain du pauvre et les millions du riche 
s'engouffrent en une même banqueroute. Dans le monde entier, le 
commerce et l'industrie s'arrêtent, et des années s'écoulent peut- 
être avant que les peuples n'aient repris leur équilibre. 

Heureusement les Anglais connaissent le danger et mettent tout 
en œuvre pour le conjurer. C'est pour assurer à leur patrie de nou- 
veaux marchés producteurs qu'ils travaillent avec une activité fé- 
brile à la construction des chemins de fer de l'Hindoustan, que la 
Pleiad a remonté le Niger et la Tchadda, que Livingstone pénètre 
dans l'intérieur de l'Afrique. 11 faut qu'une moitié de l'univers, les 
rayas de l'Inde, les colons de Queensland, les nègres encore bar- 
bares du Zambèze et du Shirwa, les sujets du roi de Dahomey, les 
fellahs d'Egypte, les Siciliens et les Napolitains, qui viennent à peine 
de secouer le joug, il faut que tous cultivent le précieux cotonnier; 
sinon l'Angleterre est à la merci d'une insurrection d'esclaves, elle 
est chaque jour à la veille de sa ruine. Si les Anglais, avec leur in- 
domptable énergie et leur merveilleux esprit de suite, atteignent 
le but qu'ils se proposent, s'ils réussissent à créer aux quatre coins 
du monde des marchés producteurs de coton, s'ils parviennent sur- 
tout à remplacer avantageusement le coton par quelques-unes de 
ces fibres textiles que produisent les Indes, alors ils suspendront à 
leur tour sur la tête des planteurs une menace de ruine et de déso- 
lation. Or, si les propriétaires d'esclaves en arrivent à ne plus vendre 
leurs produits, « si la valeur du travail servile se réduit à néant, 
l'émancipation devient inévitable. » C'est un gouverneur de la Caro- 
line du sud, M. Adams, qui s'exprime ainsi. 

On a vu que toute insurrection spontanée de la part des esclaves 
est très improbable; mais si quelque étincelle partie du Kansas de- 
vait allumer une guerre de frontières, les dangers des planteurs 
augmenteraient journellement. Les esclaves fugitifs, aujourd'hui 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 1/15 

traqués clans les forêts, les milliers de nègres libres exilés dans 
les états du nord pourraient se réunir, s'organiser en corps francs, 
et, suivant le plan de John Brown, se jeter dans les défilés des Alle- 
ghanys, ces chaînes parallèles qui traversent les états à esclaves 
du nord au sud sur une longueur de 3,000 kilomètres et par leur 
sextuple muraille partagent l'empire des planteurs en deux ré- 
gions distinctes. Fortifiés dans ces citadelles de rochers, les nègres 
donneraient asile cà tous les mécontens, recruteraient leur armée 
parmi ces deux cent mille affranchis que l'inflexible cruauté des 
législateurs du sud a condamnés à un nouvel esclavage, organise- 
raient leurs bandes d'invasion, et bientôt, grâce à la contagion de 
l'exemple, si facile à déterminer chez la race nègre, soulèveraient la 
plus grande partie de la population esclave. Quelques mois suffi- 
raient pour changer les serviteurs doux et tranquilles en ennemis 
implacables; les maîtres, confians la veille, se réveilleraient au mi- 
lieu des flammes de l'incendie, ils ne se trouveraient plus en pré- 
sence d'esclaves, mais en face d'hommes libres, et des deux côtés 
la guerre deviendrait une guerre d'extermination. Et quand même 
l'insurrection ne se propagerait pas et se bornerait à des incursions 
sur les frontières, l'institution de l'esclavage n'en serait pas moins 
gravement compromise. Lorsque les campagnes sont ravagées par 
f ennemi, lorsque les travaux paisibles des champs sont forcément 
interrompus, lorsque les fortunes périclitent ou changent de mains, 
les nègres, qui font eux-mêmes partie de la fortune immobilière et 
sont une simple dépendance du sol, perdent leur valeur, et le maître 
obéit à son intérêt, qui lui commande impérieusement de s'en dé- 
barrasser, afin de ne pas augmenter ses charges tout en augmen- 
tant les dangers de sa position. C'est pour cette raison que, pendant 
les guerres civiles de l'Amérique espagnole, presque tous les noirs 
ont été libérés. Quand la terre est en friche, fesclave est libre. Les 
planteurs le savent; ils savent que le moindre soulèvement les me- 
nace de ruine, ils n'oublient point que la tentative de John Brown, 
tentative qui n'a pas même réussi à provoquer une insurrection, a 
coûté près de 5 millions à l'état de la Virginie. Pour conjurer le 
danger, ils redoublent de sévérité, et par cela même s'exposent en- 
core davantage ; leurs terreurs ne peuvent servir qu'à augmenter 
l'audace des esclaves. Ils tournent dans un cercle vicieux. La paix 
est absolument nécessaire à leur salut, et afin de conserver cette 
paix, ils sont obligés de prendre des mesures tellement violentes, 
que l'insurrection devient de jour en jour plus inévitable. Avec quel 
effroi ne doivent-ils pas envisager ce peuple d'esclaves qui multi- 
plie si rapidement, qu'avant la fin du siècle il comptera peut-être 
vingt millions d'hommes ! 

TOME XXXI. 10 



lliQ REVUE DES DEUX MONDES. 

Désormais tous les progrès que les états du sud pourront réaliser 
tourneront fatalement contre les esclavagistes. Ainsi le lancement 
des bateaux à vapeur sur tous les cours d'eau, la construction des 
chemins de fer et la suppression des distances, qui en est la consé- 
quence inévitable, rendent les voyages toujours plus nécessaires au 
planteur; malgré lui, il se voit souvent obligé d'emmener quelques 
esclaves et de mobiliser ainsi ces immeubles, qui déviaient rester at- 
tachés au sol. En suivant son maître, le pauvre Africain voit de nou- 
veaux pays ; "son intelligence et sa curiosité s'éveillent, il peut ren- 
contrer des esclaves mécontens, des nègres qui ont autrefois connu 
la liberté; il entend, sans en avoir l'air, les discussions orageuses qui 
roulent sur la terrible question de l'esclavage, il recueille comme 
une perle précieuse un regard de commisération jeté sur lui par un 
voyageur européen. Aussi bien que la facilité sans cesse croissante 
des déplacemens, l'industrie commence h, détacher çà et là les es- 
claves de la glèbe. On construit des fabriques dans les états du sud, 
le Rentucky, la Géorgie, le Tennessee. En outre, l'agriculture se 
rapproche de plus en plus de l'industrie, l'emploi des grandes ma- 
chines agricoles se généralise, des usines considérables s'élèvent au 
milieu de toutes les principales plantations du sud. Dans le sillon, 
l'esclave n'est qu'une partie de la glèbe qu'il cultive; en devenant 
ouvrier, mécanicien, il monte en grade, il se mobilise un peu. Fré- 
quemment loué par son maître à un autre planteur ou à quelque 
industriel, il essaie de se retrouver lui-même dans ce changement 
de servitude, il élargit un peu le cercle de ses idées, et l'horizon 
s'étend devant ses yeux. Au champ, il ne voyait travailler autour de 
lui que ses compagnons d'esclavage, tandis que dans l'usine il se 
trouve forcément en contact avec des blancs qui travaillent comme 
lui, il établit plus facilement la comparaison entr.e ces hommes su- 
perbes et sa propre personne; les vues ambitieuses, le désir de la 
liberté germent plus aisément dans son esprit. Quand il conduit la 
locomotive fumante et lui fait dévorer l'espace, il est impossible qu'il 
ne se sente pas fier de pouvoir dompter ce coursier farouche; il n'est 
plus un bras, — une main [hand), comme disent les planteurs, — il 
est aussi une intelligence et peut se dire l'égal de tous ces blancs 
qu'emporte le convoi roulant derrière lui. Ainsi les propriétaires 
d'esclaves font preuve d'inintelligence politique quand ils s'applau- 
dissent de voir des chemins de fer se tracer, des fabriques s'élever 
dans leurs états : ils ne comprennent pas que l'industrie, en mobi- 
lisant et en massant les travailleurs, les rend beaucoup plus dan- 
gereux qu'ils ne l'étaient épars dans les campagnes. Les progrès 
envahissans du commerce menacent également les planteurs en ar- 
rachant à la glèbe un grand nombre d'esclaves. Afin de prévenir ce 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 1Z|7 

danger, il est interdit à tout blanc d'employer en qualité de commis 
un nègre ou une personne de couleur esclave ou libre; mais cette 
défense est sans cesse violée par les intéressés : le commerce et l'in- 
dustrie ne peuvent être arrêtés par les lois, ils marchent sans cesse, 
irrésistibles, inexorables, apportant avec eux l'émancipation des 
hommes. 

Les nègres aussi apprennent chaque jour davantage : c'est là le 
fait le plus fécond en résultats importans. Par leur cohabitation for- 
cée avec des hommes plus intelligens qu'eux, ils apprennent, ils 
étudient, ils se préparent à une forme de civilisation supérieure; il 
se peut même qu'au point de vue moral le spectacle d'un peuple 
libre contre-balance chez eux les effets délétères de la servitude. 
Malgré les lois sévères qui défendent d'enseigner la lecture à un 
esclave , le nombre de ceux qui savent lire augmente incessam- 
ment. Ici c'est un nègre intelligent qui, ayant trouvé le moyen d'ap- 
prendre à lire dans une ville du nord, enseigne ce qu'il sait à tous 
ses compagnons de travail. Ailleurs c'est une jeune créole qui, dans 
ses momens d'ennui, se donne innocemment le plaisir de montrer 
l'alphabet à sa domestique favorite, de même qu'elle fait répéter 
de jolies petites phrases à son perro((uet. Ailleurs encore c'est un 
maître, imbu de principes d'humanité supérieurs à ceux de ses voi- 
sins, qui veut s'attacher fortement ses esclaves en les élevant à la 
di'::;nité d'hommes, et viole ouvertement la loi en leur donnant une 
véritable instruction. Ainsi l'évêque Polk, propriétaire de plusieurs 
centaines d'esclaves groupés sur une des plus magnifiques planta- 
tions de la Louisiane , a fait enseigner la lecture à tous ses nègres, 
au grand scandale de tous ses confrères, planteurs expérimentés. 

J'aivu dans une des plantations du sud un type remarquable de 
ces nègres qui ont su acquérir une grande influence sur leurs com- 
pagnons, et, le jour d'une révolte, seraient certainement proclamés 
rois par la foule des esclaves. Pompée avait des formes athlétiques, 
et sans peine il soulevait l'enclume de sa forge ; mais il était d'une 
douceur à toute épreuve, et, comme un lion conduit en laisse, obéis- 
sait sans hésitation à tous les ordres de sa femme. Il avait pourtant 
conscience de sa force physique et de sa valeur morale, mais il 
n'en abusait jamais, et, se contentant de donner des conseils à ses 
camarades, il ne les dirigeait que par la persuasion. La nécessité 
de ruser avec ses maîtres pour se garantir des coups de fouet lui 
avait donné une figure pateline et des paroles mielleuses lorsqu'il se 
trouvait en présence d'un blanc; mais avec les siens il devenait lui- 
même et reprenait sa physionomie franche et ouverte. Homme d'une 
grande intelligence et d'une merveilleuse force de volonté, il avait 
appris à lire tout seul en étudiant la forme des lettres gravées par 



148 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'économe sur les boucauts de sucre et en épelant les noms peints 
sur les tambours des bateaux à vapeur qui descendent et remontent 
le Mississipi. Devenu assez habile pour lire couramment, il avait pu 
se procurer une bible par l'intermédiaire d'un colporteur, et il pas- 
sait une partie de ses nuits à donner des leçons de lecture aux autres 
nègres et à leur tenir des discours révolutionnaires appuyés sur l'au- 
torité du texte redoutable. Surpris deux fois et deux fois fustigé, il 
avait vu sa bible disparaître dans les flammes, brûlée par la main 
du maître; mais il avait su s'en procurer une autre, et son œuvre de 
propagande n'avait rien perdu de son activité. Pompée étant un de 
ces nègres rares qui savent un grand nombre de métiers et travail- 
lent également bien dans les champs, dans un atelier ou dans une 
usine, le maître n'avait pas eu le courage de s'en défaire, mais il 
ne perdait jamais une occasion de l'humilier aux yeux des autres 
nègres. L'esclave recevait tous les châtimens avec un visage impas- 
sible, et si quelque pensée de vengeance s'agitait dans son cœur, il 
savait bien la cacher à tous les yeux. Ce sont des nègres comme 
Pompée qui disent à leurs compagnons d'esclavage de se tourner 
vers le nord, d'où viendra la liberté. Malgré la bonne garde qu'on 
fait autour d'eux, ils apprennent, on ne sait comment, tous les dé- 
tails de la lutte qui existe entre le nord et le sud ; ils connaissent le 
nom de John Ossawatomie Brown, et répètent à leurs enfans qu'a- 
vant de monter à l'échafaud, le héros se pencha sur le nourrisson 
d'une esclave pour lui donner son dernier baiser. 

Parmi les dangers qui menacent l'institution de l'esclavage, il en 
est qui viennent des planteurs eux-mêmes , et ce ne sont pas les 
moins redoutables. Le rétablissement de la traite crée des intérêts 
tout k fait différons aux propriétaires de la Virginie, du Maryland, 
du Kentucky, et à ceux des états méridionaux. De là une cause 
grave de dissentimens et la principale raison de la scission opérée 
entre les deux grands partis esclavagistes : les démocrates modérés 
et les mangeurs de feu [fire-eaters). Les planteurs de la Louisiane, 
de la Géorgie, de la Floride, exigent le rétablissement officiel de la 
traite, qui leur donnera des nègres à 200 ou rnême à 150 dollars 
par tête. Les Virginiens au contraire voudraient continuer à vendre 
leur marchandise humaine à un prix dix fois plus élevé. Si la traite 
recommence sur une grande échelle, ils sont obligés de vendre leurs 
nègres à perte; ils ne peuvent plus soutenir la concurrence commer- 
ciale ni avec les états libres ni avec les états à esclaves, et l'aristo- 
cratie virginienne est forcée de laisser le champ libre aux abolitio- 
nistes. En prévision de la baisse inévitable du prix des nègres, 
l'exportation humaine du Missouri, du Kentucky, de la Virginie 
et des autres états éleveurs fait diminuer sans cesse la population 



L ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS. 1/19 

noire au profit de la population blanche, et tend de plus en plus à 
transformer ces pays en états libres. Déjcà plusieurs cantons virgi- 
niens, limitrophes de la Pensylvanie et de l'Ohio, tels que l'impor- 
tant district de Wheeling, ne possèdent plus un seul nègre. Lors 
des récentes élections, le parti républicain fut sur le point de l'em- 
porter dans l'état à esclaves du Delaware. 

S'ils perdent ainsi un terrain considérable du côté du nord, les 
planteurs peuvent-ils du moins espérer l'extension de leur domaine 
vers l'ouest et vers le sud? Une des nécessités vitales de l'esclavage 
est d'accroître son empire ; les propriétaires de nègres ne peuvent 
jouir en paix de leur autorité qu'à la condition de faire participer à 
leurs vues un nombre d'hommes toujours plus considérable. Pendant 
plusieurs années, tout leur a souri : ils ont annexé le Texas, le Nou- 
veau-Mexique; ils ont fait voter la loi sur l'extradition des nègres 
fugitifs ; ils ont, en violation du compromis, engagé la lutte du Kan- 
sas. Là s'est arrêté leur triomphe. Par trois fois ils ont fait attaquer 
l'île de Cuba, qui leur semble devoir être plus sûre dans leurs mains 
que dans celles de l'Espagne; mais leurs attaques ont misérablement 
échoué, et les maîtres espagnols, menacés dans leur indépendance 
nationale et dans leurs propriétés, seront peut-être obligés de se 
faire abolitionistes à leur tour. Les esclavagistes font aussi menacer 
les Antilles libres par leurs journaux, et déclarent qu'à la première 
guerre ils donneront aux noirs de ces îles à choisir entre l'esclavage 
et la mort (1); mais la république d'Haïti, qui depuis plus d'un 
demi-siècle préparait le pénible enfantement de sa liberté, entre 
maintenant dans une ère de progrès, et forme avec les autres An- 
tilles libres un double rempart d'îles et d'îlots opposant une bar- 
rière infranchissable à la propagation de l'esclavage américain. Bien 
souvent aussi les propriétaires d'esclaves ont réclamé l'annexion du 
Mexique et de l'Amérique centrale, où trente millions de nègres au 
moins pourraient travailler au profit de maîtres blancs. En annexant 
ces contrées, les esclavagistes y ramèneraient à la fois la paix et la 
servitude, comme ils l'ont fait dans le Texas; ils formeraient un 
vaste empire qui leur donnerait la clé de deux continens et la su- 
prématie sur deux mers; du haut de leur citadelle de l'Anahuac, 
ils pourraient longtemps braver toutes les attaques de la liberté. 
Malheureusement pour eux, le flibustier Walker n'a point réussi 
dans son entreprise de conquête, souvent réitérée, et, malgré leurs 
dissensions intestines, les huit millions de Mexicains se refusent 
unanimement à l'introduction des esclaves. En outre les puissans 
états libres de la Californie et de l'Orégon, fondés sur les rivages 

(1) Nev-Orleans Daily Delta. 



150 REVUE DES DEUX MONDES. 

du Pacifique, rétrécissent encore le cercle de feu autour du terri- 
toire de l'esclavage. 

Ce serait une erreur de croire que les adversaires des planteurs 
habitent seulement les états du nord, les Antilles et l'Amérique es- 
pagnole ; les ennemis les plus redoutables de X institution domes- 
tique résident dans les états k esclaves, à côté même des planta- 
tions, et leur silence contenu les rend d'autant plus dangereux. Les 
quatre millions d'esclaves de la république appartiennent à trois 
cent cinquante mille propriétaires environ (1), c'est-à-dire à une 
infime minorité des habitans du sud, et ce nombre reste station- 
naire ou même tend à diminuer, tandis que la population noire et 
celle des petits habitans augmentent chaque année dans une très forte 
proportion. La valeur des esclaves de prix s'élève tellement que les 
riches seuls peuvent en faire l'acquisition; les propriétaires moins 
favorisés achètent quelques travailleurs de rebut, et les produits 
qu'ils obtiennent se ressentent nécessairement de leur pauvreté, 
car les cultures industrielles de l'Amérique demandent, comme nos 
fabriques d'Europe, un nombre considérable de bras. Après une 
lutte ruineuse, les petits cultivateurs sont donc obligés de vendre 
esclaves et champs et de se ranger parmi les prolétaires. Tandis 
que dans le nord les propriétés se multiplient à l'infini comme en 
France , les vastes domaines du sud tendent à s'agrandir de plus 
en plus, et les petits habitans sont obligés les uns après les autres 
de reculer devant les riches planteurs, suivis de leurs troupeaux de 
noirs. L'institution de l'esclavage produit aux Ltats-Unis les mêmes 
résultats sociaux que le majorât en Angleterre. A peine la culture 
a-t-elle eu le temps de conquérir le sol des terres vierges que déjà 
les petites fermes sont absorbées par les grandes propiiétés féo- 
dales. Dans la plupart des comtés agricoles, la population blanche 
diminue constamment pendant que la population noire augmente, 
et l'on cite un propriétaire possédant à lui seul un peuple de huit 
mille esclaves. La remarque si vraie de Pline, latifundia perdidere 
Italiam, menace de s'appliquer un jour parfaitement aux états du 
sud. 

Dépouillés de la terre, les petits habitans tombent dans une situa- 
tion déplorable. Ils sont libres, ils sont citoyens, ils peuvent être 
nommés à toutes les fonctions publiques, ils ont le droit inaliénable 
de molester les nègres libres, mais ils sont pauvres et comme tels 
méprisés. Aucune expression ne saurait rendre le superbe dédain 

(1) En 1850, le nombre des propriétaires d'esclaves s'élevait à 347,000; mais la plu- 
part ne possédaient que deux ou trois nègres. Les grands planteurs, ceux qui ont un 
camp ou hameau peuplé d'esclaves, à côté de leurs demeures, étaient au nombre de 
91,000 seulement. 



l'esclavage aux états-unis. 151 

avec lequel les créoles iouisianais parlent des Cadiens, pauvres 
blancs ainsi nommés parce qu'ils descendent des Acadiens exilés 
dont Longfellovv a conté la touchante histoire dans son poème ^E- 
vangcline. D'autres, auxquels on donne à tort le même nom, sont les 
petits-fils des esclaves blancs, pour la plupart d'origine allemande, 
qu'on vendait autrefois sur les marchés du sud. Les Cadiens habitent 
des cabanes assez misérables; ils n'osent pas travailler la terre, de 
peur de se ravaler au niveau des nègres, et par un amour- propre 
mal placé, mais bien naturel dans un pays d'esclavage, ils cher- 
chent à prouver la pureté de leur origine par la paresse la plus sor- 
dide. Cependant ils n'échappent pas au mépris des nègres eux- 
mêmes, qui voient la pauvreté de ces blancs avec une satisfaction 
contenue. Ainsi condamnés à l'oisiveté par leur dignité de race, pla- 
cés entre le mépris des grands propriétaires et celui des esclaves, 
ces petits habitans ont l'âme rongée par l'envie et nourrissent contre 
les planteurs une haine implacable, à demi cachée sous les formes 
d'une obséquieuse politesse. Plusieurs môme ne craignent pas d'ex- 
primer hautement leurs vœux en faveur d'une insurrection d'es- 
claves, et ceux d'entre eux qui émigrent dans les états du nord de- 
viennent les ennemis les plus acharnés de l'esclavage, non par 
amour des noirs, mais par haine des maîtres; c'est même en partie 
à l'opposition de ces plébéiens que l'état du Missouri doit le fort 
parti abolitioniste qui balance dans la législature le pouvoir des 
planteurs patriciens. Les riches propriétaires du sud n'ignorent point 
qu'ils ont tout à craindre de cette plèbe envieuse qui voit passer 
avec dépit leurs fastueux équipages; mais les institutions républi- 
caines des états et la crainte d'une insurrection immédiate les em- 
pêchent de prendre des mesures pour éviter le danger. Quoi qu'ils 
fassent, ils ne sauraient trop redouter l'avenir, car, dans les états du 
sud, six millions de blancs, loin d'avoir aucun intérêt à maintenir 
l'esclavage, ont leur politique toute tracée dans le sens contraire : 
sous peine de devenir esclaves eux-mêmes, il faut qu'ils résistent aux 
empiétemens des trois cent cinquante mille propriétaires féodaux, 
ou bien qu'ils abandonnent leur patrie. iN'osant résister, nombre 
d'entre eux préfèrent s'exiler. Le recensement de 1850 a montré 
que 609,371 hommes du sud étaient venus s'établir dans le nord, 
tandis que seulement 20(5,(338 personnes nées dans les états libres 
avaient émigré vers le sud; eu égard à la dilTérence des populations 
respectives, c'est dire que la terre d'esclavage repousse hors de son 
sein six fois plus de blancs qu'elle n'en attire. Les planteurs font le 
vide autour d'eux, tandis que la liberté entraîne dans son tourbil- 
lon tous les hommes de travail et d'intelligeace. 

On se demande avec anxiété si la scission depuis si longtemps an- 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

noncée par les états à esclaves et faite en partie par la Caroline du 
sud deviendra définitive, ou bien si tout se bornera de la part des 
esclavagistes à de vaines rodomontades. ISous doutons fort qu'une 
scission politique sérieuse puisse avoir lieu, car les états du sud, aux- 
quels ne s'allieraient en aucun cas les républiques du centre, le Ken- 
tucky, le Maryland, la Virginie, sont trop faibles et trop pauvres 
pour se passer de leurs voisins du nord. Quand même ils sauraient 
improviser un budget, une armée disciplinée, une flotte commer- 
ciale, une marine de guerre, sauraient-ils se donner l'industrie qui 
leur manque? sauraient -ils se créer les innombrables ressources 
qu'ils doivent aujourd'hui à l'esprit ingénieux des Yankees? sau- 
raient-ils même se nourrir sans les farines, le maïs, la viande que 
leur expédient les villes du nord? Une scission politique et commer- 
ciale absolue, celle que les Garoliniens du sud font semblant de pro- 
clamer, serait immédiatement suivie d'une effroyable famine. 

Mais que la séparation entre les deux groupes d'états soit ou ne 
soit pas officiellement proclamée dans un avenir plus Ou moins rap- 
proché, on peut dire que la scission existe déjà. Les deux fractions 
ennemies n'ont plus rien de commun, si ce n'est le souvenir des 
guerres glorieuses de l'indépendance, les noms immortels de Wa- 
shington et de Jeffersoii, les grandes fêtes nationales et l'orgueil- 
leuse satisfaction de porter le nom d'Américains. L'opposition des 
intérêts les sépare, les défis se croisent sans cesse au-dessus des 
eaux de l'Ohio et du Missouri; des bandes, armées par chaque 
parti, ont fait du Kansas un champ de bataille; le sang coule dans 
les plantations du Texas; cent mille hommes de couleur, chassés de 
leur patrie, prennent le chemin de l'exil; des boucaniers organisent 
la chasse au nègre ou même au blanc, et plus d'une fois des en- 
fans de race anglo-saxonne ont été vendus sur les marchés du sud; 
les faits de meurtre, de vol, de rapine, se succèdent sans inter- 
ruption, et l'esprit public est toujours tenu en haleine par quelque 
horrible aventure. Telle est la paix qui règne entre les habitans du 
nord et ceux du sud. Les législatures elles-mêmes, peu soucieuses 
de leur dignité, s'envoient défis sur défis. Le . gouverneur de la 
Géorgie propose de considérer comme nulles les dettes que des 
Géorgiens pourraient contracter envers des citoyens d'un état libre 
où des abolitionistes se seraient rendus coupables d'une abduction 
d'esclave. La législature de la Louisiane vote ironiquement la dé- 
portation, dans l'état abolitioniste du Massachusetts, de tous les 
nègres convaincus de meurtre. Pendant le procès de John Brown, 
de nombreux esclavagistes, — parmi lesquels une femme, — ré- 
clament la faveur de servir de bourreau, et divers états du sud se 
disputent à l'envi le privilège de fournir le chanvre qui pendra- 



l'esclavage aux ÉTATS-UNIS. 153 

l'aboUtioniste vaincu ; la Caroline du sud remporte le prix et s'en 
fait gloire. En Virginie, une convention s'assemble pour délibérer sur 
le genre de vengeance qu'il s'agit d'exercer contre les états répu- 
blicains. Les gouverneurs de l'Ohio et de la Virginie, MM. Chase et 
Wise, menacent de se déclarer la guerre pour leur propre compte. 
Dans le sud, les employés de la poste, obéissant à la circulaire du 
directeur -général Holt, refusent d'expédier et brûlent même les 
exemplaires des ouvrages abolitionistes qu'ils reçoivent. Des assem- 
blées de planteurs réclament tumultueusement l'expulsion de tous 
les étrangers, quelles que soient leur origine et leurs occupations, la 
cessation totale du commerce avec les états du nord, la rupture so- 
ciale absolue avec ces compatriotes ennemis. Un des principaux 
journaux de la Virginie offre 25 dollars par tète de membre aboli- 
tioniste du congrès et 50,000 dollars pour celle du sénateur Seward; 
des assemblées publiques, des comités de vigilance des Carolines, 
de la Louisiane, du Mississipi, mettent également à prix les têtes 
de leurs ennemis les plus redoutés; un gouverneur même, M. Lump- 
kin, de la Géorgie, offre 5,000 dollars pour un certain Garrison, 
éditeur du journal ihe Liberator. Dernièrement à Richmond, la foule 
essaie de saisir le correspondant du journal la Tribune ]\\?>(\i\Q dans 
le cortège du prince de Galles. Bien plus, le principal organe de 
la Virginie, le Richmond Enquirer, au risque d'être signalé comme 
ouvertement coupable de haute trahison envers la patrie, propose 
une alliance offensive et défensive avec la France contre les états 
du nord; il ne doute pas qu'en échange de la liberté absolue du 
commerce , la France ne consente à prêter sa flotte et ses armées 
pour le maintien de l'esclavage! De leur côté, le Massachusetts et 
neuf autres états libres votent solennellement des lois qui abrogent 
celle du congrès sur l'extradition des esclaves fugitifs, et punissent 
de deux à quinze ans de prison et de 1,000 à 5,000 dollars d'amende 
tout officier fédéral coupable d'avoir fait exécuter la loi de la répu- 
blique. Le congrès lui-même est un champ clos où les partis ne s'oc- 
cupent que de la question qui les divise, écartent toute discussion 
qui n'a pas rapport à ce redoutable fait de l'esclavage, laissent en 
souffrance les services publics, et parfois même n'ont pas le temps 
de voter le budget fédéral. Dans le sénat, un membre de ce corps 
auguste frappe un abolitioniste à coups de bâton et le renverse aux 
applaudissemens sauvages de ses amis, puis il donne fièrement sa 
démission et revient siéger triomphalement, réélu par acclamation. 
La scission, même avouée, pourrait-elle être plus complète, et la 
Caroline du sud avait-elle besoin de déchirer le drapeau fédéral? 

Tout semble donc annoncer que la crise dont nous venons de 
montrer la gravité approche de son dénoûment. Espérons que la ré- 



ibh REVUE DES DEUX MONDES. 

conciliation s'opérera par des moyens pacifiques. Déjà dans les ré- 
publiques hispano-américaines l'union s'est accomplie entre les trois 
races; le blanc, le ronge, le noir, et les innombrables métis issus de 
leurs croisemens sont frères et concitoyens ; les indigènes jadis mau- 
dits et les conquérans qui s'étaient arrogé la spéciale bénédiction 
du ciel se sont réconciliés, et ne forment plus qu'un peuple turbu- 
lent, comme le sont tous les peuples jeunes, mais plein d'avenir et 
d'espérances. Et cependant ces sociétés latines ont, comme la so- 
ciété anglo-américaine, inauguré leur vie politique par l'extermina- 
tion des peaux -rouges et la mise en servitude des noirs d'Afrique. 
N'est-il pas légitime d'espérer que les états du sud finiront par suivre 
ce noble exemple? 

Une fois vaincu, l'esclavage laissera le champ libre à l'esprit in- 
trépide et victorieux qui a rendu les républiques de la Nouvelle- 
Angleterre si justement chères aux amis de la civilisation. Alors 
l'arbre de liberté portera ses fruits, et le monde verra ce que peut 
réaliser dans les sciences, les arts et l'économie sociale une répu- 
blique vraiment démocratique lancée dans la voie des améliorations 
de toute espèce avec cette fougue qui distingue le génie américain. 
Il serait difficile déjà de trouver dans aucune autre partie de la terre 
des sociétés moralement supérieures à celles du Vermont, du Mas- 
sachusetts, du Rhode-Island, du Nevv-Hampshire. La majorité des 
hommes qui les composent ont la conscience de leur liberté et de 
leur dignité; l'instruction est générale, l'esprit d'invention est sur- 
excité au plus haut degré, l'amour des arts se développe, toute œu- 
vre recommandable est soutenue avec une générosité sans exemple; 
le progrès en toutes choses est devenu le but général. Et ce que 
la liberté a produit dans ce coin de la terre, elle le produira, nous 
n'en doutons pas, dans la vaste république anglo-saxonne, lorsque 
le crime de l'esclavage sera expié, et que le noir, enfin délivré de 
ses chaînes, pourra presser dans sa main la main de son ancien 
maître. 

Elisée Reclus. 



HISTOIRE NATURELLE 

DE L'HOMME 



UNITE DE L'ESPÈCE HUMAINE. 



II. 



L ESPECE. — LA VARIETE. — LA RACE. 



L'application que nous avons faite à l'homme des procédés de la 
méthode naturelle et des règles adoptées pour la répartition des 
corps tant organiques qu'inorganiques (1) nous a conduit à le sépa- 
rer du reste de la création, à le regarder comme constituant à lui 
seul un groupe primordial, un règne. Or tous les autres groupes de 
même ordre se montrent à nous comme composés d'espèces extrê- 
mement nombreuses, et présentant entre elles des différences très 
profondes. Ces deux circonstances ont déterminé les classifications 
qui, systématiques ou méthodiques, ont toujours pris l'espèce pour 
point de départ, pour unité. Parmi ces unités, il en est qui, rap- 
prochées par l'ensemble de leurs caractères, forment le genre, c'est- 
à-dire le groupe élémentaire de toutes les nomenclatures en bota- 
nique et en zoologie. La réunion des genres les plus voisins constitue 
la tribu, et en procédant toujours de la même manière on obtient les 
groupes supérieurs, désignés par les noms de famille, &' ordre, de 
classe^ à' embranchement (2), groupes qui sont de plus en plus éle- 
vés et séparés les uns des autres par des caractères de plus en plus 
tranchés. 

(1) Voyez la Bévue du 15 décembre ISfiO. 

(2) Je ne compte ici ni la sous-famille ni le sous-genre, divisions entièrement arbi- 
traires et employées à peu près exclusivement pour venir en aide à la mémoire. 



156 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les populations humaines se prêtent-elles à une semblable répar- 
tition? Ici du moins nous constatons un remarquable accord parmi 
les anthropologistes. Quelle que soit leur doctrine fondamentale, 
qu'ils fassent de l'homme un ordre de la classe des mammifères ou 
un règne de la nature, tous reconnaissent qu'on ne saurait partager 
les populations humaines même en familles ou en tribus distinctes. 
Mais pour les polygénistes les différences qui les séparent consti- 
tuent autant de caractères spécifiques, et ils les réunissent dans un 
seul genre, composé d'un nombre d'espèces qui varie singulière- 
ment au gré des savans. Les monogénistes de leur côté ne voient 
dans ces différences que des caractères de race, et rattachent ainsi 
tous les groupes humains à une seule espèce. Il est donc évident 
qu'on ne peut aborder le problème tant débattu entre les deux 
écoles qu'après avoir résolu celui-ci : qu'entend-on en histoire na- 
turelle par les mots espèce et race? C'est bien certainement faute 
de s'être sérieusement posé cette question que tant de naturalistes 
d'un incontestable mérite, de l'un et l'autre camp, ont embarrassé 
la science de notions confuses ou de graves erreurs. 

Voyons d'abord ce qu'il faut entendre par l'expression ^espèce. 
Ce mot est un de ceux que l'on retrouve dans toutes les langues qui 
possèdent des termes abstraits. Il traduit par conséquent une idée 
générale, vulgaire, et cette idée est avant tout celle d'une très grande 
ressemblance extérieure; mais, dans le langage ordinaire même, 
cette idée n'est pas simple. Il est facile de s'en convaincre en s'a- 
dressant par exemple à un éducateur de bestiaux choisi parmi les 
plus illettrés. Présentez à ce juge deux mérinos; il n'hésitera pas à 
les déclarer de même espèce. Placez sous ses yeux un mérinos ordi- 
naire et un de ces moutons à laine brillante et soyeuse que nous de- 
vons à M. Graux de Mauchamp , et il répondra avec non moins 
d'assurance que ces animaux sont de deux espèces différentes. Ap- 
prenez-lui alors que tous deux ont eu le même père et la même 
mère; l'homme pratique hésitera, son langage traduira la confusion 
de son esprit, et pour peu qu'il soit au courant du vocabulan-e gé- 
néralement employé en zootechnie, il vous dira : « Le mauchamp 
est une variété du mérinos. » Cette expérience, facile à faire, nous 
apprend que, même pour le vulgaire, quand il s'agit de l'espèce, 
l'idée de filiation vient se placer à côté de l'idée de ressemblance. 

En réalité, la science ne fait ici que préciser ce qu'avait pressenti 
l'instinct populaire. Elle aussi, pour déterminer les espèces, s'ap- 
puie sur la ressemblance, et il est inutile d'insister sur ce point; 
mais elle aussi, dès ses débuts, et sans même s'en rendre bien 
compte, a pris en considération les phénomènes de la reproduction. 
Sur ce dernier point, elle est de nos jours plus affirmative que ja- 
mais. Elle a démontré définitivement que la génération est un fait 



HISTOIRE NATURELLE DE l'hOMME. 157 

supérieur aux forces physico-chimiques ; elle a prouvé en outre que 
ce fait est déterminé exclusivement par l'influence de la vie et par 
l'intermédiaire d'un organisme préexistant (1). Toujours un être 
vivant quelconque provient d'un autre être vivant. L'ensemble des 
êtres organisés, considéré dans le temps, se compose donc de séries 
ininterrompues, et il est impossible de ne pas voir dans ces séries 
ce que le vulgaire comme les savans ont appelé les espèces. 

Théoriquement parlant, un parent, ou être engendrant, et un fils, 
ou être engendré, qui deviendrait parent à son tour, peuvent suffire 
à l'établissement indéfini d'une de ces séries. En fait, nous savons 
que les choses se passent autrement, et que toujours les deux 
termes précédens sont au moins doubles , et comprennent un père 
et une mère, un fils et une fille. C'est encore là un des beaux 

(i) On voit que nous regardons comme définitivement condamnée la doctrine des 
générations sportanées. Il devient en effet bien difficile de s'expliquer comment cette 
doctrine peut compter encore quelques partisans parmi des hommes dont le mérite est 
d'ailleurs très réel. Au reste, leur nombre diminue rapidement, et la plupart d'entre eux 
répètent sans doute l'exclamation que nous avons entendue sortir de la bouche d'un chi- 
miste très habile qui avait eu longtemps une foi entière aux générations spontanées. 
« Encore une illusion qui s'en va ! » s'écriait-il après une assez longue causerie sur les 
expériences si concluantes de M. Pasteur. Ces expériences répondent en effet aux der- 
nières chicanes qu'on pouvait adresser encore à plusieurs autres savans, à MM. Schwann 
et Henle entre autres. Ceux-ci avaient déjà opéré d'une manière comparative sur des 
infusions ou des mélanges dont les uns étaient exposés à l'air libre, tandis que les autres 
ne recevaient que de l'air tamisé à travers des acides énergiques ou des tubes rougis au 
feu. Toujours ils avaient vu les premiers donner promptement naissance à des moisis- 
sures, à des infusoires, tandis que les seconds ne présentaient aucune trace de produc- 
tion organique. Schwann, Henle et presque tous les naturalistes avaient conclu de ces 
faits que les végétaux et les animaux inférieurs qui apparaissent dans les infusions pro- 
viennent des germes que l'air y dépose sous forme de poussière, et nullement de la 
réaction des élémens morts qui entrent dans la composition de l'infusion ou du mélange. 
Ils avaient admis également que, pour empêcher l'apparition des moisissures, des infu- 
soires, etc., il suffisait de désorganiser ces germes soit par la chaleur, soit par un tout 
autre moyen. Les partisans de la génération spontanée répondaient qu'en passant soit 
dans un tube fortement chauffé, soit sur des acides, l'air, bien que ne changeant pas de 
composition, devenait impropre à donner naissance à un être organisé ; ils disaient que 
cet air était devenu inactif. En outre ils niaient l'existence des germes, bien que ceux-ci 
eussent été vus et décrits, notamment par Elirenberg. Or M. Pasteur, grâce aux disposi- 
tions ingénieuses qu'il a imaginées, a recueilli ces germes et les a semés dans des infu- 
sions plongées dans une atmosphère de cet air prétendu inactif; ils s'y sont parfaitement 
développés. D'autre part, le même expérimentateur a montré qu'il suffisait de .donner 
au ballon qui renferme une infusion quelconque une forme telle que les germes ne 
pussent pas arriver jusqu'au liquide pour que celui-ci ne présentât aucune trace de 
moisissure, alors môme qu'il était en communication directe avec l'air ordinaire. L'exis- 
tence des germes, le rôle qu'ils jouent dans les prétendus phénomènes de génération 
spontanée, ont été mis ainsi hors de toute discussion pour quiconque ne cherche ses 
convictions que dans l'observation et l'expérience. Ajoutons que les belles recherches de 
M. Balbiani sur la reproduction sexuelle des infusoires ont fait rentrer ce groupe dans 
la loi commune et enlevé aux partis ms de la génération spontanée jusqu'aux argumens 
qu'ils auraient pu tirer de l'ignorance où l'on était naguère encore sur ce sujet. 



158 REVUE DES DEUX MONDES. 

résultats que la science moderne a su dégager du chaos apparent 
des observations précédemment accumulées (1). L'idée de liliation 
se précise ainsi en se complétant. Les séries spécifiques ne nous 
apparaissent plus comme composées seulement d'individus, mais 
bien comme formées de familles qui se succèdent, et dont chacune 
provient d'une ou de deux familles précédentes. La famille physio- 
logique est donc le point de départ, l'unité fondamentale de l'es- 
pèce, comme celle-ci l'est du règne tout entier ('2). Ces idées géné- 
rales seront facilement comprises en tant qu'elles intéj-essent les 
animaux, ceux surtout qui vivent le plus communément sous les yeux 
de l'homme. Peut-être paraîtra-t-il étrange à quelque lecteur d'en 
faire l'application aux végétaux; mais qu'on ne l'oublie pas, dès qu'il 
s'agit des fonctions de la reproduction, des rapports qui relient les 
unes aux autres les générations successives, il se manifeste entre les 
deux règnes des ressemblances qui vont jusqu'à l'identité. A diverses 
reprises, et surtout dans mes études sur les métamorphoses, j'ai 
insisté ici même sur une multitude de faits qui mettent hors de 
doute ce résultat fondamental. Chez la plante comme chez l'animal, 
il y a des époux et des épouses, des pères et des mères, des fils et 
des filles. Seulement ces liens de parenté sont souvent voilés par 
les dispositions, la structure, surtout l'état d'agrégation des orga- 
nismes végétaux. Ici l'individualité elle-même se dissimule parfois 
et devient indécise pour l'homme étranger à la science ; mais celle- 
ci, nous l'avons vu, a su aller au-delà des apparences, déterminer 
l'individu et reconnaître son sexe. Il lui est donc facile de remonter 
à la famille physiologique et de constater qu'elle se retrouve dans le 
règne végétal tout comme dans le règne animal. 

Qu'il me soit permis d'insister sur quelques exemples propres à 
faire mieux comprendre combien il est difficile de séparer l'idée de 
filiation de l'idée d'espèce. La famille physiologique peut n'être com- 
posée que des quatre élémens que nous avons nommés plus haut : 
deux parens et deux enfans de dilïérens sexes. Quelques espèces 
animales, le chevreuil par exemple, réalisent ce groupe typique; mais 
elle peut aussi s'étendre prodigieusement, et les enfans peuvent, 
soit pendant toute leur vie, soit à certaines phases de leur exis- 
tence, ressembler fort peu à leurs parens directs. Chez les espèces 
animales dont la reproduction présente des phénomènes de généa- 

(1) Voyez sur cette question la série sur les Métamorphoses et la Généagenèse dans la 
Revue des Deux Mondes du l" et 15 avril 1855, du 1" et 15 juin, et du 1" juillet 1856. 

(2) M Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, guidé par des considérations différentes de celles 
que nous venons d'exposer, est arrivé le premier à cette conclusion, dont le lecteur com- 
prendra aisément l'importance capitale. M. Geoffroy désigne la famille physiologique 
dont il s'agit ici par le nom de compagnie, pour la distinguer de la famille naturelle, 
simple groupe de classifications et par cela même toujours plus ou moins arbitraire. 



HISTOIRE NATURELLE DE l' HOMME. 159 

genèse, chez les méduses entre autres, la famille comprend l'en- 
semble des générations et des individus qui se succèdent jusqu'au 
moment où reparaissent, avec les formes du père et de la mère, 
les attributs sexuels. Or les individus intermédiaires n'ont, soit 
entre eux, soit avec leurs parens immédiats, que des analogies 
de forme et d'organisation extrêmement éloignées. Pour celui qui 
jugerait seulement d'après les ressemblances, ces individus appar- 
tiendraient non-seulement à des espèces, mais même à des classes 
très distinctes. Ainsi en ont jugé pendant des siècles les savans les 
plus spéciaux eux-mêmes, avant que les observations de Saars, de 
"Siebold, et la synthèse de Steenstrup les eussent ramenés à des 
idées plus justes. Aujourd'hui, pour tous les naturalistes, la larve 
ciliée, qui se meut à la manière d'un infusoire, les animaux hydri- 
formes qui couvrent la tige et les rameaux du polypier fixé à 
demeure sur quelque rocher, la méduse isolée et libre, qui mène 
en plein océan une vie vagabonde, sont autant d'individus d'une 
même espèce. Ce qui est vrai des médusaires l'est à plus forte rai- 
son des insectes en général. Quoi de plus éloigné en apparence qu'un 
papillon, une chrysalide, une chenille? Et pourtant ces êtres sont 
sortis d'autant d'œufs pondus peut-être par une même mère, et 
peuvent appartenir non pas seulement à la même espèce, mais 
encore à la même famille. 

Ainsi l'idée d'espèce est essentiellement complexe et repose sur 
deux considérations d'ordres très distincts. Ce n'est pas d'emblée 
que la science est arrivée à ce résultat. Pas plus au moyen âge et 
aux premiers temps de la renaissance que dans l'antiquité , les 
hommes qui jetèrent les premiers fondemens de la zoologie ou de 
la botanique ne se rendirent compte de ce qu'ils appelaient des es- 
pèces. M. 1. Geoffroy a parfaitement démontré qu'on avait exagéré 
sous ce rapport les mérites d'Aristote et d'Albert le Grand. Ni l'un 
ni l'autre ne purent même soupçonner qu'il y eût là un problème 
à résoudre. Il faut arriver jusqu'à la fin du xvii'' siècle pour voir des 
naturalistes se préoccuper de cette question. Elle avait été évidem- 
ment comprise par Jean Ray, qui, en 168C5, dans son Historia plan- 
tarum^ regarda comme étant de même espèce les végétaux qui ont 
une origine commune et se reproduisent par semis, quelles que 
soient leurs différences apparentes; mais elle ne fut réellement posée 
qu'en 1700 par notre illustre Tournefort. Dans ses Inslitntiones rei 
herbariœ, il se demande : « Que faut-il entendre par le mot d'espèce?» 
Il avait défini le genre « l'ensemble des plantes qui se ressemblent 
par leur structure; » il appelle espèce « la collection de celles qui 
se distinguent par quelque caractère particulier. » Malgré le vague 
des idées et des expressions, on voit que ces deux illustres précur- 
seurs de la science moderne s'étaient placés chacun à l'un des deux 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

points de vue sur lesquels nous venons d'insister. Ray avait compris 
l'importance de la filiation; Tournefort ne tenait compte que de la 
ressemblance dans son essai de définition. 

A en juger par les termes qu'ils ont employés pour définir l'es- 
pèce, on pourrait rattacher à Tournefort un assez grand nombre de 
naturalistes dont les préoccupations habituelles sont rarement di- 
rigées vers l'étude des fonctions organiques, tels que des entomo- 
logistes, des ornithologistes, des paléontologistes. La plupart des 
physiologistes au contraire ont adopté les idées de Ray et les ont 
parfois exagérées en ce qu'ils ont supprimé de leurs définitions toute 
allusion à l'importance des caractères communs (1). Dans les deux, 
cas, il y avait une véritable erreur par omission. Pour avoir une 
notion complète de l'espèce, il faut, on le sait, tenir compte des 
deux élémens. C'est ce que comprirent fort bien Linné et BufTon. 
Le premier, il est vrai, n'a donné nulle part une définition propre- 
ment dite; mais A. Laurent de Jussieu n'a guère fait que formuler 
ses idées à cet égard quand il a dit : « L'espèce est une succession 
d'individus entièrement semblables perpétués au moyen de la gé- 
nération. » Quant à BuITon, il est on ne peut plus explicite; pour 
lui, <( l'espèce n'est autre chose qu'une succession constante d'indi- 
vidus semblables et qui se reproduisent. » 

La plupart des définitions données par les naturalistes modernes 
se rattachent de près ou de loin aux précédentes. Je me bornerai 
à citer les principales (2). — Guvier définit l'espèce « la collection 
de tous les corps organisés nés les uns des autres ou de parens 
communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu'ils se ressem- 
blent entre eux. » — Pour de Gandolle, « l'espèce est la collection 
de tous les individus qui se ressemblent entre eux plus qu'ils ne res- 
semblent à d'autres, qui peuvent, par une fécondation réciproque, 
produire des individus fertiles, et qui se reproduisent par la généra- 
tion, de telle sorte qu'on peut par analogie les supposer tous sortis 
originairement d'un seul individu.» — Pour Blainville, «l'espèce 
est l'individu répété dans le temps et dans l'espace. » — Vogt re- 
garde l'espèce comme résultant « de la réunion, de tous les indi- 
vidus qui tirent leur origine des mêmes parens et qui redeviennent, 
par eux-mêmes ou par leurs descendans, semblables à leurs premiers 
ancêtres (3). » 



(1) J'ai moi-même donné dans cette exagération sous la première influence des décou- 
vertes relatives aux phénomènes généagénétiques ; mais je n'ai pas tardé à revenir à des 
idées plus justes, et en 185G j'ai donné dans mon cours au Muséum la définition que cette 
étude fera coniiaître. 

(2) M. Geoffroy a réuni dans son livre un grand nombre d'autres définitions de l'es- 
pèce, et je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur à cet ouvrage. 

(3) On voit que ce naturaliste fait ici allusion aux phénomènes de généagenèse. 



HISTOIRE NATURELLE DE l'hOMME. 161 

Ces définitions et un grand nombre d'autres que nous pourrions 
rappeler ont cela de commun qu'elles affirment la ressemblance des 
individus de même espèce sans aucune restriction. D'autres font 
sur ce point des réserves plus ou moins explicites. Ainsi, pour La- 
marck, u l'espèce est une collection d'individus semblables que la 
génération perpétue dans le même état tant que les circonstances 
de leur situation ne changent pas assez pour faire varier leurs ha- 
bitudes, leur caractère et leur forme. » — M. Isidore Geoffroy dé- 
finit l'espèce « une collection ou une suite d'individus caractérisés 
par un ensemble de traits distinctifs dont la transmission est na- 
turelle, régulière et indéfinie dans l'ordre actuel des choses. » — En- 
fin, pour M. Ghevreul, « l'espèce comprend tous les individus issus 
d'un même père et d'une même mère : ces individus leur ressem- 
blent autant qu'il est possible relativement aux individus des autres 
espèces; ils sont donc caractérisés par la similitude d'un certain en- 
semble de rapports mutuels existant entre des organes de même 
nom, et les différences qui sont hors de ces rapports constituent des 
variétés en général. » 

Les naturalistes que nous venons de citer sont incontestablement 
ceux qui, à divers titres, jouissent dans la science de l'autorité la plus 
grande et la plus méritée. Ils appartiennent à des branches diverses 
de l'histoire naturelle et à des écoles qui ont parfois lutté avec plus 
que de l'énergie l'une contre l'autre. Et cependant on voit qu'au 
fond les idées qu'ils se sont faites de V espèce se ressemblent beau- 
coup. Les légères différences que présentent ces définitions ne por- 
tent guère que sur un point, très important il est vrai, et qu'il nous 
faut indiquer ici. Remontons à Linné et à BufTon. Tous deux, abor- 
dant -sérieusement l'étude de l'espèce et y rattachant l'idée de filia- 
tion, furent conduits à poser ces questions si graves : les individus 
dont l'ensemble constitue une espèce demeurent -ils indéfiniment 
semblables entre eux et avec leurs premiers parens? ou bien peu- 
vent-ils revêtir des caractères qui les éloignent les uns des autres 
au point que le naturaliste ne puisse plus reconnaître la parenté? 
Le nombre des séries spécifiques a-t-il été fixé dès l'origine, et s'il 
peut diminuer par l'extinction de quelques-unes d'entre elles, peut- 
il s'accroître en revanche grâce à certaines modifications éprouvées 
par des individus servant de point de départ à de nouvelles séries? 
En d'autres termes, l'espèce est-elle fixe, ou est-elle variable? 

M. Isidore Geoffroy a fort bien démontré, par des citations em- 
pruntées aux écrits de Linné et de Buffon, que ces grands législa- 
teurs des sciences naturelles ont eu les mêmes hésitations quand 
ils ont cherché à résoudre ce difficile problème, et que tous deux 
avaient professé tour à tour des doctrines opposées. Au début et 

TOME XXXI. 11 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

pendant presque toute sa vie, Linné affirme la fixité, l'invariabilité 
de l'espèce. Appuyé sur la Bible, il déclare que toujours le sem- 
blable engendre son semblable, et qu'il n'y a point d'espèce nou- 
velle. Plus tard, entraîné par un mélange de choses vraies et d'idées 
inexactes, il fait à la variabilité une part des plus larges. 11 admet 
que toutes les espèces d'un même genre de plantes proviennent 
d'une espèce unique à l'origine, et pour lui le croisement, Y hybri- 
dation, est le procédé à peu près exclusivement mis en œuvre par 
la nature pour atteindre ce résultat. L'immense majorité des végé- 
taux n'aurait, dans cette hypothèse, qu'une origine de seconde main 
pour ainsi dire, et des espèces nouvelles pourraient chaque jour 
prendre naissance sous nos yeux. 

Comme Linné, Bulîon crut d'abord k la fixité absolue, et repré- 
senta la nature comme imprimant sur chaque espère ses caractères 
inaltérables. Plus tard, il embrassa la croyance contraire, et admit 
dans chaque famille, à côté des altérations particulières qui produi- 
sent de simples variétés, \ine dégénération plus ancienne et de tout 
temps immémoriale.) transformant les espèces elles-mêmes. Ici en- 
core i! se rencontra avec son illustre rival, du moins quant au fait 
général ; mais Buffon regarda comme les causes du changement, de 
l'altération et de la dégénération, la température du climat, la qua- 
lité de la nourriture, et pour les animaux domestiques les maux de 
l'esclavage. C'était substituer la doctrine des actions de milieu, de 
r influence des conditions d'existence, à la théorie linnéenne de 
l'hybridation. Au reste, après avoir exploré pour ainsi dire les deux 
hypothèses extrêmes de la fixité absolue et d'une variabilité pres- 
que indéfinie, Buffon se trouva ramené par ses propres travaux à 
une doctrine moyenne nettement exprimée dans ses derniers écrits. 
« L'empreinte de chaque espèce, écrivit-il alors, est un type dont 
les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et per- 
manens à jamais; mais toutes les touches accessoires varient. » Le 
milieu resta d'ailleurs pour lui la cause de ces variations. Là est la 
doctrine définitive de Buffon, qu'on peut appeler celle de la varia- 
bilité limitée-, là est aussi la vérité. 

Les opinions tour à tour professées par Linné et par Bufibn ont 
servi de point de départ à autant de doctrines qui se sont propagées 
jusqu'à nos jours. Cuvieret toute l'école positive, qui le reconnaît 
pour chef, se sont déclarés pour la stabilité de l'espèce. Blainville, 
qui d'ordinaire semble se préoccuper avant tout de ne pas être de 
l'avis de Cuvier, se rencontre ici avec lui, et va plus loin encore. 
Pour lui, ((la stabilité des espèces est une condition nécessaire à 
l'existence de la science. » En revanche, Y école philosophique adopta 
généralement la croyance d'une variabilité indéfinie. Pour Lamarck, 



HISTOIRE NATURELLE DE l'hOMME. J 63 

« la nature n'offre que des individus qui se succèdent les uns aux 
autres par voie de génération, et qui proviennent les uns des autres. 
Les espèces parmi eux ne sont que relatives, et ne le sont que tem- 
porairement. » Il admettait, et la plupart de ses disciples ont admis 
après lui, la transformation des espèces, la formation d'espèces nou- 
velles. En outre il reconnaissait pour causes de ces phénomènes la 
tendance à satisfaire certains besoins, les actions, les habitudes, 
c'est-à-dire des actes pour ainsi dire spontanés. La variation avait 
donc ici sa cause dans l'individu lui-même, au moins lorsqu'il s'a- 
gissait des animaux. 

On a souvent cherché à rattacher aux doctrines de Lamarck celles 
de Geoffroy Saint-Hilaire. A nos yeux, ce rapprochement est com- 
plètement erroné. Malgré toute l'impétueuse ardeur de son génie, 
Geoffroy, on l'oublie trop souvent, en appelle toujours à l'expérience 
et à l'observation. Lamarck avait voulu remonter jusqu'à l'origine 
des choses : Geoffroy a évidemment senti que le problème de l'es- 
pèce, ainsi posé, échappe à ces deux instrumens de toute recherche 
scientifique sérieuse. Aussi ne l'a-t-il même pas abordé. Sans doute 
il s'est déclaré partisan de la variabilité, mais c'est à la manière de 
Buffon, soit qu'il s'agisse du phénomène lui-même, soit que l'on re- 
monte aux causes qui le déterminent. A diverses reprises, il repousse 
l'idée de variations incessantes et indéfinies. Pour lui, l'espèce est 
fixe tant que le milieu ambiant reste le même: elle change seulement 
quand ce milieu se modifie et dans la mesure de ces modifications. 
L'action modificatrice vient donc du dehors et s'exerce sur l'être vi- 
vant, qui ne fait que réagir. Telle est aussi la croyance de Buffon. 
On voit que M. Isidore Geoffroy a dit avec raison : « Si Geoffroy 
Saint-Hilaire est, dans l'ordre chronologique, le successeur de La- 
marck, on doit voir bien plutôt en lui, dans l'ordre philosophique, 
le successeur de Buffon, dont le rapproche en effet tout ce qui l'é- 
loigné de Lamarck. n 

Si Geoffroy Saint-Hilaire s'était borné à juger les doctrines de ses 
prédécesseurs et à développer les meilleures, l'Académie des Sciences 
n'eût point assisté à ces discussions à la fois solennelles et ardentes 
dont le souvenir est encore vivant chez tous les naturalites; mais il 
avait en ouire abordé, avec sa hardiesse habituelle, un problème 
tout nouveau, que commençaient à poser sérieusement, que posent 
chaque jour plus impérieusement les découvertes paléontologiques. 
A la suite d'études approfondies sur les crocodiliens, il avait été vi- 
vement frappé des ressemblances existant entre certaines espèces 
fossiles et d'autres espèces actuellement vivantes. Il s'était demandé 
si celles-ci ne pourraient pas descendre des premières par une filia- 
tion interrompue et si les différences constatées entre ces représen- 



16/i REVUE DES DEUX MONDES. 

tans de deux faunes appartenant à des époques géologiques dis- 
tinctes ne devaient pas être attribuées aux changemeus survenus 
dans les conditions d'existence, dans le inUieu ambiant. Plus tard 
il généralisa cette question, et, sans prétendre la résoudre, il fit va- 
loir chaudement les raisons qui militent en faveur d'une réponse 
affirmative. Cuvier s'était formellement prononcé pour la négative. 
L'auteur des Mémoires sur les Ossemens fossiles se voyait attaqué 
sur un terrain où il avait jusque-là régné en maître; il dut se dé- 
fendre, et ainsi surgirent les grands débats qui se sont prolongés, on 
peut le dire, jusqu'à nos jours. D'une part, dans un livre tout récent 
et remarquable à bien des titres, un naturaliste anglais, M. Darwin, 
a cherché à expliquer l'origine de la multiplicité des espèces ani- 
males et végétales. Il les fait toutes descendre d'un archétype pri- 
mitif, modifié, transformé successivement de mille manières par des 
actions extérieures et les conditions d'existence; il paraît rattacher 
ces changemens surtout aux phénomènes géologiques. M. Darwin a 
ainsi fondu ensemble, dans sa théorie, les idées de Lamarck sur la 
variabilité des espèces et celles de Buffon sur les causes de leurs 
variations, tout en faisant de sa théorie des applications qui rappel- 
lent les doctrines de Geoffroy. Le naturaliste anglais a d'ailleurs 
poussé les unes et les autres bien au-delà de tout ce qu'avaient ad- 
mis ses devanciers français. D'autre part, M. Godron a publié un ex- 
cellent ouvrage, exclusivement consacré à la question de l'espèce : 
le professeur de INancy se prononce de la manière la plus tranchée 
dans le sens de l'invariabilité. En ce qui concerne les espèces vi- 
vantes, il va aussi loin que Blainville, sans pourtant se placer com- 
plètement sur le même teriain, et résout dans les termes suivans la 
question paléontologique : (( Les révolutions du globe n'ont pu alté- 
rer les types originairement créés; les espèces ont conservé leur 
stabilité jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient rendu leur 
existence impossible : alors elles ont péri, mais elles ne se sont pas 
modifiées. » 

Ces conclusions absolues dans un sens ou dans l'autre sont cer- 
tainement prématurées. Nous ne possédons pas encore les données 
nécessaires pour résoudre le problème posé par Geoffroy. L'expé- 
rience et l'observation nous fournissent des faits suffisans pour abor- 
der la question de l'espèce, considérée dans la période géologique 
actuelle; l'une et l'autre nous font à peu près complètement défaut 
quand nous voulons remonter aux âges antérieurs. Ici il faut pres- 
que toujours renoncer à la certitude et même à la probabilité scien- 
tifiques pour se contenter de possibilités. Or on sait combien est 
grande la distance qui sépare le possible du réel : nul n'a le droit 
de conclure de l'un à l'autre. C'est là ce qu'a très nettement ex- 



HISTOIRE NATURELLE DE l' HOMME. 165 

primé M. Chevreul dans son beau rapport sur Y Ainpclo graphie du 
comte Odart. Après s'être formellement prononcé pour la perma- 
nence des types qui constituent les espèces sous l'empire des con- 
ditions actuelles, ce savant ajoute : « Si l'opinion de la mutabilité 
des espèces, dans les circonstances différentes de celles où nous vi- 
vons, n'est point absurde à nos yeux, l'admettre en fait pour en 
tirer des conséquences, c'est s'éloigner de la méthode expérimen- 
tale, qui ne permettra jamais d'ériger en principe la simple conjec- 
ture. » Dans l'état actuel de nos connaissances, telles sont aussi, 
sur la question dont il s'agit, nos convictions bien arrêtées. En con- 
séquence, nos études porteront exclusivement sur les temps géolo- 
giques les plus rapprochés de nous. Là seulement nous rencontrerons 
les faits qui se passent sous nos yeux, les résultats vraiment compa- 
rables d'expériences séculaires, et nous pourrons conclure en con- 
naissance de cause. Toutefois, en restant ainsi sur le terrain de la 
science positive, nous n'entendons nullement blâmer outre mesure 
ceux qui sont allés, ceux qui vont encore au-delà. Ces spéculations 
hardies ont aussi leur valeur : elles ouvrent parfois des voies nou- 
velles et préparent ainsi l'avemr; mais pour qu'elles aient une utilité 
réelle, pour qu'elles ne nous égarent pas, il faut les prendre pour 
ce qu'elles sont et ne pas les accepter avant le temps comme des 
vérités démontrées. 

Telles sont les idées générales professées jusqu'à ce jour par les 
maîtres de la science relativement à l'espèce; mais ce n'est point 
assez de les avoir exposées rapidement : il faut signaler dès à pré- 
sent un fait bien digne d'attention. On a pu remarquer que les di- 
verses écoles de naturalistes diffèrent parfois considérablement en 
théorie; il n'en est que plus remarquable de les voir dans la pratique 
agir comme si leurs principes étaient identiques. Aussitôt qu'ils 
abandonnent le champ des généralités pour en arriver aux appli- 
cations, les disciples de Lamarck ne se distinguent guère de ceux de 
Cuvier, et la réciproque est tout aussi vraie. En agissant ainsi, ils ne 
font du reste qu'imiter leurs chefs eux-mêmes. Lamarck, partisan de 
la variabilité indéfmie, n'en a pas moins consacré la majeure partie 
de sa vie à des travaux de détermination d'espèces, qui lui valurent 
le surnom, — exagéré, il est vrai, — de Linné français. Cuvier, qui 
proclamait si haut l'invariabilité, n'en reconnut pas moins des races 
très différentes dans plusieurs espèces animales, et alla bien plus 
loin encore quand il admit que des espèces distinctes peuvent con- 
courir à la formation d'une race mixte. Blainville aussi n'a jamais 
hésité à rapporter à un type spécifique unique des animaux d'appa- 
rence fort peu semblable. Pressées par l'évidence, les deux écoles 
extrêmes sont donc ramenées en fait à une sorte de juste-milieu 
toutes les fois qu'elles soumettent leurs doctrines absolues à l'é- 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

preuve de la réalité. A lui seul, ce résultat ne proclame-t-il pas 
hautement que la vérité ne se trouve ni dans l'une ni dans l'autre, 
qu'on la rencontrera seulement chez les hommes qui ont admis avec 
Buffon la variabilité limitée? 

Je me range sans hésiter sous la bannière de ce grand maître. 
Pour moi, Vespâce est quelque chose de primitif, de fondamental. 
Nés et développés dans des conditions identiques, tous les repré- 
sentans d'une espèce animale ou végétale seraient rigoureusement 
semblables entre eux; mais dans l'un et l'autre règne cette condi- 
tion est à peu près impossible à remplir. Des actions de milieu très 
diverses ont modifié et modifient sans cesse les types premiers; Xhé- 
rcdité intervient tantôt pour maintenir, tantôt pour multiplier ou 
accroître ces modifications. Ainsi prennent naissance les variétés et 
les races. Les limites des variations résultant de ces actions diverses 
sont encore indéterminées; mais, en y regardant avec soin, il est 
facile de constater qu elles sont parfois remarquablement étendues. 
Toutefois il ne se forme pas pour cela des espèces nouvelles, et la 
parenté des dérivés d'un même type spécifique peut toujours être 
reconnue par voie d'expérience, quelles que soient les différences 
très réelles qui les séparent. En conséquence je crois pouvoir don- 
ner de l'espèce la définition suivante : « l'espèce est l'ensemble des 
individus, plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus 
ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primi- 
tive unique pai' une succession ininterrompue de familles (1). » Cette 
définition repose et sur les données que j'ai exposées plus haut et 
sur les propositions générales qui la précèdent. Ces propositions 
seront développées, l'exactitude en sera démontrée dans la suite de 
ce travail. Commençons par examiner avec quelques détails la ques- 
tion de la fixité et de la variabilité de l'espèce. Cette étude même 
nous conduira à des notions nouvelles. 

Quand des hommes de génie contemporains, et disposant par con- 
séquent des mêmes élémens de conviction, hésitent entre deux doc- 
trines, quand des esprits éminens se laissent aller chacun dans son 
sens à des exagérations évidentes, on peut être certain d'avance que 
le problème agité présente des difficultés sérieuses. Tel est le cas 
pour la question de la fixité et de la variabilité de l'espèce. L'affir- 
mative et la négative peuvent également s'appuyer sur des obser- 
vations et des expériences précises empruntées à l'histoire des vé- 
gétaux aussi bien qu'à celle des animaux, et dans la recherche des 

(J) A part le dernier membre de phrase qui précise plus que je ne l'avais fait aupara- 
vant l'idée de famille, cette définition est celle que j'ai donnée au Muséum en 185G, et 
reproduite plus tard dans la Revue [Histoire naturelle de V Homme. — Du Croisement 
des Races humaines, livraison du l"*" mars 1857). 



HISTOIRE NATURELLE DE l'HOMME. 167 

causes nous en trouverons qui agissent alternativement dans les 
deux sen:?. Voyons d'abord les raisons principales qui militent en 
faveur de la fixité. 

Laissons de côté les faits cités par une foule de botanistes, et qui 
démontrent l'invariabilité des espèces végétales pendant des pé- 
riodes de deux ou trois sièclçs; remontons tout de suite jusqu'aux 
premiers temps historiques. Les hypogées égyptiens nous fournis- 
sent sur la végétation de ces époques reculées des données parfai- 
tement précises. On y a retrouvé une foule de végétaux qui croissent 
encore dans le voisinage, et la comparaison entre les échantillons 
recueillis da'ns ces antiques tombes et les plantes vivantes a prouvé 
que non-seulement les espèces proprement dites, mais encore cer- 
taines races, n'avaient pas varié depuis l'époque des premiers Pha- 
raons. Cette identité de caractères a été même constatée d'une façon 
assez piquante dans le cas suivant. Le voyageur Heninken avait 
rapporté de la Haute-Egypte des pains trouvés dans les tombeaux 
remontant à l'époque la plus reculée. Ces pains furent remis au cé- 
lèbre botaniste Robert Brown, qui retira de leur pâte des glumes 
d'orge parfaitement intactes (1). En les étudiant avec soin, il re- 
connut à la base de ces glumes un rudiment d'organe qu'on n'avait 
pas indiqué dans les orges de nos campagnes, et peut-être crut-il 
un moment avoir sous les yeux une preuve de variation dans ces 
enveloppes florales; mais un nouvel examen lui fit retrouver dans 
nos orges ce même organe rudimentaire. L'étude attentive de ce 
débris d'une plante broyée depuis cinq ou six mille ans a donc ré- 
vélé l'existence d'un caractère assez peu saillant pour avoir échappé 
à la loupe d'une foule de botanistes, et qui n'en a pas moins tra- 
versé sans altération cette longue suite de siècles. 

Parmi les espèces végétales actuellement vivantes, il en est qui 
fournissent à ce résultat une contre-épreuve curieuse. On sait que 
l'âge des arbres dicotylédones se reconnaît au nombre des couches 
concentriques dont se compose leur tronc. Même parmi nos arbres 
européens, il en est qui à ce compte dateraient d'une époque bien 
reculée. On a compté 280 de ces couches sur un if dont la circon- 
férence était seulement de 1 mètre 50 centimètres environ. Or l'if 
de Foullebec, dans le département de l'Eure, avait en 1822 (5 mè- 
tres 80 centimètres de pourtour. Celui de Fortingall, en Ecosse, at- 
teint, dit-on, près de 1(3 mètres de circonférence. Deslon-gchamps 
en tire la conséquence que si les conditions du développement ont 
été les mêmes pour ces différens arbres, l'if de Foullebec est âgé de 
onze à douze cents ans, et celui de Fortingall de plus de trois mille. 
Le chêne de nos forêts prête à de semblables calculs : il croît très 

(1) Oa appelle glume ou baie l'enveloppe extérieure de la fleur des graminées. 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

lentement, et après un siècle il n'a parfois pas plus de 35 centi- 
mètres de diamètre. A partir de cette époque, son accroissement se 
ralentit encore, et cependant on cite des chênes d'environ !i mètres 
de diamètre. A juger] de leur âge par leur grosseur, le même Des- 
longchamps déclare qu'on pourrait les croire âgés de plus de douze 
siècles. 

Quant aux arbres exotiques, ils permettent de remonter bien plus 
haut. Adanson a mesuré au Cap-Vert un baobab dont le tronc avait 
22 mètres de circonférence; en le comparant à des individus plus 
jeunes, et dont il avait pu reconnaître l'âge, il estima que ce géant 
devait avoir vécu plus de cinq mille ans. Golbery a obseFvé un autre 
représentant de la même espèce plus monstrueux encore : celui-ci 
atteignait 34 mètres de pourtour; il devait par conséquent être, 
selon toute apparence , plus âgé que le précédent. Enfin l'espèce 
de pin colossal récemment découverte en Californie, le gigantesque 
séquoia, s'élève parfois à une hauteur de 100 mètres et présente, 
dit-on, une épaisseur de 10 mètres. On a compté les couches con- 
centriques d'un de ces immenses troncs; on en a trouvé plus de six 
mille. Cet arbre était donc contemporain des premières dynasties 
égyptiennes. Eh bien! tous ces vétérans de la flore contemporaine 
ressemblent entièrement, aux dimensions près, aux plus jeunes ar- 
bres de même espèce qui les entourent et qui sont séparés d'eux 
par des milliers de générations. 

Tous les exemples précédens sont pris dans la période géologique 
actuelle. Toutefois nous pouvons ici dépasser la limite qui nous ar- 
rêtera d'ordinaire et demander des enseignemens à l'époque recu- 
lée où se passa le dernier phénomène général qui ait laissé des 
traces sur notre globe. En remuant les sables du diluvhim, on a ra- 
mené au jour des graines'enfouies et qui avaient conservé leurs pro- 
priétés germinatives pendant un nombre de siècles indéfini, mais à 
coup sûr bien supérieur à celui qui nous sépare de la civilisation 
égyptienne même à son aurore. Les graines ont germé, et les indi- 
vidus qui en sont sortis se sont montrés entièrement semblables à 
ceux qui ont poussé dans les conditions ordinaires (1). 

L'étude des animaux nous présente des faits entièrement pareils 
à ceux qui résultent de l'examen des espèces végétales. Ici encore 
nous nous adresserons sur-le-champ à l'Egypte. Les peintures des 
hypogées abondent en élémens propres à éclairer la question. Les 
premières nous montrent une foule d'espèces et de races animales 
représentées avec une fidélité dont nous pouvons encore juger par 

(1) Ce fait remarquable a été observé par M. Michalet aux environs de Dole. La plante 
qui a ainsi reparu est le galium anglicum, qui, à peine connu dans la localité, a couvert 
les sables du diluvium à mesure que les ouvriers en pelleversaient les bancs, demeurés 
jusqu'à cette époque entièrement intacts. 



HISTOIRE NATURELLE DE l' HOMME. 169 

nous-mêmes. Les seconds sont pour ainsi dire des cabinets d'his- 
toire naturelle où sont admirablement conservés les représentans de 
la faune des Pharaons. Sur ce point, les recherches les plus modernes 
n'ont fait que confirmer les conclusions tirées par Geoffroy Saint- 
Hilaire de ses longues études dans les nécropoles de Thèbes, et que 
Lacépède résumait ainsi dans un rapport demeuré célèbre : « Il ré- 
sulte de cette partie de la collection du citoyen Geoffroy que ces ani- 
maux sont parfaitement semblables à ceux d'aujourd'hui. » 

Grâce à la résistance que présentent le squelette et les coquilles, 
les animaux ont laissé dans les terrains quaternaires des restes fa- 
ciles à étudier et à reconnaître en plus grande quantité que les vé- 
gétaux. Les brèches osseuses, les cavernes à ossemens, aussi bien 
que les sables et les alluvions, ont conservé un grand nombre d'es- 
pèces que la paléontologie a su distinguer et comparer aux espèces 
existantes. Or les résultats de ce rapprochement sont très impor- 
tans. Dans un remarquable travail sur les cavernes, M. Desnoyers 
a résumé tous les faits principaux recueillis touchant les mam- 
mifères contemporains de l'époque dont nous parlons. Les espèces 
en sont fort nombreuses et se partagent naturellement en trois 
groupes. Dans le premier se placent celles que leurs caractères 
séparent nettement des espèces actuelles, qui par conséquent ont 
disparu ou bien se sont modifiées de manière à devenir mécon- 
naissables par suite des révolutions géologiques. Au second appar- 
tiennent les espèces qui se retrouvent dans la faune actuelle , mais 
qui ne vivent aujourd'hui que dans des contrées plus ou moins éloi- 
gnées de celles où f on a découvert leurs restes fossiles, qui par con- 
séquent semblent avoir émigré à la suite des mêmes révolutions. Le 
troisième groupe se compose d'espèces identiques à celles qui vivent 
aujourd'hui encore dans les mêmes lieux et qui par conséquent ont 
résisté sans modification aux mêmes cataclysmes. Dans les trois 
groupes, on rencontre parfois le même genre représenté par des es- 
pèces distinctes. Ces espèces ont donc été contemporaines, et quelle 
que soit l'opinion que Von adopte, il faut reconnaître que l'action 
exercée sur elles par la modification du milieu a été bien diffé- 
rente. 

L'histoire des animaux inférieurs, celle des mollusques et des 
zoophytes, présente des faits tout pareils. A vouloir citer de nom- 
breux exemples, nous n'aurions que l'embarras du choix. Bornons- 
nous à indiquer les résultats recueillis par M. Agassiz lors de son ex- 
ploration des côtes de la Floride. On sait que certains zoophytes des 
mers tropicales vivent en familles innombrables sur certains points 
circonscrits, et que leurs générations successives, superposant sans 
cesse les polypiers calcaires habités par ces petits êtres, finissent 
par élever d'abord au niveau des vagues, puis jusqu'au-dessus des 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

flots, des écueils, des îles, des archipels entiers. Ce curieux phé- 
nomène, constaté d'abord dans rOcéan-Pacifique, où il se développe 
sur une échelle immense, se retrouve dans le golfe du Mexique, et 
a été pour M. Agassiz le sujet d'études approfondies. Ce naturaliste 
croit pouvoir préciser le temps qu'ont mis k se former quatre récifs 
de corail remarquables par leur disposition concentrique, et qu'il a 
trouvés à l'extrême pointe méridionale de la Floride. D'après ses 
calculs, il aurait fallu environ huit mille années pour les amener à 
leur état actuel. Bien plus, la Floride elle-même, dans une étendue 
de 2 degrés en latitude, lui paraît n'être composée que de récifs de 
corail élevés de même par les polypes, et soudés les uns aux autres 
par l'action des siècles. Il estime à deux cent mille années environ 
le temps nécessaire à la formation de cette presqu'île. Or les roches 
de cette terre, les masses de ces récifs, d'origine essentiellement 
animale, nous montrent des polypiers, des coquilles identiques à 
ceux qu'on pêche encore aujourd'hui, pleins de vie, dans toutes les 
mers voisines. Ainsi, d'après M. Agassiz, les mollusques, les zoo- 
phytes du golfe du Mexique, auraient conservé tous leurs caractères 
pendant deux mille siècles. 

On le voit, les partisans de l'invariabilité s'appuient sur des faits 
importans bien observés et sur des argumens sérieux. Ils peuvent 
dire à leurs adversaires : Nous poursuivons un certain nombre d'es- 
pèces végétales ou animales jusqu'aux premiei's temps de l'histoire, 
jusqu'à six ou huit mille ans en arrière, et nous les voyons sem- 
blables à ce qu'elles sont aujourd'hui. Nous dépassons les limites de 
l'époque géologique actuelle, et nous retrouvons encore certaines es- 
pèces identiques à ce qu'elles sont de nos jours. En outre, parmi ces 
espèces qui ont assisté à la dernière révolution de notre globe, toutes 
n'ont pu supporter les nouvelles conditions d'existence qui leur 
étaient faites. De celles-ci, les unes ont émigré , sans polir cela se 
modifier; d'autres ont disparu. Pourquoi admettre que ces der- 
nières sont les ancêtres immédiats de nos espèces actuelles? Nous 
ne connaissons ces animaux éteints que par leurs restes fossiles; 
mais ces restes suffisent pour faire reconnaître entre eux et ceux 
qu'on veut regarder comme leurs petits-fils des différences parfois 
très grandes. Où sont les traces des modifications progressives qui 
auraient inévitablement relié entre elles ces formes diverses, si elles 
dérivaient en effet les unes des autres? Nulle part. A en juger par 
tous les faits connus, par toutes les expériences possibles, la trans- 
formation, la variation de l'espèce est donc une pure hypothèse, et 
la vérité ne peut être que dans la doctrine de la fixité. 

Telle est en résumé l'argumentation de Guvier, de Blainville et de 
leurs disciples plus ou moins avoués; mais, nous l'avons vu, sous 



HISTOIRE NATURELLE DE l'hOMME. J 71 

?es expressions absolues, il y a des sous-entendus et des réserves. 
L'invariabilité, que cette école proclame si haut, ne s'entend que 
des caractères essentiels, fondamentaux. Jamais elle n'a pu parler 
d'une identité qui n'existe nulle part. En fait, Lamarck lui-même 
admettait une certaine constance; de même l'école qui le combat 
admet une certaine variabilité. Nous allons maintenant aborder l'é- 
tude des phénomènes de cet ordre, et rappeler d'abord ceux qu'on 
observe chez l'individu isolé lui-même, lorsqu'on l'observe à diverses 
époques de son existence. 

Sans parler des animaux à métamorphoses, où les différences d'un 
âge à l'autre sont si énormes; sans parler des changernens si consi- 
dérables qui s'accomplissent chez le fœtus encore enfermé dans l'œuf 
ou dans le sein de sa mère , qui ne sait que dans tous les groupes 
du règne animal il est des espèces dont les jeunes ressemblent si 
peu aux adultes, que des observations suivies permettent seules de 
les identifier? Qui ne sait que chez l'homme lui-même, l'enfant, 
l'homme fait, le vieillard, sont au premier coup d'œil trois individus 
distincts? Ces changernens, dira-t-on, tiennent à l'essence même 
des êtres; ils sont la conséquence de leur évolution normale. Cela 
est vrai, mais le fait n'en est que plus important à rappeler ici. A 
lui seul, il suffit pour prouver que l'individu vivant n'est pas quelque 
chose d'ai^solument fixe, d'immuable. C'est seulement un champ 
limité, défini, où la vie apporte et d'où elle emporte des matériaux, 
tantôt d'une manière continue, tantôt à des momens donnés, main- 
tenant, mais modifiant aussi dans certaines limites, et par une épi- 
genèse incessante, les formes qui sont pour nous des caractères 
spécifiques. Quiconque tiendra suffisamment compte de ces phéno- 
mènes sera préparé à comprendre et à accepter des faits d'un autre 
ordre, et bien plus importans au point de vue qui nous occupe. 

En effet, h côté des modifications en quelque sorte nécessaires 
dont nous venons de parler, on en constate d'autres qui n'ont au- 
cun rapport avec le développement normal, et ne peuvent être re- 
gardées que comme accidentelles. Pour s'en tenir à l'homme seul, 
on voit chez lui des individus revêtir alternativement quelques-uns 
des caractères propres à des groupes humains justement distingués 
les uns des autres. S'il existe des races blondes et des races brunes, 
on voit tous les jours des enfans blonds et roses se changer en 
adultes à la chevelure noire, au teint pâle et foncé. Quoique plus 
rare, la réciproque se présente quelquefois, et j'en connais un 
exemple. Dans les races blanches, le mélanisme, c'est-à-dire la co- 
loration noire de la peau, se montre assez souvent d'une manière 
partielle et temporaire, chez les femmes enceintes par exemple. 
Camper cite à ce sujet l'observation recueillie chez une jeune femme 
dont le corps tout entier, à l'exception de la face et du cou, avait pris 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

à sa première grossesse la couleur d'une véritable négresse. Un de 
mes auditeurs, ancien médecin, m'a dit avoir rencontré un fait à peu 
près semblable dans sa pratique. D'autre part, le docteur Hammer 
et Buffon rapportent des exemples bien authentiques de nègres qui 
sont devenus blancs. Il s'agit d'un jeune homme et d'une jeune 
fille. Tous deux, vers l'âge de quinze ou seize ans, commencèrent à 
blanchir, le premier à la suite d'un léger accident, la seconde sans 
•cause connue. Les phénomènes furent d'ailleurs à peu près iden- 
tiques dans les deux cas. Le changement de coloration eut lieu d'une 
manière progressive. La teinte générale s'affaiblit d'abord, puis des 
taches blanches apparurent, grandirent peu à peu, et envahirent le 
corps tout entier. Chez les deux individus, la teinte primitive per- 
sista sur quelques points peu étendus, et les parties transformées 
conservèrent des marques semblables à des grains de beauté ou à 
des taches de rousseur. En général, les villosités, les cheveux, parti- 
cipèrent à ce changement, et devinrent ou blancs ou blonds là où la 
peau avait blanchi. Les deux individus conservèrent une santé par- 
faite. Toutes leurs fonctions continuèrent à s'exercer très régulière- 
ment. La peau surtout ne présenta jamais de traces de maladies; 
elle était rosée et semblable en tout à celle d'un individu de race 
blanche. Hammer et Buffon ont insisté avec raison sur ces derniers 
détails, qui prouvent qu'il s'agit ici d'une véritable transformation, 
et que le changement de couleur ne saurait être attribué à quel- 
qu' une de ces affections cutanées observées par plusieurs voyageurs, 
et surtout par M. d'Abadie, affections qui ont pour résultat de don- 
ner à la peau noire de certaines races une couleur blanche mate et 
blafarde. 

Ainsi l'individu n'est jamais identique à lui-même dans tout le 
cours de sa vie, et de plus il peut subir des changemens très consi- 
dérables sans que son existence soit mise en péril. De ces faits gé- 
néraux, on peut déjà conclure qu'en acceptant dans toute sa rigueur 
la définition de Blainville lui-même, on doit s'attendre à rencon- 
trer entre les représentans de chaque espèce des différences plus 
ou moins tranchées. L'expérience de tous les instans s'accorde avec 
cette conclusion. Chez les végétaux aussi bien que chez les animaux 
et chez l'homme, l'identité n'apparaît qu'à titre de fait entièrement 
exceptionnel. On sait ce qui arriva aux courtisans d'Alphonse le 
Sage à la recherche de deux feuilles exactement semblables; tout 
bon berger reconnaît et distingue fort bien chaque brebis de son 
troupeau, et la fable des ménechmes, sauf entre jumeaux, ne s'est 
peut-être réalisée qu'une seule fois dans la personne de Martin 
Guerre et d'Arnaud du Tilh. 

Les différences très légères, servant seulement à distinguer les 
uns des autres les représentans d'une même espèce, ne sont autre 



HISTOIRE NATURELLE DE l'hOMME. 173 

chose que les traits individuels , les nuances, comme les appelle 
M. Isidore Geoffroy. Dès que ces différences dépassent une certaine 
limite, elles donnent naissance à la variété. Celle-ci, presque toujours 
individuelle chez l'homme et chez les animaux ou les plantes, qui se 
reproduisent seulement par voie de générations successives, peut 
comprendre au contraire un nombre indéterminé d'individus quand 
il s'agit d'une espèce pouvant se multiplier par un procédé généa- 
génétique quelconque; mais, même dans ce dernier cas, les carac- 
tères différentiels de la variété ne passent jamais d'une génération à 
l'autre. J'emprunte ici à M. Ghevreul un exemple bien remarquable 
propre à faire comprendre cette distinction. En 1803 ou 1805 , 
M. Descemet découvrit dans sa pépinière de Saint-Denis, au milieu 
d'un semis d'acacias [robinia pseudo- acacia), un individu sans 
épines qu'il désigna par l'épithète de spectabilis. C'est de cet indi- 
vidu, multiplié par marcottes, boutures ou greffes, que proviennent 
tous les acacias sans épines qu'on rencontre aujourd'hui dans le 
monde entier. Or ces individus produisent des graines, mais ces 
graines, mises en terre, n'engendrent que des acacias épineux. 
L'acacia spectabilis est resté à l'état de variété. 

La variété peut être définie un individu ou un ensemble d'indi- 
vidus appartenant à la même génération sexuelle, qui se distingue 
des autres représentans de la même espèce par un ou plusieurs ca- 
ractères exceptionnels. Ces caractères eux-mêmes peuvent être plus 
ou moins accusés, et il en résulte que la variété passe insensible- 
ment d'un côté aux simples traits individuels dont nous parlions 
tout à l'heure, et de l'autre côté aux monstruosités les plus légères, 
appelées hémitéries par M. Geoffroy (1). On comprend dès lors com- 
bien peuvent être nombreuses et diverses les variétés d'une seule 
espèce. Il n'est aucune partie de l'être qui ne puisse s'exagérer, 
s'amoindrir, se modifier de mille manières, et toutes les fois que 
l'accroissement, la diminution, la modification, dépasseront la li- 
mite, indécise il est vrai, mais pratiquement appréciable, des traits 
individuels, on aura à constater une variété de plus. 

Lorsque les caractères qui distinguent une variété passent aux 
descendans du végétal ou de l'animal qui les avait présentés le pre- 
mier, lorsqu'ils deviennent héréditaires, il se forme une race^ Par 
exemple, si un des acacias dont nous venons de parler portait des 
graines d'où sortiraient des arbres également sans épines, si ceux- 
ci à leur tour jouissaient de la même propriété, si l'acacia specta- 
bilis en arrivait ainsi à se reproduire naturellement, il cesserait 
d'être une simple variété; il constituerait une race. La race sera 

(1) Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation. 



r 






17ll REVUE DES DEUX MONDES. 

donc l'ensemble des individus semblables (tppartenant à une même 
espèce^ ayant reçu et transmettant par voie de génération les carac- 
tères d'une variété primitive. — Au fond, cette définition, tout en 
précisant davantage l'idée d'origine, revient à celle de Bidron, 
qui disait : « La race est une variété constante et qui se conserve 
par génération, » ou à celle du botaniste Richard, qui s'exprime 
ainsi : « Il y a certaines variétés constantes et qui se reproduisent 
toujours avec les mêmes caractères parle moyen de la génération; 
c'est à ces variétés constantes qu'on a donné le nom de races. » Si 
je multipliais ces citations, on verrait que sur ce point de la science 
il existe entre les naturalistes de toutes les écoles un accord vrai- 
ment remarquable, et que les disciples de Lamarck eux-mêmes se 
rencontrent ici avec ceux de Guvier (1). 

Le nombre des races pouvant provenir d'une même espèce est 
tout aussi indéfini, il peut être tout aussi considérable que celui des 
variétés elles-mêmes, car il n'est aucune de celles-ci dont les carac- 
tères ne puissent devenir héréditaires dans des conditions données. 
En outre, ces races primaires, sorties immédiatement de l'espèce 
commune, sont à leur tour susceptibles d'éprouver des modifications 
qui peuvent rester individuelles ou devenir transmissibles par géné- 
rations. Chacune d'elles donne ainsi naissance à des variétés, à des 
races secondaires. Le même phénomène peut' se répéter indéfini- 
ment. Nos végétaux, nos animaux domestiques fournissent une foule 
d'exemples de ces faits. On voit combien se trouvent multipliées 
par là les modifications du type spécifique primitif. Considérée à ce 
point de vue, chaque espèce nous appai-aît comme un arbre dont la 
tige élevée fournit en tous sens et à diverses hauteurs des branches 
maîtresses plus ou moins nombreuses, sous-divisées elles-mêmes 
en branches secondaires, en rameaux, en ramuscules, tous distincts 
et cependant tous issus médiatement ou immédiatement du tronc 
primitif. Pour pousser la comparaison jusqu'au bout, on peut dire 
que, dans cet arbre hypothétique, les variétés sont représentées par 
les bourgeons avortés. 

Cette image a cela d'utile qu'elle fait sentir plus aisément les re- 
lations existantes entre ces trois catégories d'êtres trop souvent con- 
fondues dans le langage, — l'espèce, la race, la variété. On voit que 
toute race, toute variété se rattache à une espèce, comme toute 
branche, tout bourgeon tient à une tige quelconque; on voit que 
chaque espèce comprend, avec les individus qui ont conservé le 

(1) Il ne s'agit que des races proprement dites. Quant aux races hybrides, c'est-à-dire 
aux séries zoologiques ou botaniques résultant du croisement de deux espèces distinctes, 
nous les examinerons plus tard avec le soin qu'elles méritent, en réduisant à sa juste va- 
leur ce qui a été dit à ce sujet. 



HISTOIRE NATURELLE DE l' HOMME. 175 

type primitif, tous les individus plus ou moins éloignés de ce type, 
mais qui s'y relient par une filiation ininterrompue, de même que 
l'arbre est composé de ses branches, de ses rameaux, tous rattachés 
au tronc qui les porte et dont ils sont autant de divisions. Enfin 
on ne peut toucher au moindre ramuscule sans agir sur l'arbre 
dont il fait partie, et cette simple considération justifie une autre 
conséquence fort importante pour la question qui nous occupe : 
à savoir que toute modification imprimée à une race quelconque 
porte en réalité sur l'espèce d'où cette race est issue immédiate- 
ment ou médiatement. 

Et maintenant qu'on suppose le tronc de notre arbre réduit à 
une courte souche que des alluvions auraient profondément enfouie 
et cachée sous terre : comment reconnaître si les maîtresses bran- 
ches, qui sortent isolément du sol, sont les produits communs de 
cette souche, ou bien les tiges d'autant d'arbres distincts? Les natu- 
ralistes se trouvent trop souvent dans un embarras pareil à celiri 
qu'éprouverait le forestier sommé de décider à première vue. Con- 
sidérées à part et abstraction faite de l'origine, la race et l'espèce 
se ressemblent beaucoup. Dans les races bien établies, les caractères 
sont aussi semblables d'individu à individu, de père à fils, que dans 
les espèces les plus pures et les moins modifiées ; la transmission en 
est tout aussi régulière. Par suite, les naturalistes se trouvent chaque 
jour en présence de groupes animaux ou végétaux semblables à 
certains égards, dissemblables sous certains autres, et dont ils 
ignorent les relations; ils ont donc à se demander bien souvent si 
ces groupes doivent être isolés les uns des autres et former autant 
d'espèces distinctes, ou bien s'ils doivent être réunis à titre de races 
en une seule et unique espèce. C'est précisément en ces termes que 
se pose la question lorsqu'il s'agit de l'homme. Pour lever ces diffi- 
cultés, une étude comparative sérieuse était nécessaire, et nous ne 
craignons pas de le dire, cette étude ne pouvait guère être entreprise 
que de nos jours, il a fallu les efïorts réunis de la science et de 
l'industrie modernes pour résoudre une foule de ces questions de 
détail qui, en histoire naturelle, conduisent seules aux doctrines gé- 
nérales. S'il est permis de conclure aujourd'hui, c'est que, grâce à 
ce concours, on peut grouper une somme suffisante de résultats et 
montrer qu'ils nous conduisent tous au même but en s' appuyant sur 
une double série de faits qui eux-mêmes répondent aux deux idées 
dominantes dans la définition de l'espèce, — l'idée de ressem- 
blance et celle de filiation. Ce sont ces résultats qu'il faudra main- 
tenant exposer, en faisant d'abord Xhisloire des races. 

A. DE QUATREFAGES. 



DEUX JOURS 



DE SPORT A JAVA 



ROGER BELPAIRE A CLAUDE DE MARKE. 

(39, rue d'Amsterdam, à Paris.) 



Calcutta, Spencc's Hôtel, 13 juin 1854. 

Sic fada voluerunt ou volucre, comme dit Lhomond : demain , 
mon vieil ami, sauf obstacle imprévu, je mets le cap sur Java, via 
Penang et Singapour. Comme je ne doute pas qjie tu ne salues 
cette nouvelle en me prodiguant les noms de Juif errant, de Robin- 
son, Gulliver, et autres touristes distingués, je dois à ma dignité 
peu offensée de -te donner très en détail les motifs graves qui m'ont 
engagé à pousser cette reconnaissance vers les îles du détroit de la 
Sonde. Prêtez à ce récit, seigneur, une oreille attentive. Une de mes 
anciennes connaissances de Simlah m'avait invité avant-hier à ve- 
nir dîner à la mess du fort William. A sept heures, j'étais installé à 
la table du 18^ régiment de l'armée royale, où se trouvait réuni en 
ce moment un effectif fort respectable de vestes rouges et d'uni- 
formes bleus. Les officiers de la reine traitaient ce jour-là l'état-ma- 
jor de la corvette hollandaise le Ruyter, arrivée récemment dans les 
eaux de l'Hoogly, et dont, à plusieurs reprises déjà pendant la pro- 
menade du soir, j'avais admiré les formes élégantes et la bonne 
tenue. Le hasard de l'étiquette me fit placer à table entre mon hôte 
et le capitaine de la corvette hollandaise, un homme de trente-cinq 
ans environ, à la voix harmonieuse, au regard bienveillant, aux ma- 
nières exquises, pour lequel je me sentis pris à première vue d'un 
de ces entraînemens sympathiques qui, comme l'amour, naissent 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 177 

souvent d'un coup d'œil. Au punch glacé qui, conformément aux 
prescriptions des maîtres de la science, suivit le tiirtle-soup, nous 
nous étions dit nos noms, prénoms et qualités. Le jambon et le din- 
don, qui figurent invariablement à tout grand dîner de l'Inde, n'a- 
vaient pas encore disparu de la table, que j'avais déjà communi- 
qué à mon voisin un bon demi-tome de mes impressions de voyage, 
et celui-ci, en retour de cette confidence, m'avait initié à ses démê- 
lés récens avec un vieil amiral bourru et entêté, en route à ce mo- 
ment. Dieu merci, pour les plages de la Hollande. Quand le fromage, 
les petits oignons et le Bass's pale aie parurent sur la table, mon 
digne Hollandais me parlait avec effusion d'une jeune dame fran- 
çaise, institutrice dans la famille de son frère, riche planteur du dis- 
trict des Préhangers, Madeleine, si je me souviens bien de ce nom, 
prononcé à plus de vingt reprises, et notre intimité ne s'arrêta pas là. 

Une heure et demie, après minuit bien entendu, venait de sonner 
à l'horloge du fort William, et un groupe de jeunes enseignes sa- 
luait l'arrivée des devilled bones (grillades de poulet) en entonnant 
à gorge déployée la chanson populaire The Pope musl live an happy 
life (où, soit dit en passant, le poète bachique a singulièrement 
exagéré les joies de cette couronne d'épines qu'on appelle la tiare), 
quand mon nouvel ami et moi quittâmes la table pour continuer loin 
des chants d'une jeunesse trop émue, dans le long corridor qui 
précède le mess-room, une discussion approfondie sur les mérites 
comparatifs des vins du Rhin et des vins de Bordeaux. Mon inter- 
locuteur défendait le drapeau de l'xMlemagne avec une opiniâtreté 
que je ne lui avais pas encore vu déployer dans la discussion, et 
tous mes argumens ne pouvaient paryenir à le convaincre de la su- 
périorité du Lafitte 3/i même sur un certain 3Iarcobnumer, Lieb- 
frauenmilch (lait de vierge) dans toute l'acception du mot, qu'il tenait 
sous clé dans sa cave et désirait soumettre sans délai à ma savante 
dégustation... 

De tout le reste, si je me souviens, je ne me souviens guère : je 
sais seulement qu'au matin je me réveillai avec un mal de tête ca- 
rabiné, une soif à dessécher un étang, dans une cabine de navire, 
et fort étonné de me trouver en pareil logis, sinon à pareille fête. 
Je cherchais en vain à ressaisir dans mon cerveau troublé les fils de 
cette énigme, lorsque je répondis machinalement par un a entrez» à 
trois coups frappés discrètement à la porte, et vis paraître sur le seuil 
de la cabine le visage bienveillant du commandant Hendrik van 
\'liet. 

— Eh bien 1 mon cher hôte, comment avez-vous passé la nuit? me 
dit le marin en me tendant la main d'un geste amical. 

— Mais à merveille, repris-je intrépidement, et sans me douter 

TOME XXM. 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

un seul instant que j'avais échangé ma chambre de Spence's Ilotel 
pour une cabine du Ruyter. 

— Vous me pardonnez donc ma folle insistance de cette nuit, je 
pourrais dire de ce matin? interrompit l'officier. Entre nous, je vous 
ai presque amené ici de force, et ne vous fussiez-vous pas rendu en 
homme sage à mon caprice.; je crois bien que nous aurions dû ce 
matin nous couper la gorge, poursuivit le marin avec un rire plein 
de bonhomie... Mais les vins capiteux de la mess m'avaient porté au 
cerveau, et au risque de vous donner une fort mauvaise opinion de 
la manière dont nous autres marins hollandais pouvons porter la 
toile, je dois vous avouer, pour être franc, que j'étais complètement 
gris hier soir. 

— Et sous ce rapport je n'avais certes rien à vous envier, repris- 
je vivement : assurance dont les titillations qui vibraient incessam- 
ment à mes oreilles attestaient la poignante véracité. 

— Ce qui ne vous empêchera pas, j'espère, de déjeuner ce matin 
avec moi et de bon appétit, dit le commandant. J'ai à cœur de vous 
montrer que si mon faible est grand pour les vins de l'Allemagne, 
je rends à ceux de la belle France toute la justice qui leur est due. 
J'ai encore quelques bouteilles de Larose /i8 sur lesquelles je dési- 
rerais vivement avoir votre opinion. Si vous le permettez, on ser- 
vira le déjeuner à l'heure ordinaire, dix heures et demie, plus tard 
si cela vous convient. 

Je ne pouvais décliner une invitation faite en termes si courtois ; 
aussi répondis-je au commandant que je serais prêt à l'heure indi- 
quée, et il se retira en s' inclinant. 

Mon madrassee, prévenu à l'hôtel, m'avait apporté mes effets de 
toilette, et en moins d'une heure, sous l'influence bienfaisante de 
véritables douches, mon cerveau avait été ramené à une tempéra- 
ture équitable. A l'heure dite, rasé de frais, vêtu de blanc, j'étais 
prêt à m' asseoir à la table de mon nouvel ami. Je m'étais bien promis 
de garder pendant tout le repas une abstinence digne de Sparte,... 
serment d'ivrogne, comme tu t'en doutes! Le chef du comman- 
dant Hendrik était très décidément un grand chef, et son Larose 48 
d'une supériorité si incontestable, qu'à midi nous étions encore à 
table, en train de discuter une troisième bouteille, digne à tous 
égards de ses deux aînées. 

— Je ne vous ai pas encore rappelé, me dit le commandant, une 
promesse, peut-être imprudente, que vous m'avez faite hier soir. 

— Et qui sera tenue, quelque imprudente qu'elle puisse être, re- 
pris-je avec cette sotte assurance que donne à l'homme le jus de la 
treille. 

— Ne vous engagez pas trop vite... Sans doute mon plaisir serait 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 179 

grand de vous avoir pour compagnon de voyage; mais pour rien au 
monde je ne voudrais abuser d'une parole que vous ne m'avez 
d'ailleurs donnée que très à la légère. Voyons, ajouta mon hôte, ne 
vous rappelez-vous pas qu'hier, dans les épanchemens qui ont suivi 
nos nombreuses libations, vous m'avez promis de venir avec moi à 
Java? 

— Pas le moins du monde, repris-je avec un étonnement aussi 
sincère que si l'on m'eût annoncé que je m'étais engagé la veille à 
faire une visite à la lune. 

— Eh bien! qu'il n'en soit plus question! interrompit le comman- 
dant; mais cette résignation n'était qu'apparente, et quelques in- 
stans après il revenait à la charge et tentait d'émouvoir ma fibre 
voyageuse en me dépeignant en termes éloquens les beaux paysages 
du paradh de Java, les troupeaux de cerfs et de sangliers dont les 
plaines abondent. Présenté par lui au gouverneur-général, dont il 
avait été l'aide-de-camp, j'aurais reçu de ce potentat l'accueil le 
plus empressé : son frère, l'un des plus riches planteurs du district 
des Préhangers, aurait été trop heureux de me faire les honneurs 
de ses vastes propriétés. Le commandant ne prononça pas, il est 
vrai, une seule fois le nom de Madeleine ; mais si de cette réticence 
je pus conclure que les vins de France ne déliaient pas la langue de 
mon nouvel ami au même degré que les vins du Rhin, je ne m'en 
sentis pas moins disposé à succomber à la tentation et à profiter de 
cette excellente opportunité pour visiter la perle des mers de l'Inde. 
:Après une faible résistance, je m'engageai à accompagner le com- 
mandant du Ruyler dans son prochain voyage. — Sauf obstacle im- 
prévu, le pilote et moi serons à bord demain, à la marée du matin. 

Après tout ce verbiage, c'est sans doute abuser de ta patience 
que de reprendre incontinent la litanie de mes impressions de 
voyage; mais je te sais toujours disposé à prendre part à une bonne 
action, à me rendre service : aussi j'aborde sans crainte d'être indis- 
cret, sans autre précaution oratoire, le récit d'un épisode à la fois 
triste et singulier de mon voyage de retour à Calcutta. 

Le 19 mai, il se faisait dix heures du matin; parti la veille au 
coucher du soleil de Rumbolliah, il me restait encore à parcourir 
une dizaine de milles avant d'arriver au dnwk bungalow de la sta- 
tion de Futtehgur, où je devais trouver un abri contre les ardeurs 
de la journée. Les fatigues d'une nuit sans sommeil commençaient à 
dominer mes sens, et le galop convulsif de l'attelage, les cris du co- 
cher, l'infernal grincem.ent des roues et des essieux parvenaient à 
peine à me tirer d'un engourdissement léthargique. Soudain la voi- 
ture s'arrêta, et un monsieur, chapeau à la main, apparut à mes 
yeux étonnés à l'ouverture de la portière de droite. La surprise du 
premier moment fit place à une surprise plus grande encore lorsque 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

j'entendis l'inconnu m'interpeller en fort bon français, puis, en s'ex- 
cusant de son indiscrétion, me prier de lui donner une place à côté 
de moi jusqu'à la prochaine station, où il trouverait sans doute les 
moyens de remplacer sa chaise de poste, culbutée à quelque dis- 
tance dans les ornières d'un chemin de traverse. Le pur accent gau- 
lois avec lequel ce discours m'était adressé m'indiquait assez que 
j'avais devant moi un compatriote; aussi n'eut-il pas besoin de réi- 
térer sa demande. Au bout de quelques secondes, le voyageur était 
installé dans la voiture, et le cheval reprenait sa course interrom- 
pue par cette rencontre singulière. Je pus alors examiner avec plus 
de loisir mon nouveau compagnon, et reconnus un homme d'une 
trentaine d'années, de taille élancée, aux cheveux blonds et rares, 
dont les traits réguliers n'eussent point manqué de charme sans 
l'expression étrange de deux grands yeux bleus qui tantôt roulaient 
dans leurs orbites d'un mouvement convulsif, tantôt s'arrêtaient sur 
moi avec une fixité singulière. J'eus bientôt l'explication de ces re- 
gards de maniaque. L'inconnu, dont les formes courtoises ne se dé- 
mentaient d'ailleurs pas en me remerciant avec effusion de mon 
obligeance, ajouta d'un air fort préoccupé qu'il devait être à Pa- 
ris le surlendemain pour débuter à l'Opéra dans Robert le Diable, 
rôle de Robert, sous peine d'avoir à payer une amende de cent 
mille francs au célèbre directeur, M. V... Puis, pour joindre sans 
doute une preuve à l'appui de cette assertion, mon voisin entonna 
d'une assez jolie voix de ténor l'air populaire : Oui , l'or est une 
chimère... Il n'y avait pas à en douter, j'avais donné asile à un lu- 
natique de la plus grosse espèce, car l'inconnu n'interrompit ses 
chants que pour m' entretenir de ses succès récemment obtenus sur 
le théâtre de Covent-Garden malgré les intrigues de Rubini, de Ma- 
rio et de M""* Pasta ! Je te fais grâce de toutes les absurdités qui pen- 
dant la dernière heure de la route sortirent de ce pauvre cerveau 
fêlé. A peine arrivé au daak bungalow de la station de Futtehgur, 
je n'avais rien de mieux à faire, je le compris, que de confier mon 
compagnon improvisé à la garde des serviteurs de l'établissement, 
et d'aller moi-même, malgré l'accablante chaleur du soleil de midi, 
réclamer en sa faveur les soins du médecin de la station. Heureuse- 
ment je rencontrai dans le docteur James un de ces praticiens dont la 
science s'honore, et qui mettent au service de l'humanité, avec des 
talens éprouvés, un cœur plein de dévouement. Sans plus tarder, 
nous prîmes de compagnie le chemin du bungaloiv. Lorsque nous en- 
trâmes dans la chambre du malade , quoique son état se fût singu- 
lièrement modifié, le docteur n'eut pas de peine à reconnaître les 
symptômes d'une attaque de delirium tremens qu'il attribua immé- 
diatement à l'absorption d'une forte dose de laudanum. L'excitation 
nerveuse à laquelle le malade était en proie pendant la route avait 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 181 

été suivie d'une prostration singulière. Assis au pied du lit, dans 
une pose pleine d'abattement, mon pauvre compatriote semblait do- 
miné par une idée fixe que ni le docteur ni moi ne pûmes nous ex- 
pliquer. A toutes nos questions sur son âge, sa position sociale, ses 
projets, comme interpellant un interlocuteur imaginaire , il répon- 
dait d'une voix dont je n'oublierai jamais la morne tristesse : « J'ai 
fait trop de mal à cette noble femme... Désormais elle est sacrée 
pour moi... Pour tous les trésors de la terre, je n'ajouterais pas une 
goutte à la coupe d'amertume dont j'ai abreuvé ses lèvres! » 

Le prochain départ du bateau à vapeur d'Allahabad pour Calcutta, 
bateau sur lequel j'avais à l'avance retenu mon passage, me forçait 
à continuer ma route en toute hâte. Ma présence ne pouvait être 
d'aucun secours au malade; je résolus donc de le confier aux soins 
du docteur James, en me portant garant de tous les frais que son 
traitement pourrait occasionner. Je priai de plus le docteur de ne 
rien négliger pour obtenir des renseignemens sur le nom et les re- 
lations du malheureux abandonné. Les soins et les investigations de 
l'excellent homme n'ont pas été couronnés de succès : une lettre ré- 
cente m'apprend que l'état de mon compatriote ne s'est point amé- 
lioré. Quant à sa position sociale et son nom, tout ce que le docteur 
James a pu découvrir n'a servi qu'à confirmer les renseignemens 
incomplets obtenus par moi pendant mon court séjour à Futtehgur. 
Mon compatriote avait récemment parcouru les provinces nord- 
ouest en donnant des concerts, en compagnie d'un certain signor 
Carabosso, Italien, moitié guitariste, moitié faiseur de tours. Ces 
concerts avaient eu une grande vogue à Agra, Dehli, Meerut, sur- 
tout à Simlah. Le 17 mai, à la nuit tombante, le patient du docteur 
James était arrivé, au daivk bungalow de Fyzabad, distant d'environ 
vingt-cinq milles de la station de Futtehgur. Il était alors accompa- 
gné d'un autre Européen. Ce dernier pouvait avoir de trente-six à 
quarante ans, était petit, assez obèse, et remarquable surtout par 
un broken nose, comme l'aiïirma le chef de l'établissement dans son 
broken englisli. A son arrivée, le voyageur français ne trahissait au- 
cun symptôme de maladie, et dîna même de bon appétit; mais le 
konsommah du bungaloiv eut occasion de remarquer qu'il passa la 
plus grande partie de la nuit à écrire. Au matin, lorsqu'un domes- 
tique entra dans sa chambre pour le réveiller, l'étranger était étendu 
sur son lit tout habillé et en proie au plus horrible délire. Prévenu 
immédiatement de l'état alarmant où se trouvait son compagnon, 
l'étranger au broken ?iose, après lui avoir fait donner les premiers 
soins, partit en toute hâte, sous prétexte d'aller quérir un médecin 
à Futtehgur; mais depuis lors il n'avait pas reparu au bungalow. 
L'état du malade ne tarda pas à s'améliorer, il passa la journée dans 
un calme apparent, et prit même quelque nourriture. A la nuit, un 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

nouvel accès de transport au cerveau le saisit sans doute, car il pro- 
fita de l'obscurité pour s'habiller et quitter le bungdlow. Quelques 
heures après, l'inconnu m'accostait sur la grande route. Le juge de 
Futtehgur, qui avait assisté aux représentations données à iMeerut 
par les artistes voyageurs, a reconnu le patient du docteur James 
pour celui des deux que le programme désignait sous les noms et 
qualités de M. Yinet, ex-premier ténor de l'Acadéjnie impériale de 
musique. Le juge prétend de plus que le signalement donné par le 
konsornmah du btuigalow s'applique parfaitement au signor Cara- 
bosso, dont les tours de main ne formaient pas, à son avis, la moin- 
dre (Utraction des soirées données par les deux artistes. Ces rensei- 
gnemens sont confirmés par un papier trouvé sur mon compatriote : 
les fragmens incomplets d'une lettre adressée à M. Vinet par la mai- 
son Hémond de Batavia, lettre qui devait, suivant toute apparence, 
accompagner une traite sur la banque du Bengale. Outre ces frag- 
mens de lettre, la poche de l'habit du malade renfermait un paquet 
cacheté, avec cette suscription : Papiers à ouvrir après ma 7nort. 
Fyzahadj 17 mai 185/i. 

Tu comprends facilement que, quelle que fût notre curiosité, le 
docteur James et moi avons dû respecter le cachet qui scelle encore 
à l'heure qu'il est le mot de cette douloureuse énigme. Gomme tout 
est mystère autour du pauvre diable, je te serais bien reconnaissant 
si, par l'entremise de notre ami A..., qui cultive depuis plus de vingt 
ans le personnel chantant et dansant de l'Opéra, tu peux faire si- 
gnaler aux parens ou aux amis du pauvre Yinet l'état lamentable 
où il se trouve en ce moment. Inutile d'ajouter qu'en arrivant à Cal- 
cutta, mon premier soin a été rie m' informer des faits et gestes de 
ce signor Garabosso, qui a si lâchement abandonné son camarade à 
l'agonie! Sans avoir relevé d'une manière certaine le pied de cet 
individu, je suis porté à croire qu'il n'a fait qu'un très court séjour 
dans la cité des palais, et s'est embarqué sur un vapeur à destina- 
tion de l'Australie, via. Singapour. 

Il est temps de terminer cette longue lettre, ce que je ne peux 
faire cependant sans t'envoyer, comme toujours, l'expression de ma 
tendre et sincère amitié. . 

MADELEINE DEMÈZE A CLAUDE DE MARNE. 

Tjikayong, 2 août 1854. 

Cher et excellent ami, les dernières malles d'Europe ne m'ont 
point apporté de vos nouvelles, et je me plaindrais de ce silence 
inaccoutumé, si je ne connaissais les agitations de la vie parisienne, 
si je n'étais surtout bien convaincue que ni le' temps ni l'absence ne 
peuvent porter atteinte à la tendresse dont vous m'avez donné tant 
de preuves. 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 183 

Je continue à trouver dans la famille van \liet des procédés affec- 
tueux et délicats qui m'inspirent la plus sincère reconnaissance. De- 
puis bientôt deux ans ^ae, pour ne plus vous être à charge, pour 
rompre avec des souvenirs abhorrés, je me suis décidée à quitter 
l'Europe, je n'ai eu qu'à m' applaudir de ma résolution. M. van \liet 
homme aux instincts élevés sous des dehors un peu brusques, s'est 
appliqué du premier jour, avec une constance qui ne s'est pas dé- 
mentie, à me faire oublier ce qu'il y a d'inférieur et de précaire 
dans la position d'une gouvernante. Ma pupille Anadji, hier une en- 
fant, aujourd'hui une charmante jeune fille, est devenue pour moi 
une amie dont la naïve tendresse paie, et au-delà, les soins que j'ai 
donnés à son éducation. Partout ici je rencontre une cordiale sympa- 
thie que j'apprécie à sa juste valeur, et qui m'attache plus que je 
ne saurais dire à ce lointain pays. Il n'est pas jusqu'au frère de 
M. van Miet, brave et digne marin, qui ne saisisse avec empresse- 
ment toutes les occasions de me témoigner sa sincère amitié. Dans 
le courant de la dernière semaine, ma pupille et moi avons reçu une 
boîte pleine de charmantes choses de l'Inde, que l'excellent Hen- 
drik nous a adressée de Calcutta, où il a été envoyé, il y a plus de 
trois mois, avec la corvette qu'il commande. Gharmans et de grand 
prix, comme le sont ces objets, ai-je besoin de vous dire que le 
fidèle souvenir dont j'ai trouvé la preuve dans cet envoi m'a fait 
mille fois plus de plaisir que les objets mêmes? Nous nous faisons 
une fête de revoir bientôt parmi nous le commodore (c'est le petit 
nom que nous donnons dans la famille au brave Hendrik). Des 
lettres toutes récentes de Singapour, où la corvette a été obligée 
de s'arrêter par suite d'un accident de machine, nous annoncent 
pour la fin du mois l'arrivée du cher marin, en compagnie d'un 
voyageur français avec lequel il s'est lié d'amitié au Bengale, et 
dont sa correspondance nous trace le plus aimable portrait. A la 
première nouvelle de cette visite inattendue, M. van Vliet s'était 
bien promis de ne pas déroger à ses habitudes de cordiale et splen- 
dide hospitalité. Vingt projets de promenades, de chasses aux daims 
et aux sangliers avaient été proposés pour célébrer dignement la 
présence du voyageur français dans les plantations de Tjikayong. 
Malheureusement une affaire importante obligera peut-être M. van 
Vliet à partir sous peu de jours pour Sumatra, et à faire dans 
cette île voisine un séjour assez prolongé. Ce départ ne changera 
rien cependant au programme des réjouissances, et, en l'absence du 
maître du logis, le commodore et moi serons spécialement chargés 
de donner à l'étranger une juste idée de ce beau pays et des mœurs 
hospitalières de ses habitans. Vous pouvez être sûr que je ferai de 
mon mieux pour que les intentions du maître soient scrupuleuse- 
ment remplies. Un compatriote a bien des droits à mon bon ac- 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

eueil... Qui sait si un hasard propice n'aura pas conduit près de moi 
non pas un de vos amis, cela serait trop beau, mais du moins quel- 
qu'un qui vous connaît, et avec qui je pourrai parler de vous? Je 
ne saurais vous dire avec quelle obstination je caresse ce rêve fa- 
vori, et combien je serais heureuse qu'il pût se réaliser. 

La visite d'Hendrik et de son compagnon de voyage n'est pas le 
seul plaisir que nous réserve un avenir prochain. Nous avons reçu 
dernièrement une invitation pour un bal qui doit avoir lieu à Bui- 
tenzorg, dans les premiers jours de septembre, à l'occasion de la fête 
de la femme du gouverneur-général. La perspective de ces distrac- 
tions, qui doivent donner une animation inaccoutumée à la vie de 
la famille, ne m'empêche pas de faire souvent un triste retour sur 
le passé, surtout en ce moment, où une circonstance, insignifiante 
peut-être, me préoccupe plus que je ne saurais dire... Hélas! si de 
nouveaux malheurs me menaçaient, si le secret de ma retraite avait 
été divulgué, je ne devrais m'en prendre qu'à mon indiscrétion... 
Sans autre préambule, je vous avoue très franchement le manque 
de parole dont je me suis rendue coupable envers vous, envers 
moi-même. Vous vous souvenez peut-être que votre lettre du mois 
de janvier me donnait les détails les plus précis sur la position pré- 
caire de l'homme dont le nom flétri ne doit plus sortir ni de ma 
bouche ni de ma plume. Par une faiblesse que je me reproche bien 
vivement, mais que vous me pardonnerez sans doute, je ne pus ré- 
sister au désir de venir à son aide. Je connais cette nature faible 
jusqu'à l'infamie devant les nécessités d'argent, et pour épargner 
au malheureux de nouvelles infortunes, je pourrais dire de nouveaux 
crimes, je résolus de venir à son secours et de disposer en sa faveur 
de mes économies. Le banquier qui s'était chargé de faire passer la 
somme m'avait bien promis le plus profond secret; mais, soit qu'il 
ne m'ait pas tenu parole, soit par tout autre motif, j'ai reçu vers le mi- 
lieu de juillet, de Singapour, une lettre qui m'annonce en quelques 
lignes l'arrivée prochaine d'un vieil ami. Cette lettre, conçue en des 
termes assez mystérieux et signée Trufiano, m'a très vivement pré- 
occupée aux premiers jours. Depuis lors, je me suis rappelé qu'à bord 
du steamer qui m'a conduite de la Pointe-de-Galles à Singapour se 
trouvait un gentilhomme italien en route pour la Chine, et des at- 
tentions duquel j'avais eu fort à me louer, mais dont il m'est impos- 
sible de retrouver le nom exact. C'est bien probablement là le signa- 
taire de la lettre, qui, à son retour de la Chine., tient à remplir une 
promesse de visite très sincèrement faite par lui il y a deux ans et très 
joyeusement acceptée par moi. S'il en était autrement,... si mes plus 
mauvais pressentimens devaient se réaliser!... A cette seule pensée, 
mon sang se fige dans mes veines... Un nouvel exil..., la mort me 
sembleraient préférables au supplice de voir révéler les malheurs et 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 185 

la honte de ma destinée à la vertueuse famille qui m'a accueillie dans 
son sein. N'ai-je pas assez souffert déjà, et de nouvelles épreuves me 
sont-elles réservées? Je me reproche presque cette exaltation et 
veux croire qu'il n'y a dans tout ceci qu'un incident fort naturel que 
mon imagination s'est plu à entourer de circonstances romanesques. 
Si vous étiez là, près de moi, votre voix amie ne manquerait pas 
sans doute de m'encourager à la confiance ; aussi je ne veux pas vous 
entretenir plus longtemps de mes chimériques inquiétudes et vous 
quitte en me recommandant à votre tendre souvenir. Adieu, je vous 
aime et vous embrasse. 

ROGER BELPAIRE A CLAUDE DE MARNE, 

Buitenzorg, 9 septembre 1854. 

Par où commencer cette longue lettre, mon cher Claude? J'ai tant 
de choses à te dire, que je ne sais comment m'y prendre, et qu'en 
définitive ce qu'il y a de mieux, je crois, à faire, c'est de commen- 
cer tout bêtement par le commencement, en suivant l'ordre chro- 
nologique des faits, à partir du premier jour où j'ai foulé le sol de 
l'eldorado de Java. 

Après une navigation contrariée par un accident de machine qui 
nous a retenus un long mois à Singapour, le 21 août au lever du so- 
leil, le commandant Hendrik entrait dans ma chambre pour m' an- 
noncer que nous allions jeter l'ancre sur la rade de Batavia, et le 
même jour, vers midi, après m' être comfortablement installé dans 
un des pavillons de l'excellent Hôtel d Amsterdam, je m'apprêtais à 
remplir en conscience les devoirs ardus imposés à tout voyageur qui 
ne veut pas courir le monde comme une malle. Les monumens et les 
curiosités sont rares. Dieu merci, à Batavia, et en quelques heures 
vous avez bientôt visité ce qu'il convient de voir en fait de choses 
publiques. Je donne toutefois une mention spéciale à une galerie de 
tableaux composée des portraits de tous les gouverneurs-généraux 
de l'île depuis la première prise de possession par les Hollandais, 
collection qui orne la salle des séances du conseil dans le palais du 
gouvernement. Tu ne saurais imaginer une série de figures plus 
rébarbatives que celles de tous ces dignes personnages, les uns bar- 
dés de fer, les autres en costumes de bourgmestres de Rubens, au 
milieu desquels j'ai reconnu, mouton égaré dans cette louverie, le 
visage bienveillant et les nobles traits du baron de R..., un des der- 
niers gouverneurs-généraux de l'île, que tu te rappelles sans doute 
avoir vu à Paris il y a quelque dix ans. Quant à la ville elle-même, 
la nouvelle ville s'entend, rien de plus frais, rien de plus charmant! 
Enfouies dans la verdure, peintes deux fois l'an avec une coquette- 
rie hollandaise, les maisons de Batavia sont de délicieuses petites 



186 BEVUE DES DEUX MONDES. 

bonbonnières, dont le passant peut le soir, de la rue, admirer tous 
les détails : salons illuminés al giorno, les dames au piano ou à la 
table à ouvrage, les hommes au whist; le tout net, coquet, pimpant, 
de véritables intérieurs de Gérard Dow. 

Le jour même de mon arrivée, il s'agissait de remplir ma bourse 
en m'assurant un renfort de Tassez désagréable monnaie de papier 
qui seule a cours légal dans l'île, et je me rendis dans la vieille ville, 
au bureau de M. Hémond, banquier, dont le nom figure sur ma lettre 
circulaire de crédit. Par un hasard assez singulier, M. Hémond est 
précisément le signataire du fragment de lettre trouvé dans la po- 
che de l'habit de ce malheureux Français que j'ai rencontré en mai 
dernier sur le Great-Trunk-Road, et en faveur duquel j'ai fait appel 
à tes bienveillantes recherches. Je m'étais bien promis d'obtenir de 
M. Hémond quelques éclaircissemens sur le sort de ce pauvre diable; 
mais à peine eus-je prononcé le nom de Yinet que le banquier a pris 
un air mystérieux, et tout ce que j'ai pu tirer de lui, c'est qu'il croyait 
se rappeler qu'il avait été chargé par un Français venu d'Australie, 
et reparti depuis pour l'Europe, de faire passer dans l'Inde une 
somme d'argent à un sieur Vinet. Mon interlocuteur n'a pas man- 
qué d'ajouter que, si la chose m'intéressait, il aurait soin de prendre 
des renseignemens plus précis aussitôt que le commis qui avait traité 
cette affaire serait de retour de Nangasaki (Japon), où il se trou- 
vait pour le moment. Ces offres faites du bout des lèvres, du ton 
d'un homme qui veut écarter poliment un questionneur indiscret, 
m'ont confirmé plus que jamais dans l'opinion que la destinée de 
l'artiste voyageur cache quelque profond mystère. Au reste, suivant 
toute apparence, ce mystère ne sera que trop promptement éclairci. 
Une lettre du docteur James, vieille déjà de plus de deux mois, et 
qui m'attendait poste restante à Batavia, m'annonce que son ma- 
lade va de mal en pis , et qu'avant peu mon correspondant aura 
la triste mission d'ouvrir les dernières volontés dont le cachet a été 
scrupuleusement respecté jusqu'ici. Je n'ai bas besoin d'ajouter que 
je n'ai pas négligé sur ma route de prendre des renseignemens sur 
ce prestidigitateur italien qui a si cruellement délaissé son camarade 
sur son lit de mort; mais les informations qui m'avaient fait croire au 
départ du signor Garabosso pour l'Australie via Singapour étaient 
sans doute erronées, car ni à Penang ni à Singapour je n'ai pu dé- 
couvrir la trace du passage de ce drôle. 

Après cette digression, je retourne à Batavia et à la ville chi- 
noise, où j'ai passé de longues heures d'intéressantes flâneries. Ba- 
tavia renferme dans son sein une population chinoise active et con- 
sidérable qui a conservé fi^dèlement les mœurs et les costumes de la 
mère-patrie. Sur la grande place, sans grands efforts d'imagination, 
vous pouvez facilement vous croire au plus profond du Céleste-Em- 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 187 

pire : hommes à longues nattes, palanquins, tavernes d'opium, res- 
taurans ambulans qui offrent sur des tréteaux aux regards et à l'ap- 
pétit des passans les plats de la cuisine chinoise la plus avancée, 
— ailerons de requins, rats en papillote, gelées de toute sorte, sans 
parler de perfides fricassées dont la dépouille mortelle du plus fidèle 
ami de l'homme a probablement fait tous les frais. Au milieu de la 
place, un théâtre où des acteurs, au son d'une musique plus que 
chinoise, célèbrent une pantomime fort intéressante, à en juger par 
l'air attentif et les cous tendus des spectateurs! Enfin sous des han- 
gars de paille s'abritent de véritables maisons de jeu, car, avec la 
profonde habileté qu'il apporte dans le maniement des affaires co- 
loniales, le gouvernement hollandais a compris qu'il serait impuis- 
sant à mettre un Irein à la passion du jeu, si énergique chez les 
Chinois; il s'est donc résigné à tolérer des maisons de jeu en plein 
air, sur lesquelles il peut du moins exercer une active surveillance. 
Sans être au niveau des splendeurs de Hombourg et de Bade, l'as- 
pect de ces antres ne manque pas d'originalité. Accroupi sur une 
large table, le banquier a devant lui un effectif respectable de du- 
cats et de billets de banque. Près de lui, le croupier surveille d'un 
œil alerte les mises des joueurs. Assis sur des bancs de bois autour 
de la table, une vingtaine de Chinois à longues nattes, uniformé- 
ment vêtus de chemises blanches et de pantalons de drap bleu, 
suivent avec anxiété les combinaisons de dés et de cartes qui pro- 
noncent sans appel sur le sort de leurs enjeux. Quoique ces hommes 
appartiennent pour la plupart aux plus basses classes de la popu- 
lation chinoise, et que les mises soient en général assez élevées, le 
plus strict décorum règne dans l'assemblée, et les arrêts du sort 
sont accueillis par les joueurs avec un sang-froid qui dénote des 
pontes éinérites. 

Très intéressé par ce spectacle, je ne m'étais pas aperçu qu'un 
homme en costume européen était venu prendre place <à mes côtés, 
lorsque je fus salué de cette apostrophe : Monsieur est Français? 
Et sur un signe de tête affirmatif, l'étranger continua : Grande na- 
tion que j'ai appris à estimer sur les champs de bataille!... Ettore 
Trufiano, dit- il en s' inclinant, général au service de son altesse 
le maharajah iNana-Sahib. Ces derniers mots furent prononcés du 
ton pompeux dont ce pauvre Odry, dans la glorieuse bouffonnerie 
des Sdllimbanques, parlait de M. le maire de Meaux et de la gen- 
darmerie royale ! Mon interlocuteur était de taille moyenne et pou- 
vait avoir quarante ans; il était remarquable surtout par une triste 
cicatrice qui avait détruit l'harmonie des lignes d'un nez jadis aqui- 
lin. Les énormes moustaches du personnage, un ruban panaché de 
toutes les couleurs de l'arc-en-ciel qui s'épanouissait sur sa poitrine. 



188 REVUE DES DEUX MONDES. 

son costume semi-militaire, ne laissaient pas de donner une idée 
très satisfaisante de l'état-major du maharajah. 

Un sort contraire m'avait livré en proie à l'un de ces féroces ba- 
vards qui vouent tous ceux qui les approchent au rôle de confident 
de tragédie. Après une généalogie détaillée de sa race, digne de 
VAlmanach de Gotha, il me fallut subir un récit du siège de Rome, 
où mon interlocuteur, à la tête d'une compagnie de chemises rouges, 
s'était conduit en héros; il l'affirmait du moins! Pour corriger ce 
qu'un tel récit pouvait avoir de désagréable à des oreilles françaises, 
le champion du feu triumvirat passa immédiatement aux services 
rendus par lui à la sainte cause des nationalités opprimées, et, dans 
une tirade fulgurante d'anglophobie, me déclara qu'avant peu son 
maître aurait mis fin à Texécrable domination de la compagnie des 
Indes! // signor Trufiano termina son monologue en m' annonçant 
qu'il devait quitter le lendemain de très grand matin Y Hôtel (T Am- 
sterdam pour aller visiter à Tjikayong un planteur de ses amis; 
mais il ne manqua pas d'ajouter, avec une bienveillance qui ne me 
trouva pas insensible, qu'il était charmé d'avoir fait ma connais- 
sance, et espérait bien la cultiver à son retour à Batavia. Amen! 

Il est temps de suivre l'exemple de ce mangeur d'Anglais, et de 
quitter la capitale de Java pour aller passer quelques jours à Bui- 
tenzorg, dans la famille du gouverneur-général, invitation que m'a 
value l'aimable intervention d'Hendrick. Je pars donc, non sans 
éprouver un vif regret d'être obligé de laisser derrière moi à l'hô- 
pital mon fidèle madrassee David; mais, bon gré, mal gré, il a fallu 
me résigner à cette séparation. Le lendemain de mon arrivée à Java, 
en sortant de ma chambre au matin, je trouvai David étendu sans 
connaissance au travers de ma porte , où , suivant son habitude , il 
avait élu domicile pour la nuit. Je crus d'abord que mon noir servi- 
teur avait fêté trop joyeusement son retour sur le plancher des va- 
ches, et je lui fis administrer une forte douche; mais si le froid de 
l'eau rendit la connaissance à David, il ne ramena pas la lucidité 
dans son cerveau troublé : tout ce que je pus en tirer sur les causes 
de son accident se réduisit à une incohérente histoire d'œufs cassés, 
de goldmohurs où le diable même devait jouer son rôle, car le nom 
du malin sortait à chaque instant de la bouche de mon domestique. 
Un médecin appelé incontinent, malgré mes insinuations sur la so- 
briété très sujette à caution de David, ne voulut voir dans cette vio- 
lente crise que les suites d'un accès de terreur, d'autant plus inex- 
plicable que le général Trufiano et moi avions seuls passé la nuit 
dans le pavillon de droite de Y Hôtel d'Amsterdam. Tout en m' as- 
surant que l'état du malade ne présentait aucun danger, le prati- 
cien ne me dissimula point qu'il avait besoin de calme et de repos, 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 189 

qu'il était hors d'état d'entreprendre un voyage. Peu de jours après 
cette catastrophe, je reçus l'invitation du gouverneur-général, et 
n'eus d'autre parti à prendre que de chercher un substitut à David, 
et, ce substitut trouvé, de me mettre en route pour Buitenzorg. 
Le A, au lever du soleil, je quittais en poste \ Hôtel d Amsterdam 
en compagnie d'un Malais d'une telle laideur que je compte bien 
l'offrir à la société d'acclimatation comme un magnifique spécimen 
de l'espèce, si je le ramène avec moi à Paris. 

La poste ! un plaisir perdu dans la vieille Europe par ces jours de 
locomotion à la vapeur, et qui cependant avait bien ses charmes! 
Te souvient-il des bonnes heures que nous avons passées ensemble 
sur les grandes routes dans le vieux briska vert, alors que, jeunes 
et heureux, la vie ne nous offrait que des roses sans épines? Depuis 
lors, hélas! les choses ont bien changé, et je ne peux m' empêcher 
de regretter, avec les belles humeurs de nos vingt ans, les cris des 
postillons, le clic-clac de leurs fouets, les grelots des bons perche- 
rons, tout le joyeux appareil de voyage qu'il faut aller chercher 
aujourd'hui dans l'autre hémisphère, à Java, où tous les détails de 
service des chevaux de poste sont réglés avec la plus haute perfec- 
tion. Sur le siège, un cocher en chapeau pointu, le kris au ventre, 
placé là en manière d'ornement, car deux gaillards aux jarrets d'a- 
cier voltigent incessamment aux flancs de l'attelage qu'ils allument 
par des cris inhumains et le sifflement des redoutables lanières dont 
ils sont armés en guise de fouet. C'est au triple galop de six poneys 
de Macassar que je parcours l'excellente route de Buitenzorg, au 
plus grand ébahissement des naturels, qui s'arrêtent respectueuse- 
ment, et, chapeau bas, genou en terre, rendent à la peau blanche 
les honneurs qui lui sont dus. A chaque montée, un renfort de bœufs 
prend la tête de l'attelage et prête secours aux forces insuffisantes 
des poneys. Enfin les relais sont pourvus de hangars dont le toit 
protège le voyageur contre les ardeurs du soleil, pendant que les 
syces attelleni des chevaux frais et inondent d'eau les roues de la 
voiture. Et ce n'est pas là une précaution inutile, si rapide est l'al- 
lure de la poste sur les routes de Java! Sans quitter le galop un 
instant, au train de cent sous de guides, comme l'on disait à nos 
beaux jours, j'avais parcouru les cinquante milles qui séparent Ba- 
tavia de Buitenzorg, et franchissais l'enceinte de la belle résidence 
du gouverneur-général. 

L'on m'avait beaucoup vanté Buitenzorg, les admirables jardins 
de ce palais d'été du vice-roi néerlandais, l'affable dignité du couple 
distingué qui fait aujourd'hui les honneurs de ces beaux lieux : je 
dois avouer, pour être vrai, qu'hospitalité et paysages dépassèrent 
de beaucoup mon attente. Le palais se compose d'un corps principal 
de bâtiment habité par le gouverneur-général et sa famille, et de 



Î90 REVUE DES DEUX MONDES. 

deux pavillons réservés à l'état-majoi- et aux étrangers que la bonne 
fortune d'une lettre d'introduction conduit sous ce toit hospitalier. 
La façade extérieure du palais ouvre sur une vaste pelouse où pais- 
sent en liberté d'innombrables daims, sans s'inquiéter des marches 
et contre-marches de deux sentinelles européennes apostées aux 
abords de l'édifice. Sur la gauche, des cages et des palis renferment 
une ménagerie composée de singes, de bisons, d'une admirable pan- 
thère noire et d'un jeune rhinocéros du plus aimable naturel, avec 
lequel, grâce à un faible et quotidien tribut de bananes, j'eus bientôt 
établi les relations les plus cordiales. Quant aux jardins, il faudrait 
la science d'un Linné pour donner une idée exacte de cet Eden où la 
nature tropicale s'épanouit dans sa plus luxuriante beauté. Le pin- 
ceau d'un maître habile pourrait seul rendre justice à ce torrent pit- 
toresque qui borde l'un des côtés du parc, et à ce charmant bain où 
Hendrik voulut me conduire à mon débotté. Imagine une vaste cuve 
de marbre blanc remplie d'eau limpide et entourée d'une ceinture de 
géans verts et chevelus, dont l'épais feuillage eût bien assurément 
dérobé les charmes de la chaste Suzanne aux regards impudiques 
des deux vieillards. Il est vrai que des serpens suspendus aux arbres 
s'élancent quelquefois, dit-on, sur les épaules des baigneurs; mais 
je ne me crois point destiné au trépas de Gléopâtre, et, après avoir 
savouré sans arrière-pensée les jouissances du bain, étendu sur une 
natte, un fort bon cheeroot à la bouche, l'esprit libre et dispos comme 
à vingt ans, je me sentais tout porté à cultiver les rêves les plus 
couleur de rose. Il n'en était pas de même d'Hendrik, dont la figure 
trahissait les plus sombres préoccupations. — Vous savez que vous 
tombez ici en pleines réjouissances, et qu'il y a bal au palais ce soir? 
me dit le marin. 

— Ce dont je suis loin de me plaindre, repris-je en toute sincé- 
rité , car, comme tu le sais, malgré ma trentaine plus que sonnée, 
la perspective d'un bal ne m'effraie encore que médiocrement. 

Le marin répliqua d'un ton bief qui trahissait les agitations de 
son esprit : — Je ne saurais en dire autant, et je me sens tout aussi 
disposé à aller danser ce soir qu'à aller me faire pendre. Depuis mon 
retour, un sort malin s'est acharné à contrarier tous les projets de 
passe-temps que j'avais formés pour vous distraire. Mon frère a été 
obligé, vous le savez, de partir pour Sumatra en toute hâte il y a 
près d'un mois, et une lettre reçue hier soir m'annonce qu'il ne peut 
encore fixer l'époque de son retour. Gela ne m'empêchera pas sans 
doute de vous faire les honneurs de Tjikayong et de vous offrir 
quelques belles chasses; mais j'aurais été si heureux de vous pré- 
senter mon excellent frère, un cœur d'or, dont je suis fier! Vous 
verrez au reste ce soir tout le personnel de la plantation : ma belle 
et bonne petite nièce, sa charmante institutrice, avec et y compris 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 191 

un certain Trufiano, sorte d'original qui se dit général au service du 
maharajah Nanah-Sahib, et s'est imposé depuis plus de quinze 
jours, avec le plus grand sans-gêue, à notre hospitalité. Avez-vous 
entendu parler, dans le cours de vos pérégrinations indiennes, de ce 
personnage, dont les manières ne nous plaisent que médiocrement? 

— En aucune façon, répliquai-je, et si je connais // signor Tru- 
fiano, c'est pour l'avoir rencontré à ma visite aux maisons de jeu 
chinoises, où il s'est présenté à moi avec un incroyable aplomb. A 
première vue, je dois avouer que je partage entièrement les senti- 
mens de défiance que vous inspire ce farouche guerrier. 

— Quelques jours après le départ de mon frère pour Sumatra, 
interrompit Hendrik, cet étranger est tombé on ne sait d'où à Tji- 
kayong, où il a été accueilli cordialement, comme nous accueillons 
tous les visiteurs. Depuis lors, soit que la cuisine lui ait paru agréa- 
ble, la cave bien choisie, soit qu'il ait trouvé l'air salutaire, il nous 
a été impossible de nous débarrasser de cet hôte importun. La chose 
tirerait peu à conséquence, si cet Italien, peut-être un j'etlaiore, 
n'avait mis en déroute la maison où il commande en maître. De 
plus, ce malotru affecte envers Madeleine des airs de familiarité pro- 
tectrice qui lui font incessamment monter le rouge au visage. Ja- 
mais je n'ai vu cette pauvre exilée aussi triste et préoccupée que ces 
derniers temps, et avant- hier, en me disant adieu, sa main trem- 
blait dans la mienne, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, si 
bien que je me suis moi-même senti tout ému, ajouta candidement 
le loup de mer. 

Le sourire involontaire avec lequel j'accueillis ce naïf aveu n'é- 
chappa point à mon interlocuteur, et il poursuivit vivement après 
une pause : 

— Je viens de vous livrer le secret de mon cœur; mais vous êtes 
Français, homme du monde : il y a déjà longtemps que vous l'aviez 
deviné. Eh bien! oui, mon cher Roger, je suis amoureux... Nous 
avons navigué ensemble; trois mois de mer valent presque une in- 
timité de vingt ans, et je n'abuse pas du privilège des vieux amis en 
vous prenant pour confident de mes dernières amours. Autrefois, aux 
beaux jours de la jeunesse, ce rôle, cette corvée, devrais-je dire, 
était réservé au digne Fritz. Fidèle et patient camarade, combien de 
fois n'a-t-il pas dû prêter l'oreille à mes confidences amoureuses, 
alors que mon cœur de vingt ans nourrissait une folle passion pour 
la pauvre Katharina, une modiste d'Amsterdam, qui avait des yeux 
semblables à ceux des poissons et des cheveux couleur de toile à 
voile ! 

Mon visage disait sans doute au digne marin combien je me sen- 
tais fier d'être le dépositaire des secrets de son cœur, et il poursui- 
vit d'une voix profondément émue : 



492 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Depuis deux ans que je connais Madeleine, lui donner mon 
nom, l'associer à mon sort, a été le rêve et le but de ma vie. Céli- 
bataire obstiné jusque-là, je me suis immédiatement senti au cœur 
de profondes aspirations de félicité intime, de bonheur domestique. 
Dans nos longues soirées du tillac, si vous m'avez souvent vu pensif 
et distrait, c'est que j'étais livré tout entier à des rêves de bon- 
heur, au doux souvenir de cette femme qui tient entre ses mains 
ma destinée. Depuis longtemps déjà, j'aurais adressé mes vœux à 
Madeleine, si je n'avais pas craint qu'un refus vînt détruire l'édifice 
de bonheur que j'ai si soigneusement élevé... Et puis m'appartient- 
il à moi, galant homme comme je me pique de l'être, de porter le 
trouble dans le cœur de cette femme, qui a trouvé auprès des miens, 
après de terribles orages, le repos, sinon le bonheur? Si je n'ai pas 
sondé tout le mystère qui entoure la destinée de Madeleine, je sais 
cependant, à n'en pas douter, que des malheurs immenses et im- 
mérités ont déjà courbé cette jeune et innocente tête. 

Cette tirade passionnée et romanesque commençait à me donner 
à craindre que mon candide Hollandais ne se fût énamouré de quel- 
que adroite aventurière, comme de raison incomprise, innocente, mal- 
heureuse et persécutée, lorsqu'un aide-de-camp vintnie prévenir 
que le gouverneur-général était prêt à me recevoir, et, m'habillant 
sans plus tarder, je me rendis à l'audience qui m'était accordée. 

L'étiquette de Buitenzorg laisse toute indépendance aux visiteurs, 
et je ne revis mes aimables hôtes qu'à l'heure du dîner. Mon temps au 
reste avait été on ne peut mieux employé. En compagnie d'Hendrik 
et d'un aide-de-camp dont je ne saurais sans ingratitude oublier 
les prévenances, j'avais lait sur un des poneys du gouverneur-gé- 
néral la plus ravissante promenade dans les environs de Buitenzorg. 
Vers sept heures, autour d'une table magnifiquement servie, se 
trouvait réunie, dans la belle salle à manger du palais, une nom- 
breuse compagnie d'Européens, émaillée çà et là de Chinois et de 
Malais, car les Malais, moins rétifs que les naturels de l'Inde aux 
influences de la civilisation, n'hésitent pas à partager avec leurs maî- 
tres le pain et le sel. Il y avait là le régent de Buitenzorg, homme 
d'une cinquantaine d'années, au visage olivâtre, aux traits dépri- 
més, veste de velours brodée d'or au collet, madras sur la tête, kris 
richement monté à la ceinture, pagne de soie multi'colore capri- 
cieusement enroulé autour d'un pantalon blanc, bottes vernies. 
J'étais placé à table à la droite de madame la régente; quoiqu'elle 
eût à peine vingt-cinq ans, ses traits flétris frisaient de bien près la 
décrépitude, et deux grands yeux noirs pleins de feu attestaient 
seuls les charmes de sa jeunesse évanouie. La dame malaise était 
vêtue d'une robe de soie ponceau; ses oreilles, ses cheveux, ses 
bras, resplendissaient de pierreries. La pauvre femme semblait fort 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 193 

mal à l'aise au milieu de ces splendeurs, et l'inhabileté qu'elle dé- 
ployait dans le maniement de son couvert donnait tout lieu de croire 
que dans l'intimité elle se servait exclusivement de la fourchette de 
la nature. De plus, quoiqu'il y eût chère-lie, ma voisine, sans doute 
peu habituée aux mets de la cuisine européenne , ne mangeait que 
du bout des lèvres; lorsqu'à la fin du dîner, sans manquer aux lois 
de la civilité, elle put emplir sa bouche de bétel, sa figure rayon- 
nait de satisfaction. Il n'en était pas de même de son mari, plus 
rompu aux habitudes de l'Europe. Les préceptes du Coran n'empê- 
chaient pas ce digne musulman de faire honneur aux vins de choix 
qui circulaient autour de la table avec une profusion royale. A ma 
gauche était assis le capitaine des Chinois de Buitenzorg, vieillard 
à la figure martiale, au nez recourbé en bec d'aigle, aux longues 
moustaches blanches. Son costume, de la plus élégante simplicité, 
se composait d'un pantalon du drap bleu le plus fin et d'une sorte 
de paletot de même étofi"e agrafé sur la poitrine par quatre magni- 
fiques perles, de bas de soie et souliers vernis. Homme très comme 
il faut d'ailleurs, et dont je pus apprécier le jeu sage et savant au 
whist qui précéda le bal, où le hasard me le donna pour partner. 
Une impasse profondément combinée par le fils du Céleste-Empire 
venait d'enlever un rubber triple, lorsque Hendrick m'annonça que 
sa famille était arrivée, et je quittai la table de jeu pour accomplir 
les devoirs de la présentation. Une foule brillante remplissait déjà 
les salons, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à rejoindre 
mon ami, qui causait en douce intimité avec deux jeunes femmes 
assises sur une banquette. 

Pour te faire comprendre la vertigineuse émotion dont je fus saisi 
en ce' moment, il me faut remonter à bien des années en arrière, et 
te parler pour la première fois d'un secret de ta vie dont le hasard 
m'a fait le dépositaire, et sur lequel je n'ai jamais osé t'interroger. 
Il y a de cela environ six ans, je venais de suivre à sa dernière de- 
meure l'excellente comtesse R... Les premières pelletées de terre 
venaient de tomber sur la bière qui renfermait la dépouille mortelle 
de la fidèle amie de ma jeunesse. Le cœur saignant, en proie à 
un chagrin que je ne pouvais maîtriser, je pensais à tous les amis 
que j'avais déjà conduits au sombre asile du Père-Lachaise, et 
parmi les plus chers, à ton bon oncle Anatole, le facile mentor de 
nos jeunes années. Par un mouvement machinal, lorsque le cortège 
commença à se disperser, je me dirigeai vers le lieu où repose 
l'homme le plus bienveillant, le cœur le plus loyal, le plus parfait 
gentilhomme qu'il m'ait encore été donné de rencontrer. Je ve- 
nais d'arriver en vue du monument, quand un spectacle inattendu 
s'offrit à mes yeux, et sans bruit, en toute hâte, je me dérobai 

TOME XXXI. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

derrière une tombe voisine. Tu étais là debout, chapeau bas, la 
main droite appuyée sur la grille qui entoure la tombe... Près de 
toi une jeune fille, agenouillée sur l'entablement de pierre, la tète 
dans ses deux mains, dans l'attitude de la plus navrante douleur... 
Saisi d'étonnement, je contemplais dans un religieux silence cette 
scène de deuil, lorsque ta compagne, relevant la tète, attacha sur toi 
un regard dont je n'oublierai jamais l'expression si pleine de pieuse 
tendresse et de naïve reconnaissance!... C'était une belle et noble 
jeune fille de dix-huit ans , au visage pur et candide , aux grâces 
pudiques, et je ne pus retenir mes larmes en la voyant saisir ta 
main, la porter à ses lèvres, puis la presser sur son cœur avec au- 
tant de foi naïve que si elle eût payé ce religieux tribut d'hommages 
à un ange gardien descendu du ciel pour protéger sa destinée. Vous 
aviez déjà tous deux quitté la tombe depuis quelques instans, que 
je demeurais immobile à la même place, abîmé dans les souvenirs 
du passé. Des paroles imprudentes prononcées à portée des oreilles 
subtiles d'un enfant me revenaient à la mémoire; les traits de la 
jeune fille portaient l'irrécusable empreinte de traits amis : je ne 
pouvais méconnaître un seul instant le sens du témoignage de res- 
pect et de tendresse dont tu venais d'être l'objet. Tout me disait 
que tu avais accepté noblement un héritage que tu aurais pu ré- 
cuser, que les lois du sang parlaient à ton cœur d'une voix plus 
puissante que les lois du monde , "qu'en un mot l'orpheline du bon 
Anatole avait trouvé en toi le plus tendre des protecteurs. A six 
mois de là, lorsque tu eus besoin d'une assez forte somme d'ar- 
gent, quelques mots de notre vieil ami Guérard, qui nous connaît 
mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, me donnèrent 
lieu de croire que cet argent était destiné à former la dot de ta 
cousine; mais je ne voulus pas me faire payer par une confidence 
le service que j'étais assez heureux pour te rendre, et m'abstins de 
questions indiscrètes auxquelles notre ami commun eût peut-être , 
répondu. Depuis lors, mes longues et lointaines pérégrinations m'ont 
empêché de t' interroger sur le secret que tu avais dérobé à mon 
amitié. J'ose cependant le faire aujourd'hui; la présence de Made- 
leine dans ce lointain pays, la position inférieure qu'elle occupe 
dans la famille van Yliet , tout me porte à croire que des revers de 
fortune t'ont plus sévèrement atteint que je ne l'avais soupçonné 
jusqu'ici, et que c'est plus par nécessité que par goût que tu t'es 
lancé, comme tu l'as fait, dans le toui'billon des affaires industrielles. 
]Ne me dissimule rien, je t'en supplie, des difiicultés de ta position 
dans ta réponse à cette lettre, réponse que je veux claire, détaillée 
et prompte, si tu tiens à conserver à nos relations le caractère d'in- 
time fraternité qu'elles ont eu jusqu'à ce jour. 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 195 

Madeleine était évidemment préoccupce : quelques phrases ba- 
nales et la promesse d'une contredanse, c'est tout ce qu'elle daigna 
accorder à une série de complimens fort I)ien tournés, comme je 
me pique encore de les savoir faire ; mais pouvais-je attacher grande 
importance à cette apparente indifférence ? Il est fort à présumer 
que mon nom n'a jamais été prononcé devant ta jeune parente, et 
l'eût- il même été, comment exiger qu'à première vue, au milieu 
du tumulte d'un bal, par un effort surhumain de mémoire, elle pût 
comprendre qu'un hasard bienveillant avait amené près d'elle ton 
fidèle Pylade, mon cher Oreste? Il n'y avait pas d'ailleurs à se mé- 
prendre sur les causes de sa mauvaise humeur, et les attentions 
marquées que lui rendait il signor Trufiano, protecteur et loquace 
comme à son ordinaire, les petits soins, dis-je, que l'illustre épée 
prodiguait à Madeleine avec une galanterie surannée , expliquaient 
assez les sombres nuages dont était chargé son noble front. Le bon 
Hendrik ne voyait pas la chose d'un meilleur œil, et lorsque le gé- 
néral, tous ses ordres à la boutonnière, fit les honneurs du souper 
à la reine du bal, j'aperçus mon ami qui, retiré sournoisement dans 
l'encoignure d'une fenêtre, lançait au couple mal assorti des regards 
dignes d'Othello. 

Le bal ne se termina que fort avant dans la nuit, et je ne revis 
plus les deux jeunes femmes, qui partirent le lendemain pour re- 
gagner la plantation. Comme il ne faut abuser de rien en ce bas 
monde, même de la plus cordiale hospitalité, Hendrik et moi comp- 
tons partir après-demain pour aller faire un séjour de plusieurs se- 
maines à Tjikayong. Je ne saurais toutefois me mettre en route sans 
te recommander, si jamais un Hollandais te tombe sous la main, de 
déployer à son intention toutes les voiles de ton amabilité. Songe 
bien que, quelque aimable pour lui que tu puisses être, tu n'acquit- 
teras jamais la dette d'hospitalité contractée à Buitenzorg par ton 
vieil et fidèle ami. 

MADELF.I^E DEMÈZE A CLAl'DE DE MAF.XE. 

Tjikayong, 22 septembre 1854. 

Mes plus tristes pressentimens sont réalisés: mon lointain exil 
n'a pu me protéger contre la fatalité de ma destinée ! Il y a environ 
trois semaines, vers le soir, un domestique vint m' annoncer qu'un 
voyageur européen demandait l'hospitalité : Anadji et moi, nous 
nous trouvions à ce moment seules dans la plantation, que M. van 
Vliet avait quittée quelques jours auparavant pour se rendre à Su- 
matra, où l'appelaient des affaires importantes. Ce voyage si plein 
de contrariétés pour mon patron, qui se faisait une fête de recevoir 



196 REVUE DES DEUX MONDES. 

dignement son frère et son compagnon de voyage, attendus tous 
deux à chaque instant, avait jeté sur Anadji et sur moi une sorte 
de tristesse. Ce fut avec un sentiment de mauvaise humeur bie» 
contraire aux habitudes hospitalières de ce pays que je quittai le 
salon pour aller recevoir l'hôte importun dont la visite venait trour 
bler notre solitude. J'étais à peine sous la verandah que mon cœur 

battit à rompre ma poitrine J'avais reconnu le perfide ami dont 

les conseils et les exemples ont précipité au plus profond de l'abîme 
de la honte mon faible et malheureux époux!... J'eus un instant 
l'idée que le hasard seul avait amené près de moi l'homme qui a 
fait couler de mes yeux tant de larmes de sang... Hélas! ce n'était là 
que le fétu de paille auquel s'attache le noyé au milieu des flots... 
La joie qui brillait sur le visage de mon pervers ennemi m'annon- 
çait assez les nouvelles douleurs qui m'étaient réservées. Sous pré- 
texte de fatigue, Ragozzi s'abstint de paraître au salon pendant la 
soirée, et je pus méditer à loisir sur les périls dont me menaçait 
cette visite inattendue. 

Quelle rançon allait exiger de moi cet impitoyable bourreau? 
Pourrais-je obtenir à prix d'argent que cet homme, qui n'a rien res- 
pecté de tout ce qui est sacré en ce monde, respectât le secret de 
ma destinée?... Chère Anadji, honnête Hendrik, je compris en cet 
instant que votre estime, votre affection me sont plus chères que la 
vie, et volontiers j'aurais donné le plus pur sang de mes veines pour 
vous cacher à tout jamais l'infamie qui pèse sur moi... et dont je 
suis innocente. Dieu puissant!... toutes les heures de la nuit furent 
pleines pour moi d'incessantes tortures; involontairement ma mé- 
moire implacable me rappelait tous les détails de cette soirée funè- 
bre du 21 octobre 1S50, où dans l'agonie du désespoir nous atten- 
dîmes ensemble que la justice humaine eût prononcé sur le sort du 
malheureux dont je porte le nom. 

Le lendemain au matin, Ragozzi m'attendait dans le salon, et 
avec sa verbosité méridionale m'eut bientôt rais au courant de ses 
affaires. La fortune (je résume son interminable discours) avait 
réalisé le rêve de toute sa vie en lui offrant l'occasion de servir de 
son épée la sainte cause des nationalités opprimées. Entré depuis 
deux ans bientôt au service de son altesse le maharajah Nana- 
Sahib, ses capacités militaires avaient été appréciées à leur juste 
valeur par cet habile souverain, et déjà les plus hautes dignités lui 
étaient échues en partage. Bientôt, il l'espérait du moins, allait son- 
ner la dernière heure de la domination de l'infâme compagnie des 
Indes, et son maître, rentré en possession du légitime héritage de 
ses pères, pourrait récompenser généreusement ses services; mais 
pour le moment, sur cette terre étrangère où l'avait conduit le soin 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 197 

de sa santé, il se trouvait dans une position d'argent si difficile qu'il 
devait faire appel à l'obligeance de ses amis, — ses amis, osa-t-il 
dire ! — appel qui serait sans doute entendu ! Ces derniers mots furent 
prononcés lentement, comme pour bien me faire comprendre qu'un 
sacrifice d'argent considérable pouvait seul m' assurer le bénéfice de 
son silence. Ai-je besoin de vous dire avec quelle joie j'accueillis 
ces ouvertures et offris à mon interlocuteur les quelques milliers de 
francs que j'avais tout dernièrement placés chez M. Hémond? Bien 
convaincu comme il l'est du fatal pouvoir qu'il exerce sur moi, 
Ragozzi ne parut pas surpris de mes offres généreuses. Ma position 
dans la famille van Yliet, me répondit-il avec un grand sang froid, 
lui faisait comprendre que mes finances ne pouvaient être dans 
un état bien florissant; il n'acceptait, je devais en être bien con- 
vaincue, ce denier de l'exilée que parce qu'il était certain de me 
rembourser avant peu mes avances. Il termina en m' annonçant qu'il 
était heureux de pouvoir me donner des nouvelles satisfaisantes de 
son ami. Ce dernier, après sa fuite, avait trouvé dans l'Inde anglaise 
une position modeste, mais honorable, et acceptait avec une rési- 
gnation digne d'éloges les épreuves de sa destinée. 

Ma joie fut grande après cette entrevue ; une faveur insigne de la 
Providence me permettait de conjurer par un léger sacrifice d'argent 
•les nouveaux orages qui avaient menacé ma tête. Pour me délivrer 
au plus vite de l'odieuse présence de Ragozzi, j'écrivis immédiate- 
à M. Hémond, et le priai de m'envoyer sans retard les fonds que je 
lui avais confiés; mais cet envoi demanda quelques jours. Sur ces 
entrefaites, j'eus le bonheur de revoir Hendrik, qui, à peine débar- 
qué, avait pris le chemin de Tjikayong. Ses instances, le désir de 
ne pas priver ma pupille d'un plaisir cher à son âge, triomphèrent 
de mes sombres humeurs, et j'assistai au bal donné à Buitenzorg 
pour la fête de la gouvernante. Le bon commodore nous avait pré- 
cédées dans cette belle résidence et était parti l' avant-veille du bal 
pour aller rejoindre à Buitenzorg son compagnon du Ihiyter, M. Bel- 
paire. M. Belpaire!... Ce nom bien certainement ne frappe pas mon 
oreille pour la première fois ! . .. Mais au milieu du tumulte du bal où 
notre compatriote me fut présenté, je cherchai vainement, comme 
je cherche encore aujourd'hui, à rassembler mes souvenirs à son 
endroit. Hendrik et son ami vinrent nous rejoindre ici dans le com- 
mencement de la dernière semaine. Les environs de Tjikayong sont 
si riches en belles promenades que, depuis l'arrivée de M. Belpaire, 
tout notre temps pour ainsi dire a été consacré à des excursions pit- 
toresques; hier c'était le tour du lac Tjelagabodas. Ragozzi n'avait 
pas manqué de se joindre à la partie, quoique les manières hau- 
taines d'Hendrik eussent dû lui faire comprendre dès le premier 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

jour que le présent maître du logis appréciait peu sa compagnie et 
trouvait son séjour à Tjikayong infiniment trop prolongé. 

llendrik et M. lîelpaire, montés sur une barque, s'amusaient à 
})0ur.suivre des bandes de canards sauvages sur l'eau sulfureuse et 
blanchâti'e qui remplit le cratère éteint du volcan. Anadji était allée 
cueillir des Heurs dans la forêt dont la verte ceinture garnit les 
flancs de la montagne. Assise dans un pavillon au bord du lac, je 
contemplais d'un œil distrait les éclatans redets d'opale dont les 
rayons du soleil diapi-aient la surface de l'eau, quand Anadji, très 
émue, revint prés de moi et m'annonça qu'elle croyait que notre hôte 
italien était devenu complètement fou. Après lui avoir adressé le 
discours le plus incoIiércMit, il s'était précipité ;\ ses genoux, posi- 
tion où elle l'avait laissé pour venir me raconter les détails de cet 
incident odieux et ridicule. Depuis plusieurs jours déjà, j'avais cru 
remarquer que Ragozzi s'attachait avec obstination aux pas de ma 
pupille; mais, quehpie grande que fût l'impudence du misérable, je 
n'avais pu croire un seul instant qu'il osât tenter la puissance de 
ses séductions sur la fille de M, van Vliet. Les paroles d' Anadji, en 
m'éclairant sur ses insolentes prétentions, me dictèrent mon devoir. 
Je ne mr dissimulai certes pas que la vengeance de ce méchant 
lionune ne reculerait devant aucune perfidie; mais protéger de mon 
silence d'aussi coupables projets était une action honteuse dont je 
ne pouvais un seul instant nourrir l'abominable pensée. 

Hasard ou préméditation, pendant tout le reste de la journée je 
ne pus me trouver seule avec Ragozzi. Ce matin, avant le départ 
des chasseurs pour une battue de sangliers, je rencontrai mon per- 
fide ennemi dans le salon. Depuis quelques jours déjà, M. Ilémond 
m'avait fait passer la somme destinée à payer la rançon de mon 
secret, et sans autre préambule que quelques paroles banales je 
tendis trois rouleaux d'or à Ragozzi. Ce dernier mit froidement les 
rouleaux dans sa poche, puis, sans le moindre embarras, me dit qu'il 
m'était infiniment reconnaissant du service que je lui rendais, quoi- 
que ses projets fussent complètement modifiés. Cette nouvelle preuve 
de ma bienveillance l'engageait à me dévoiler des plans d'avenir qui 
ne i)ouvaient manquer de recevoir mon approbation et mon con- 
cours. .\ son âge, à quarante ans, il s'était cru cuirassé contre ces 
passions soudaines qui sont l'heureux apanage de la jeunesse; mais 
qui est maître de son cœur et de son destin? Depuis qu'il avait vu 
Anadji, ses rêves de gloire s'étaient évanouis, la sainte cause des 
nationalités opprimées avait cessé de faire battre son cœur... Nou- 
veau Renaud, il avait trouvé à Tjikayong une Armide et ses jardins. 
Son parti était pris, il allait briser son épèe! Conunent songer un 
seul instant à faire partager ses dangers au tendre objet de ses feux? 



DEUX JOURS DE SPORT A JA\iA. 199 

Déjà vingt attentats, aussi criminels qu'inutiles, soudoyés par l'or 
anglais, n'avaient-ils pas été dirigés contre ses jours? Il disait un 
éternel adieu à la vie active, à la gloire, et voulait se consacrer ex- 
clusivement au bonheur domestique. 

— Et vous comptez sur mon concours dans cette œuvre abomi- 
nable? repris-je avec une véhémence que je ne pus maîtriser. Vous 
me méprisez assez pour croire que je prêterais les mains à cet in- 
fâme projet! 

— Vous réfléchirez à deux fois avant de me déclarer la guerre; 
elle serait plus dangereuse pour vous que pour moi, ajouta Uagozzi 
avec une froide impertinence qui fit tressaillir toutes les libres de 
mon cœur. 

L'entrée d'IIendrik termina cette conversation. Après un court re- 
pas, les chasseurs prirent le chemin du rendez-vous de chasse, où 
nous devions aller les rejoindre vers le milieu de la journée, pour 
assister à un combat de bélier et de sanglier, cruel, mais curieux 
spectacle dont les Javanais se montrent très avides. 

Comme il avait été convenu, Anadji et moi, nous arrivâmes au 
rendez-vous à une heure, un peu avant le commencement de ce san- 
glant intermède. La traque qui venait de finir avait été dirigée vers 
une palissade au pied de laquelle s'ouvrait une sorte de chemin 
creux, dont l'extrémité aboutissait à une manière de tour construite 
en bambous. Pour échapper aux balles, une demi-douzaine de san- 
gliers avaient mis à profit cette voie de salut, et se trouvaient en ce 
moment prisonniers dans la tour. Cette tour communi([uait par une 
trappe à une vaste cage qui devait servir d'arène aux combattans. 
Quelques dames des environs, les chasseurs, Anadji et moi prîmes 
place sur une estrade élevée devant la cage; derrière nous, une as- 
semblée nombreuse de natifs suivait avec anxiété les préliminaires 
du tournoi. Des écuyers et varlets improvisés s'occupaient à revêtir 
le bélier de son armure, un fer de lance fortement fixé au milieu 
du front de l'animal par des lanières. Ces préparatifs terminés, les 
spectateurs natifs vinrent s'assurer à l'envi que le fer était solide- 
ment attaché, car la foule protège de ses sympathies le bélier contre 
l'animal immonde. Le bélier fut ensuite amené devant la loge, mais 
ses allures n'étaient pas celles d'un galant paladin, et il fallut pres- 
'que la violence pour l'introduire dans l'arène. Pendant ce temps, 
les sangliers inquiets tournaient en rugissant dans la tour, ou se 
précipitaient avec fureur contre les bambous, comme s'ils avaient le 
pressentiment des jeux sanglans dont ils devaient être victimes. Le 
bélier une fois introduit dans la cage, on leva la trappe de la tour, 
et un gros sanglier, détourné â coups de lance , fut amené en pré- 
sence du bélier. Ce dernier, l'œil clair, le front haut, semblait par- 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

faitement indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Il n'en 
était pas de même de son adversaire, qui, inquiet, trépignant sur 
ses jambes, jetait de droite et de gauche des regards étincelans. Ce 
manège dura quelque temps au milieu du silence solennel de la 
foule. Enfin le sanglier, prenant son grand parti, s'élança sur son 
adversaire. Celui-ci, baissant instinctivement la tète, reçut le choc 
de l'ennemi sur le fer de sa lance. Le sanglier, blessé au poitrail, 
recula vivement, aux plus grands applaudissemens des spectateurs 
natifs; mais le bélier dédaigna de poursuivre sa victoire, et les deux 
combattans demeurèrent en présence. Rendu plus prudent par son 
premier échec, le sanglier, après avoir rassemblé ses forces, fit mine 
de se précipiter une seconde fois sur son adversaire . Au moment où 
ce dernier baissait la tête, l'assaillant, par une feinte habile, saisit 
le fer aigu entre ses dents, et les deux ennemis demeurèrent pour 
ainsi dire collés l'un contre l'autre, — le bélier calme, impassible 
comme une statue de pierre, le sanglier, l'oeil en feu, se raidissant 
de tous ses membres pour arracher du front de son ennemi , par un 
effort suprême, l'instrument de mort; mais les forces de la pauvre 
bête s'épuisaient dans la lutte, le sang sortait à gros bouillons de 
sa poitrine, et son adversaire, remarquant sans doute cette défail- 
lance, sortit pour la première fois de son impassibilité. Arracher 
d'un mouvement de tête énergique le fer de lance des dents du san- 
glier, le plonger à plusieurs reprises dans ses flancs et retourner 
prendre place près de la porte extérieure de la cage, ce fut pour 
le bélier l'affaire de quelques secondes. Le sanglier vaincu essaya 
en vain de se relever et de renouveler l'attaque : ses forces trom- 
pèrent son courage; ses entrailles pendaient à terre, et après une 
cruelle agonie il expira, sans que son vainqueur eût daigné abréger 
ses souffrances en lui donnant le coup mortel. 

Fort émue par ce spectacle, je ne m'étais pas aperçue que Ragozzi 
avait pris place sur l'estrade à côté de ma pupille. Le combat ter- 
miné, les chasseurs nous reconduisirent aux voitures avant de re- 
prendre le cours de leurs exploits. Jugez de mon étonnement lors- 
que, me trouvant seule avec ma pupille, la chère enfant me remit 
en rougissant un billet que Ragozzi avait eu l'impudence de lui 
glisser dans la main pendant le combat. Niais et banal comme l'est 
ce billet, il m'impose cependant des devoirs que j'ai trop tardé à 
remplir. Hésiter plus longtemps serait indigne de mon cœur. Ce 
soir, au retour de la chasse, Hendrik, en ce moment le chef de la 
famille, connaîtra les manœuvres de l'hôte infâme qui déshonore le 
toit hospitalier de son frère. Je ne me fais pas illusion un seul instant 
sur la vengeance que le misérable Ragozzi tient en réserve, mais je 
ne lui donnerai pas la joie de révéler le premier le secret de mon 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 201 

déshonneur. Moi-même je livrerai à Hendrik le douloureux mystère 
qui pèse sur ma destinée. Je ne doute pas de votre noble cœur, Hen- 
drik... Votre belle âme, cet amour discret que tous vos efforts n'ont 
pu me dissimuler, ne reculeront pas devant la triste mission d'abri- 
ter sous l'égide de l'honneur sans tache de votre famille la femme 
d'un...; mais mon parti est pris, et je ne vous exposerai pas plus 
longtemps, vous et les vôtres, à la contagion de mon infamie... 
Dans ma désolation, mes regards se tournent encore vers vous, 
ô mon cher Claude!... C'est de vos bontés seules que je veux tenir 
le pain que j'ai vainement demandé à mon travail... Et cependant 
ni le courage ni la persévérance ne m'ont fait défaut dans mon en- 
treprise... 

Je voulais vous donner en détail ma conversation avec Hendrik, 
mais l'on me prévient à l'instant que le courrier de Batavia, qui n'é- 
tait attendu que demain, vient d'arriver et doit repartir dans une 
demi-heure. Je termine donc en me recommandant à votre ten- 
dresse... A bientôt, mon cher et unique ami! 

ROGER BELPAIRE A CLAUDE DE MARNE. 

Tjikayong, 22 septembre 1854. 

Cher Claude, il est dix heures du soir ; je dois partir demain 
d'assez bon matin pour aller faire une battue de daims dans la 
plaine de Bandong. Ereinté comme je suis par une journée fort ac- 
tive, c'est cependant un devoir pour moi de te sacrifier quelques 
heures de sommeil, et de t'envoyer sans délai, par le courrier qui 
doit partir demain matin, le récit des événemens très extraordinaires 
dans lesquels le hasard m'a réservé un rôle actif : événemens si ex- 
traordinaires, en vérité, que, tout en ayant sous les yeux les pièces 
les plus irrécusables, j'ai peine à me persuader que je ne suis pas le 
jouet d'un songe. Sans autre exorde, j'arrive au fait. 

En rentrant de la chasse ce soir, j'ai trouvé à la plantation mon 
fidèle madrassee, sorti après guérison complète, depuis quelques 
jours déjà, de l'hôpital de Batavia, et mon agent en cette ville a 
profité de l'opportunité de ce retour pour m'expédier un paquet à 
mon adresse arrivé par le dernier vapeur de Singapour. En recon- 
naissant sur l'enveloppe l'écriture du docteur James, je ne pus me 
défendre d'une émotion secrète, et prévis instinctivement que l'a- 
venture étrange à laquelle j'avais été mêlé sur le Great-Trunk-Road 
avait trouvé un funèbre dénoûment. Mes pressentimens n'étaient 
que trop fondés. L'excellent docteur m'annonçait en effet que Yinet 
avait cessé de vivre le 10 août, et qu'après sa mort il s'était cru au- 
torisé à prendre connaissance de ses dernières volontés, dont il avait 



202 REVUE DES DEUX MONDES. 

scrupuleusement jusque-là respecté le secret. « Ces dernières vo- 
lontés, je copie la lettre de mon digne correspondant, contiennent 
des révélations qui peuvent raviver si cruellement les blessures à 
peine cicatrisées d'une honorable famille, qu'avant de prendre un 
parti je n'ai pas hésité à tout révéler au compatriote de mon mal- 
heureux client, au seul homme qui lui ait, à ma connaissance, porté 
quelque intérêt. En cet état de choses, pour que vous puissiez m' en- 
voyer des instructions plus complètes, j'ai pris la liberté de vous 
adresser un fac-simih^ tracé de ma main, des divers papiers qui 
composent le testament de Vinet. Le trouble évident avec lequel 
ces papiers ont été rédigés, l'insuffisance des suscriptions dont ils 
sont revêtus, ne laissent pas que d'ajouter grandement à mon em- 
barras, et sont un motif de plus pour m'engager à recourir à votre 
intervention. » Le docteur James terminait en m'annonçant qu'un 
officier de la station, revenu ces derniers temps d'un voyage en 
Chine, avait reconnu à Singapour le prestidigitateur italien dont 
les soins avaient fait défaut à l'agonie du pauvre "Vinet. Dans ses 
nouvelles pérégrinations, il signor Garabosso, ce qui m'expliqua 
l'inutilité des recherches faites par moi à Penang et à Singapour, 
il signor Carabosso, dis-je, avait pris, avec un nom d'emprunt, les 
plus grands airs, et se faisait passer pour un général au service 
d'un des rajahs de l'Inde. 

Mystérieuse comme l'était cette introduction, elle ne me prépa- 
rait point cependant à la stupéfaction dont je fus saisi en parcou- 
rant les divers papiers qui composaient la communication du docteur 
James : deux lettres portant pour seule et unique suscription, l'une 
« Monsieur Hémond, » l'autre « Madame Madeleine Demèze.... » 
Madeleine Demèze!... A ces deux lettres se trouvait jointe une troi- 
sième pièce que j'eus besoin de lire à vingt reprises, si profonde 
fut l'émotion qui faisait battre mon cœur en cet instant : c'était la 
copie légalisée d'un arrêt de la cour d'assises de la Gironde du 
21 octobre 1850 qui frappait d'une peine infamante Émile-Fortuné 
de Lanosse, convaincu de faux en écritures privées. Au bas de ce 
document, on lisait, en manière de note explicative, la phrase sui- 
vante : « Mort à Fyzabad (Indes anglaises) le dix-huit mai mil huit 
cent cinquante-quatre. Lanosse. » Mystérieuse volonté de la Provi- 
dence qui, au bout du monde, a remis entre mes mains le dénoû- 
ment de ce funeste drame ! Dans sa lettre à M. Hémond, l'infortuné 
Lanosse accuse réception de la somme de 50 livres sterling que 
M""*" Madeleine Demèze lui a fait passer par son entremise, et le 
prie de remettre en mains propres une lettre à cette dame, dont 
il ignore l'adresse. La lettre destinée à Madeleine ne se compose 
que de quelques lignes où éclate un mortel repentir. Après l'avoir 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 203 

remerciée de l'intérêt que malgré ses crimes elle n'a pas cessé de 
lui témoigner, le malheureux déclare que la nouvelle preuve qu'il 
vient de recevoir de son inépuisable bonté le décide à mettre à exé- 
cution un projet, médité d'ailleurs depuis longtemps, a Quand vous 
aurez reçu cette lettre, ajoute la lugubre épître, j'aurai cessé d'exis- 
ter. Puisse la clémence du ciel récompenser vos vertus et vos mal- 
heurs! Donnez à l'infortuné dont l'infamie a rejailli sur vous vos 
prières, sinon vos larmes ! » 

Tu comprends facilement que, sous le coup de ces étranges révé- 
lations, je demeurai comme anéanti. Pouvais-je imaginer il y a trois 
ans, lorsqu'au cercle de Piio-Janeiro je lisais le récit des débats ju- 
diciaires de ce grand procès qui a passionné la France, le magnifique 
plaidoyer de l'illustre Berryer, pouvais-je imaginer que l'une des 
victimes de ce triste drame était l'orpheline de notre vieil ami, 
cette belle jeune fille dont quelques années auparavant j'avais, par 
le plus singulier hasard, admiré à tes côtés les grâces pudiques? Je 
n'avais certes pas besoin d'autres détails pour m' expliquer le loin- 
tain exil de Madeleine, les apparences de mystère qui entourent sa 
destinée. L'accident qui m'a livré le dernier mot de cette doulou- 
reuse histoire ne m'en a pas moins placé dans une position pleine 
de difficultés. Gomment moi, étranger que Madeleine connaît à peine, 
irais-je lui annoncer que je suis maître de son secret?... Le rôle si 
délicat qui m'est destiné demande à être médité sérieusement, et 
comme la nuit, dit-on, porte conseil, avant de partir pour la chasse 
j'ajouterai quelques mots à cette lettre pour te donner le plan de 
campagne auquel je me serai définitivement arrêté. Je laisse donc 
mon protocole ouvert, suivant la formule de la diplomatie, et vais 
suivre l'exemple de David, qui, couché dans le corridor en travers 
de ma porte, ronfle déjà depuis deux heures. Bonsoir. 

30 septembre 1854. 

De nouvelles dispositions dans le service de la poste m'ont em- 
pêché de faire partir ma lettre par la dernière malle. Je ne regrette 
au reste que médiocrement un retard qui me permet de te donner 
sous une même enveloppe le très heureux dénoûment du véritable 
roman dont je t'ai déjà servi le prologue. 

Il y a huit jours, au moment où je sortais du lit pour terminer 
ma lettre, Hendrik est entré dans ma chambre. Le marin était pro- 
digieusement pâle, ses yeux lançaient des éclairs. — J'ai un service 
à vous demander, me dit Hendrik d'une voix brève; mais avant de 
le faire, j'exige votre parole d'honneur que, si ma demande vous 
semble par trop compromettante, vous me le disiez très franche- 
ment. 



20/i REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous avez ma parole... Que puis-je faire pour vous être utile 
ou agréable? repris-je, assez ému de la solennité de ce début. 

— Je compte, en sortant d'ici, aller souffleter le général Trufiano. 
Nous nous battrons sans doute avant une heure; voulez-vous me 
servir de témoin? 

— Doutez- vous de ma réponse? repris-je en lui tendant une main 
qu'il serra cordialement. Vous ne me trouverez pas sans doute in- 
discret, poursuivis-je après une pause, de vous demander les causes 
de ce duel imminent? 

Pour toute réponse, Hendrik me tendit d'un geste dramatique une 
petite feuille de vélin, parfumée d'une forte odeur de verveine, sur 
laquelle je pus lire une de ces banales déclarations d'amour, telle 
qu'il s'en trouve par centaines dans tous les manuels épistolaires, et 
signée avec une candeur baptismale : « ton Ettore! » Je crus d'abord 
que la malencontreuse épître avait été destinée à Madeleine, mais 
Hendrik prit soin de m' éclairer à cet endroit en ajoutant que l'im- 
pudent étranger avait osé remetti-e la veille ce scandaleux billet doux 
à sa nièce. 

— Et si M"^ Anadji n'a pas ri au nez fantastique de son Ettore, 
repris-je avec un accent de bonne humeur que je fus incapable de 
maîtriser, sa prose n'a pas été récompensée suivant ses mérites. 

— Vous autres Français, vous riez de tout, me dit mon ami d'un 
ton de reproche ; mais ma résolution est invincible, et cet homme, 
je le tuerai! poursuivit le marin avec une énergie farouche digne 
du descendant des opiniâtres ennemis de Louis XIV. 

— Permettez-moi, mon cher Hendrik, de vous contredire, et de 
persister à croire que ce n'est pas à coups de pistolet, mais bien à 
coups de trique, que l'on punit de pareilles impertinences. Si vous 
n'avez pas d'autres motifs pour provoquer en duel le galant Ita- 
lien... 

— Et si j'avais d'autres motifs, interrompit mon ami d'une voix 
frémissante... Puis il s'arrêta soudain, comme s'il eût craint, sous le 
coup de l'émotion profonde qui dominait son esprit, de ne pouvoir 
maîtriser ses paroles... Il ajouta après un court silence : INe m'in- 
terrogez pas, je vous en prie, sur un secret qui n'est pas le mien... 
Il faut que cet homme meure ou qu'il me tue... Vous m'entendez? 

— Parfaitement... Et si je suis disposé de tout cœur à vous ren- 
dre le triste service que vous me demandez, vous n'hésiterez pas 
sans doute à m' accorder une légère faveur. La colère est mauvaise 
conseillère, et demain peut-être regretteriez-vous le scandale de ce 
duel à mort que vous appelez de tous vos vœux en cet instant. En 
tout état de cause, vingt-quatre heures de réflexion sont toujours 
bonnes à prendre. Je n'ajoute pas qu'un duel à mort gâterait infmi- 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 205 

ment la fête cynégétique à laquelle nous sommes conviés aujour- 
d'hui. Demain, si vous y tenez toujours, vous souffletterez mons 
Trufiano, et lui planterez ensuite une baUe dans" la tête, j'en fais 
d'avance mon sacrifice! Est-ce dit et entendu? 

— Dit et entendu, répéta le marin; je n'attendais pas moins de ' 
votre amitié... Et il me prit affectueusement la main, puis sortit de 
ma chambre. Tout bouleversé par cette confidence, je demeurai je 
ne sais combien de temps assis dans mon fauteuil, la tète dans mes 
mains, à réfléchir sur les événemens mystérieux dont la Providence 
prenait à tâche d'animer mon séjour dans la belle île de Java. La 
pendule, qui sonna sept heures, vint m'avertir que le moment du 
départ pour la chasse approchait, et j'appelai David à trois reprises 
sans qu'il répondît à ma voix. J'eus beau réitérer mes ordres dans 
les idiomes les plus variés, anglais, français, hindostani : personne 
ne se rendit à mon appel, et en désespoir de cause je me décidai 
à aller moi-même chercher mon serviteur. 

J'avais à peine franchi le seuil de ma porte, qu'un spectacle des 
plus lamentables s'offrit à ma vue. Adossé contre un poteau de la 
verandah , les yeux écarquillés à sortir de la tête, passé du noir au 
vert, le ?nadrassee, les lèvres écumantes, tremblait de tous ses mem- 
bres comme s'il eût été sous le coup de décharges électriques puis- 
santes et réitérées. Je crus immédiatement à un nouvel accès du mal 
dont David avait été frappé à V Hôtel d AmMei^dam, et ne tardai pas 
à être confirmé dans cette pensée par les mots : tlic devil,... sa- 
hib,... the devil,... qui à ma vue sortirent instinctivement de la 
bouche de mon possédé. 

— Le diable a décidément mis sa griffe dans mes affaires, me 
dis-je en manière de réflexion intime, en pensant à tous les inci- 
dens bizarres auxquels j'avais été mêlé en moins de douze heures. 

— The devil,... sahib,... the devil, répéta David avec un redou- 
blement de terreur en étendant une main tremblante dans la direc- 
tion du jardin. Assez curieux de faire connaissance avec la satanique 
majesté, je portai les regards vers le lieu indiqué, et aperçus au mi- 
lieu du parterre de roses de M"'' Anadji un personnage court et re- 
plet, en pantalon de molleton et en jaquette de flanelle, pantoufles 
de tapisserie, calotte grecque sur la tête, eheeroot à la bouche^... 
un type complet de félicité bourgeoise! J'eus bientôt reconnu le trop 
galant Ettore, qui, sans se douter des orages amoncelés sur sa tête, 
savourait à pleins poumons la brise du matin. 

De plus en plus intrigué par cette aventure, moitié de gré, moi- 
tié de force, j'amenai David dans ma chambre, où, après mille et un 
efforts, ma sagacité parvint à réunir les fils du récit suivant. — Il 
y a environ dix -huit mois, David, en sortant au matin du grand 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

bazarde Calcutta, suivit machinalement un Européen qui, un gros 
panier d' œufs sous le bras, se dirigeait vers la colonne dédiée au 
général Ochterlony. Arrivé au pied du monument, cet étranger s'in- 
stalla comfortablement sur le gazon, déposa le panier entre ses 
jambes, puis, prenant un œuf, il le cassa. Au milieu du jaune, les 
yeux éblouis de David virent luire un magnifique goldmoJmr que 
l'Européen empocha gravement après avoir rejeté loin de lui les 
coquilles. Un second, puis un troisième œuf cassés successivement 
apportèrent même tribut à l'heureux possesseur du panier. Ce spec- 
tacle enflamma la cupidité de mon serviteur, qui crut avoir découvert 
le nid authentique de la poule de la fable, et offrit à l'Européen tout 
ce qu'il possédait en échange de son trésor, en se réservant toutefois 
prudemment le droit de tenter lui-même la fortune d'un œuf avant 
de donner parole. Un quatrième œuf cassé par David n'ayant pas été 
moins bien fourni de métal précieux que ses prédécesseurs, le mar- 
ché fut conclu au prix de deux cents roupies et une montre d'or, 
tout ce que mon serviteur possédait en ce monde!... Inutile d'ajou- 
ter que l'idiot avait été victime d'un adroit mystificateur, et qu'au 
bout d'une heure tous les œufs du panier, cassés les uns après les 
autres, n'avaient fourni au nouveau propriétaire rien autre chose 
que les élémens d'une homérique omelette. Depuis lors David, dont 
le catholicisme ne laisse pas que d'être fortement panaché de su- 
perstitions hindoues, est resté poursuivi de l'idée qu'il avait eu 
affaire au démon en personne, et sa terreur approcha du délire lors- 
qu'il crut à deux reprises retrouver son ennemi intime sous les es- 
pèces du général Trufiano. 

Comment admettre qu'une illustre épée eût pu jamais jouer à son 
bénéfice cette scène de trop haute comédie? Il n'y avait pas à s'ar- 
rêter un seul instant aune pareille supposition!... Aussi, après avoir 
fait vertement justice de l'erreur de cette ressemblance, je m'ha- 
billai en toute hâte, car l'heure du départ pour la chasse allait soq- 
ner. Ma toilette achevée, nous montâmes immédiatement en voi- 
ture, et courûmes au galop vers le théâtre du sjjort. 

Le rendez-vous avait été donné au pied d'un monticule situé au 
milieu de la belle plaine de Bandong. Au sommet de cette éminence, 
sous une baraque de bois, une collation composée de fruits et de 
pâtisseries attendait l'arrivée des chasseurs; mais quelques esto- 
macs énergiques firent seuls honneur au festin matinal préparé par 
les soins du régent de Bandong, qui avait assumé la direction de 
tous les détails de la journée. Les traqueurs commençaient à se 
réunir en bandes nombreuses, car pour cette chasse vraiment royale 
l'on avait mis en réquisition une véritable population, et sept ou 
huit cents natifs montés sur des bœufs devaient battre la jungle et 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 207 

pousser le gibier devant eux. Le personnel des chasseurs se compo- 
sait de cent cinquante cavaliers environ, montés à poils sur de pe- 
tits chevaux pleins de feu. Les vêtemens aux couleurs tranchantes 
de ces Nemrods armés uniformément de redoutables kris donnaient 
au rendez-vous de chasse un aspect plein de gaieté et de fantaisie. 
Parmi les chasseurs se distinguaient le régent de Bandong et son 
père. Ce dernier, vieillard de soixante-dix ans, fort vert pour son 
âge, montait avec une remarquable aisance un cheval arabe d'un 
gris bleu, magnifique animal qui lui avait été récemment envoyé 
par Hunter de Calcutta, et dont il se montrait très vain. Le vaillant 
patriarche portait une veste de drap vert brodée d'or au collet, un 
pantalon blanc et des bottes effilées par le bout en manière de pou- 
laine. Un magnifique kris pendait à son côté, et une cravache riche- 
ment montée, plantée dans sa ceinture, s'élevait entre ses deux 
épaules. — Visage fin, froid, énergique, manières parfaites, véri- 
table type de sportsman dans toute la portée de l'expression an- 
glaise! Peu habitué à monter à cheval sans selle et sans étriers, 
comme il faut bien s'y résoudre si l'on veut traverser au galop les 
grandes herbes de la plaine, qui à chaque instant vous lient les 
jambes et menacent de vous désarçonner, inhabile de plus à ma- 
nier le kris javanais, je préférai le plaisir de la chasse à tir à celui 
de la chasse à courre, opinion à laquelle se rallièrent le général Tru- 
fiano et plusieurs planteurs de la bande. 

Les tireurs avaient été placés aux limites des hautes herbes dans 
d'élégans pavillons de bambous. J'avais pour voisin de gauche mon 
Ettore, et un planteur des environs pour voisin de droite. David, 
mon second fusil en main, avait pris place derrière moi dans le pa- 
villon ; mais je ne tardai pas à me repentir de lui avoir octroyé cette 
marque de confiance. En proie à une agitation nerveuse extraordi- 
naire, le madrassee agitait, dans la direction du pavillon où le gé- 
néral avait pris place, mon fusil chargé et armé comme il aurait pu 
le faire d'un bâton inoffensif. Mes réprimandes parvinrent, il est 
vrai, à imposer une immobilité relative à mon serviteur ; mais toute 
mon éloquence ne put obtenir qu'il détournât les regards effarés 
qu'il attachait sur le pavillon de gauche, comme s'il se fût attendu 
chaque instant à en voir sortir, au milieu de l'appareil sacramentel 
de flammes de Bengale et de vapeurs sulfurées, l'intime ami du 
docteur Faust. 

La battue s'avançait dans le lointain, et bientôt tout entier au 
plaisir de la chasse, je n'attachai plus qu'une importance secondaire 
aux faits et gestes de David. La plaine était sillonnée à perte de vue 
par des nuées de cavaliers; devant eux, des légions de cerfs fuyaient 
au grand galop une mort certaine. L'on entendait au loin les cris 
féroces des assaillans, les hennissemens des chevaux, les bi\ame- 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

mens des cerfs à l'agonie. Les chapeaux pointus des cavaliers, les 
kris étincelant au soleil, le frémissement des hautes herbes, qui, 
agitées en tout sens, moutonnaient comme une mer houleuse, à 
l'horizon la longue ligne de bullles aux poils fauves, composaient 
un spectacle plein d'originalité et de poésie dont je pouvais à peine 
détourner mes regards. Soudain un magnifique cerf dont le bois dé- 
passait les hautes herbes s'avança au galop dans ma direction. L'œil 
aux aguets, le cœur haletant, le fusil bien équilibré dans les deux 
mains, je guettais l'instant où la pauvre bête me passerait à belle 
portée, lorsqu'un coup de feu partit à mes côtés, et en me retour- 
nant je m'aperçus qu'un nuage de fumée enveloppait la ligure de 
David. Je crus d'abord que cet animal venait d'attenter à ses jours 
pour échapper aux maléfices du malin esprit; mais une interpella- 
tion qui partit au même instant à ma gauche m'apprit dans quelle 
direction le coup avait porté. — Corpo di Baccol l'on veut donc me 
massacrer ici? criait le général d'une voix rutilante. Tu comprends 
ma joie en découvrant que la maladresse de mon serviteur n'avait 
eu d'autre résultat que d'enlever quelques éclats de bois à la cabane 
voisine, et de me prouver jusqu'à l'évidence que le Trufiano avait 
le plomb rageur. Inutile d'ajouter que le coup de feu échappé à 
David avait mis le beau cerf en piste. Par un caprice inexplicable 
du sort, tout le reste de la journée il ne me passa pas un seul ani- 
mal à belle portée, tandis que mes voisins plus heureux voyaient le 
gibier défiler devant eux en abondance. A bout de patience , je 
commençais à maugréer contre ma déveine... The devil... sahib... 
the devil! répéta soudain d'une voix sentencieuse, en manière de 
consolation, mon domestique, en élevant sa main droite dans la di- 
rection du pavillon où le général se livrait à un incessant feu de file. 
Si je n'attachai pas grand prix à ces paroles bien intentionnées, 
elles me prouvèrent du moins que toute ma faconde n'avait pas 
réussi, comme je m'en étais flatté, à exorciser le possédé. 

Vers deux heures, la chaleur était devenue accablante, le besoin 
de quelques rafraîchissemens se faisait vivement sentir, et les chas- 
seurs, d'un commun accord, quittèrent leurs postes d'observation 
pour se diriger vers le pavillon du monticule. Les produits de la 
chasse avaient déjà été réunis, et je pus compter de mes yeux qua- 
rante-cinq beaux animaux qui portaient pour la plupart sur l'épine 
dorsale d'affreuses balafres, car les tireurs, le général Trufiano com- 
pris, avaient eu fort peu de succès. Un déjeuner fort appétissant, 
où la cuisine européenne avait fait d'heureux emprunts à la cuisine 
native, nous attendait sous le pavillon. Un pâté, une galantine, les 
curries les plus variés étaient flanqués de bananes, d'ananas, de 
pamplemousses, de pâtisseries de toute sorte. En manière de sur- 
tout, au milieu de la table, s'élevait une pyramide de mangoustans, 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA.. 209 

ces délicieux fruits des tropiques, qui arrivent à Java à leur plus 
haute perfection. Un nouveau méfait de David vint exciter ma con- 
fusion et l'hilarité de l'assemblée. En proie à de secrètes terreurs, 
le malheureux n'approchait du général qu'avec des sautillemens, 
des gambades grotesques, et finit par déverser sur le chef d'Et- 
tore un magnifique fromage bavarois sur lequel j'avais jeté mon dé- 
volu depuis le commencement du repas. Cet accident ne devait pas 
clore la série des maladresses de David, et au moment du départ je 
le vis déposer un de mes fusils dans un étui dont je n'avais jamais été 
propriétaire. Je venais de retirer l'arme de ce fourreau d'emprunt, 
lorsque sous la poche mes yeux rencontrèrent involontairement deux 
mots tracés à l'encre noire, d'une belle écriture ronde, qui ne pro- 
duisirent pas moins d'effet sur mon esprit troublé que les trois mots 
fatidiques sur l'esprit de Balthazar et de ses convives. Ces deux mots 
étaient : Signor Carabossol... Je n'étais pas encore remis de la 
stupeur dont j'avais été saisi à cette révélation inattendue, que le 
général m'avait assez brusquement pris l'étui des mains en me ren- 
dant le mien en échange. 

Nous eûmes à opérer une retraite de plus de deux heures, et ce- 
pendant je ne me rendis aucun compte de la longueur du voyage, 
tant j'étais absorbé par les événemens énigmatiques dont le hasard 
venait de me donner le dernier mot. Les renseignemens de la lettre 
du docteur James sur la nouvelle incarnation du compagnon de l'in- 
fortuné Yinet, le témoignage si affirmatif de David, le nom écrit sur 
la gaine du fusil, contribuaient également à établir à mes yeux un 
caractère irrécusable d'identité entre le trop galant Ettore et il si- 
gnor Garabosso. Ce fait acquis, je m'expliquais très facilement les 
projets meurtriers d'Hendrik et les terreurs de Madeleine. Maître 
des secrets de la jeune femme, le drôle avait sans doute tenté quel- 
que ignoble spéculation que mon honnête ami voulait punir par le 
fer ou par le plomb. Une série d'heureuses découvertes avait mis en- 
tre mes mains toutes les courroies nécessaires pour museler cet intri- 
gant de bas étage ; aussi, franchement ravi de pouvoir servir la cause 
du bon droit et de l'amitié, je terminais ma toilette dans les plus 
heureuses dispositions d'esprit lorsqu'un coup discret retentit à la 
porte de ma chambre, et David, ayant sur mon ordre tourné le bou- 
ton de la serrure, se trouva face à face avec le général Trufiano. 
Éperdu de terreur à cette vue et croyant sa dernière heure bien dé- 
finitivement arrivée, l'imbécile sonda d'un regard désespéré les pro- 
fondeurs du dessous de mon lit , puis, sans doute peu satisfait de 
la sécurité de cet asile, d'un bond prodigieux s'élança hors de la 
chambre. 

Le personnage qui me faisait l'honneur inespéré d'une visite 

TOME XXXI. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

avait la mine sévère, la moustache retroussée, la main droite passée 
dans l'ouverture de son habit, boutonné militairement sur la poitrine. 

— Monsieur, me dit-il d'une voix .rogue, j'espérais que vous 
m'apporteriez vos excuses pour les insignes maladresses dont votre 
domestique s'est rendu coupable envers moi. Je suis vraiment peiné 
d'être obligé de venir les chercher moi-même, et de vous avertir 
que, si je peux fermer les yeux sur les deux accidens de cette jour- 
née, un troisième m'obligerait à vous demander une éclatante répa- 
ration. 

La solennité de ce début, l'air provocateur de ce général de co- 
médie, m'agacèrent prodigieusement le système nerveux, et il me 
passa par la tête une idée bouffonne que je résolus instantanément 
de mettre en action. Je repris de ma voix la plus humble : — Géné- 
ral, je suis d'autant plus heureux des ouvertures que vous voulez 
bien me faire, que si elles me donnent l'occasion de vous présenter 
Texpression de mes regrets, elles me permettent aussi de vous éclai- 
rer sur les graves dangers qui vous menacent. 

— Les graves dangers qui me menacent! répéta Ettore d'un ton 
de méprisante surprise digne du héros troyen, son homonyme. 

— Permettez-moi de vous donner la clé de ces paroles ambiguës. 
Et sans m' arrêter, tout d'une haleine, j'achevai le récit du vol à 

l'œuf, de l'escroquerie, pour rendre à la chose son véritable nom, 
dont David avait été victime au pied de la colonne Ochterlony. 

— Et en quoi peut me concerner cette mystification? interrompit 
mon visiteur avec un imperturbable aplomb. 

— Les yeux égarés de mon serviteur ont retrouvé je ne sais quelle 
absurde ressemblance entre vous-même et le héros de cette aven- 
ture, un certain signor Garabosso. 

— Signor Garabosso!.... répéta Ettore avec l'hésitation d'un 
liomme qui cherche à rassembler ses souvenirs confus. Un presti- 
digitateur, je crois, qui a fait, non sans succès, le tour de l'Inde il 
y a deux... 

— Et qui avait pour compagnon de voyage, interrompis-je, un 
de mes compatriotes, le malheureux Yinet, dont Y Englishman ar- 
rivé par le dernier vapeur annonce la mort. 

Et, pour joindre une preuve à l'appui de mon assertion, je dési- 
gnai du doigt la feuille étendue sur ma table où se trouvait l'article 
nécrologique. 

|;-i Quelle que fut l'impudence du personnage, la nouvelle de cette 
mort, qui bouleversait l'échafaudage de ses perfidies, rabattit sen- 
^lement son audace. 

— Je ne me savais pas une ressemblance si flatteuse, reprit-il 
avec une affectation de bonne humeur. Je ne crois pas toutefois 



DEUX JOURS DE SPORT A JAVA. 211 

abuser de votre obligeance en vous priant de bien faire comprendre 
à votre domestique qu'il n'y a rien absolument de commun entre 
M. Carabosso et moi. 

— Vous connaissez comme moi les natifs de l'Inde; mieux que 
moi, vous savez sans doute combien il est difficile de les faire renon- 
cer cà une idée qui s'est une fois nichée dans leur cervelle. Le pire 
de la situation, c'est que mon serviteur croit avoir eu affaire, au pied 
de la colonne Ochterlony, non pas au signor Carabosso, mais au 
diable en personne ! — Je poursuivis à demi-voix en accentuant mes 
paroles de la façon la plus dramatique : J'avais pu croire qu'un fatal 
hasard avait fait partir ce matin le coup de feu dans votre direction; 
hélas! le doute même ne m'est plus permis. Ce soir, en rentrant 
de la chasse,... j'ai surpris David qui, dans le plus profond mys- 
tère, façonnait avec des roupies, à cette même place où vous êtes, 
un lingot d'argent!... Puis-je douter un seul instant que ce lingot 
ne vous soit destiné? 

— Ah çà! mais c'est un affreux guet-apens, un sanguinaire com- 
plot!... Je vais de ce pas dénoncer cet enragé à la police et me 
mettre sous la protection des lois, poursuivit Ettore, qui à cette 
révélation inattendue perdit bien décidément la tête. 

Je ne me fis aucun scrupule de profiter de mes avantages, et 
continuai : — Votre perplexité n'est pas plus grande que la mienne, 
et depuis que j'ai découvert les projets sanguinaires de mon servi- 
teur, je cherche en vain à protéger vos jours. 

— Vous êtes bien bon ! reprit le soi-disant homme de guerre avec 
attendrissement. 

— ^ Renvoyer David de mon service, c'est mettre à vos trousses 
un loup enragé, un tigre dévorant! Le dénoncer à l'autorité? Oii 
sont les preuves de l'attentat dirigé contre vos jours? Si j'avais un 
avis à donner dans cette grave affaire , je vous conseillerais de 
quitter le pays sans délai pour retourner auprès de votre auguste 
maître. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je prends d'honneur l'en- 
gagement de tenter tous mes efforts pour emmener David avec mol 
en Europe, où des affaires importantes m'appelleront avant peu. 

— Excellente idée, que je mettrais immédiatement à exécution si 
la chose était possible!... Le flibustier, dont les instincts de fourbe- 
rie ne se démentirent pas, ajouta après une pause : — J'attends à 
chaque instant une lettre de change de l'Inde, et dois vous avouer 
en toute humilité que mes finances sont en ce moment au plus bag. 

A ces paroles, une inspiration soudaine traversa mon cerveau; je 
compris d'instinct toute l'importance qu'il y avait pour mes amis à 
tenir pieds et poings liés entre mes mains un pareil adversaire, et 
pour arriver à ce résultat je n'hésitai pas à sacrifier quelque argent. 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Qae ne le disiez-vous plus tôt, mon cher général ! repris-je d'une 
voix pleine de bonhomie... Ne suis-je pas trop heureux de pouvoir 
mettre ma bourse à votre service?... Que vous faut-il? 

— Cinq cents florins assureront mes frais de passage jusqu'à 
Calcutta, où je trouverai d'amples ressources, répondit Ettore avec 
plus de discrétion que je n'en attendais de sa part. 

Je tirai immédiatement une liasse de billets de mon -tiroir, et pen- 
dant que d'une main je comptais la somme demandée, de l'autre 
j'indiquai à mon visiteur une table où se trouvaient tous les objets 
nécessaires pour écrire. Le flibustier saisit le geste au vol, et eut 
bientôt rédigé et signé un reçu des plus en règle. 

Ce document une fois entre mes mains, la victoire était assurée, 
et je repris d'un ton qui ne souffrait pas de réplique : — Mon cher 
monsieur, vous étiez connu dans l'Inde anglaise sous le nom de Ga- 
rabosso, et en Europe sous un autre nom qu'il est inutile de recher- 
cher. La pièce que vous venez de me remettre est un faux dans 
toute l'acception du mot, dont cependant vous n'entendrez jamais 
parler tant que ni mes amis ni moi n'aurons à nous plaindre de 
vous. Tenez pour certain toutefois que du jour où vous voudriez 
abuser des secrets d'une malheureuse femme, cet écrit serait immé- 
diatement remis à la justice, et que je n'épargnerais ni soins ni dé- 
penses pour vous faire récompenser suivant vos mérites... A bon 
entendeur salut... Dans une heure soyez parti. 

Ce brusque dénoûment tomba comme une pluie glacée sur la tête 
du drôle, qui, stupéfait et confus, quitta la chambre d'un pas chan- 
celant... Une heure après, au moment où l'on allait se mettre à 
table, le roulement d'une voiture m'apprit que Garabosso-Trufiano, 
docile à mes avis, prenait la route de Batavia. 

Je viens de t' entretenir si longuement du passé et du présent que 
je dois laisser à une autre plume le soin de te parler de l'avenir. Je 
ne crois pas toutefois être indiscret en te disant que depuisle jour où 
j'ai communiqué à Madeleine la correspondance du docteur James, 
sa figure rayonne de bonheur. De plus, puis-je omettre qu'hier, 
dans notre promenade du soir, Hendrik, faisant allusion aux pro- 
jets homicides qu'il a nourris contre il signor Carabosso, ajoutait 
qu'avant peu il ferait de nouveau appel à mon amitié et me deman- 
derait encore de lui servir de témoin, sinon de second? 

A toi. Roger. 

M" Fridolin. 



DE 



NOS DERNIERS RUDGETS 



DE L'AUGMENTATION DES DEPENSES 



I. — Rapport au nom de la commission du corps législatif sur le budget de 1860. — II. Rapport 
au nom de la commission du corps législatif sur le budget de 1861. 



Il y a déjà plus de trente ans, lorsque le budget de la France 
atteignit pour la première fois le chiffre d'un milliard, on raconte, 
qu'un jeune député, devenu depuis ministre, et ministre célèbre, 
répondit aux membres de l'opposition, qui trouvaient ce chiffre exor- 
bitant : « Vous vous étonnez que nous soyons arrivés à un budget 
d'un milliard; eh bien! saluez-le, ce milliard! Vous ne le reverrez 
plus! » Depuis ce jour en effet, notre budget ne fit que s'accroître 
d'année en année; il atteignit bientôt 1 milliard 200 millions, puis 

1 milliard 500 millions, et le voilà aujourd'hui à 2 milliards (1). 
Faudra- t-il encore saluer ce deuxième milliard, comme on a salué 
le premier, pour ne plus le revoir? On serait tenté de le croire; 
chaque année, les dépenses augmentent. On répond, il est vrai, à 

(1) Le budget de 1857, évalué en dépenses à 1 milliard 699 millions, chiffres ronds, 
ayant été réglé à I milliard S"^ millions, et celui de 1858, évalué à 1 milliard 716 mil- 
lions, paraissant devoir l'être à, 1 milliard 858 millions (nous ne parlons pas de celui do 
1859, qui a été un budget de guerre), il est probable que celui de 1860, évalué, comme 
budget de paix, en dépenses à 1 milliard 825 millions, ne se soldera guère au-dessous de 

2 milliards. Le budget de 1861 dépasse encore de 19 millions celui de 1800. 



21Zi REVUE DES DEUX MONDES. 

ceux qui se récrient contre l'énormité de nos budgets que cette 
augmentation incessante est une conséquence forcée du progrès de 
la richesse publique. Qu'importe, dit-on, que le budget soit aujour- 
d'hui de 2 milliards, si le fonds de la richesse sociale s'est accru en 
proportion, si la France paie aujourd'hui ce budget de 2 milliards 
plus facilement qu'elle ne payait 1 milliard il y a trente ans et 
1 milliard 500 millions il y a dix ans? Rien n'est absolu dans le 
chiffre d'un budget, tout y est relatif aux facultés des contribuables. 
L'Autriche est plus gênée avec un budget de 315 millions de florins 
(budget de 1858) que la France, que l'Angleterre surtout, avec un 
budget de 2 milliards. — C'est ainsi qu'on prétend justifier les aug- 
mentations incessantes du budget et prouver que nous ne payons 
pas plus que nous ne devons payer. A cela nous avons deux réponses 
à faire : la première, c'est qu'en bonne justice il n'est pas vrai qu'un 
pays doive payer plus d'impôts à mesure qu'il est plus riche; la 
seconde, qu'on peut se faire illusion sur le caractère de cette ri- 
chesse et sur les ressources qui en dérivent. 

Montesquieu a dit : (( Il n'y a rien que la sagesse et la prudence 
doivent plus régler que cette partie (en parlant de la richesse) qu'on 
ôte aux sujets. Ce n'est pas à ce que le peuple peut donner qu'il 
faut mesurer les impôts, mais à ce qu'il doit donner. Il ne faut point 
prendre au peuple sur ses besoins réels pour des besoins de l'état 
imaginaires. » Cette pensée est une de celles qu'on devrait mettre 
le plus souvent sous les yeux de l'administration, toujours disposée 
à considérer la richesse publique comme la sienne, a L'état, c'est 
moi, )) disait Louis XIY; cette maxime règne toujours. On voit plus 
d'un gouvernement qui, sans se croire propriétaire absolu, dans le 
sens que l'entendait Louis XIY, des biens de ses sujets, croit au 
moins avoir sur ces biens un droit assez étendu pour justifier toutes 
les augmentations d'impôts qu'il lui plaît d'établir. S'il ne se consi- 
dère pas comme propriétaire, il se considère au moins comme asso- 
cié : à ce titre, non -seulement il prend sans le moindre scrupule 
le surplus des revenus produits par l'augmentation naturelle de la 
richesse, mais il établit encore de nouveaux impôts, et il se croit 
suffisamment justifié, s'il prouve que les nouveaux impôts ne dé- 
passent pas la mesure de cette augmentation, comme si la richesse 
publique lui devait une prime en raison de son développement. On 
semble trouver tout simple que la France paie davantage lorsqu'elle 
est plus riche, et personne ne réfléchit à ce qu'est l'impôt pour ce- 
lui qui le reçoit comme pour celui qui le paie. 

Pour celui qui le reçoit, c'est-à-dire pour l'état, l'impôt est uni- 
quement le prix des services qu'il rend à la société. L'état n'est 
point un être abstrait qui ait des droits en dehors de ceux qu'il 



DERNIERS BUDGETS DE LA FRANCE. 215 

tient de la société. Autrefois, sous une monarchie légitime, où la 
souveraineté était en dehors de la nation une espèce de droit pré- 
éminent et supérieur, on pouvait soutenir que la nation était tenue 
envers cette souveraineté à certains hommages, qu'elle lui devait 
notamment une partie de sa fortune, comme elle devait la dîme au 
clergé. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui, il n'y a plus de souverai- 
neté en dehors de la nation; il n'y a plus qu'un gouvernement qui 
est son mandataire pour l'administrer le plus économiquement pos- 
sible, et auquel on ne doit d'impôts que dans la mesure exacte des 
services qu'il rend. Par conséquent, pour apprécier la légitimité des 
sommes qu'on paie à l'état, ce n'est point à la richesse des con- 
tribuables qu'il faut les mesurer, mais au droit qu'a l'état de les 
demander. Autrement ce serait prétendre que celui qui achète un 
objet doit le payer en raison de sa fortune, non en raison de la va- 
leur de l'objet lui-même. Toute la question est donc de savoir si les 
services à rendre par l'état augmentent en raison des progrès de la 
richesse publique. 

Il ne faut pas ranger assurément parmi les causes d'augmentation 
de dépenses l'intervention financière de l'état dans les grands tra- 
vaux d'utilité publique. Dans une société qui n'est pas riche, toute 
entreprise d'intérêt général s'exécute aux frais de l'état. C'est lui 
qui fait les routes, creuse les canaux, ouvre les ports, embellit les 
villes. Nul ne peut le suppléer dans cette action, parce que nul 
n'en a les moyens; mais à mesure que la richesse publique se dé- 
veloppe, l'intervention de l'état devient m-oins nécessaire: il trouve 
des compagnies qui, moyennant une certaine redevance, se chargent 
de la plupart de ces travaux. En Angleterre et aux États-Unis, les 
deux pays où la richesse se développe le plus vite, il n'y a point de 
budget des travaux publics. 

Nous sommes loin en France de cet idéal de l'abstention gouver- 
nementale; mais on peut constater que l'intervention de l'état dans 
les grands travaux d'utilité publique y devient de jour en jour moins 
importante. L'état par exemple a contribué pour des sommes consi- 
dérables à l'établissement de nos chemins de fer; c'est lui qui, en 
vertu de ce qu'on a nommé le système de la loi de 18/i2, a fait les 
terrassemens, les travaux d'art de la plus grande partie des chemins 
qui constituent aujourd'hui le réseau principal. Neuf cents millions 
ont été dépensés par lui, tant sous cette forme que sous celle de 
subvention. A mesure que la richesse publique s'est accrue, l'état 
n'a plus eu besoin de faire les mêmes sacrifices; de puissantes asso- 
ciations financières se sont chargées, à peu près à leurs risques et 
périls, de continuer le réseau, et aujourd'hui on n'accorde pas pour 
les embranchemens les moins fructueux qui traversent les contrées 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

les plus stériles, pour ce qui constitue ce qu'on appelle le troisième 
réseau, ce qu'on accordait autrefois pour le réseau principal, pour 
la ligne de Paris à Strasbourg, pour celle de Paris à Bordeaux (1). 
Il a été dépensé, en travaux de ce genre, de 1855 à la fin de 1858, 
la somme de 1 milliard 898 millions, dont 130 par l'état, et le reste, 
soit 1 milliard 7(38 millions, par des compagnies particulières, sauf 
quelques millions de subvention accordés par les communes. — 
Pourquoi l'état intervient-il moins aujourd'hui? Précisément parce 
que la richesse publique s'est développée. 

Il n'est qu'une dépense qui soit réellement susceptible d'augmen- 
ter en raison même du progrès de la richesse publique : c'est le trai- 
tement des employés; mais on peut tout au plus évaluer à 12 ou 
15 millions le supplément de dépense affecté à cet emploi. Encore 
est-il permis de dire qu'on pourrait peut-être regagner par la di- 
minution du nombre des employés ce que l'on perd par l'élévation 
des traitemens. Il est certain que nous avons en France une admi- 
nistration très coûteuse, plus coûteuse que partout ailleurs. Serait-il 
donc impossible de réduire le nombre des employés en obéissant à 
la loi du progrès, qui cherche à simplifier le travail et arrive au 
même résultat avec moins de frais? Cependant, si le travail se sim- 
plifie, dira-t-on, la besogne augmente; par conséquent le résultat 
est le même. Ceci peut être vrai pour une administration particu- 
lière, dont les profits s'élèvent en raison du développement des af- 
faires, et où les employés sont les instrumens de ce développement. 
Il n'en est pas de même de l'état. L'état n'a aucun intérêt à don- 
ner de l'extension à ses affaires, puisqu'il n'en tire aucun profit. 
D'ailleurs pourquoi s'étendraient-elles? Serait-ce que l'état aurait 
besoin d'intervenir davantage? Il nous semble que c'est plutôt le 
contraire qui doit avoir lieu, car, nous le répétons, plus la société 
est riche , plus elle est en mesure de faire ses propres affaires et de 
se passer de l'intervention de l'état. Et puis serait- il donc impos- 
sible que l'état fit comme tout le monde, qu'il eût moins d'em- 
ployés pour faire plus de besogne? Supposons pour un moment que 
l'administration publique de la France ait été donnée à ferme à une 
compagnie particulière : croit-on que cette compagnie aurait aug- 
menté le nombre de ses employés en raison de l'accroissement des 
affaires? Ce qui est certain au contraire, c'est que le nombre des 
employés de cette compagnie serait bien inférieur à celui des em- 
ployés de l'état. On ne peut exiger que l'état administre aussi éco- 

(1) On peut se rendre compte par un chiffre de cette différence de l'intervention de 
l'état dans les grands travaux d'utilité publique. En 1846, les travaux extraordinaires 
figuraient au budget pour 169 miHions, en 1847 pour 177 millions 1/2; ils ne figurent plus 
que pour 31,600,000 fr. au budget de 1860 et pour 31,900,000 fr. à celui de 1861. 



DEBNIEBS BUDGETS DE LA FBANCE. 217 

nomiquement que le ferait une compagnie, mais on peut demander 
qu'il n'augmente pas ses frais d'administration dans une propor- 
tion aussi considérable qu'il l'a fait depuis plusieurs années. Si l'on 
compare, à onze ans d'intervalle, de iS!i7 à 1858, les dépenses or- 
dinaires exigées par le service général des ministères, on trouve que 
sur ce simple service il y a une augmentation de 152 millions (1). 

De 185Â à 1859, tant pour la guerre de Grimée que pour celle 
d'Italie, l'état a emprunté 2 milliards, imposant au pays, avec l'a- 
mortissement, une charge annuelle de plus de 100 millions. La 
dette publique a encore augmenté parce qu'on a voulu combler les 
déficits ordinaires du budget, et si l'on n'a point fait en ce sens 
d'emprunt direct, on a du moins profité des emprunts faits en vue 
de la guerre pour en appliquer une partie à mettre nos budgets en 
équilibre. C'est ainsi notamment qu'ont été équilibrés les budgets 
de 1857 et de 1858, avec les excédans des emprunts contractés pour 
la guerre de Grimée, et si le budget actuel se solde en équilibre, il 
le devra certainement à une partie des ressources disponibles de 
l'emprunt pour la guerre d'Italie. Certes on nous accordera que ces 
deux causes d'augmentation de la dette publique, — la guerre et 
les déficits du budget, — sont des causes exceptionnelles, et qui ne 
sont pas liées fatalement au progrès de la richesse. Et si le pays doit 
payer plus d'impôts à raison de ces charges, il les paie à titre oné- 
reux, et nullement comme le prix d'un service. 

Maintenant qu'est-ce donc que l'impôt pour celui qui le paie? 
Ce n'est pas seulement un prélèvement sur la richesse du contri- 

(1) En voici le tableau emprunt(5 pour le budget de 1847 à la loi du 8 mars 1850, et 
pour le budget de 1858 au projet de règlement qui est en ce moment soumis au corps 
législatif : 

1847. 1858. 

Ministère de la justice 27,393,000 fr, 26,450,000 fr. 

— des cultes 38,813,000 ' 46,852,000 

— des affaires étrangères 10,120,000 10,953,000 

— de l'instruction publique 18,275,000 20,523,000 

— de l'intérieur 133,330,000 186,595,000 

— de l'agriculture et du commerce. . . 14,015,000 ) oo t r nn^ 

— des travaux publics 69,474,000 \ 8-,o76,000 

— des finances 20,449,000 21,828,000 

— de la guerre 349,316,000 365,748,000 

— de la marine 109,356,000 133,426,000 

— d'état ), 9,863,000 

— de l'Algérie et des colonies » 38,067,000 

. Totaux 790,541,000 fr. 942,881,000 fr. 

Et l'année 1847, que nous prenons pour point de comparaison, a été une année excep- 
tionnelle, traversée par la disette, et où par conséquent les dépenses ont été plus fortes 
qu'à l'ordinaire. 



218 REVUE DES DEUX MONDES. 

buable, une diminution de jouissance : c'est le plus souvent un 
prélèvement opéré sur le strict nécessaire. Cette considération n'est 
pas la seule d'ailleurs qui ait son importance, u II est certain, dit 
Yauban , que plus on tire des peuples , plus on ôte de l'argent 
au commerce, et celui du royaume le mieux employé est celui qui 
demeure entre ses mains, où il n'est jamais ni inutile, ni oisif. » A 
l'époque où parlait ce grand homme, l'on ne connaissait pas bien 
encore l'utilité de l'argent et sa puissance productive. Aujourd'hui 
il n'y a plus guère de capitaux oisifs; tout ce qu'on paie au fisc 
sous forme d'impôts est enlevé au commerce et à l'industrie, et di- 
minue non-seulement la richesse présente, mais la richesse future. 
Prenons un exemple, supposons que l'état, à force d'économie et 
sans porter atteinte à aucun service essentiel, opère une réduction 
de 200 millions sur un budget de 2 milliards : voilà 200 millions de 
plus ajoutés à l'épargne annuelle du pays; par conséquent, si elle 
est aujourd'hui de 6 à 700 millions, comme on l'admet, elle arrive 
immédiatement à 8 ou 900 millions. Supposons maintenant que ces 
200 millions, appliqués à des travaux utiles, n'augmentent le revenu 
annuel que de 10 pour 100 : au bout de sept ou huit ans, avec les in- 
térêts composés, la somme est doublée, et l'épargne du pays atteint 
près de 1 milliard 100 millions au lieu de 6 ou 700 millions qu'elle 
comprend aujourd'hui. Appliquez ce calcul à un laps de temps plus 
considérable et faites la réduction plus forte; supposons par exemple 
qu'on ait pu s'en tenir à ce milliard qui, il y a trente ans, scandali- 
sait si fort l'opposition, et l'on pourra calculer quel eût été le déve- 
loppement de la richesse publique sans cette augmentation progres- 
sive des dépenses du budget. Il est bien entendu qu'en parlant 
des dépenses improductives de l'état, nous ne faisons allusion qu'à 
celles qu'on pourrait épargner sans porter atteinte aux services es- 
sentiels; il y a dans les dépenses de l'état des dépenses qui sont pro- 
ductives au plus haut degré, celles par exemple qui ont rapport au 
maintien de l'ordre, à l'administration de la justice et à la sécurité 
du territoire. 

Non-seulement un pays ne doit pas payer plus d'impôts par cela 
seul qu'il est plus riche, mais on peut encore se faire illusion sur 
la nature de sa richesse et sur les ressources qu'elle peut fournir 
en tout temps. Pour que la France paie aujourd'hui un budget de 
2 milliards aussi facilement qu'elle payait il y a trente ans un bud- 
get d'un milliard, il faut que la fortune publique ait doublé depuis 
cette époque. Est-il bien sûr qu'il en soit ainsi? S'il est vrai que la 
fortune mobilière ait considérablement augmenté, qu'il y ait aujour- 
d'hui une masse de valeurs industrielles et autres dont la moitié 
n'existait point autrefois, s'il est vrai encore que notre commerce 



DERNIERS BUDGETS DE LA FRANCE. 219 

extérieur ait triplé depuis trente ans, il n'est pas moins vrai que la 
fortune immobilière n'a pas suivi le même progrès, et que les pro- 
priétaires d'immeubles sont loin d'avoir doublé leurs revenus; on 
pourrait même dire que depuis quelques années, et par suite des 
efforts portés presque exclusivement vers l'industrie et le com- 
merce, les revenus du sol demeurent à peu près stationnaires. Ad- 
mettons cependant que le progrès de la fortune mobilière forme 
une compensation suffisante, et qu'on soit en effet assez riche pour 
payer aujourd'hui un budget de 2 milliards aussi facilement qu'on 
payait un milliard il y a plus de trente ans : faut- il en conclure qu'il 
en sera toujours ainsi? La fortune mobilière est celle qui jette le 
plus d'éclat sur un pays et qui répand le plus de bien-être, mais 
c'est aussi celle qui est le plus facilement atteinte. Qu'une crise un 
peu sérieuse se déclare, et immédiatement la situation de cette for- 
tune est complètement changée : elle n'est pas détruite assurément, 
les usines continuent à exister, les marchandises sont en magasin, 
et les chemins de fer restent debout avec tout leur matériel ; mais 
comme les usines ne fonctionnent plus qu'à grand'peine, que les 
marchandises ne se vendent pas, et que les chemins de fer ont beau- 
coup moins de trafic, les revenus qu'on en tire sont considérable- 
ment diminués; cependant c'est sur la continuité, sur l'augmenta- 
tion même de ces revenus, qu'est établi le budget de 2 miUiards. 
Un budget qui a besoin pour se tenir en équilibre de tous les re- 
venus que donne l'extrême développement de la fortune mobilière 
est-il établi sur des bases bien solides? Les revenus qui augmentent 
surtout avec le progrès de la fortune mobilière, avec la consomma- 
tion, sont les revenus indirects : eh bien ! sait-on ce que deviennent 
ces revenus en temps de crise? M. le rapporteur du budget de 1861 
au corps législatif nous dit que de 18/i7 à 18/i8 ces revenus ont 
baissé de 82/i millions à 683 millions, c'est-à-dire diminué de 
l/il millions. Aujourd'hui ces revenus atteignent 1,100 millions; ils 
ont été de l,09/i millions en 1859. Sait-on ce qu'ils deviendraient 
au lendemain d'une crise un peu sérieuse? Le moindre ralentisse- 
ment dans les affaires suffit pour en arrêter le progrès; ainsi l'aug- 
mentation, qui avait encore été de 36 millions en 1858 sur 1857, n'a 
plus été que de 3 millions en 1859 sur 1858, et cela tout simple- 
ment parce que la guerre d'Italie avait jeté quelques inquiétudes 
dans les esprits. 

On voit combien cette partie de la fortune publique est précaire 
et combien les calculs qui en dérivent peuvent être facilement dé- 
rangés. Supposons qu'au moment d'une guerre générale ou d'une 
révolution le chiffre des revenus indirects diminue de 200 millions : 
cette supposition n'a rien d'exagéré, comparée au chiffre auquel ces 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

revenus sont aujourd'hui arrivés; évaluons au même chiffre la dé- 
pense supplémentaire qui naîtrait d'une telle crise, car si les reve- 
nus diminuent, il n'en est pas de même des dépenses (1). Alors 
en effet surgissent des besoins extraordinaires auxquels il faut 
pourvoir à tout prix : ce sont les grands travaux d'utilité publique 
que les compagnies abandonnent et que l'état est obligé d'exécu- 
ter, sous peine de voir les ateliers déserts et les ouvriers sur le 
pavé; ce sont des aides de toute nature qu'il est obligé de prêter 
au commerce et à l'industrie, alors que le plus souvent ses soins 
sont réclamés par des complications extérieures. Par conséquent, 
avec 200 millions de moins dans les revenus ordinaires et 200 mil- 
lions de plus dans les dépenses, on est immédiatement en pré- 
sence d'un déficit de ZiOO millions. En 18/i8, la différence entre 
les ressources et les dépenses a été de 560 millions, qu'il fallut 
se procurer par des moyens extraordinaires, notamment l'impôt des 
A5 centimes sur la propriété foncière, la consolidation en rentes 
des fonds de caisses d'épargne et des bons du trésor, l'emprunt 
à la Banque de France, etc. Si nous avions de nouveau les mêmes 
difficultés à traverser, il est douteux que notre situation fût meil- 
leure. La dette flottante, liquidée en 18Zi8, se trouve revenue à 
759 millions (2) contre 630, qu'elle atteignait en 18/i8 (3); la dette 
publique est augmentée de 3 milliards 275 millions (de 5 milliards 
838 millions à 9 milliards 113 millions), et le budget en prévi- 
sion est de 1 milliard Slili millions pour 1861 contre 1 milliard 
A46 millions pour 18Zi8. Le trésor avait alors quelques ressources ex- 
traordinaires; il se trouvait notamment créancier de sommes assez 
considérables qu'il avait avancées aux compagnies de chemins de 
fer. Aujourd'hui les ressources extraordinaires du trésor sont à peu 
près nulles; on n'aurait, tant pour liquider la dette flottante que 
pour faire face aux besoins extraordinaires qui naîtraient de la crise, 
que le recours à l'emprunt ou à des impôts nouveaux. On a beau- 
coup blâmé la république de son impôt extraordinaire des 45 cen- 
times. Certes rien ne contribua davantage à la discréditer; il lui 
fallait cependant recourir à l'impôt direct ou à l'emprunt. Elle ne 
pouvait pas s'adresser aux impôts indirects : les impôts indirects, 
avec leur augmentation progressive, sont une ressource excellente 
en temps ordinaire; mais en temps de crise, loin d'augmenter, ils 
diminuent, sans que cette diminution puisse être compensée par 

(1) En 18 i8, le budget, évalué d'abord à 1 milliard 446 millions, a été réglé définitive- 
ment à 1 milliard 746 millions, dépassant ainsi de 300 millions les charges prévues. 

(2) Rapport de la commission du budget pour 1861, page 8. 

(3) Voyez, dans la Bévue du 15 septembre 1849, l'étude qui a pour titre : de l' Équilibre 
des budgets sous la monarchie de 1850, par M. S. Dumon, ancien ministre des finances. 



DERNIERS BUDGETS DE LA FRANCE. 221 

aucune surtaxe. Comme le paiement de cette surtaxe est en général 
subordonné à la consommation, le contribuable a toujours le moyen 
d'y échapper. Restait l'emprunt. Il est vrai que la république aurait 
pu en user plus largement qu'elle ne l'a fait et trouver là tous les mil- 
lions dont elle avait besoin. Au lieu de chercher à faire des emprunts 
patriotiques au pair lorsque la rente était à 75 francs, il suffisait peut- 
être d'attendre et de réduire le taux d'émission au-dessous du cours 
de la Bourse, en donnant un bénéfice à réaliser aux prêteurs, et la 
république aurait réussi comme on a réussi depuis. Elle a préféré 
braver l'impopularité d'une surtaxe extraordinaire sur la seule ma- 
tière imposable qui existât alors afin de ne pas emprunter à des condi- 
tions onéreuses et léguer au pays une charge perpétuelle. L'histoire, 
plus impartiale que les contemporains, lui saura gré de cette con- 
duite, et dira que, s'il y a eu un acte honnête dans l'administration 
de la république de I8Z18, ce fut cet impôt des 45 centimes, si sévère- 
ment jugé. Les emprunts sont légitimes lorsqu'on les contracte pour 
des entreprises d'un effet durable, comme les grands travaux d'utilité 
publique : il est naturel que les générations à venir, qui profiteront 
de ces travaux, en supportent les charges; mais de quel droit faire 
peser sur elles des charges créées pour des dépenses qui ne leur pro- 
fitent pas, qui sont le résultat d'un trouble momentané, d'un intérêt 
transitoire? On peut faire le même raisonnement sur ce qui concerne 
les dépenses de la guerre. En 1855 et 1856, les Anglais n'ont pas 
craint de défrayer en grande partie leur expédition de Crimée avec 
des taxes extraordinaires, de doubler pour ainsi dire à cet effet 
Yincome-tax, et d'emprunter le surplus sous forme d'annuités rem- 
boursables en trente ans, de façon à ce que l'avenir ne fût pas grevé 
indéfiniment des charges provenant de cette guerre. Nous avons agi 
autrement : nous avons cru devoir demander à l'emprunt, et à l'em- 
prunt seul, toutes les ressources extraordinaires dont nous avions 
besoin. Qu'en est -il résulté? Nous avons augmenté le chiffre de 
notre dette publique de l'intérêt de 1 milliard 500 millions em- 
pruntés, soit de 75 millions, et légué à nos descendans, et à per- 
pétuité, une charge considérable pour un résultat qu'ils n'apprécie- 
ront peut-être pas bien. En Angleterre, au bout de trente ans, il n'y 
aura plus trace des charges de la guerre de Crimée. 

Lne autre considération rend les impositions extraordinaires pré- 
férables aux emprunts, lorsqu'il ne s'agit pas de dépenses produc- 
tives : c'est l'impression différente qu'elles éveillent dans les popu- 
lations. Lorsqu'il s'agit d'un emprunt, tout est facile, on n'a qu'à 
baisser le taux de l'émission au-dessous du cours de la Bourse, et 
aussitôt les souscriptions abondent; la charge indéfinie que l'on 
crée disparaît devant le bénéfice immédiat que l'on réalise. Aussi ce 



222 BEVUE DES DEUX MONDES. 

ne sera jamais la perspective d'un emprunt qui empêchera une 
mauvaise entreprise ou une guerre injuste de s'engager; exalté par 
cette perspective, le public pousserait plutôt à une tentative dont il 
cesse de voir les périls, préoccupé de l'avantage prochain qui lui 
semble assuré. Avec les impositions extraordinaires , la situation 
change d'aspect. Lorsqu'on demande à un pays de s'imposer extra- 
ordinairement, et en une seule année, pour 300 millions, comme 
l'ont fait les Anglais pendant la guerre de Crimée, il y regarde à 
deux fois; il examine avec soin la nécessité pour laquelle on lui 
demande ce sacrifice, et il ne s'y résigne que si la cause lui en pa- 
raît parfaitement justifiée. Avec les impôts extraordinaires, il y a 
peu de guerres injustes à redouter. Si en 1859 on avait eu à de- 
mander à ces impositions extraordinaires la moitié seulement de la 
somme qu'on a empruntée de nouveau pour la guerre d'Italie, soit 
250 millions, croit-on que le pays les eût donnés aussi facilement 
qu'il a souscrit à l'emprunt, et que par suite il eût acclamé cette 
guerre avec le même enthousiasme? En ceci, la pratique anglaise 
est plus morale, plus conforme aux véritables intérêts de la civilisa- 
tion, car tout ce qui peut rendre la guerre difficile doit être consi- 
déré comme un progrès et accueilli comme un bienfait. Néanmoins 
l'effet produit par l'impôt des /i5 centimes en 1848 a été tel que, si 
nous avions à traverser une crise semblable à celle de cette époque, 
on préférerait recourir à l'emprunt plutôt qu'à une taxe extraordi- 
naire. Or l'emprunt, pour le trouver à des conditions convenables 
en temps de crise, il faut l'avoir ménagé en temps ordinaire, et l'on 
peut douter qu'avec une dette inscrite de plus de milliards, une 
dette flottante de 759 millions, un budget de 2 milliards, la France 
pût emprunter en 1861 aux mêmes conditions qu'elle eût trouvées 
en 18Z|8, avec une dette inscrite de moins de 6 milliards, une dette 
flottante de 630 millions, et un budget de 1 milliard 500 millions. 
Les prêteurs de l'état sont comme les prêteurs ordinaires : leurs 
conditions deviennent plus dures à mesure que la situation de l'em- 
prunteur se montre plus mauvaise. 

L'Autriche en fait depuis dix ans la douloureuse expérience, et 
c'est une leçon qui peut profiter même à ceux qui ont en apparence 
les finances les plus prospères, car lorsqu'on fait reposer cette pros- 
périté sur le crédit, c'est-à-dire sur la facilité qu'on possède à cer- 
tains momens de combler par l'emprunt les excédans de dépenses 
ordinaires, on s'appuie sur la plus fragile de toutes les ressources. 
On prétend que si depuis quatre années la rente française n'a pas 
dépassé en moyenne 70 francs, alors qu'en 1845 et 1846 elle attei- 
gnait 84 francs, cette situation tient au grand nombre de valeurs 
mobilières qui couvrent le marché. On compte aujourd'hui en effet 



DERNIERS BUDGETS DE LA FRANCE. 22S 

pour plus de 9 milliards de rentes, lorsqu'il y en avait moins de 6 en 
18/16, sans parler de 7 ou 8 milliards de valeurs de chemins de fer 
qui n'existaient pas à cette époque. Les obligations surtout, qui pré- 
sentent quelque analogie avec la rente, lui font une concurrence 
d'autant plus sérieuse que l'émission s'en renouvelle chaque année 
jusqu'à concurrence de 250 à 300 millions. Tout cela est vrai; mais 
s'il y a plus de valeurs, il y a aussi plus de capitaux disponibles- 
La France est beaucoup plus riche qu'en 18/i6, elle fait plus d'épar- 
gnes, par conséquent elle a plus de moyens d'absorber toutes ces 
valeurs. Pour avoir une idée de l'augmentation des ressources dis- 
ponibles, on n'a qu'à considérer le nombre d'établissemens finan- 
ciers qui se sont formés depuis cette époque et la masse de capitaux 
dont ils disposent. En 18il6, la njoyenne des comptes courans à la 
Banque de France n'était que de 76 millions, et on aurait pu évaluer 
à peu près à la même somme ce qui était, en dehors d'elle, dans les 
mains de quelques maisons de banque. Aujourd'hui la Banque de 
France a en comptes courans 210 millions (1), et les autres établis- 
semens, tels que le Crédit foncier, le Comptoir d'escompte et le Cré- 
dit mobilier, ont au moins une somme égale, sinon supérieure, ce 
qui fait à Paris seulement, et dans les grands réservoirs financiers, 
A 20 millions disponibles en 1860 contre 152 au plus en 18Zi6. 

On peut donc s'étonner qu'avec des capitaux aussi nombreux et 
des bases aussi larges, la rente ne puisse pas franchir le taux de 70 et 
qu'elle soit à 23 et 2/i francs d'écart avec les consolidés anglais, lors- 
que cet écart ne dépassait pas l!i francs en 18/i6. Serait-ce que la 
richesse publique a fait plus de progrès en Angleterre qu'en France, 
que la dette de ce pays est moins élevée, qu'on y trouve moins 
d'occasions de placement pour les capitaux disponibles? C'est tout 
simplement parce qu'en Angleterre on est persuadé qu'à moins des 
circonstances les plus graves le chiffre de la dette publique a atteint 
son maximum, et qu'au lieu de l'augmenter, il faut s'appliquer à le 
réduire; ce qui a été fait déjà jusqu'à concurrence de 2 milliards, 
car la dette publique anglaise, qui était de 20 milliards (chiffres 
ronds) après les guerres de l'empire, n'est plus que de 18 milliards 
aujourd'hui. En France prévaut le sentiment contraire : le livre de 
la dette publique s'est ouvert quatre fois depuis 1854 pour des em- 
prunts s' élevant ensemble à plus de 2 milliards, sans compter les 
100 millions empruntés à la Banque de France. On craint qu'à cha- 
que incident grave de notre politique ce livre ne s'ouvre encore, 
même pour couvrir les besoins ordinaires de notre budget, puisque 
les ressources ordinaires n'ont pas suffi jusqu'à présent pour le sol- 

(1) Bilan du 8 novembre 1860. 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

der. C'est ce sentiment qui pèse sur le cours de la rente et qui, mal- 
gré la richesse du pays, malgré les facilités avec lesquelles on paie 
l'impôt, malgré les augmentations des revenus indirects, l'empêche 
de s'élever au-dessus de 70 fr. M. le rapporteur du dernier budget 
se félicitait que, depuis 1852, l'accroissement naturel des revenus 
indirects, en dehors des impôts nouveaux, eût été de 263 millions. 
Il y aurait lieu de se féliciter bien davantage de cette augmentation, 
si elle suffisait pour défrayer les supplémens de dépenses et mettre 
le budget en équilibre. 

Que dirait-on d'une administration qui augmenterait ses frais dans 
une proportion plus forte que l'accroissement de ses revenus? C'est 
ce que fait l'état; non-seulement il ne se contente pas de l'augmen- 
tation des revenus indirects, mais il y ajoute de nouveaux impôts, 
supprime l'amortissement, et pourtant il n'obtient pas encore l'équi- 
libre, car, nous le répétons, ce n'est point équilibrer les budgets 
que de ne les solder qu'avec les excédans des derniers emprunts. 
Tant que la richesse publique ne subit pas d'entraves et se main- 
tient en voie de progrès, nous payons tout ce qu'on nous demande, 
et si le produit des impôts ne suffit pas, reste encore le crédit pour 
subvenir aux différences; mais à l'approche de la moindre crise, 
les ressources diminuant et les besoins augmentant, on se trouve en 
présence d'un déficit plus ou moins considérable, qu'on ne peut plus 
combler que par des taxes extraordinaires, comme l'impôt des !ib 
centimes, ou par des emprunts contractés à des conditions plus ou 
moins onéreuses, en faisant supporter aux générations futures tout 
le poids de notre imprévoyance. C'est là une situation des plus fâ- 
cheuses, et le public prouve bien qu'il en a la conscience quand il 
laisse la rente à 70. 

Yeut-on que la rente prenne toute l'élasticité qu'elle devrait avoir 
en présence du progrès de la richesse publique, veut-on qu'elle at- 
teigne les cours qu'elle a connus autrefois, ceux même qu'elle a eus 
encore en 1853 : il faut absolument que les budgets cessent de gros- 
sir, comme ils le font d'année en année. Nous avons aujourd'hui 
d'autant plus besoin de ménager nos ressources que nous sommes 
en face d'une réforme importante, qui ne peut s'accomplir que dans 
de bonnes conditions financières, c'est-à-dire la réforme douanière 
et les dégrèvemens qu'on se propose d'apporter successivement 
aux matières premières et à certains objets de grande consomma- 
tion. Déjà en 1860, pour opérer quelques-uns de ces dégrèvemens, 
on a dû supprimer l'amortissement, maintenir les taxes de guerre, 
établir même des impôts nouveaux. Si l'on doit continuer ainsi, si 
l'on ne peut retrancher d'un côté qu'à la condition d'ajouter de l'au- 
tre, on compromettra beaucoup le mérite d'une telle réforme, sans 



DERNIERS BUDGETS DE LA FRANCE. 225 

être certain d'ailleurs que les taxes nouvelles vaudront les taxes 
supprimées. Le mérite des dégrèvemens de cette nature, c'est de 
s'opérer gratuitement sans donner au trésor d'autres compensations 
que la plus-value qui résulte du développement de la consomma- 
tion. C'est ainsi que la réforme s'est opérée en grande partie en 
Angleterre, et c'est ce qui l'a rendue si féconde. Cette réforme ne 
peut donc être menée à bonne fin que si notre budget rentre dans 
des conditions plus normales, que si nous avons des excédans de 
recette pour parer aux déficits provenant des dégrèvemens ; mais il 
faudrait pour cela ne pas escompter d'avance au profit des dépenses 
ordinaires tout ce que peut donner le développement de la richesse 
publique et éviter que chaque progrès fût marqué par un impôt nou- 
veau. 

Jusqu'à présent, il faut en convenir, le corps législatif s'est mon- 
tré assez accommodant pour voter tous les crédits qui lui ont été 
demandés, non pas qu'il n'ait eu le désir sincère de les contrôler 
et qu'il n'ait cherché à le faire autant que cela lui était possible; 
mais sa situation était plus forte que sa volonté. C'est toujours pour 
une assemblée législative une tâche difficile que de résister aux de- 
mandes d'un gouvernement et de l'obliger à modérer ses dépenses; 
il faut y être poussé par l'aiguillon incessant de la publicité, par 
le sentiment qu'on est placé sous le contrôle immédiat de l'opinion 
publique, et que, si on se laisse aller à voter des dépenses qui ne 
sont point parfaitement justifiées, on sera obligé d'en rendre compte. 
Si cette publicité fait défaut, si on peut croire qu'on échappera à 
une responsabilité immédiate vis-à-vis de l'opinion, alors le zèle 
pour rintérêt des contribuables se refroidit, et les budgets gros-, 
sissent avec une rapidité effrayante, comme nous l'avons vu depuis 
quelques années. En sept ans, du commencement de 1852 à la fin 
de 1858, l'augmentation des dépenses a été de près de ZiOO millions 
(de 1 milliard hQi millions à 1 milliard 858 millions); c'est une 
augmentation supérieure à celle qui avait eu lieu dans les vingt 
et une années qui avaient précédé, car le budget, de 1 milliard 
95 millions en 1830, n'était que de 1 milliard Zi61 millions en 1851. 

Nous ne connaissons pas encore le projet du budget pour 1862 et 
nous ne savons pas si, comme les précédens, il accusera une nou- 
velle augmentation de dépenses ; mais nous aimons à croire que le 
corps législatif profitera de la liberté plus grande qui lui est accor- 
dée par le décret du 2Zi novembre pour exercer un contrôle plus 
sévère, et que s'il ne peut réduire les dépenses, il les empêchera au 
moins de s'élever au-dessus du chiffre déjà fort respectable auquel 
elles sont arrivées. Ce sera d'ailleurs pour lui le moyen le plus effi- 
cace d'agir sur la politique. On disait autrefois qu'il fallait faire de 

TOME XXXI. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

la bonne politiqiie pour faire de bonnes finances : on pourrait peut- 
être aujourd'hui renverser la proposition et dire au corps législatif 
qu'en cherchant à faire de bonnes finances, il obligera le gouver- 
nement à fane de la bonne politique. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il 
est temps d'aviser et de s'arrêter dans une voie où l'on se berce des 
illusions les plus dangereuses. On a beau déclarer que la prospérité 
publique est grande et qu'elle peut satisfaire à tous les besoins; cela 
est possible aujourd'hui, mais ce ne sera peut-être plus possible de- 
main. D'ailleurs il n'y a pas de prospérité publique qui puisse tenir 
à une augmentation incessante de dépenses dont le résultat est tou- 
jours une augmentation d'impôts. En 1852, lorsqu'on établit le vote 
du budget par ministère au lieu du vote par chapitre, qui existait 
précédemment, on prétendit que cette mesure devait faciliter les 
viremens de compte, et qu'on mettrait ainsi fin aux crédits supplé- 
mentaires, en les compensant avec les crédits annulés. Il existe no- 
tamment une note officielle, du 11 mars 1853, où l'on déclarait que, 
grâce à cette division par ministère, Vcquilibredu budget serait enfui 
une réalité. Qu'est- il advenu de ces promesses? A-t-on profité en 
effet de cette faculté de viremens pour éteindre les crédits supplé- 
mentaires? Loin de là: jamais ils n'ont été plus considérables. Si 
nous prenons, depuis 1852, les années qui n'ont pas été traversées 
par la guerre, nous voyons qu'en 1853 les excédans de crédits 
supplémentaires sur les crédits annulés ont été de 59 millions, de 
140 millions en 1857, d'une somme à peu près égale en 1858, et si 
nous avons évalué à 2 milliards la dépense probable du budget de 
1800, c'est que nous avons pensé qu'il en serait encore de même 
cette année. Rien n'est venu en effet nous donner à croire qu'il en 
serait autrement. 

Cet abus des crédits supplémentaires, qu'on a vu persister et gran- 
dir malgré l'innovation du vote par ministère, a été tellement senti, 
qu'il a donné lieu de la part de la commission du budget pour l'an- 
née 1859 à des observations qu'il est bon de rappeler : « Sous l'an- 
cienne législation, disait le rapporteur de cette commission (1), l'u- 
sage des crédits supplémentaires était limité à un certain nombre de 
chapitres, qui tous appartenaient à des services votés, et qui étaient 
désignés dans une nomenclature anexée à la loi annuelle des finances. 
En dehors de ces chapitres, il était formellement interdit d'ouvrir un 
crédit supplémentaire par ordonnance ou par décret. Dès lors l'usage 
de ces crédits ne pouvait donner lieu à aucun abus, car un chapitre 
n'était admis dans la nomenclature que s'il se rapportait à une nature 
de dépenses dont l'augmentation dépendait, non de la volonté du 

(1) M. Devinck. 



DERNIERS BUDGETS DE LA FRANCE. 227 

ministère ordonnateur, mais de circonstances purement fortuites. 
Tels étaient les chapitres des primes à l'exportation ou de la pêche, 
des vivres, des fourrages, des frais de justice, des frais de trésore- 
rie, etc., qui constituent des services fixes dans leur nature, et va- 
riables seulement dans leur quotité, en raison des circonstances qui 
se produisent. Les crédits supplémentaires ne sont plus maintenant 
soumis à aucune restriction, ils sont complètement indéfinis; ils 
peuvent être indifféremment ouverts pour tous les chapitres du 
budget, quelle que soit la nature de la dépense, aussi bien pour le 
personnel que pour le matériel, sans aucune distinction du caractère 
des dépenses; il suffit que le crédit inscrit dans l'un des chapitres 
du budget d'un ministère soit épuisé pour qu'un crédit supplémen- 
taire puisse être ouvert, et suivant les termes et la loi de finance 
de 1855, la ratification du crédit, par conséquent l'appréciation de 
la dépense, n'est soumise au corps législatif que durant la session 
qui suit la clôture de l'exercice, c'est-à-dire lorsque le fait est con- 
sommé depuis deux années. » 

Nous ne savons pas si le remède est dans le retour à l'ancien 
ordre de choses, c'est-à-dire au système du vote par chapitre, comme 
le demandait la commission du corps législatif de 1859; mais ce que 
nous savons parfaitement, c'est qu'il est nécessaire de limiter les 
crédits supplémentaires au moins a l'augmentation des revenus que 
donne chaque année la plus-value de la richesse publique. Autre- 
ment il n'est point d'équilibre du budget possible, et quand chaque 
année, après avoir épuisé toutes les ressources ordinaires et extra- 
ordinaires, telles que celles qui proviennent des réserves de l'amor- 
tisseuTent, etc., on vient présenter au corps législatif un budget en 
équilibre, on est la dupe d'une illusion qui ne tarde point à dispa- 
raître devant les faits. 

Nous avons d'autant plus de raison d'attendre aujourd'hui un 
budget en équilibre réel, que le budget pour 18G1 atteint en pré- 
vision un chiffre fort élevé '. il dépasse de plus de ZtOO millions celui 
de 'J851, bien que l'état soit dégrevé en partie de la principale de 
ses charges, qui est celle des travaux extraordinaires, charge fort 
lourde pour les budgets du passé, et qui est très faible aujour- 
d'hui. Si au contraire nous persistons dans la voie où nous sonunes, 
si chaque année nous courons après un budget en équilibre qui ne 
se réalise jamais, parce que la porte reste trop largement ouverte 
aux crédits supplémentaires, nous sommes lancés plus que de raison 
dans la voie des expédiens, obligés chaque année de mettre un dé- 
couvert plus ou moins considérable à la charge de la dette flottante, 
ou de le consolider par une émission de rentes. Ces deux cas sont 
également fâcheux. 11 ne faut pas oublier, en ce qui touche la dette 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

flottante, que le chiffre de 759 millions, qui était celui du mois 
d'avril de l'année 1860 (d'après le rapport de la commission du 
budget), est un chiffre fort élevé, qu'il serait imprudent de dépas- 
ser, sous peine de s'exposer à tous les dangers qui résultent d'une 
liquidation forcée en temps de crise. Au lieu d'augmenter cette 
dette, les efforts doivent tendre à la diminuer. Maintenant, si on 
consolide le découvert par une émission de rentes, c'est une charge 
nouvelle qu'on crée à perpétuité pour des besoins ordinaires, et l'é- 
quilibre du budget dans l'avenir n'en est que plus compromis; on 
ne peut plus l'établir qu'à force d'impôts. Or sait-on ce qui arrive 
lorsqu'on abuse des impôts? Il arrive ce qui est arrivé à la Hol- 
lande. Cette puissance a perdu à une certaine époque sa grande po- 
sition industrielle et commerciale, précisément parce qu'elle avait 
eu le tort d'exagérer les impôts : le capital s'en est éloigné. C'est 
ce que nous avons déjà éprouvé nous-mêmes dans une certaine 
mesure depuis que nous avons cru devoir frapper d'un impôt les 
valeurs mobilières: une grande partie des capitaux étrangers qui 
venaient sur notre marché n'y arrivent plus. Cette leçon doit nous 
suffire; elle nous montre qu'en fait de charges nouvelles il faut être 
très circonspect, et ne pas compter sur des augmentations d'im- 
pôts pour équilibrer les budgets, car les impôts coûtent quelquefois 
plus qu'ils ne rapportent. Qui oserait soutenir par exemple que de- 
puis l'année 1857, où on a établi l'impôt sur les valeurs mobilières, 
impôt qui rapporte, dit-on, environ 6 millions par an, on n'a pas 
fait tort chaque année à la richesse publique d'une somme beau- 
coup plus forte en éloignant les capitaux étrangers? — 11 pourrait 
en être de même de tout autre impôt qu'on chercherait à établir. 
Le meilleur moyen pour équilibrer le budget, c'est de ne rien faire 
qui puisse entraver le développement de la richesse publique. Avec 
un budget probable de 2 milliards, lorsque les voies et moyens ne 
sont établis que pour 1 milliard 8Zi5 millions, nous sommes aujour- 
d'hui dans une situation très tendue. Yeut-on la détendre, on n'a, 
si on ne peut mieux faire, qu'à s'arrêter à ce chiffre, déjà fort élevé, 
et bientôt, si la prospérité continue, grâce au développement nor- 
mal des revenus indirects, nous pourrons aisément supporter ce 
budget de 2 milliards, qui en ce moment dépasse nos forces. 

Victor Bonnet. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 décembre 1800. 

L'ombre que les questions extérieures projettent sur la politique inté- 
rieure de la France est trop épaisse pour qu'il nous soit encore facile de 
rendre aux questions intérieures proprement dites le rang qui leur appar- 
tient, c'est-à-dire le premier. A cette fin d'année (la fatalité veut depuis 
quelque temps que les années s'éteignent dans une brume morose) , la vive 
attente de chacun se porte bien plus sur le dehors que sur le dedans. C'est 
en vain qu'une apparence de retour vers une politique libérale s'est naguère 
montrée, et que le droit nous est acquis de compter sur une prochaine re- 
naissance de vie parlementaire. Oh est curieux sans doute de voir ce que 
deviendra à l'exécution le programme du 2li novembre; mais l'on s'inquiète 
bien davantage des incidens européens que nous promettent les premiers 
mois -de 1861. C'est la question de paix ou de guerre qui reprend la pre- 
mière place dans les esprits. C'est surtout de l'influence que les commotions 
extérieures peuvent exercer sur la France que l'on se préoccupe. L'Italie, 
l'Autriche, la Turquie peut-être, sont dans un état violent, qui peut à tout 
moment entraîner des perturbations profondes. Ces perturbations éclateront- 
elles à l'époque depuis si longtemps prédite, c'est-à-dire au printemps pro- 
chain? Quelles en seront les conséquences pour le reste de l'Europe? Telles 
sont les interrogations que l'opinion s'adresse avec une anxiété qui va crois- 
sant à mesure que l'on avance vers l'échéance commune qu'ont fixée les es- 
pérances des uns et les craintes des autres. 

A notre avis, la grande importance des événemens européens auxquels 
nous touchons , au lieu de détourner l'opinion des discussions intérieures 
dont le mécanisme de notre gouvernement peut être l'objet, devrait au 
contraire l'y ramener avec plus de force. Nous sommes à la veille d'une 
grave crise européenne, soit; mais alors de quoi s'agit-il pour la France? 
Évidemment de deux choses : d'abord de bien connaître la nature des pro- 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

blêmes européens qui vont s'agiter, la portée des engagemens de notre poli- 
tique extérieure, et ensuite de prendre en connaissance de cause des réso- 
lutions décisives. N'est-il pas vrai que l'opinion chez nous est insuffisamment 
éclairée sur les engagemens de notre politique extérieure , que , sur des in- 
dices probablement incomplets, elle s'en donne à elle-même des interpré- 
tations contradictoires, que son ignorance môme est la principale cause 
des inquiétudes qui l'assiègent? N'est-il pas vrai (et la leçon de la guerre 
d'Italie n'est-elle pas là pour nous en avertir?) qu'il y aurait non-seulement 
une violente injustice, mais une témérité cruelle, à ne pas laisser au pays 
la participation la plus large dans le choix du système auquel la France de- 
vra lier son action future? Que l'on peigne donc sous les couleurs les plus 
sombres la situation de certains pays de l'Europe , que l'on étende le cercle 
des responsabilités de la France dans les événemens prévus : — l'on n'aura 
démontré qu'avec plus de force qu'il ne fut jamais plus nécessaire que le 
pays prît une entière connaissance de ses affaires, et influât par tous ses 
organes naturels sur la conduite du pouvoir. Nous sommes bien dans un de 
ces momens où il faut que le gouvernement du pays par le pays soit une vé- 
rité, où le self-yovernmenl est l'intérêt vital autant que le droit imprescrip- 
tible d'un peuple. Nous pouvons être mis en demeure de faire de grands 
actes de volonté; il faut que nous sachions les motifs de ces actes et les 
conséquences auxquelles ils nous enchaîneront. Savoir et vouloir! un peuple 
ne peut résoudre ce problème que par l'ordonnance et la mise en œuvre de 
ses institutions. 

Nous ne sommes donc point de ceux qui croiraient faire injure au gou- 
vernement en supposant que, dans sa p'ensée, le programme du 2/j novem- 
bre,' malgré ses lacunes, répondait au moins en partie à cette nécessité de 
situation que l'état de l'Europe suscite à la France. Ce programme est à nos 
yeux un signal : il est d'une extrême importance que ce signal soit compris. 
Le programme ne s'occupe guère que du parlement; nous ne méconnaissons 
point ce qu'il fait pour les chambres en leur donnant la publicité des débats, 
le droit d'adresse et la participation de quelques ministres aux délibérations 
du corps législatif. A ne parler que de la question extérieure, de là nous 
viendront infailliblement de précieuses lumières. Il est impossible que, dans 
la discussion de l'adresse au corps législatif et au sénat, le gouvernement 
ne soit pas sérieusement et profondément interrogé sur la question exté- 
rieure. Nous ne serions même pas surpris si, pour donner aux débats une 
base substantielle et solide,, le gouvernement, par une sage imitation du 
gouvernement anglais, communiquait aux chambres les principaux docu- 
mens de ses négociations diplomatiques. Trois ministres pourront porter la 
parole au corps législatif; mais, douze membres du cabinet sur treize étant 
sénateurs, à peu près tous les ministres pourront donner des explications au 
sénat. Il dépendra donc des membres du sénat ou du corps législatif d'ob- 
tenir non-seulement des éclaircissemens partiels sur quelques détails de la 



REVUE. — CHRONIQUE. 231 

politique extérieure du gouvernement, mais l'exposé des grandes lignes, 
des tendances générales, du système de cette politique. Le grand jour, se 
faisant ainsi sur la politique étrangère, apportera au public quelque chose 
de plus que des informations utiles et sûres : les confidences du gouverne- 
ment sur le passé prendront aussitôt le caractère d'engagemens pour l'ave- 
nir, car des principes posés, des antécédens révélés, il sera facile à l'opinion 
de déduire les conséquences logiques. La nécessité que le gouvernement a 
volontairement acceptée d'exprimer et d'expliquer publiquement, à un mo- 
ment donné, la pensée et les actes de sa politique étrangère lui sera utile 
à lui-même dans la conduite de cette politique, car elle l'obligera à porter 
avec une attention plus vigilante dans la conception et l'exécution de ses 
actes ce souci, ce scrupule, ce point d'honneur de la consistance dont sont 
possédés ceux qui savent qu'ils auront à rendre un compte public de ce 
qu'ils font. Voilà, notamment pour ce qui concerne la politique étrangère, 
le bien qui peut sortir, les sénateurs et les députés remplissant leur de- 
voir, du programme du Ih novembre; mais la publicité des débats des 
chambres, si elle fournit les informations les plus élevées à l'opinion, ne 
suffit point à satisfaire le besoin constant et universel d'informations que 
ressentent de nos jours les sociétés civilisées. La constance et l'univer- 
salité des informations, ces sociétés ne peuvent les trouver que dans une 
presse stimulée par la concurrence, vivifiée par la liberté. Chez un peuple 
où tous les citoyens sont appelés par l'universalité du suffrage à participer 
au gouvernement, les devoirs politiques ne sont point circonscrits dans 
l'exercice des fonctions législatives et ne sont point exclusivement imposés 
aux membres des assemblées. Les électeurs ont à, remplir vis-à-vis du par- 
lement, dans l'élection des députés et dans leurs rapports avec eux, des 
devoirs analogues à ceux que les députés eux-mêmes ont à remplir vis-à-vis 
du gouvernement. Or, après et avec le programme du 2Zt novembre, la presse 
a encore à reconquérir la liberté, et il reste aux citoyens à trouver dans la 
pratique la conciliation du suffrage universel avec la liberté. Le peuple et la 
presse, dans nos vastes sociétés, où les individus sont séparés par l'immensité 
du territoire, mais providentiellement rapprochés par ces conquêtes du génie 
humain, l'imprimerie, la vapeur, l'électricité, — le peuple et la presse, pour 
se mettre au niveau de la nouvelle vie parlementaire, ont donc de nouveaux 
droits à faire reconnaître et à exercer. Comment le citoyen aux élections, 
comment le journal dans les controverses politiques ne verraient-ils pas 
s'agrandir le cercle de leur activité dans la même proportion où s'étendent 
les prérogatives de la discussion parlementaire, et par suite la responsabi- 
lité des représentans du peuple vis-à-vis de celui de qui ils tiennent leur 
mandat? Pousser l'enquête et la discussion qui doivent émanciper la presse 
du régime administratif et la ramener au régime légal, élucider la théorie de 
la constitution de 1852, se préparer par une étude attentive et, toutes les 
fois que l'occasion s'en offrira, par des essais sérieux à la pratique libérale 



23'2 BEVUE DES DEUX MONDES. 

du suffrage universel, c'est donc travailler à mettre le pays en état de se 
prononcer avec discernement, avec sûreté, sur les graves problèmes que les 
événemens européens peuvent lui proposer, et c'est en même temps répon- 
dre sérieusement au signal donné par le programme du 2Zi novembre. 

Pour qui, sans être ni ministre, ni sénateur, ni député, ne veut pas cepen- 
dant demeurer étranger aux affaires de son pays, voilà la tâche plus nette- 
ment'tracée aujourd'hui que jamais. Ce n'est point ici le lieu d'essayer de 
la remplir; depuis longtemps, et lorsque l'espoir du succès était moins per- 
mis que maintenant, nous y avons consacré plus d'un effort. La considéra- 
tion des affaires extérieures nous attire en ce moment comme tout le monde. 
Pourtant nous ne pouvons nous empêcher de signaler à cette heure des 
efforts distingués ou utiles qui ont été tentés naguère dans la voie que nous 
indiquons. Une récente et piquante brochure de M. d'Haussonville vient, 
suivant nous, de faire faire un pas important à la question de la presse; un 
très spirituel volontaire, qui a eu aux dernières élections générales le mé- 
rite d'essayer la lutte avec ses seules ressources, et de réunir autour de sa 
candidature indépendante une très respectable minorité, M. Bosselet, vient 
de publier sous le titre de Lettres de M. Journal, une critique très fine et 
très juste du système d'où, nous l'espérons, nous sommes en train de sor- 
tir, et une protestation saine et sensée en faveur des principes libéraux. Un 
homme dont nos lecteurs connaissent et goûtent l'esprit net et juste et le rare 
talent d'exposition, M. Léonce de Lavergne, vient d'analyser le mécanisme 
de notre constitution et de montrer le parti qu'on en peut tirer dans l'inté- 
rêt de la liberté. Enfin le parti libéral vient de faire, dans les élections mu- 
nicipales de Marseille, une honnête et instructive expérience du suffrage 
universel. Dans ces publications et ces faits d'un intérêt tout actuel, deux 
points nous paraissent mériter d'être notés : c'est d'une part le curieux do- 
cument que la polémique excitée par la Lelire au sénat de M. d'Haussonville 
a mis au jour, document qui occupera désormais une bonne place au dossier 
de la question de la presse; c'est d'un autre côté le caractère significatif des 
élections municipales de Marseille. 

Que ceux qui ont à souffrir des vives épigrammes de M. d'Haussonville 
fassent entendre des plaintes, c'est leur droit. Les rieurs ne sont point pour 
eux, et il faut convenir qu'à ce métier de tirailleur qu'il a galamment entre- 
pris, M. d'Haussonville fait souvent chasse heureuse. Le noble écrivain est 
de ceux qui pensent qu'il n'est point mauvais, pour s'assurer de la sensi))i- 
lité du malade, de s'exposer à le faire crier. Il faut citer aujourd'hui un bon 
trait à l'appui de sa méthode : un homme de talent qui a eu la rare bonne 
fortune, sous le régime de la loi de 1852, d'obtenir l'autorisation de créer un 
journal a cru voir un doute élevé sur son indépendance dans un passage 
de la Lettre au sënal. Le doute n'était point justifié assurément, et d'ailleurs 
la susceptibilité de l'écrivain s'était irritée à tort; mais personne, si ce 
n'est les partisans de la loi de 1852 et ceux qui en ont le difficile manie- 



REVUE. CHROxMQUE. 233 

ment, n'est fondé à regretter le résultat de cette double méprise. Nous ne 
connaissons point de témoignage plus concluant contre le système des au- 
torisations en matière de journaux que le récit des péripéties qu'a dû tra- 
verser M. Guéroult pour obtenir l'autorisation de créer l'Opinion natio- 
nale. La sincérité de M. Guéroult ne ménage personne. Oubliant sans doute 
que le Moniteur en décembre 1858 avait frappé de blâme la polémique sou- 
tenue alors dans un autre journal par M. Guéroult à propos de la question 
italienne, le rédacteur de l'Opinion nationale attribue au contraire sans 
hésitation la faveur dont il a été l'objet à l'approbation que l'empereur au- 
rait donnée à cette polémique. L'intervention réitérée du prince Jérôme fut 
nécessaire pour pousser l'afTaire dans les bureaux du ministère de l'inté- 
rieur. L'indépendance de l'écrivain fut exposée à une rude épreuve dans le 
cabinet même du ministre. Celui-ci mit une condition à l'autorisation : c'est 
que M. Guéroult lui remettrait sa démission en blanc. Cette condition fut 
refusée, et il ne fallut rien moins que le retour de l'empereur, après la 
campagne d'Italie, pour rendre efficaces les hautes et exceptionnelles pro- 
tections qui ont présidé à la naissance de l'Opinion nationale. Aucune des 
assertions de M. Guéroult n'a été démentie ; nous le répétons, l'indépen- 
dance de cet écrivain est incontestable et ne pouvait être mieux démontrée 
que par la franchise de son récit ; mais l'on voudra bien reconnaître que cette 
révélation est la critique la plus forte qu'ait encore soulevée le régime au- 
quel la presse est soumise depuis 1852. Tous les écrivains indépendans ne 
peuvent certes avoir la présomption d'espérer qu'ils mériteront la haute et 
particulière approbation de l'empereur; tous les écrivains indépendans ne 
peuvent compter parmi leurs titres l'amicale faveur d'un prince de la famille 
impériale. Enfin quels inconvéniens n'a pas pour le pouvoir lui-même un 
système qui a pu inspirer à un ministre aussi honnête homme que M. le duc 
de Padoue la pensée de l'expédient d'une contre-lettre! Le libéralisme de 
M. de Persigny nous .autorise sans doute à espérer la prompte réforme d'une 
telle législation ; mais, si les argumens pratiques eussent encore été insuf- 
fisans à démontrer les fâcheux effets de l'exception au principe d'égalité 
consacrée par le décret de 1852, l'argument le plus décisif aurait été fourni 
par cette révélation qu'une inoffensive raillerie de M. d'Haussonville a ob- 
tenue de l'un des favorisés de ce régime exceptionnel. 

Les élections municipales de Marseille sont d'un bon exemple et d'un 
heureux augure pour le réveil de la vie politique. Il est des esprits froids 
qui , à forcé de se mettre en garde contre les illusions , s'exposent à penser 
trop défavorablement de l'efficacité de leurs efforts au moment même où ils 
les tentent. Peut-être notre ami M. Léonce de Lavergne, tout en nous don- 
nant son excellent catéchisme de la constitution, ne s'est-il point assez dé- 
fendu contre cette inclination pessimiste. Des faits comme les élections 
marseillaises prouvent que lorsque ceux qui ont des devoirs politiques n'hé- 
sitent point à les remplir, le corps électoral montre plus d'intelligence et 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

d'élan que quelques-uns ne le supposent. Les élections marseillaises sont 
intéressantes à plusieurs points de vue : elles font voir le parti que Ton 
peut tirer de l'action légale dans l'intérêt d'élections libérales ; elles don- 
nent une idée des obstacles que les candidatures indépendantes doivent 
s'attendre à rencontrer dans l'influence considérable que le suffrage uni- 
versel assure à l'administration; elles fournissent un curieux échantillon 
des combinaisons que comporte dans le camp de l'opposition et dans le 
camp de l'administration l'état présent des opinions politiques dans notre 
pays. 

Les élections municipales du mois d'août à Marseille avaient été annulées 
par un arrêt du conseil de préfecture. Ces élections avaient été entachées 
en effet de nombreuses irrégularités, de fraudes, de violations des lois. 
Quoique les élections du mois d'août n'eussent point donné lieu à une lutte 
très animée, les manœuvres répréhensibles qui y avaient été commises 
avaient appelé l'attention de quelques citoyens intelligens. Ceux-ci avaient 
fait acte d'initiative; ils avaient dénoncé les vices flagrans de l'élection, et 
avaient mis, par l'action légale, le conseil de préfecture en demeure d'inva- 
lider le résultat faussé du vote. C'était une première victoire pour le libéra- 
lisme légal. Elle obligeait et encourageait ceux qui l'avaient obtenue à entrer 
plus résolument dans la lutte. Ils s'y sont présentés au nom de l'indépen- 
dance du suffrage universel. «La condition vitale du suffrage universel, di- 
saient-ils dans leur adresse, c'est l'indépendance des électeurs... En nous 
présentant sans désignation administrative, nous avons voulu que le choix 
des mandataires de la cité ne dépendît d'aucune autre initiative que celle du 
corps électeral. » Le nom d'un des membres les plus distingués du barreau 
marseillais, celui de M. Clapier, était en tête de la liste indépendante. M. Cla- 
pier, qui a été député dans la dernière chambre du règne de Louis-Philippe 
et président du conseil-général des Bouches-du-Rhône sous la république, 
a conduit cette campagne avec un grand zèle et une sagacité vraiment po- 
litique. Il s'agissait bien plus pour le parti libéral de faire une expérience 
vigoureuse du suffrage. universel que de remporter la victoire du scrutin. 
L'arrêté du sénateur-administrateur des Bouches-du-Pdiône, qui convoquait 
les électeurs pour le 15 et le 16 décembre, n'a été publié que le soir 
du 9, en sorte qu'il ne restait que cinq jours pour se préparer à l'élection, 
et il fallait composer une liste de trente-six candidats. A la difficulté du 
temps, le maire en avait -gratuitement ajouté une autre. Par un arrêté du 
10 décembre, il avait établi une division électorale de la commune toute 
nouvelle, sans faire connaître le principe de ce remaniement. La consé- 
quence était que, pour savoir où ils devraient voter, les électeurs étaient 
forcés d'attendre qu'on leur envoyât leurs cartes. C'était aider singulière- 
ment cette disposition indifférente dont le suffrage universel est depuis neuf 
ans accusé parmi nous. Toutes les cartes étaient loin d'arriver aux desti- 
nataires; un grand nombre d'électeurs furent forcés de les réclamer par 



REVUE.' CHRONIQUE. 235 

exploits d'huissiers. L'affichage et la distribution de la profession de foi et 
de la liste des candidats indépendans étaient interdits par les commissaires 
de police, mais l'interdiction ne frappait en réalité que les affiches de l'op- 
position; celles de la mairie, malgré un arrêté préfectoral qui prohibait 
toute manifestation de ce genre, furent au contraire partout placardées. 
A cet arrêté du sénateur-administrateur, les électeurs indépendans oppo- 
sèrent un acte extra-judiciaire, et obtinrent, mais seulement à la fin de la 
journée, la levée de la prohibition relativement à la distribution de la pro- 
fession de foi des candidats. Disposant d'un temps si court, entravés par 
des obstacles arbitraires^que l'on ne renversait tardivement qu'à coups de 
papier timbré, les partisans de la liste libérale de Marseille ont pu pour- 
tant réunir 9,000 voix; la liste de la mairie n'a eu que Zi,000 suffrages de 
plus; une portion même de cette liste n'a pas obtenu le nombre de voix 
nécessaire à la validité de l'élection. L'opposition reproche d'ailleurs à l'é- 
lection des vices semblables à ceux qui ont motivé l'annulation des scrutins 
du mois d'août; elle ne se décourage ni ne se lasse : elle a dénoncé les 
fraudes commises dans une protestation adressée au sénateur-administra- 
teur et au conseil de préfecture et dans une plainte déposée au parquet du 
procureur impérial. C'est ainsi que les causes politiques doivent agir : il faut 
chercher infatigablement dans la loi la défense de ses droits. Cette per- 
sévérance dans l'action légale est un salutaire exemple donné au pays par 
une des plus grandes et des plus importantes villes de l'empire. 

Un autre fait instructif qui ressort des élections marseillaises, c'est la 
combinaison d'élémens divers qu'a présentée la liste de l'administration. 
Nous ne parlons point ici des recrues, pour ainsi dire obligées, que le suf- 
frage universel fournit à l'influence administrative. On trouve jusqu'à pré- 
sent naturel que ceux qui vivent du patronage de l'administration, ou qui 
ont eu à redouter le contrôle, se croient tenus d'obéir à ses mots d'ordre, 
que les douaniers, les employés de l'octroi, les cabaretiers, votent comme 
veut M. le maire. Il y a là pourtant un fort appoint du suffrage universel, et 
lorsqu'on sera entré plus avant dans la sérieuse concurrence des opinions, 
il y aura lieu de surveiller de près ce contrôle à rebours que l'administra- 
tion, qui est mandataire du suffrage universel , est portée à s'arroger sur 
l'initiative de l'électeur, de qui elle tient son mandat et à qui appartient vé- 
ritablement au contraire le droit de la contrôler. Cette question est encore 
trop en avant. L'influence administrative a procuré sans doute plusieurs mil- 
liers de voix à la liste du maire de Marseille ; mais d'autres influences, dont 
la réunion paraît singulière, ont contribué à la grossir. L'administration a 
eu le talent de grouper autour d'elle les voix de l'extrême démocratie et les 
voix cléricales, exhortées, dit-on, par les jésuites et publiquement par l'é- 
vêque. Un comité démocratique invoquant les services rendus pendant de 
longues années à la démocratie, les traditions de la démocratie, etc., a prêté 
ses acclamations à la liste administrative. Ce comité a organisé dans une 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

brasserie de la ville des réunions où un ancien membre de la montagne de 
notre dernière assemblée républicaine, M. Thourel, aujourd'hui avocat du 
barreau d'Aix, est venu plaider la cause de l'autorité municipale. Mais Tin- 
tervention la plus surprenante dans cette lutte électorale est celle de l'évè- 
que de Marseille. Le 10 décembre, le vénérable prélat envoyait à ses curés 
une circulaire où il est dit : « M. le maire de Marseille croit avec moi que 
ses bonnes dispositions toujours persévérantes en faveur de nos églises sont 
assez comprises pour qu'il puisse avoir toute confiance dans votre concours. 
Vous lui prouverez que cette confiance est bien fondée. » Certes nous ne 
prétendons point contester au clergé et à Tépiscopat l'usage de leur in- 
fluence politique dans les situations et à propos des questions où sont en 
jeu les grands intérêts du pays et les grands principes de la société et de 
la religion; mais nous ne saurions nous expliquer ni approuver que dans 
les controverses auxquelles l'église n'est mêlée ni par ses intérêts, ni par 
ses doctrines, l'autorité épiscopale renonce à l'impartialité qu'elle doit à 
tous ceux qu'elle est chargée de conduire. Nous ne craindrons pas de dire 
que la neutralité en matière politique est prescrite au clergé dès qu'elle 
est permise à sa conscience. Nous avons donc peine à comprendre que 
l'évêque de Marseille se soit laissé distraire des prières que lui demande le 
pape en détresse, pour écrire des circulaires en faveur d'une administra- 
tion municipale. 

Nous ne nous dissimulons pas que l'exposé et l'appréciation d'un fait se- 
condaire en soi, comme l'est l'élection d'une municipalité départementale, 
sortent un peu de notre compétence et appartiendraient plutôt à la presse 
quotidienne : ce sont les journaux qui devraient porter la lumière sur la 
pratique du suffrage universel, recueillir tous les élémens d'information qui 
sont de nature à perfectionner l'éducation du public en matière électorale ; 
mais nos journaux n'ont pas l'air de vouloir secouer encore l'indolence où 
les entretient depuis si longtemps le monopole. Si l'on trouve que nous 
avons prêté trop d'attention aux élections marseillaises, nous avons une 
autre excuse, et nous l'avons présentée d'avance. De si grandes décisions 
peuvent être avant peu demandées à la France, et par conséquent au suf- 
frage universel, que rien ne nous paraît trop petit et indigne d'étude dans 
ce qui peut nous apprendre quelque chose sur les mœurs du suffrage uni- 
versel et sur la conduite d'un instrument à la fois si puissant et si difficile 
à manier. 

Ce qui nous donne à réfléchir dans la situation extérieure, ce n'est point 
le détail des questions, les faits qui se déroulent au jour le jour; c'est un 
ensemble de circonstances dont nous allons essayer d'exprimer le caractère 
général. 

La crise qui travaille quelques-unes des grandes contrées de l'Europe est 
une crise d'instabilité et d'affaiblissement. Il y a dans certaines parties du 
continent ou une débilitation ou une incertitude extrême. En vérité, quand 



REVUE. — CHRONIQUE. 237 

on détourne son regard de l'Angleterre ou lorsqu'on sort de France, on ne 
voit plus partout qu'une désolante faiblesse : faiblesse en Italie, car si les 
populations de la péninsule ont éprouvé des transformations qui peuvent 
leur promettre dans l'avenir une nouvelle et forte vie, dans le présent rien 
n'est encore assuré; les tronçons réunis de l'Italie ne se sont point encore 
assimilés dans une véritable unité : ceux qui augurent le mieux de la révo- 
lution sentent que, pour triompher, elle a encore bien des obstacles à 
vaincre, bien des hasards à traverser, et qu'un seul échec remettrait en 
question tout ce qui a été merveilleusement conquis jusqu'à ce jour. Fai- 
blesse en Autriche, dont la misère financière éclate plus tristement à chaque 
instant, où la lutte des nationalités prend un caractère de plus en plus ré- 
volutionnaire, où le pouvoir dirigeant affiche de bonnes intentions frappées 
dlimpuissance, cède et perd le bénéfice de ses concessions en les faisant 
trop tard, où le ministère a l'air de briguer par ses promesses libérales le 
sufl'rage des opinions généreuses de l'Europe et blesse ces opinions par des 
maladresses aussi impardonnables que l'extradition du comte Téléki. Fai- 
blesse, quoique à un moindre degré, dans l'Allemagne, tiraillée par des ten- 
dances contraires, dont les gouvernemens ont tant de peine et sont si lents 
à s'entendre. Faiblesse en Russie, où l'incertitude de la solution de la ques- 
tion du servage paralyse tout, où l'armée n'est plus recrutée depuis plu- 
sieurs années, où l'incapacité du gouvernement laisse durer et s'aggraver 
une situation financière déplorable. Faiblesse en Turquie, la partie la plus 
malade du continent, et qu'il suffit de nommer pour exprimer l'excès du 
délabrement et de la décomposition. 

Devant cet ensemble, le détail des événemens et des questions perd pres- 
que tout intérêt. La plus grande partie dit continent est visiblement en proie 
à un vaste travail de dissolution, à quelque chose qui est au moins le symp- 
tôme d'une révolution générale, s'il n'est déjà cette révolution même. Pour 
se convaincre combien le détail des faits quotidiens a peu de valeur sur ce 
fond de tableau, il n'y a qu'à les passer rapidement en revue. 

En Italie, l'annexion des dernières conquêtes du Piémont est officiellement 
promulguée à Turin, tandis que le roi de Naples poursuit à Gaëte son hono- 
rable, quoique tardive résistance, et qu'une dernière lamentation irritée du 
pontife s'échappe du Vatican. Est-il besoin d'attacher un grand poids à la 
question de savoir si l'escadre française sera retirée huit jours plus tôt ou 
plus tard de la rade de Gaëte? Y a-t-il un intérêt bien sérieux à savoir jus- 
qu'où vont les instances de l'Angleterre revendiquant pour l'Italie le prin- 
eipe de non-intervention, les sollicitations émues des puissances du Nord 
recommandant à notre protection un souverain malheureux traqué dans sa 
dernière forteresse? Et n'est-ce point une curiosité frivole que de vouloir 
connaître exactement la cote mal taillée par laquelle le gouvernement fran- 
çais s'eff"orce de concilier ces deux exigences? Cette conspiration savante et 
admirablement disciplinée des manifestations par lesquelles les Italien^ ont 



238 BEVUE DES DEUX MONDES. 

partout préludé aux actes de révolution ou d'annexion opère maintenant ù 
Rome sous le regard de nos soldats, et va même prendre pour théâtre la h^- 
silique de Saint-Pierre. Irons-nous là-dessus adresser aux Italiens des leçons 
de prudence? Leur conseillerons-nous la réserve? Leur prêcherons-nous le 
ménagement de la position de la France, le respect des intérêts généraux de 
l'Europe, et autres formules l)onnes en saison de congrès et de protocoles? 
Nous prendrions bien notre temps! Le dernier parlement piémontais est dis- 
sous; le premier parlement uni va être convoqué, et se réunira en février 
pour représenter 22 millions d'Italiens. Irons-nous, nous autres étrangers, 
pronostiquer à l'infini sur la composition, les difficultés, les tendances de ce 
parlement? Irons-nous supputer les querelles que les députés napolitains 
pourront chercher aux députés du nord, les luttes possibles du piémontisme, 
du mazzinisme, du garibaldisme? Féconde préoccupation! comme si le par- 
lement, quel qu'il soit, n'était point destiné à subir fatalement les nécessités 
de la situation de l'Italie. Or cette situation n'a que deux issues, la guerre 
ou la paix, la guerre avec ses hasards funestes, la paix avec ces émotions 
inquiètes, impatientes, dissolvantes, qui rendent non moins funeste que la 
guerre toute paix qui n'est qu'une trêve. Puis les choses ont pris un tel tour 
en Europe, que les Italiens n'ont peut-être plus leur libre arbitre dans l'op- 
tion entre la paix et la guerre, et que c'est la force des choses qui fera le 
choix. 

Entrons dans le fouillis autrichien. Nous sommes de ceux qui plaignent 
les gouvernemens et les peuples qui perdent ces occasions uniques où par 
des concessions mutuelles ils pourraient encore s'entendre et s'accorder. Le 
diplôme promulgué le 20 octobre par l'empereur d'Autriche nous paraissait 
être une de ces occasions de récoiîciliation, et l'avenir dira s'il n'est pas à 
regretter que la Hongrie, dans son irritation, l'ait repoussée. Ici encore les 
événemens partiels ne présentent d'intérêt que comme traits de la situation 
générale. Un nouveau ministre libéral, M. (\e Schmerling, prend la direc- 
tion de la politique intérieure de l'empire. Ses promesses sont irréprocha- 
bles : il veut constituer les diverses nationalités qui composent l'Autriche 
sur les bases de l'autonomie la plus large; il se propose de fonder l'unité de 
l'Autriche sur le principe moral d'une fédération libre qui associera les in- 
térêts de tous, et transigera sur les intérêts particuliers de chacun dans le 
conseil de l'empire, devenu une sorte de congrès général. 

Des concessions importantes ont accompagné ou suivi le programme de 
M. de Schmerling. La loi électorale de 1848 réclamée dès les premiers jours 
par les comitats hongrois pour l'élection de la diète est accordée, la réu- 
nion de la Voïvodie à la Hongrie e-^t décidée; mais il semble que les Hon- 
grois irréconciliablement ulcérés aient pris dès le premier jour le parti de 
répondre à tout : C'est trop tard. 18Zi8 paraît être la date irrévocable de 
leurs aspirations et de leurs colères. Les comitats redemandent les lois de 
18Zj8. Le préfet de Pesth, le comte Karolyi, se présente avec ce mot d'ordre 



REVUE. — CHRONIQUE. 239 

au comitat, et termine un discours applaudi avec enthousiasme en disant 
qu'il vient renouveler le serment prêté par lui à la même place il y a douze 
ans. On est obligé de rendre aux villes les maires de 18^8. Comme candi- 
dats aux comités départementaux, on propose aux acclamations de tous les 
noms de ministres ou de personnages qui ont joué les rôles les plus pronon- 
cés en ISZiB. Si par contre l'on vient proposer le nom d'un homme qui de- 
puis douze ans ait occupé une place dans l'administration, un cri unanime 
part de l'assemblée : « il est mort! » Les Hongrois raient ainsi du livre des 
vivans ceux qui ont pactisé avec l'Autriche. Si l'on détourne son attention 
<le la Hongrie pour la porter sur les autres parties de l'empire, on ne peut 
Si dissimuler les profonds ravages que la désaffection a produits partout. 
A la désaffection se mêle un sentiment non moins fatal au pouvoir, le dé- 
couragement de populations qui ne croient point à la capacité des hommes 
p.acés à leur tête, et qui ne veulent plus voir autour du trône la main qui 
pourra les sauver. Certes, en prenant en main le gouvernement à une pa- 
reille heure, M. de Schmerling fait un acte remarquable de courage et d'ab- 
négation, et mérite d'être soutenu par les encouragemens du libéralisme 
européen. On lui prête ce mot patriotique : « Je défendrai l'empire à l'inté- 
rieur comme ie général Benedek saura le défendre au dehors! » Hélas! 
dins de telles circonstances, les bonnes volontés ne sont que trop souvent 
impuissantes. L'Autriche est engagée dans un dilemme semblable à celui qui 
est posé en Italie : la révolution sera-t-elle contenue ou fera-t-elle explosion 
en Hongrie? L'alternative est plus douloureuse encore pour l'Autriche, car 
dans l'un de ces cas ce n'est plus seulement du sort de la Vénétie qu'il s'a- 
git pour elle, mais de l'existence même. On attribue au général Benedek 
ce mot fier et résigné, qui peint bien cette situation menaçante : « L'enjeu 
de la partie qui va se jouer est la question de savoir s'il y aura encore une 
grande Autriche, ou si l'Autriche deviendra un état du rang de la Bavière. » 
Ici encore la partie sera engagée par la force des choses bien plus que par 
les volontés humaines. L'Italie et la Hongrie, représentées par leurs assem- 
blées, exerceront l'une sur l'autre une attraction inévitable. Qui peut dire 
qu'un tel état de choses ne prépare pas un nouveau théâtre aux glorieuses 
folies du solitaire de Caprera ? 

Il y a dans les faits qui s'agitent en Italie et en Autriche une puissance 
d'excitation pour les populations voisines que personne ne saurait mécon- 
naître. Nous ne voulons point en calculer ici les effets sur l'Allemagne et 
sur la Turquie. Nous dirons seulement que l'on se tromperait, si l'on, attri- 
buait à la majorité du peuple allemand une indifférence réelle sur les périls 
que courrait l'Autriche, ne fût-ce que du côté de l'Italie. On peut juger au 
contraire de la sympathie sérieuse que la cau«e de l'Autriche inspire même 
en Prusse par un amer et véhément article publié récemment dans la Feuille 
hebdomadaire prussienne à propos de la brochure française sur le rachat 
de la Vénétie dont nous parlions il y a quelques jours. Nous avons eu plu- 



240 ' REVUE DES DEUX MONDES. 

sieurs fois à faire allusion à ce journal important, fondé et rédigé par les 
hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir à Berlin. Son opinion sur la ques- 
tion de la Vénétie mérite donc d'être sérieusement pesée. L'article dont 
nous parlons porte un titre méprisant, qui annonce dès l'abord la pensée de 
l'auteur sur le projet du rachat de la Vénétie : « la spéculation sur les fonds et, 
sur la politique. » Le patronage donné par un de nos journaux officieux à Is 
brochure sur la Vénétie a d'ailleurs en Allemagne produit la plus mauvaise 
impression, même parmi les adversaires habituels de l'Autriche. Le comité 
militaire de la diète de Francfort s'occupe, aussi activement que les mœurs 
fédérales le permettent, de pourvoir l'armée de la confédération de canons 
rayés du système prussien. On dit aussi que l'interminable question du com- 
mandement de l'année fédérale avance dans les négociations directes enta- 
mées à ce sujet à Berlin entre la Prusse et l'Autriche, et recevra une solu- 
tion prochaine. 

Revenons à ce caractère général de la situation extérieure qui donne lieu 
de craindre toute sorte de complications prochaines. Dans les idées de l'an- 
cienne politique, qui ne comprenait point la grandeur des intérêts écono- 
miques, la France, satisfaite de sa force matérielle qui présente en effet ui 
aspect plus rassurant que son état moral, la France eût pu assister avec im 
secret plaisir à l'affaiblissement de ses voisins et à la décomposition des 
puissances sous la coalition desquelles elle succombait il y a cinquante ans. 
Dans cet ordre de considérations où l'on tient surtout compte de la force 
des états, il y aurait même lieu de dresser aujourd'hui un bilan instructif 
des résultats qu'ont eus les arrangemens de Vienne pour la France et pour 
les puissances qui ont vaincu Napoléon en 1814 et 1815. A la lumière di 
cette grandiose expérience, que l'on peut regarder comme terminée aujour- 
d'hui après les ébranleraens qu'a reçus le système créé par le congrès de 
- Vienne, il est permis de réviser bien des jugemens passionnés et rétro- 
grades portés par l'ancienne école politique. Cette école prétendait que la 
France avait été outrageusement affaiblie par l'arrangement du congrès de 
Vienne, et il se trouve qu'au bout d'environ un demi-siècle, c'est la force 
du vaincu seul qui s'est relevée et prodigieusement accrue, tandis que les 
vainqueurs, malgré les frontières qu'ils nous ont enlevées, sont allés en s'af- 
faiblissant et en déclinant. C'est qu'entre les vainqueurs et les glorieux vain- 
cus il y a eu depuis ce temps une différence profonde. Le vaincu a mené 
pendant trente-sept ans la vie orageuse, mais saine et virile de la liberté, 
tandis que les vainqueurs se sont étiolés dans les routines débilitantes du 
despotisme. Certes la leçon est grande, et l'enseignement opportun. S'il y 
a encore en France une école de politiques qui mettent en balance la vertu 
de l'agrandissement des frontières et la vertu du principe vital des institu- 
tions libres, conçoit-on une condamnation plus écrasante de ce matérialisme 
que celle que les faits prononcent sous nos yeux ? 
. Mais une solidarité morale et économique unit les peuples, et les sociétés 



REVUE. — CHRONIQUE. 241 

contemporaines la ressentent trop pour tirer joie et vanité des perturba- 
tions qu'éprouvent des nations voisines. Le mal de celles qui souffrent re- 
jaillit promptement sur les autres; les plus saines n'échappent point à cette 
loi. L'Europe ne pourrait pas supporter longtemps, sans être atteinte tout 
entière d'une douloureuse langueur, la prolongation du désordre auquel 
l'Italie, l'Autriche et la Turquie sont eu proie , lors même que ce désordre 
n'enfanterait point la guerre. Les intérêts sont trop mêlés dans notre civi- 
lisation moderne pour ne point être atteints partout, lorsqu'ils sont blessés 
quelque part. Ne voit-on pas en ce moment même les besoins financiers de 
la Turquie et un emprunt mal conçu compromettre des places françaises et 
soulever chez nous de difficiles questions morales et politiques? L'attitude 
passive, l'inertie, ne mettent point les peuples et les gouvernemens à l'abri 
de cette contagion, et si l'on prend le parti de l'action, si l'on veut inter- 
venir dans les luttes engagées, à quelles fausses mesures ne risque-t-on point 
de recourir ! à quels périls ne s'expose-t-on pas ! Le moment présent est donc 
grave, et c'est sur l'extrême gravité de la situation, considérée dans l'en- 
semble, que nous avons voulu appeler aujourd'hui l'attention. A cet en- 
semble de nécessités politiques , il faut faire face, non par de petits expé- 
dions qui suivent maladroitement les faits et ne les gouvernent point, mais 
par une forte compréhension des choses et un large système. 

Le romanesque succès de notre expédition de Chine fait une diversion 
heureuse aux préoccupations inquiètes qu'inspire l'état de l'Europe. Un épi- 
sode des découvertes et des conquêtes fabuleuses accomplies au-delà des 
mers par les héroïques aventuriers du xvr siècle se trouve ainsi transplanté 
dans le xix*", dans le siècle des guerres savantes et correctes. Cette entre- 
prise si hardiment conduite met enfin la civilisation en contact avec le der- 
nier et le plus vaste boulevard de la barbarie, s'il est permis de ranger en 
effet parmi les barbares un peuple qui n'avait de barbare que son entête- 
ment à demeurer fermé aux autres nations. Grâce aux habiles négociateurs 
de France et d'Angleterre, grâce à nos infatigables soldats, on peut croire 
qu'enfin la Chine est ouverte. La Chine ouverte, autant dire qu'il n'y a plus 
de Chine. Plût à Dieu que nous eussions le droit de pousser la même excla- 
mation triomphante à propos de toutes les Chines intellectuelles, morales et 
politiques que l'ignorance, l'égoïsme et la mauvaise foi conservent parmi 
nous! C'est notre souhait de bonne année. e, forcade. 



ESSAIS ET NOTICES. 

LE COMTE LADISLAS TÉLÉKI. 

Au mois d'octobre 185Zi, une diète extraordinaire était convoquée dans la 
capitale de la Saxe pour discuter, entre autres projets de lois, la réforme du 

TOME XXXI. 1*5 



2/l2 BEVUE DES DEUX MONDES. 

code pénal et du code de procédure criminelle. A la suite de ces débats et 
comme appendice aux mesures qui venaient d'être votées, le gouvernement 
saxon conclut avec plusieurs cabinets de l'Allemagne des conventions rela- 
tives à l'extradition des accusés. Par une de ces conventions, en date du 
28 novembre, la Saxe et l'Autriche s'engageaient réciproquement à se livrer 
les criminels réfugiés sur leur territoire. Il s'agissait de criminels, il s'agis- 
sait de crimes tels que les définissent les lois chez tous les peuples chrétiens; 
dans l'esprit des chambres et, nous en sommes convaincus, dans l'esprit du 
ministère saxon, ce n'étaient pas des opinions politiques, ce n'étaient pas des 
regrets et des espérances que l'on voulait frapper. Non, sous le règne du 
prince qui a commenté la Divine Comédie et consacré de si nobles pages à 
l'exilé de Florence, ce n'était pas contre les exilés qu'on inscrivait sur les 
frontières de la Saxe les sinistres paroles : voi ch'enlrale... Vous qui entrez 
dans ce pays, si vous êtes Italien et que vous ayez fait des vœux pour l'in- 
dépendance de l'Italie, si vous êtes de race slave et que vous ayez réclamé 
des institutions nationales pour la Galicie et la Bohême, si vous êtes Hon- 
grois et que vous ayez défendu votre patrie aux heures décisives où il est 
impossible de rester neutre, sachez-le bien, nous vous livrerons à l'Autriche. 

Le ministère saxon vient d'agir comme si cet écriteau honteux était planté 
en effet aux portes de Dresde et de Leipzig. M. le comte Ladislas Téléki, ré- 
fugié hongrois voyageant avec un faux passe-port, où il était désigné comme 
sujet de l'Angleterre, a été arrêté par la police de Dresde. Dans tout autre 
pays, il eût été simplement reconduit à la frontière; le gouvernement saxon 
l'a livré au gouvernement autrichien, et le noble patriote hongrois est au- 
jourd'hui dans ces prisons qui rappellent tant de tristes souvenirs. 

Qu'est-ce donc que le comte Ladislas Téléki? Un des plus dignes repré- 
sentans de la noblesse magyare. Héritier d'un grand nom, disciple et suc- 
cesseur des hommes qui, vers 1820, ont commencé la régénération du pays 
par la régénération des hautes classes, M. le comte Téléki a consacré sa vie 
à l'étude des lois de son pays et des besoins nouveaux qui s'y produisent. 
Un célèbre écrivain hongrois, M. Moritz Jokay, dans un dramatique tableau 
de mœurs, a vivement peint, et l'une en face de l'autre, deux familles ou 
plutôt deux périodes de la noblesse de son pays : d'un côté l'ancienne aris- 
tocratie, façonnée aux usages de la cour de Vienne, n'ayant d'autre ambi- 
tion que de montrer ses uniformes dans les salons, pleine de mépris pour la 
langue et les mœurs nationales, incapable d'une pensée sérieuse, d'un tra- 
vail utile, dégradée enfin par l'inaction autant que par la bassesse des sen- 
timens, et quand elle revenait séjourner quelque temps dans ses domaines, 
se livrant pour se désennuyer aux plus puériles extravagances; de l'autre 
au contraire, la jeune noblesse, active, laborieuse, passionnée pour le pays 
natal, étudiant les ressources du sol et le travail des esprits, étudiant aussi 
FEurope, s'initiant aux lumières nouvelles, s'efforçant de les répandre parmi 
îe peuple, en un mot préparant par tous les moyens la renaissance intellec- 
tuelle et morale de la patrie, condition première et gage assuré de sa ré- 
novation politique. Le comte Ladislas Téléki tenait dignement sa place dans 
cette jeune phalange quand les événemens de I8Z18 vinrent le mettre plus 
particulièrement en évidence; c'est lui qui fut chargé de représenter le 



REVUE. CHRONIQUE. 243 

nouveau gouvernement de la Hongrie auprès de la république française. 
Sous la présidence du général Cavaignac, dans les premiers mois de la pré- 
sidence du prince Louis-Napoléon, M. le comte Téléki, envoyé du gouver- 
nement national de son pays, eut maintes fois l'occasion de défendre sa 
cause auprès de nos hommes d'état, et s'il ne réussit pas à leur faire parta- 
ger ses vues, il leur inspira du respect par l'élévation de son caractère et 
la modération de son esprit. C'est le témoignage que lui a rendu ici même 
un fonctionnaire distingué du ministère des affaires étrangères, M. Hippo- 
lyte Desprez, dans une étude où 11 combat certaines idées politiques du parti 
auquel se rattachait le généreux Magyar. Depuis la défaite de la Hongrie en 
1869, M. le comte Téléki vivait soit à Paris, soit à Genève, toujours occupé 
d'études sérieuses, les yeux tournés vers sa chère patrie, et ceux qui ont 
eu l'honneur de le connaître se demandent par quel enchaînement de so- 
phismes, par quelle étrange interprétation des lois saxonnes, une âme si 
pure, si noble, un cœur si loyal et si désintéressé, a pu être assimilé aux 
criminels. 

Ce n'est pas pour le comte Ladislas qu'une pareille assimilation est infa- 
mante. Certes nous avons le droit d'élever la voix dans cette affaire, et il y 
a même là un devoir sacré pour nous^ car il est bien évident qu'un des 
principaux mobiles du ministère saxon a été l'espèce de haine qu'il porte à 
la France et qu'il affiche en toute rencontre. M. le baron de Beust, qui sans 
présider au ministère, en est l'âme depuis bien des années, ne dissimule 
guère ses sentimens à notre égard; on l'a vu en deux occasions solennelles, 
pendant l'expédition de Crimée comme pendant la guerre d'Italie, nous 
chercher des ennemis par toute l'Allemagne. En 185/i, il a été sur le point 
de brouiller la Saxe avec l'Autriche parce que l'Autriche refusait de faire 
cause commune avec la Russie; en 1859, il a fait acte de vassalité envers la 
monarchie des Habsbourg dès le moment où les Habsbourg se sont trouvés 
en face de nous sur les champs de bataille d'Italie. L'extradition du comte 
Ladislas Téléki est un pas de plus dans cette voie, c'est un hommage obsé- 
quieux du vassal au suzerain ; et comment ne pas y reconnaître l'intention 
de jeter un défi, défi indirect il est vrai, et médiocrement courageux, aux 
principes de notre politique internationale? Encore une fois, à part même 
toute question générale d'humanité, d'honneur, de civilisation, nous avons 
le droit de protester contre la conduite du cabinet de Dresde, et la presse 
française n'a pas manqué à sa tâche; mais il y a un peuple, j'en suis sûr, 
qui ressentira plus vivement encore cette violation de tous les principes, 
car son honneur y est expressément et directement engagé : c'est le généreux 
peuple du royaume de Saxe. Et non -seulement la Saxe, mais la Bavière, 
le Wurtemberg, le grand-duché de Bade, le grand-duché de Saxe-Wei- 
mar-Gotha, la Hesse-Électorale, toute cette Allemagne, divisée sur la Carte, 
mais unie de cœur et de pensée, tous ces états secondaires qui gardent leur 
originalité germanique en face des prétentions prussiennes et autrichiennes 
ont dû éprouver au même titre cette commune impression de honte et de 
douleur. Il y a en effet une solidarité particulière qui les relie au sein de 
la confédération générale, et puisque M. de Beust a eu plus d'une fois l'hon- 
neur de porter la parole au nom de ce groupe d'états, il est bien naturel 



244 REVUE DES DEUX MOx\DES. 

que sur tous les points de cette Allemagne vraiment allemande tous les 
honnêtes gens, tous les cœurs libéraux se sentent également engagés, c'est- 
à-dire humiliés, par la décision du cabinet de Dresde. 

Nous la connaissons, cette Allemagne loyale et généreuse; nous savons ce 
qu'elle a souffert en maintes circonstances, sous des gouvernemens presque 
tous dévoués à l'Autriche; nous savons qu'au moment où elle se vante de 
représenter dans le monde le principe de la liberté morale, le respect de 
l'individu , si indifférent , disent-ils , aux races romanes , ils reçoivent sans 
cesse de leur police les plus douloureux démentis; nous savons quelle scis- 
sion profonde s'établit de plus en plus entre les cabinets et l'opinion pu- 
blique ; nous n'ignorons pas non plus la tendre et reconnaissante affection 
de ces peuples pour leurs princes, lorsque le prince porte un cœur alle- 
mand, et qu'il tient à honneur, comme le duc de Saxe-Weimar par exemple, 
d'être le premier défenseur de l'esprit germanique. A coup sûr, un acte 
comme eelui qui nous arrache ces paroles est une humiliation, et la plus 
cruelle de toutes, pour ces âmes éprises du juste et de l'honnête. Nous es- 
pérons que les publicistes saxons n'auront pas attendu notre appel pour 
protester avec nous au nom de la justice, et avec leurs frères d'Allemagne 
au nom de l'honneur national. 

Quant à l'Autriche , voilà une belle occasion pour le ministère Schmer- 
ling de confirmer immédiatement les espérances que son avènement a fait 
concevoir à l'Europe libérale. En renonçant à cet otage que lui a livré d'une 
façon inique l'obséquiosité du cabinet saxon, elle rejettera la responsabilité 
d'une mesure qui a soulevé la conscience publique, et qui peut lui faire de 
nouveaux ennemis en Allemagne et en Europe. Est-ce au moment où la 
Hongrie s'agite, où tous les cœurs frémissent, où chacun se demande si 
l'on peut se fier aux concessions et aux promesses de Vienne, qu'on aurait 
la folie de réveiller les souvenirs irritans? Que le ministère nouveau, res- 
pectant un loyal adversaire, s'empresse de rendre au comte Ladislas Téléki 
la liberté de l'exil : un tel acte, dans les conjonctures présentes, sera le 
plus éloquent des prggrammes. saint-rené taillandier. 



REVUE DRAMATIQUE. 



L'Oncle NIillion, comédie en cinq actes et en vers, par M. Louis Bouilbet. 

La destinée de la nouvelle pièce que M. Louis Bouilhet vient de donner à 
rOdéon contient toute une leçon de haute philosophie pratique très propre 
à faire réfléchir, et qui, je l'espère, profitera aux poètes en général et à 
M. Bouilhet en particulier. La pièce a été froidement accueillie. Est-elle 
donc inférieure aux productions précédentes de l'auteur? Non, elle est leur 
égale, et à plusieurs égards, autant que mes faibles lumières me permettent 
d'en juger, elle est leur supérieure; mais elle paie le prix des applaudisse- 



REVUE. — CHRONIQUE. 2/i5 

mens exagérés et des complaisances trop empressées qui avaient salué l'en- 
trée du poète dans la carrière dramatique. Quand je vois les poètes et les 
écrivains trop ardens à forcer la renommée, je m'étonne toujours qu'ils ne 
réfléchissent pas davantage à la profondeur de cet axiome qui est aussi vrai 
en morale qu'en physique : la réaction est toujours égale à l'action. Plus le 
mouvement agressif sera violent et exagéré, plus, à un jour voulu, la réac- 
tion sera douloureuse et imméritée. Il y a une souveraine imprudence à 
vouloir recueillir dès le début le plus gros prix possible de ses efforts, c'est 
k moyen le plus infaillible de se ruiner dans l'avenir. Si vous demandez 
beaucoup au public, et qu'il vous accorde, pour votre malheur, tout ce que 
vous lui demandez, il exigera beaucoup en revanche, il exigera trop peut- 
être; ainsi le veut l'impitoyable loi des compensations. Et que pourrez-vous 
dire pour votre défense, lorsqu'il répondra à vos réclamations : «Je ne vous 
dois plus rien, je vous ai payé dès le premier jour, alors que je ne vous de- 
vais rien encore? Vous m'avez demandé dès votre début le prix de toute 
une vie de travail, je vous l'ai donné sans autre garantie qu'une hypothèque 
très incertaine sur votre avenir et sur les chances de votre inspiration. 
C'est à vous de me rendre en efforts mes encouragemens et en enthousiasme 
poétique ma sympathie. Applaudissemens, couronnes, ovations, je vous ai 
tout donné et je ne m'en repens pas, mais je regrette que vous ayez mal 
interprété mes intentions et que vous ayez vu dans ma prodigalité le salaire 
légitime du travail que vous aviez accompli plutôt que le salaire anticipé 
du travail futur.» Sans doute le poète ne pourrait rien répondre, et ce- 
pendant ce discours bien souvent n'est pas irréfutable et soulève plus d'une 
objection. Si le poète ne peut pas s'adresser au public, la critique alors 
doit parler à sa place. « Qui donc vous forçait , peut-elle répondre , d'être 
si docile aux vœux du poète, et pourquoi le prendre au mot avec tant d'em- 
pressement? Est-ce par malice? est-ce par caprice? Si c'est par malice, le 
jeu est cruel; si c'est par caprice, il est presque immoral. Le poète vous 
demandait votre enthousiasme, vous étiez libre de ne pas l'accorder : il ne 
fallait lui donner que votre attention; il vous demandait vos applaudisse- 
mens, il fallait vous borner à l'encourager. Vous avez cru devoir faire" plus : 
est-il juste qu'il en porte la peine? Parce que vous lui avez trop donné autre- 
fois, est-il juste que, pour rétablir l'équilibre, vous ne lui donniez pas assez 
aujourd'hui? Ses productions précédentes ne valaient pas tout le bruit que 
vous avez fait autour d'elles, et vous l'en punissez sur son œuvre nouvelle, 
qui mérite mieux que la froideur avec laquelle vous l'avez accueillie. Pour- 
quoi avez-vous fait des promesses que vous n'étiez pas sûr de pouvoir te- 
nir? pourquoi avez-vous fait contracter au poète une dette trop forte, si 
c'était pour la réclamer à une échéance trop courte et refuser l'à-compte 
très raisonnaljle qu'il vous offre aujourd'hui? Il y a quelque chose de cruel 
et presque d'inique dans cette générosité capricieuse doublée d'une exi- 
gence tyrannique. Puisque vous avez cru devoir lui donner ce qu'il vous 
demandait, il faut maintenant attendre avec une patience sympathique qu'il 
ait eu le temps de s'acquitter envers vous. » 

La conclusion de cet exorde, c'est que nous devons nous défier de cet 
axiome, très controversable, qui prétend qu'il faut obtenir trop pour avoir 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

asse::, et que nous devons moins désirer le succès que la justice. Ne deman- 
dons jamais que ce qui nous est strictement, étroitement dû, en sorte que 
notre récompense puisse toujours se confondre avec notre salaire, et nous 
n'aurons jamais à payer trop cher le prix de la renommée. La plupart des 
poètes et des écrivains sont heureux des louanges, même lorsqu'elles sont 
exagérées; s'ils étaient plus sages, ces louanges les feraient trembler. Te- 
nons-nous-en donc à la justice : rien n'est vrai, bon et durable que ce qu'elle 
donne. 

La nouvelle pièce de M. Bouilhet a causé un désappointement général, 
qu'il nous est impossible de partager. Nous avons éprouvé une certaine sur- 
prise, mais nul désappointement. Nous nous attendions à un drame bour- 
geois, écrit en vers romantiques, avec l'exubérance de métaphores et d'i- 
mages à laquelle le poète semblait vouloir nous faire prendre goût, et nous 
avions fait notre siège en conséquence. L'Oncle Million nous force à son 
honneur non d'abandonner le plan de ce siège, mais de le modifier légè- 
rement. Nous nous proposions, les œuvres de M. Bouilhet en main, de lui 
démontrer qu'il se trompait de route, et que la nature de son talent le por- 
tait peut-être vers de tout autres genres que le drame et la comédie. Notre 
opinion, même aujourd'hui, après IVncle Million, est encore que M. Bouilhet 
ne connaît pas sa véritable originalité, ou que, par suite d'une fausse honte 
de poète romantique, il n'ose pas avouer le genre poétique dans lequel il 
pourrait exceller s'il le voulait. J'ose à peiife nommer moi-même ce genre, 
un peu discrédité aujourd'hui, quoiqu'il ait produit plusieurs impérissables 
chefs-d'œuvre, par crainte que M. Bouilhet ne voie dans mes paroles une 
plaisanterie perfide qui est bien loin de ma pensée, et n'aille s'imaginer que 
je veux l'assimiler à des poètes qui paraissent surannés à notre génération, 
quoiqu'elle ne les ait jamais lus. Armons-nous de courage cependant, et pro- 
nonçons le terrible nom : le genre pour lequel M. Bouilhet semble né, c'est 
le poème descriptif; j'en atteste la remarquable pièce les Fossiles et quel- 
'ques beaux passages de Melœnis. 

Je sais que le poème descriptif est tombé en désuétude par suite de l'a- 
bus qui en a été fait, et que le nom de Delille se présente immédiatement 
à la mémoire; mais c'est un genre qui en vaut un autre, et les plus grands 
poètes n'ont pas dédaigné de l'employer. Écartez, s'il vous déplaît, le nom 
beaucoup trop ridiculisé de Delille, et songez que le grand poète Lucrèce 
a écrit le De Nalum rerum, et que les Gëorgiques sont l'œuvre de Vir- 
gile. C'est un genre injustement discrédité, et regardé à tort comme artifi- 
ciel; il n'est pas artificiel, car il a sa raison d'être dans la nature du génie 
humain : il répond à une des catégories de l'imagination, et peut seul ser- 
vir d'expression à certaines conceptions de l'esprit poétique. Il serait donc 
digne d'être ressuscité et renouvelé, et le beau poème des Fossiles montre 
que M. Louis Bouilhet pourrait tenter l'entreprise à son honneur. Par- 
tout ailleurs, dans la poésie lyrique pure, dans la fantaisie, dans le drame, 
M. Bouilhet imite volontairement ou involontairement; mais dans la partie 
descriptive de ses œuvres, il retrouve son originalité, qu'il ignore ou qu'il 
méconnaît. J'entends beaucoup parler du lyrisme de M. Bouilhet; il faut 
s'entendre sur ce mot. Son lyrisme est essentiellement descriptif : il a de 



REVUE. — CHRONIQUE. 2Zl7 

l'ampleur, de la majesté et une certaine lenteur aisée; il n'a pas d'élan ni 
d'essor. Le poète ne se mêle pas avec passion au tourbillon vivant des choses, 
mais les choses passent devant lui dans une succession lente et prévue; 
elles semblent modérer et ralentir leur mouvement, de manière à lui per- 
mettre de les saisir et de les peindre. Comme il n'est pas mêlé à leur vie, 
elles ne lui livrent pas les secrets qu'il ne leur demande pas, elles lui livrent 
leurs surfaces, sur lesquelles il promène avec complaisance son œil de poète, 
et qu'il décrit avec une admiration émue et heureuse. Il jouit du mouve- 
ment de la nature et de la vie, non comme d'une passion et d'un tourment, 
mais comme d'un spectacle, et de la volupté la plus choisie qui se puisse 
rencontrer ici-bas. C'est là le lyrisme qui convient par excellence au poète 
descriptif. Ajoutons qu'il possède au plus haut degré une faculté qui est 
nécessaire pour réussir dans ce genre poétique : je veux dire la faculté 
d'assimilation, laquelle n'est autre que le don de s'oublier assez complè- 
tement pour décrire et imiter les choses qui nous sont étrangères et qui 
passent sous nos yeux. Toutes les imitations que l'on surprend dans ses 
poèmes lyriques ne sont que des égaremens, et je dirais volontiers des en- 
traînemens instinctifs de cette faculté d'assimilation que le poète ne con- 
naît pas; il décrit dans ces imitations les poésies d'autrui qui l'ont frappé 
par leur beauté et leur harmonie, absolument comme il décrit ailleurs un 
horizon ou un paysage. L'objet de la description est changé, mais la fa- 
culté reste la même. 

Le drame, l'action, la nature en mouvement, lui échappent malgré tous 
ses efforts; il retombe involontairement dans la description, qui est na- 
turelle aux inclinations de son esprit. Ouvrez le plus long de ses poèmes, 
Mclœim. C'est un roman en vers dont la scène se passe sous le règne de 
Commode. La fable choisie par le poète est pleine de germes dramatiques 
qui ne demandaient qu'à s'épanouir. Il contient une assez grande abon- 
dance de situations violentes, de passions échevelées, de caractères en con- 
traste, pour fournir la matière de trois ou quatre poèmes à la manière de 
lord Byron et d'Alfred de Musset. Un caprice criminel de grande dame ro- 
maine, un inceste, une scène d'incantation, une vengeance de courtisane, 
un combat de gladiateurs, voilà bien des élémens de drame et d'action ; il 
serait difficile de trouver mieux dans le mélodrame le plus compliqué. Si le 
poète possède à un degré quelconque le génie dramatique, ce génie n'aura 
pu manquer de tirer bon parti d'une si riche matière. Eh bien! non. Le 
poète se contente d'indiquer les diverses scènes du drame; à chaque instant, 
on croit saisir l'action, mais elle s'échappe plus légère que l'héroïne du 
poème, lorsqu'elle danse dans les carrefours du quartier de Suburre ou de- 
vant ce légionnaire qu'elle veut enchaîner à sa vengeance. Lorsqu'il ren- 
contre une situation émouvante, le poète l'esquive et se dérobe furtivement, 
un peu comme son héros Paulus s'esquive la nuit où il est surpris dans les 
jardins de l'édile Marcius. M. Bouilhet a lu Apulée, qu'il goûte en connais- 
seur et dont il parle fort bien, et cependant il ne lui a pas dérobé son art 
de magicien : la scène de l'incantation est manquée et n'agit pas sur l'ima- 
gination du spectateur. En revanche, s'il faut décrire un cirque, une fête 
publique, un dîner d'édile, un antre du quartier de Suburre, énumérer les 



248 % REVUE DES DEUX MONDES, 

plats exquis dus à l'invention d'un cuisinier romain, le poète reprend aus- 
sitôt tout son avantage. Autant il tournait court devant l'action, autant ii 
devient abondant dans les parties descriptives de son œuvre. Il insiste avec 
complaisance sur la beauté ou l'étrangeté des objets qu'il veut montrer, il 
en énumère avec amour toutes les particularités, il se sent dans son élé- 
ment naturel, et son imagination y nage avec joie, poussant devant elle, 
d'un mouvement plein d'aisance, les alexandrins, qui chez lui sont pareils 
à de molles vagues toujours renaissantes. 

Poète descriptif : je ne suis pas bien sûr que M. Bouilhet accepte comme 
un compliment cette qualification , et cependant n'a-t-il pas dit à son insu 
le secret de son talent dans cette petite pièce de Festons et Astragales, où 
il avoue que la nature lui semble belle par elle-même, qu'elle ne doit rien de 
sa beauté aux illusions admiratives, aux souvenirs charmans ou amers du 
poète qui promène au milieu de ses paysages ses rêveries et ses passions? 
Cet aveu naïf et très résolument exprimé dans la petite pièce en question 
est la confirmation par le poète lui-même de l'opinion que nous avons ex- 
primée sur son compte : jamais poète lyrique pur et poète dramatique de 
naissance ne voudraient consentir à voir dans la nature autre chose que 
les emblèmçs des sentimens qui les agitent, que les décors admirables des 
drames qu'ils veulent développer, ou le théâtre au milieu duquel se sont 
déroulés les amours, les haines et les souffrances d'acteurs humains mémo- 
rables ou inconnus. M. Bouilhet a donc pour la nature une admiration dés- 
intéressée de toute préoccupation personnelle, qui lui permet de la contem- 
pler sans diviser son attention. Qu'il applique cette faculté très particulière 
à la reproduction de quelques-uns des grands aspects de la nature ou à 
l'expression poétique de quelqu'une de ses grandes lois. Le remarquable 
poème des Fossiles est un gage certain du succès qui l'attend, s'il tente 
cette entreprise sérieusement, avec intrépidité et confiance. 

Lorsque le poète s'est dirigé vers le théâtre, ce lyrisme descriptif l'a suivi 
avec fidélité et a refusé de le quitter. Il est vrai de dire que le poète n'a pas 
fait de bien vifs efforts pour s'en débarrasser, et que très probablement il a 
compté au contraire sur son appui pour conquérir le succès qu'il cherchait. 
Dans un temps où le réalisme et la prose ont envahi la scène et ont lassé 
même les imaginations les moins rebelles à la vulgarité, la poésie, sous 
quelque forme qu'elle se présente, à quelque heure qu'elle arrive, sera cer- 
tainement la bien-venue. Sa visite ne pourra manquer de faire plaisir, puis- 
qu'elle jettera une diversion dans l'entretien monotone que nous poursui- 
vons avec le prosaïque théâtre contemporain, et nous fera oublier pendant 
quelques heures l'assiduité importune de cet hôte sans façons qui s'est in- 
stallé si familièrement dans la littérature moderne, et qui refuse de quitter 
la place. L'entreprise de M. Bouilhet a été récompensée. Ceux même qui 
blâment l'emploi intempestif et intempérant de la poésie au théâtre n'ont 
pas songé à lui reprocher trop durement ses écarts, ses fantaisies et ses 
infractions aux règles nécessaires de l'art dramatique. Ses drames ont plu 
comme plaisent les nobles étourderies d'un esprit élevé, comme plaisent 
les courageux efforts d'une imagination dévouée à la cause de l'art, et qui 
relève une glorieuse bannière poétique qu'on croyait désormais abandon- 



REVUE. — CHRONIQUE. 2/19 

née. Lorsque toutes les voix se taisaient, et que le système nouveau qui 
recommandait la reproduction exclusive de la réalité semblait avoir cause 
gagnée par la désertion des uns, par la complaisance des autres, parle 
mutisme de tous, quelqu'un se levait pour protester au nom de la poésie, 
et pour réclamer ses droits envers et contre tous, même aux dépens de 
l'art dramatique. Heureux le poète, s'il eût combattu pour cette cause 
avec des armes forgées par lui plutôt qu'avec les armes prises dans l'arse- 
nal de ses prédécesseurs, si son ardeur s'était appuyée sur une pensée qui 
lui fût tout à fait personnelle, au lieu de s'appuyer sur un système déjà 
connu, propriété exclusive d'un grand poète! Quoi qu'il en soit, cette résur- 
rection du système romantique avait un certain imprévu qui n'était pas sans 
éclat et sans à-propos, et le poète réussit dans une assez large mesure ; mais 
il y avait dans les applaudissemens qui lui furent prodigués une réserve ca- 
chée qui lui indiquait l'écueil contre lequel il viendrait se briser, s'il s'obsti- 
nait à laisser flotter sa barque paresseusement au gré des alexandrins comme 
un poète nonchalant, enivré de la musique de ses vers, au lieu de la diriger 
vigoureusement comme un bon pilote dramatique. La meilleure critique que 
nous puissions faire de ses précédentes productions dramatiques est de répé- 
ter un mot qui nous fut dit par un jeune spectateur très bienveillant le soir 
de la première représentation de Madame de Monlarcy : « Quels que soient 
les défauts de la pièce, cela fait grand plaisir d'entendre pendant quelques 
heures ce ramage mélodieux. » Le mot est juste : les premières pièces de 
M. Bouilhet sont un ramage mélodieux. Ce ne sont que murmures et chan- 
sons, festons et astragales. On dirait vraiment des drames joués dans une 
grande yolière par des oiseaux de plumage et de ramage divers. Les person- 
nages peuvent être assimilés à des oiseaux chanteurs qui gazouillent chacun 
dans le dialecte propre à son espèce; la jeune fille gazouille et roucoule 
comme la timide colombe, le bourgeois croasse , la femme éprouvée par la 
vie gémit, le sceptique siffle, l'amoureux s'abandonne à toutes les roulades 
de sa fantaisie. Si cette comparaison vous paraît trop forte, changez-la, et 
dites que tous les personnages parlent comme des poètes, même ceux que 
l'auteur a voulu représenter comme rebelles à toute poésie. Ce n'est pas que 
l'action manque dans les pièces de M. Bouilhet; mais les personnages ne de- 
mandent pas mieux que de l'oublier. Tout leur est prétexte à descriptions 
et à métaphores : un mot lâché dans le dialogue, la vue d'un objet, la men- 
tion d'un incident. Ils expriment moins leurs sentimens qu'ils ne les racon- 
tent, et sont plus préoccupés de parler en beaux vers du but qu'ils pour- 
suivent que de poursuivre ce but lui-même. Ce défaut, assez heureusement 
dissimulé dans la première pièce de M. Bouilhet et pardonnable d'ailleurs, 
vu la nature du drame, a éclaté avec tout ce qu'il a de choquant et de 
contraire aux lois dramatiques dans Hélène Peyron, dont le sujet, pris dans 
la réalité contemporaine, ne supportait pas plus que ne les supporte notre 
vie moderne les longues tirades et le langage métaphorique. Il est à la ri- 
gueur permis à l'imagination de supposer que les personnages de la cour 
de Louis XIV pouvaient se passer dans la conversation toute sorte de fan- 
taisies poétiques; mais il en est tout autrement de nos bourgeois en habit 
noir et de nos bourgeoises en crinoline. Ici les ressources de la perspective 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

font défaut à rimajination ; il n'y a pas de lointains dans un sujet moderne, 
et nous savons que nos bourgeois parlent un langage fort différent de celui 
que leur prête M. Bouilhet. 

M. Bouilhet a entendu le reproche qui lui était adressé, et il en a tenu 
compte. Sa nouvelle pièce est une tentative, sinon tout à fait heureuse, au 
moins très méritoire et très courageuse, pour concilier deux langages fort 
diflërens : le langage imagé et poétique de l'école romantique et le langage 
naturel et familier de l'ancienne éeole dramatique française. Sans renoncer 
aux habitudes de son esprit, il a fait effort pour les brider et les contraindre, 
et de ce travail est sorti le style de sa nouvelle pièce, métal mélangé qui n'est 
pas comparable peut-être au fameux métal de Corinthe, mais qui ne nous a 
paru dépourvu ni de force ni de sonorité. Ces deux élémens contraires, qui 
semblaient n'avoir aucune affinité, ont cependant adhéré assez heureuse- 
ment l'un à l'autre : le vers imagé de "Victor Hugo s'est fondu dans le vers 
sentencieux et robuste de Molière; le mélange a pris beaucoup mieux qu'on 
ne l'a dit. II était à craindre qu'il n'y eût trop de poésie dans une pièce 
destinée à la glorification des poètes; il n'en a rien été. M. Bouilhet a sou- 
tenu son plaidoyer sans employer trop souvent le secours de la métaphore 
et de l'antithèse. Ses personnages parlent un langage sobrement imagé, et on 
leur sait gré d'avoir gardé pour un autre usage toutes les fleurs dont ils au- 
raient pu si facilement éraailler leurs discours. Il y avait une scène scaljreuse, 
les habitudes d'esprit de M. Bouilhet étant données, une scène où nous avons 
craint un instant de voir le poète retomber dans le péché de l'exagération 
poétique, tant la pente était glissante. Nous voulons parler de la scène du 
troisième acte, où la jeune fille refuse la main du poète, qui veut renoncer 
pour elle au démon des vers, et l'engage à persévérer en dépit des obstacles. 
Nous avions tremblé d'entendre sortir de la bouche de cette jeune bour- 
geoise, haranguant un poète provincial, des accens qui auraient pu conve- 
nir à Laure haranguant Pétrarque; mais un bon génie a préservé M. Bouil- 
het de cet écueil, contre lequel il lui était si facile de donner. En vérité, il 
n'y a, quoi qu'on en ait dit, rien de trop exagéré dans cette scène; la situa- 
tion des deux personnages, dans cet instant où ils luttent de délicatesse dé- 
vouée et d'alïection, autorise parfaitement les effusions lyriques de la jeune 
fille et les conseils de fermeté qu'elle donne à celui qu'elle aime. Il nous 
Importe peu de savoir si le poète qu'elle aime a on non du génie ; il suffit 
qu'elle croie à ce génie pour être autorisée à parler comme elle parle. Et 
puis elle se sacrifie, et un peu d'exaa;ération lyriqvie est bien naturel à qui- 
conque se sacrifie, aussi obscur qu'il soit. Cette scène est le seul danger 
sérieux qu'eût à redouter M. Bouilhet, et à notre avis il l'a évité. Félicitons- 
le donc des progrès qu'il a accomplis dans la voie de la simplicité, du natu 
rel et de la sobriété. 

Cette pièce a un autre mérite auquel on n'a pas rendu assez de justice, et 
révèle chez M. Bouilhet une faculté que nous ne lui connaissions pas : c'est 
une certaine force comique, franche, naïve, qui arrache le rire sans efforts, 
ce rire innocent et facile dont nous ont déshabitués les pièces modernes. Le 
rire que fait naître le théâtre moderne est en effet un rire dépravé et nerveux 
assez semblable à celui qu'arrache à certaines personnes le chatouillement; 



REVUE. — CHRONIQUE. 251 

nos modernes auteurs Texcitent en nous par des procédés et des artifices, 
par des alliances de mots disparates, par des réticences; il ne naît pas 
spontanément des paroles qui sont prononcées et du spectacle réel qu'on a 
sous les yeux. Le comique de la pièce de M. Bouilhet est plus sain et moins 
tortueux ; on rit parce que les personnages disent naïvement des choses 
plaisantes, ce que ne font jamais les personnages du théâtre moderne, qui 
ont d'avance l'intention de faire rire et qui sont plaisans avec prémédita- 
tion. J'indiquerai comme exemples de cette force comique les deux scènes 
qui me paraissent les meilleures de l'ouvrage, la scène qui termine le 
premier acte et la grande scène du cinquième acte entre le bourgeois Rous- 
set et l'oncle millionnaire. L'incrédulité de M. Rousset à l'endroit du génie 
de son fils rencontre pour se justifier des traits tout à fait désopilans et qui 
n'ont rien d'exagéré; plus a'an je.na contemporain aura sans aucun doute 
reconnu à la représentation de la comédie de M. Bouilhet quelques-uns des 
argumens par lesquels une sollicitude confuse et sans lumière, mais trop 
souvent justifiée, essayait de détourner de la carrière littéraire quelque 
jeune ambitieux de sa connaissance. Il n'est pas un des singuliers argumens 
qu'emploie M. Rousset qui n'appartienne strictement à la logique bour- 
geoise. Nous avons tous entendu cent fois quelque Rousset de notre voisi- 
nage exprimer les mêmes doutes sur l'avenir poétique ou littéraire des 
hommes qu'il a vus enfans, et employer, pour abattre leur ambition, les 
mêmes argumens saugrenus : « Voyons, parle, toi qui te permets d'écrire, 
pourrais-tu seulemcnl faire une tragédie? » ou bien encore : « Lui, du génie! 
allons donc! moi qui l'ai vu pas plus haut que cela! » M. Bouilhet a fort bien 
exprimé sans le vouloir dans le bonhomme Rousset un certain sentiment qui 
est très particulier aux bourgeois français, et qui, selon moi, les honore in- 
finiment. Leur amour paternel peut être étroit, exclusif, il n'est jamais pré- 
somptueux. Un bourgeois n'a pour son fils d'autres ambitions que les siennes 
propres, et n'aspire pas plus haut qu'à l'échelon immédiatement supérieur à 
celui qu'il occupe. Il applique fort singulièrement cette ambition graduée 
et divisée comme un mètre non-seulement aux choses pratiques telles que 
la fortune, le rang, les fonctions sociales, mais encore aux choses intellec- 
tuelles et morales. Il est très difficile de maintenir ce sentiment dans de 
justes bornes et d'exprimer ce qu'il a de plaisant sans l'exagérer; M. Rous- 
set pouvait devenir facilement uns caricature. Tel qu'il est, il est très sup- 
portable et nous a rappelé, par son dédain amusant pour le génie de son fils, 
une certaine lettre paternelle que reçut un jour de sa province un garçon 
d'esprit qui venait de débuter dans la littérature : « Mon cher fils, disait cette 
lettre, pour que vous vous soyez décidé à écrire de telles sottises, il faut, en 
bonne logique, qu'elles vous rapportent bien de l'argent. Vous ne serez donc 
pas étonné d'apprendre qu'à l'avenir je ne vous enverrai plus un sou. » 

La donnée de l'Oncle Million n'est pas précisément neuve; c'est la vieille 
et quelque peu puérile antithèse du poète et du bourgeois qui a fourni tant 
de plaisanteries aux ateliers de peinture et aux petits journaux depuis la 
date mémorable du 29 juillet 1830. Quand nous disons que le sujet n'est pas 
nouveau, cela ne veut pas dire qu'il ait été porté au théâtre plus souvent 
qu'un autre; peut-être même 8-t-il été exploité assez rarement, et pour ma 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

part je ne me rappelle d'autre précédent dramatique qu'une comédie de 
deux jeunes auteurs, le Marchand malgré l>d,]o\xéQ il y a deux ans sur cette 
même scène de l'Odéon où M. Bouilhet vient de plaider la cause du poète; 
mais il en est de certains sujets comme du songe d'Athalie, du monologue 
d'Hamlet, de tous ces fameux morceaux de littérature dont sont excédés 
ceux même qui ne les ont jamais lus, et que l'on croit savoir par cœur à 
force d'en avoir entendu parler. Nous avouerons que le sujet, outre qu'il 
est rebattu, nous semble d'un goût douteux, car nous sommes de ceux qui 
ne comprennent pas très bien les épigrammes et les récriminations dont 
certains artistes poursuivent les bourgeois. J'ai toujours vu que les artistes 
qui pouvaient légitimement se permettre ces épigrammes s'en abstenaient 
soigneusement, et j'ai grand'peur que ceux qui se les permettent légère- 
ment ne soient un peu trop fils de leurs pères, c'est-à-dire trop bourgeois 
eux-mêmes. Les poètes et les artistes contemporains sont généralement 
des fils de bourgeois, et qui oserait fixer chez certains d'entre eux le point 
où finit le bourgeois et où commence le poète? Qui sait si, chez plusieurs 
des plus acharnés et des plus méprisans, le bourgeois n'entre point pour 
les trois quarts et le poète pour un quart seulement dans l'unité humaine 
qu'ils représentent? Dans cette éternelle antithèse, le bourgeois est chargé 
de représenter toutes les petitesses et toutes les vulgarités, et le poète 
toutes les nobles aspirations. Je crains qu'il n'y ait dans ce contraste quel- 
que chose de calomnieux, que les rôles ne soient pas aussi nettement tran- 
chés dans la réalité. Je ne sais pas si les poètes et les artistes gardent toutes 
les bonnes qualités de leur nature pour leurs rapports avec les bourgeois, 
si dans leur conduite envers eux ils sont animés d'une générosité exempte 
de petitesses; mais en vérité ils devraient bien conserver quelque peu de 
cette générosité dans les rapports qu'ils ont entre eux, car ces rapports ne 
sont pas plus exempts d'envie, de méchanceté, de rancune sourde et vul- 
gaire que les rapports des bourgeois entre eux. Et puis est-ce une bonne 
manière d'exalter l'artiste que de le montrer perpétuellement en rivalité 
avec un mercier ou un bonnetier? Mais, me dit-on, les bourgeois méprisent 
les artistes. Si cela est vrai, il faut avouer que les artistes le leur rendent 
bien : jamais il n'y eut plus complète réciprocité d'injures et plus exacte 
application de cet axiome de morale pratique : domiant, donnant. 

Le mauvais goût et la puérilité étaient à craindre dans un pareil sujet, 
et nous rendons cette justice à M. Bouilhet qu'il a évité ce double danger. 
Ses bourgeois ne sont pas odieux, ils ne sont même pas trop ridicules; ce 
sont d'honnêtes gens, têtus, bornés, très positifs, un peu secs et parfaite- 
ment dépourvus de toute espèce de vie morale, grave défaut assurément, 
mais qu'on ne peut leur reprocher avec justice, la vie morale leur étant par- 
faitement inutile pour diriger leurs affaires et gouverner leurs intérêts. 
Leur tyrannie sur leurs enfans ne dépasse pas les limites du pouvoir qui 
leur est accordé par la nature et par le code civil ; ils n'ont d'hypocrisie 
que ce qu'il en faut pour défendre leurs intérêts et éviter d'être les dupes 
les uns des autres ; ils ne sont jamais dans le vrai , mais ils ne sont ja- 
mais tout à fait dans le faux, et s'ils mentent, ce n'est que par à peu près, 
car ils sont gens prudens et savent que parole donnée est parole engagée. 



REVUE. CHRONIQUE. 253 

Un rôle seulement tourne à Todieux, celui du notaire Gaudrier, qui en- 
gage et retire sa parole au gré de ses intérêts, et qui feint une maladie 
pour se dégager de ses promesses. Je crains que M. Bouilhet n'ait un peu 
calomnié ce pauvre notaire; la tactique qu'il lui prête est tout à fait inex- 
plicable. Lorsqu'il apprend que sa fiancée est déshéritée par suite du 
mariage de l'oncle millionnaire, qu'a-t-il besoin de tant s'ingénier pour 
rompre une union devenue impossible, et dont la fortune s'est chargée de 
le délivrer? Les ruses qu'il emploie sont aussi inutiles qu'odieuses. Que ne 
va-t-il trouver tout simplement M""' Dufernay, la mère de sa fiancée, et ne 
lui explique-t-il que son mariage est rompu naturellement, puisque les con- 
ditions sur lesquelles reposaient ce mariage n'existent plus? Je regrette que 
M. Bouilhet l'ait malmené si sévèrement et lui ait reproché comme un man- 
que de générosité ce qui n'est, à tout prendre, qu'une nécessité de sa situa- 
tion. Ce notaire Gaudrier, qui est le personnage sacrifié, le bouc émissaire 
de la pièce, est-il donc si odieux d'ailleurs qu'il ne puisse rencontrer, selon 
l'expression de messieurs les poètes, une âme qui réponde à son âme? 
M. Bouilhet lui-même ne le pense pas. Odieux à M'^'' Alice Dufernay, le no- 
taire paraît séduisant aux yeux de M''« Clara Rousset, la propre sœur du 
poète, petite péronnelle pétulante et positive, qui déteste autant la poésie 
que son frère en raffole. Ce notaire est donc aimé , absolument comme le 
poète lui-même; le cœur de M"'= Clara bat lorsqu'on l'annonce, comme le 
cœur de M"" Alice bat lorsque son poète s'approche d'elle. Il y a au qua- 
trième acte une assez jolie scène, où M"" Clara vient réclamer à son amie cet 
amoureux si méprisé. «Rends-le-moi! s'écrie-t-elle, qu'en ferais-tu? Il n'est 
pas assez poétique pour toi, mon frère est bien mieux ton affaire. Moi, je 
l'aime tel qu'il est, et précisément pour les raisons qui font qu'il ne peut te 
convenir. » La scène est vraie, ingénieuse, et d'une nouveauté assez piquante. 
Eh! mon Dieu, oui, diverses sont les âmes, et divers les attraits qu'elles in- 
spirent. Cet amour sauve ce que le rôle aurait eu de trop odieux, et empêche 
que la balance du poète ne pèse trop fortement d'un seul côté. Il rétablit 
jusqu'à un certain point l'équilibre de la justice et prouve l'équité du pro- 
verbe vulgaire qui prétend « qu'il n'est pas de marmite qui ne trouve ici-bas 
son couvercle. » Je regrette que M. Bouilhet n'ait pas poussé la justice jus- 
qu'au bout, et qu'il ait cru devoir terminer sa pièce par l'humiliation défi- 
nitive du notaire. Pourquoi donc ne le donne-t-on pas pour mari à M"" Clara, 
puisqu'il lui agrée si fort, et puisque lui-môme, bien conseillé par son instinct, 
avait pour elle une inclination qu'il n'avait jamais ressentie pour M"'' Alice? 
La dureté du bonhomme Rousset est injustifiable, car elle fera de la peine à 
sa fille, et elle ne fait aucun plaisir au spectateur. 

Toute l'action de la pièce est dans cette rivalité entre le poète et le no- 
taire. Il s'agit de savoir lequel des deux épousera M"'-' Alice Dufernay. Les 
deux partis restent en présence sans aboutir à une conclusion jusqu'au mo- 
ment où l'oncle millionnaire, de qui dépend la fortune d'Alice, rompt cette 
action mal engagée, et décide l'issue de la lutte en feignant de se marier. 
Alors le notaire se retire et va soigner aux eaux sa santé subitement com- 
promise; M'"" Dufernay revient de ses préventions contre la poésie, et le 
triomphe reste au poète. L'action est un peu vide comme on voit : toutefois 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

nous ne songerions pas à nous plaindre, si ce vide était rempli par un 
nombre suffisant de caractères; malheureusement il n'en est que trois qu'on 
puisse signaler. L'oncle Million, qui est le personnage central de la pièce, 
celui autour duquel tourne l'action tout entière, n'a qu'une phj^sionomie 
banale. Il représente dans cette pièce le De us ex 7nachinâ chargé de dé- 
nouer les difficultés et de permettre au drame de finir heureusement. Le 
notaire et le poète sont deux personnages de convention; ils ne repré- 
sentent pas deux individus, mais les deux termes d'une même antithèse. 
M. Bouilhet a introduit dans sa pièce un certain personnage épisodique, un 
petit vieillard intrigant et affairé, espèce de courtier officieux comme la 
province en produit souvent, mais dont on ne comprend pas l'utilité. Les 
caractères bien étudiés et dans lesquels M. Bouilhet a concentré tout ce 
qu'il a observé de la nature bourgeoise sont ceux de M. Rousset et de 
M"'" Dufernay. L'étude n'est pas très profonde, mais elle est vraie, et elle 
est prise dans une bonne moyenne de cette nature humaine intermédiaire 
qui s'appelle la nature bourgeoise. 

Somme toute, cette pièce est un progrès sur les précédentes productions 
dramatiques de l'auteur, car il y a montré des qualités que nous ne lui con- 
naissions pas. Tl a gagné en force, en sobriété, et prouvé que son talent était 
capable de souplesse. Plusieurs fois il a rencontré quelques traits de bonne 
comédie. Qu'il tienne ferme ce pan de la robe de la muse comique qu'il est 
parvenu à saisir, et s'il se peut, qu'il ne la laisse plus échapper. De toutes 
les muses, c'est la plus familière en apparence, c'est la moins facile en réa- 
lité : elle n'accorde ses faveurs qu'à ceux qui les méritent par une grande 
imagination unie à un solide bon sens, les deux qualités qu'il faut à tout 
poète dramatique, et que je souhaite à M. Bouilhet. 

ÉMII.E MOXTÉGIT. 



Avant que nous puissions nous occuper très prochainement des nouvelles 
merveilles que les théâtres lyriques ont déjà présentées au public de Paris, 
nous voulons recommander encore avix lecteurs de la Revue quelques publi- 
cations musicales qui ne sont pas dépourvues de mérite. Un éditeur intelli- 
gent et fort zélé pour les intérêts des artistes, qu'il aime volontiers à grouper 
autour de lui, M. Heugel, a publié avec beaucoup de soin la partition réduite 
pour piano et chant de la Sémiramis de Rossini, telle qu'on l'exécute à 
l'Opéra. Cette partition de l'un des plus beaux chefs-d'œuvre de musique 
dramatique qu'ait produits l'école italienne, où la traduction de M. Méry 
est contrôlée par le texte italien qui l'accompagne, contient deux beaux 
portraits lithographies du divin maeslro, l'un qui le représente à l'âge heu- 
reux de vingt-huit ans, le sourire sur les lèvres et les yeux remplis des étin- 
celles du génie, l'autre qui le reproduit tel que nous pouvons le voir chaque 
jour, jouissant en paix d'une gloire incontestée et impérissable. La Semi- 
raniide a été donnée tout récemment au Théâtre-Italien avec un bonheur 
d'exécution qui a vivement ému les auditeurs. Si M"'" Penco n'a pas toute 
la puissance de voix et la splendeur de vocalisation qui seraient nécessaires 
pour interpréter ce grand rôle de la reine de Babylone, elle se fait par- 



REVUE. — CHRONIQUE. 255 

donner ses défaillances par beaucoup de sentiment. Elle a été intéressante 
dans la première partie du grand finale du premier acte, si plein de ter- 
reur dramatique et pourtant si musical, ô M. Richard "Wagner, qui nous en 
contez de belles dans l'incroyable préface du livre que vous venez de pu- 
blier! M'"" Alboni, qui est un Arsace un peu trop élégiaque, a chanté le 
fameux duo du second acte avec une rare perfection. Et Tair d'Assur, le 
trio et la scène finale, quelle profondeur d'accent, quels détails dans l'in- 
strumentation, quelle musique adorable, suivant les péripéties de la pas- 
sion sans jamais oublier que la poésie est l'essence de son langage ! Disons- 
le sans hésiter, la Sc>nimmis qu'on exécute à l'Opéra, malgré la pompe du 
spectacle, malgré les deux sœurs Marchisio, malgré la puissance des chœurs 
et de l'orchestre, est à la vraie Semiramide, qu'on chante au Théâtre-Tta- 
lien, ce que peut être la meilleure traduction au texte original d'un beau 
poème. 

Un amateur, un homme de goût, un quasi-artiste qui a longtemps hésité 
entre un certain monde littéraire où son esprit s'est développé et le monde 
purement musical, où il n'est entré que timidement, M. de Vaucorbeil, a pu- 
blié un recueil de mélodies qui se font plus remarquer par la distinction de 
l'idée poétique qui a préoccupé l'auteur que par la franchise et la nou- 
veauté de la phrase musicale. La première fois que j'ai eu l'occasion d'en- 
tendre dans un salon quelques compositions légères de M. de Vaucorbeil 
chantées par M. Roger, je fus frappé de cette disparate entre la conception, 
qui est parfois élevée, comme les Chèvres d'Argos par exemple, et la réa- 
lisation, qui est maigre et frappée d'un caractère de préciosité qui accuse 
plus le littérateur que le musicien. M. de Vaucorbeil sait pourtant la mu- 
sique, il aime et sait apprécier les vrais chefs-d'œuvre, et son goût épuré 
ne se laisse pas facilement surprendre par les théories fallacieuses. Cepen- 
dant ses compositions manquent de vie et n'ont pas cet air de santé qui 
plaît à tous; elles ne peuvent être chantées avec succès que devant un 
public restreint et composite, devant des femmes, des lettrés, des peintres 
et des artistes eu général, qui se complaisent dans les ingéniosités de l'es- 
prit et dans la casuistique des cœurs incompris. M. de Vaucorbeil sera 
peut-être étonné que je lui dise que, toute proportion gardée, il est sujet 
au même genre d'illusion que M. Berlioz. Il croit avoir mis dans son œuvre 
une pensée qui hante son imagination délicate, mais qui ne se révèle que 
d'une manière incomplète et sous une forme qui trahit moins le musicien 
que le poète. M. de Vaucorbeil est trop jeune et trop éclairé pour ne pas 
répondre un jour victorieusement à nos scrupules. 

La musique religieuse, l'expression de ce sentiment profond, mais indé- 
fini, qu'éprouve l'âme en se recueillant, en s'inclinant devant la grande idée 
de Dieu, qui renferme tant de mystères, préoccupe et a toujours préoccupé 
un grand nombre d'esprits distingués. De tous les genres de musique, la 
musique religieuse est celui qui, en France, est dans l'état le plus déplo- 
rable. Un congrès s'est formé à Paris pour aviser aux moyens de relever 
l'art religieux, et pour s'entendre sur ce qu'il y aurait à faire pour restau- 
rer cette chimère qu'on appelle le chant grégorien et pour donner au culte 
catholique la forme musicale qui convient à son esprit. Nous suivrons les 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

travaux du congrès pour la restauration du chant religieux, sans nous faire 
cependant beaucoup d'illusion sur les résultats qui sortiront de ses débats. 
La cause du mal qu'on déplore n'est pas une cause simple. L'altération du 
plain-chant, la décadence évidente de la musique religieuse, proviennent 
d'un ordi'e d'idées qui a changé toute l'économie de la société moderne. Le 
clergé français fût-il plus éclairé, plus désireux qu'il ne l'est d'attirer à lui 
la vie, qui lui échappe, il serait encore douteux qu'il pût réussir dans sa 
louable entreprise de se faire le centre d'un mouvement de l'art religieux. 
Quoi qu'il en soit de ces idées, que nous nous proposons toujours de déve- 
lopper dans un moment de loisir, nous voulons dire aujourd'hui quelques 
mots d'un recueil de chants sacrés, à une et plusieurs voix, qui, sous le 
titre Allcluia, a été publié à Genève chez M. Joël Cherbuliez. C'est le tra- 
vail pieux et soigné d'un ministre protestant, M. Théodore Paul, qui habite 
les environs de Genève. Composé des plus beaux morceaux de Haendel, de 
Mozart, surtout du grand Sébastien Bach, le recueil qui nous occupe est di- 
visé en deux séries, formant deux volumes fort bien gravés, avec des pa- 
roles françaises et allemandes au-dessous. La seconde série, qui est d'un 
choix plus remarquable que la première, contient quarante-deux morceaux 
empruntés à Bach, Haendel, Haydn, Mozart, Mendelssohn, Weber, Léo, Mar- 
cello , Lotti , Vittoria, etc. Nous aurions bien quelques observations à faire 
sur le mérite et sur la prosodie souvent étrange des paroles françaises que 
l'auteur a mises au-dessous du texte original. Pourquoi aussi M. Théodore 
Paul n'indique-t-il pas l'œuvre particulière du maître d'où il a tiré le mor- 
ceau qu'il a choisi? H ne faut pas craindre d'être trop explicite dans ce 
genre de publications, qui s'adressent à des esprits humbles. 

M. George Mathias, dont nous avons quelquefois cité le nom dans la Re- 
vue , est l'un des meilleurs pianistes qu'il y ait à Paris. Élève de Chopin et 
de M. Barbereau pour l'harmonie et la composition, M. Mathias est un ar- 
tiste fin, instruit, sérieux, dont le jeu rapide et délicat possède toutes les 
qualités qui distinguent l'école française sans en avoir les défauts. D vient 
d'arranger et de transcrire pour le piano six grandes symphonies de Mo- 
zart, que publie l'éditeur Ahrand avec un soin digne de l'œuvre. Ces six 
grandes symphonies sont, celle en si bémol, la symphonie qui porte le nom 
de Jwpiler, celles en sol mineur, en ré înajeur, en uù majeur et la dernière, 
qui est aussi dans le ton de ré majeur. J'ai parcouru avec attention le tra- 
vail de M. ATathias, et il m'a semblé retrouver dans sa traduction toutes les 
nuances et tous les effets de l'original. 11 faut être à la fois bon harmoniste, 
connaître à fond le mécanisme de l'instrument pour lequel on écrit, et pos- 
séder l'intelligence des effets multiples de l'orchestration, pour réussir à 
donner au pianiste une idée suffisamment exacte du poème symphonique 
qu'on se propose de transcrire. 11 est grandement à désirer que des tra- 
vaux honorables comme celui de M. Mathias obtiennent le succès qu'ils mé- 
ritent, et aillent dans les mains de cette simple jeunesse qu'on empoisonne 
d'abominables productions. On ne se fait pas une idée de la musique de 
piano qui se fabrique à Paris et que vendent impunément des éditeurs pa- 
tentés ! p. SCUDO. 

V. DE Mars. 



LA 



COMTESSE D'ALBANY 



I. 

LOUISE DE STOLBERG ET CHARLES-EDOUARD, 

Die Gnifin von Albany, von Alfred von Reumont, 2 vol. Berlin 1860. 



Le dernier héritier d'une race royale tragiquement tonfibée du 
trône d'Angleterre, une jeune princesse allemande sortie d'un cou- 
vent de Belgique pour être la compagne de ce roi sans royaume, un 
illustre poète italien qui devient amoureux de cette reine et qui l'en- 
lève à son mari, un peintre du midi de la France qui finit par hé- 
riter du prince et du poète et entre les mains duquel se réunissent 
tous les souvenirs de cette histoire, tels sont les personnages du 
drame que j'ai à raconter. Le prince est ce hardi prétendant, 
Charles -Edouard, dont la jeunesse fut si héroïquement aventu- 
reuse; la jeune femme est la princesse Louise de Stolberg, reine 
d'Angleterre, comme elle s'appelait d'abord, comtesse d' Albany, 
comme l'appelle l'histoire; le poète est Victor Alfieri; le peintre se 
nomme François-Xavier Fabre. 

Par quel concours de circonstances des personnes de conditions 
si diverses se sont-elles trouvées réunies dans ce romanesque im- 
broglio? Quel a été le rôle de chacune d'elles? Comment cet épisode 
se rattache-t-il à l'histoire générale ? Quel jour nouveau peut-il 
répandre sur la société européenne à la fin du dernier siècle et au 
commencement du nôtre ? Ces questions et bien d'autres encore 
s'offrent d'elles-mêmes à la pensée quand on prononce le nom de- 
là comtesse d' Albany. On connaissait déjà les principaux détails de 

TOME XXXI. — 13 JAWIER 18G1. 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

ces aventures, Alfieri en parle dans ses mémoires, la bibliothèque 
et le musée de Montpellier en conservent de curieux témoignages; 
plusieurs écrivains anglais ou français, italiens ou allemands, ont 
esquissé le portrait de la comtesse et raconté quelques pages de sa 
vie : personne encore n'en avait tracé un tableau complet comme 
vient de le faire un éminent historien diplomate, le dernier repré- 
sentant de la cour de Berlin auprès de l'ancien grand-duc de Tos- 
cane, M. le baron Alfred de Reumont. 

M. de Reumont est un des hommes qui connaissent le mieux l'his- 
toire de l'Italie moderne. Attaché pendant bien des années à la cour 
de Florence par ses fonctions diplomatiques, il était presque devenu 
Toscan et Italien. On comprend qu'un ministre, un chargé d'affaires 
de Prusse ne dut pas avoir des occupations très urgentes à la cour 
d'un grand-duc de Toscane; la principale mission de M. de Reu- 
mont, à ce qu'il semble, était de représenter auprès de la société 
italienne la studieuse curiosité de l'esprit allemand. Nul ne pou- 
vait mieux remplir cette tâche : disciple de M. Léopold Ranke, il 
avait, comme lui, le goût des recherches patientes et des décou- 
vertes historiques. On sait avec quel bonheur M. Ranke a fouillé 
les archives vénitiennes, avec quel art il a renouvelé maintes parties 
de l'histoire moderne, grâce aux relations des envoyés du conseil des 
dix; c'est surtout la connaissance approfondie des documens diplo- 
matiques qui a fait à M. Léopold Ranke une place originale parmi 
les historiens de nos jours. Les leçons et l'exemple d'un tel maître 
avaient très bien préparé le savant diplomate berlinois aux études 
que lui indiquait pi naturellement son poste en Italie. Interroger les 
bibliothèques, compulser les archives, pénétrer dans les dépôts les 
plus secrets, ce fut la grande affaire et la joie de M. de Reumont. 
L'Italie entière a été l'objet de ses recherches : on a de lui des pages 
fort intéressantes sur plusieurs épisodes de l'histoire du saint-siége 
au xvi^ et au xix^ siècle, il a consacré deux volumes à la peinture 
de Naples sous la domination espagnole; mais c'est surtout Florence 
qui était le théâtre et l'objet de ses investigations. Au moment où 
de jeunes émdits florentins, les fondateurs de V Archirio storico 
italîano, travaillaient avec tant de zèle à la renaissance de la cri- 
tique historique dans leur pays, M. de Reumont était heureux de 
s'associer à leur œuvre et d'en propager le succès. On a remarqué 
souvent dans la Gazette d'Augsbourg des analyses très bien faites 
des publications de VArrhivio; c'était le ministre de Prusse à Flo- 
rence qui signalait à l'Allemagne ce noble foyer d'études trop peu 
connu de la France et du reste de l'Europe (1). 

(1; Les lecteurs de la Revue n'ont pas oublié cependant les excellentes pages de M. Am- 



LA COMTESSE d'alBANY. 259 

Lui-même il contribuait pour une part importante à cette vaste en- 
quête historique ; la Toscane du passé et la Toscane contemporaine, 
la Florence des trois derniers siècles et la Florence de nos jours lui 
avaient livré tous leurs secrets. Il aimait à étudier les détails incon- 
nus, les épisodes laissés dans l'ombre; il prenait plaisir à mettre en 
scène les personnages dont la biographie se rattache à l'histoire gé- 
nérale; les diplomates, les artistes, les savans, les théologiens, les 
membres étrangers ou nationaux de Y Academia délia Cnisra, four- 
nissaient des occasions heureuses à sa fine et précise érudition; sou- 
vent il s'amusait à recomposer les annales d'une famille, à suivre la 
généalogie d'une race illustre, et après avoir raconté les aventures 
des Golonna, des Borghèse, des Strozzi, des Trivulce, des Barberini, 
il allait chercher jusque dans le xiii'' siècle les ancêtres des Bona- 
parte de Toscane. Je le répète, c'était Florence qui l'intéressait entre 
toutes les cités italiennes; si les événemens politiques l'obligeaient 
à quitter la ville de Dante et de Galilée, si par exemple en 18ii9 il 
suivait le pape à Gaëte avec le corps diplomatique, il s'empressait 
de revenir à Florence dès que son devoir le permettait, et après 
avoir raconté ses souvenirs, après avoir peint l'exil de Pie IX ou 
l'occupation de la république de Saint-Marin par les corps francs de 
Garibaldi, il reprenait bien vite ses chères études d'érudition et d'art 
sur la société florentine depuis la renaissance jusqu'à nos jours. 
Tous ces tableaux si curieux ne remplissent pas moins de six vo- 
lumes; l'auteur les a intitulés Etudes pour se?'vir à l'histoire d'Ita- 
lie, et il en fait hommage à M. Léopold Ranke. « Mon ami, dit-il à 
l'illustre historien, dans vos études sur l'Italie vous avez tracé les 
grandes routes; moi, je n'ai fait que suivre les sentiers. J'espère 
pourttint que ces investigations de détails ne seront pas inutiles- à 
l'histoire des idées et des mœurs. » La critique a confirmé ces pa- 
roles. Si les sentiers de M. de Reumont ne nous conduisent pas vers 
les lieux où s'accomplissent les événemens décisifs de l'histoire, les 
personnages qu'il y rencontre nous expliquent bien des secrets de la 
société italienne. Désormais, pour connaître exactement les traditions 
de la péninsule, il faudra quitter plus d'une fois les routes royales 
et s'engager avec le diplomate allemand dans les chemins oubliés. 

Parmi les épisodes qui attiraient M. de Reumont, il en est un qui 
semble lui avoir inspiré une prédilection particulière. L'histoire de 
la comtesse d'Albany, on le devine, a été pendanl bien des années 
l'objet de ses recherches et de ses méditations. Ce ne sont plus des 
fragmens qu'il rassemble, c'est tout un livre, un livre en deux vo- 
lumes, consacré à la veuve du dernier des Stuarts. Documens mis 



père sur YArchivio storico italiano. Voyez, dans la livraison du l" septembre 185G, 
J'étude intitulée VHistoire et les Historiens de l'Italie. 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

au jour ou restés inédits, traditions publiques, traditions privées, 
jugemens des écrivains de l'époque et souvenirs des témoins survi- 
vans, l'auteur a tout réuni avec un soin religieux. Il a la prétention 
d'être complet. A mon avis, il l'est beaucoup trop; un peu plus d'art 
en telle matière aurait mieux convenu que cette accumulation de 
détails souvent inutiles et de textes quelquefois sans valeur. Ce n'est 
pas ainsi que procède M. Léopold Ranke, et M. de Reumont lui-même 
dans ses précédentes études savait se montrer plus sobre. Le diplo- 
mate en maints endroits a fait grand tort à l'historien. M. de Reumont 
connaît si bien les lois de l'étiquette, il a un respect si profond de 
l'aristocratie européenne, qu'il lui en coûte de rencontrer sur son 
chemin un personnage considérable sans lui faire aussitôt mille cé- 
rémonies. Il le salue, il énumère ses titres, il expose sa généalogie. 
On pourrait citer tel chapitre de ce livre qui ressemble à un article 
de Y Almanaclt de Gotlia. Malgré ces défauts, l'ouvrage de M. de 
Reumont mérite une attention sérieuse, et l'on doit des remercî- 
mens h. l'auteur pour le soin qu'il a pris de recueillir ainsi toutes 
les informations, de confronter tous les témoins. Si nous pouvons 
dessiner d'un trait sûr la physionomie de la royale comtesse, si 
nous parvenons à entrevoir toute la vérité derrière les voiles mys- 
térieux qui la couvraient plus qu'à demi, n'oublions pas que ce 
guide savant et scrupuleux a bien simplifié notre tâche. 



I. 

Au mois d'août de l'année 1771, le prince Charles-Edouard, qui 
se trouvait alors à Sienne, fut mandé subitement à Paris par M. le 
duc d'Aiguillon , ministre des affaires étrangères. On sait que 
Charles-Edouard, fils du prétendant, petit-fils de Jacques II, ar- 
rière-petit-fils de Charles r', était alors le dernier des Stuarts, ou 
du moins le dermer représentant de leur cause, son frère cadet, le 
duc d'York, ayant quitté le monde pour l'église et reçu à l'âge de 
vingt-deux ans le chapeau de cardinal. Charles-Edouard,, accompa- 
gné d'un seul serviteur, part de Sienne le 17 août; il traverse Flo- 
rence, Rologne, Modène, et, dépistant les espions que l'Angleterre 
entretenait autour de lui, il fait répandre le bruit qu'il se dirige 
vers la Pologne, où l'appelaient des parens de sa mère, Marie-Clé- 
mentine Sobieska. Quelques jours après, il arrive à Paris. Un de 
ses cousins du côté gauche, le duc de Fitz-James, est chargé de le 
voir secrètement et de lui transmettre les propositions du cabinet 
de Versailles. L'héritier des Stuarts recevra du gouvernement fran- 
çais une rente annuelle de deux cent quarante mille livres à la 
condition de se choisir une compagne et de l'épouser au plus tôt. 



LA COMTESSE d'aLBA.NY. 261 

Pour lui épargner les embarras du choix, on a bien voulu se char- 
ger de ce soin; l'épouse qu'on lui propose est la princesse de Stol- 
berg, dont la sœur vient de se marier précisément avec le fils 
aîné du duc de Fitz- James. Ces Fitz- James, il est vrai, étaient 
des bâtards de Jacques II; mais le chef de cette branche quasi- 
royale était ce fameux Berwick, un émule de Vendôme et de Yil- 
lars, un vaillant défenseur de la France contre l'Europe coalisée, et 
qui, nommé maréchal par'Louis XIV, mourut en soldat sous Louis XV 
au siège de Philipsbourg. A coup sur, il était bien autrement légi- 
timé par ses victoires que ces enfans naturels du grand roi dont 
les princes du sang n'avaient pas dédaigné l'alliance. Il n'y avait 
donc rien dans cette combinaison qui pût empêcher Charles- 
Edouard d'accepter cette rente de deux cent quarante mille livres 
et de se prêter aux plans de la politique française. 

Quels étaient ces plans? Quel genre de services pouvait rendre 
Charles-Edouard? Il est indispensable pour le savoir de rappeler 
sa vie en peu de mots. On était déjà bien loin du temps où le jeune 
prince avait pu soulever une guerre civile en Angleterre, et, par 
cette diversion inattendue, servir si éiiergiquement le succès de nos 
armes. En 17Zi5, ayant vingt-cinq ans à peine, il aborde en Ecosse 
et paraît au milieu des clans. Sept officiers seulement l'accompa- 
gnent, et il n'a pour toute ressource qu'une cinquantaine de mille 
francs, dix-huit cents sabres, douze cents fusils; quelques semaines 
après, il commande une armée de montagnards qui va grossissant 
d'heure en heure. Le voilà bientôt maître d'Édimboui g, et il écrase 
dans les plaines de Preston-Pans les troupes du général Cope (2 oc- 
tobre). « Un enfant, dit le grand Frédéric, un enfant débarqué en 
Ecosse sans troupes et sans secours force le roi George à rappeler 
ses Anglais, qui défendaient la Flandre, pour soutenir son trône 
ébranlé. » On connaît les tristes suites de cette expédition commen- 
cée d'une manière si héroïque et si brillante, on sait l'impuissance 
des efforts de Charles-Edouard, sa défaite à Culloden (27 avril 17/i6), 
sa fuite, ses aventures, les dangt^rs continuels auxquels il dispute sa 
vie. Voltaire, ému de tant de courage et de malheurs, nous l'a montré 
errant à travers les Orcades, passant d'une île à l'autre pour échap- 
per à la poursuite acharnée du duc de Cumberland, tantôt gagnant 
une île déserte et obligé de cacher sa barque derrière les rochers 
du rivage, tantôt enfermé de longs jours au fond d'une caverne, 
soulfrant de la faim, exténué de fatigue, abattu par la maladie, 
attendant en vain des secours de France, ne recevant d'Angleterre 
que des nouvelles désastreuses, et le cœur déchiié par les cris do 
ses partisans, sur lesquels l'odieux Cumberland, le vaincu de Fonte- 
noy, exerce d'épouvantables vengeances. Ce que l'on connaît beau- 
coup moins, c'est la seconde partie de sa vie dans la retraite que les 



262 REVUE DES DEUX MONDES. 

événemens lui imposèrent. Le 10 octobre i7Zi6, il avait débarqué 
sur nos côtes de Bretagne, à RoscofT, près de Morlaix, avec un petit 
nombre de ses compagnons; arrivé bientôt à Paris, accueilli comme 
un héros par la cour et la ville, il n'avait pu obtenir toutefois que le 
gouvernement de Louis XV lui vînt ouvertement et efficacement en 
aide pour une seconde expédition en Angleterre. Ses tentatives au- 
près de la cour d'Espagne ne furent pas plus heureuses. Frédéric 
le Grand, qui admirait son courage, ne pouvait accorder une com- 
plète sympathie à sa cause, et c'est vainement aussi qu'il tourna les 
yeux de ce côté. Il restait donc à Paris, sombre et mome, sinon dé- 
couragé, lorsqu'un coup inattendu vint anéantir ses dernières espé- 
rances. Louis XV, par le traité d'Aix-la-Chapelle, consentait à inter- 
dire le séjour de la France au vaincu de Gulloden. Le petit-fds de ce 
Jacques II à qui Louis XIV avait accordé une si magnifique hospita- 
lité dans le château de Saint-Germain était expulsé de nos frontières 
sur l'ordre de la dynastie de Hanovre. Le roi, pour atténuer l'odieux 
d'une telle mesure, lui offrait en Suisse, à Fribourg, un établisse- 
ment digne de sa naissance. « Je ne veux point partir, répondait 
Charles -Edouard; je ne céderai qu'à la force, et ce ne sera pas 
sans avoir résisté. » Il se sentait soutenu par l'opinion. Le dauphin, 
père de Louis XVI, les plus nobles seigneurs de la cour, tous les 
esprits généreux se révoltaient contre cette clause si peu française. 
Le jeune prince avait barricadé son hôtel, et jurait d'y soutenir un 
siège, s'il le fallait, comme Charles XII à Bender. En attendant, il 
bravait l'ennemi; on le voyait souvent à l'Opéra, et chacun admi- 
rait sa bonne mine et sa fierté. C'est là qu'il fut arrêté le 11 dé- 
cembre 17/i8 par le duc de Biron, commandant des gai'des fran- 
çaises, au milieu des murmures de la foule. Saisi et garrotté comme 
un malfaiteur, le héros de Preston-Pans fut livré à M. le comte de 
Vaudreuil, commandant supérieur de la gendarmerie, qui le fit in- 
carcérer au château de Vincennes. Quelques jours après, on le con- 
duisait à la frontière. 

((Depuis ce temps, dit Voltaire^ Charles-Edouard se cacha au 
reste du monde. » Cette vie cachée eut encore ses angoisses et ses 
épreuves. Pendant bien des années, il chercha en vain une demeure 
hospitalière. Chassé d'Avignon, on le croit du moins, par le gouver- 
nement pontifical, qui redoutait les menaces de l'Angleterre, il dis- 
parut subitement. S'était-il réfugié en Espagne, en Allemagne, en 
Pologne? Quelque seigneur de France, en dépit des ordres de 
Louis XV, lui avait- il donné un asile? On se perdait en conjectures, 
et toutes les recherches étaient inutiles. Une chose certaine, c'est 
que, changeant sans cesse de séjour comme de nom et de costume, 
il voulait surtout échapper à la surveillance de la maison de Hanovre. 
On a su plus tard qu'en 1750 il était allé secrètement en Angle- 



LA COMTESSE d'alBANY. 263 

terre, qu'il avait passé plusieurs jours à Londres, qu'il avait eu une 
conférence dans une maison de Pall-Mall avec une cinquantaine de 
jacobites, au nombre desquels se trouvaient le duc de Beaufort, le 
lord Somerset et le comte de Westmoreland ; on croit même qu'il 
renouvela cette visite deux ou trois ans après. Cette vague tradition 
a été consacrée par Walter Scott; le grand romancier, dans son 
Rcdgaimtlel, a raconté ces dernières et mystérieuses tentatives du 
prétendant, comme il avait peint dans Waverley l'éclatante levée 
d'armes de ilho. Au milieu de cette vie errante, Charles-Edouard 
avait auprès de lui une compagne dont ses amis avaient essayé vai- 
nement de le séparer. Miss Clémentine Walkinshaw était fille d'un 
serviteur dévoué de Jacques III et filleule de Marie-Clémentine So- 
bieska; le jeune prince la trouva en Ecosse au milieu de ses aven- 
tures guerrières. Jeune, belle, ardemment aimée, elle ne résista 
pas à un amour qu'environnaient tant de prestiges. Lorsque Charles- 
Edouard, après tous ses malheurs, fut revenu sur le continent, miss 
^yalkinsha\v s'empressa de le rejoindre et s'attacha fidèlement à ses 
pas. On la prenait pour sa femme légitime ; elle portait son nom, fai- 
sait chez lui les honneurs, et pendant son séjour à Liège, en 1753, 
elle lui donna une fille qui fut appelée Charlotte Stuart. Les par- 
tisans du prince déploraient cette situation; comment pouvait-il ou- 
blier ainsi ses devoirs, au lieu de préparer le succès de sa cause par 
un mariage digne de lui? Ajoutez que miss Clémentine était sus- 
pecte aux principaux chefs jacobites. Sa sœur était attachée à la 
maison de la princesse de Galles, et l'on affirmait que bien des plans, 
bien des secrets de Charles-Edouard et de ses amis avaient été livrés 
par elle au gouvernement anglais. Trahison ou légèreté, peu im- 
porte-, la compagne de Charles-Edouard était devenue odieuse à son 
parti. La chose alla si loin, qu'un des agens les plus dévoués des 
Stuarts, l'Irlandais Macnamara, fut expressément chargé par ses 
compagnons d'aller faire des représentations au prince et d'exiger 
de lui, au nom de tout un parti, l'éloignement de sa maîtresse. 
Charles-Edouard était fier; cette injonction, si respectueuse pour- 
tant, et dont la liberté même attestait un tendre dévouement à sa 
personne, l'irrita profondément. « Je ne reconnais à personne, dit-il, 
le droit de se mêler de mes affaires personnelles. On ne profitera 
pas de mes infortunes pour me faire la loi. C'est pour moi une ques- 
tion d'honneur. J'aimerais mieux voir ma cause à jamais perdue 
que de faire le moindre sacrifice à ma dignité. » Macnamara, en se 
retirant, ne put contenir l'expression de sa douleur et de son blâme. 
« Quel crime, lui dit-il amèrement, quel crime a donc commis votre 
famille pour avoir ainsi de siècle en siècle attiré la colère du ciel 
sur tous ses membres? » 



26A , REVUE DES DEUX MONDES. 

Quelques années plus tard, cette rupture, qu'il avait si obstinément 
refusée à ses amis, s'accomplissait d'une autre façon, et au grand 
détriment de sa dignité. Il n'avait pas voulu quitter miss Walkin- 
shaw, miss Walkinsliaw le quitta. Le 'l'2 juillet 1760, — ils habi- 
taient alors une maison de campagne dans le pays de Liège, non 
loin du château de Bouillon, — la compagne de Charles-Edouard 
partit secrètement avec sa fille et se rendit à Paris. La cause de ce 
départ est demeurée assez obscure : les uns prétendent que le prince, 
naturellement violent et de plus en plus aigri par le malheur, se 
livrait souvent à des brutalités indignes: selon d'autres, le père et 
la mère n'avaient pu se mettre d'accord sur l'éducation de leur fille, 
miss Clémentine voulant la placer dans un couvent, et Charles- 
Edouard exigeant qu'elle restât auprès de lui. Il est permis de croire 
que ces deux motifs étaient également vrais lorsqu'on voit miss 
Walkin>haw s'établir à Paris, confier son enfant à une communauté 
de religieuses, et invoquer pour elle-même la protection de l'auto- 
rité française. Ce fut un coup terrible pour Charles-Edouard. Clamé 
par ses amis, abandonné de la femme qui était depuis quinze ans 
associée à sa fortune, privé si cruellement des caresses de sa fille, la 
solitude lui devint odieuse. Son père même, celui qu'on appelait le 
prétendant ou le chevalier de Saint-George, celui qui prenait encore 
le nom de Jacques III et qui avait à Rome une espèce de cour, son 
père, le roi de la Grande-Bretagne, s'était déclaré contre lui, car il 
avait encouragé la résolution de miss Clémentine AValkinshaw, et il 
lui fournissait les secours dont elle avait besoin. Ainsi ce téméraire 
jeune homme qui avait commencé si brillamment la conquête d'un 
royaume et dont le nom était encore associé k tant de ])oétiques 
légendes dans les montagnes d'Ecosse, se voyait par sa faute aban- 
donné de tous les siens. Furieux et impuissant, sa raison se voila, 
son courage s'éteignit; pour s'étourdir, il chercha de lâches conso- 
lations dans l'ivresse. Qui aurait pu reconnaître chez ce malheureux 
abruti par le vin le vaillant capitaine de Preston-Pans, l'héroïque 
fugitif des Orcades? 

Il est malheureusement impassible de révoquer en doute cet avi- 
lissement de Charles-Edouard. Au printemps de l'année 1701, l'am- 
bassadeur d'Angleterre auprès de la cour de France, lord Stanley, 
écrivait ces mots : « J'apprends que le fils du prétendant se met à 
boire dès qu'il se lève, et que chaque soir ses valets sont obligés de 
le porter ivre-mort dans son lit. Les émigrés eux-mêmes com- 
mencent à faire peu de cas de sa personne... » Ces grossières habi- 
tudes, qui ne le quittèrent plus, éloignèrent en eflet un grand nom- 
bre de ses anciens partisans. Son père, son frère le cardinal eussent 
essayé en vain de le rappeler au sentiment de lui-même; il passait 



LA COMTESSE d'aLBA.NY. 265 

des années entières sans leur donner signe de vie. A la mort de son 
père, en 176(5, il quitta sa résidence du pays de Liège; il vint pré- 
sider à Rome cette petite cour organisée un peu puérilement par 
Jacques III, et qui ne rappelait guère, faute d'argent, celle de 
Jacques II à Saint-Germain. La responsabilité nouvelle qui pesait 
sur lui, ce titre de roi qu'il portait, les marques de dévouement que 
lui prodiguait encore son entourage, la présence et les conseils de 
son frère, rien ne put l'arracher à l'ivrognerie. Il sîgnor principe^ 
ainsi l'appelaient les Romains, continuait à chercher dans le vin l'ou- 
bli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses amis, 
les lords et les barons de sa cour, comme il battait à Prestou-Pans 
les soldats du général Gope. Un jour, en 1770, le duc de Choiseul, 
qui avait songé un instant à la restauration des Stuarts, fait expii- 
mer au prétendant le désir de lui parler très confidentiellement à 
Paris. Charles-Edouard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir 
même, à minuit, dans l'hôtel du duc de Choiseul. La conférence 
doit avoir lieu en présence du maréchal de Broglie, chargé de sou- 
mettre au prince le plan d'une descente en Angleterre. A l'heure 
convenue, le duc et le maréchal sont là, munis d'instructions et de 
notes; Charles-Edouard ne parait pas. Ils attendent, ils attendent 
encore, espérant qu'il va venir d'iîn instant à l'autre. Une demi- 
heure se passe, l'heure s'écoule. Enfin le maréchal s'apprête à pren- 
dre congé de son hôte quand un roulement de voiture se fait en- 
tendre dans la cour. Quelques instans après, Charles-Edouard entrait 
dans le salon, mais si complètement ivre, qu'il eût été incapable 
de soutenir la moindre conversation. Le duc de Choiseul vit bie.i 
qu'il n'y avait rien à faire avec un prétendant comme celui-là, et 
dès le lendemain il lui donna l'ordre de quitter la France au plus tôt. 
Tel était l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir à Paris l'an- 
née suivante, en 1771, et à qui il offrait, au nom de la France, une 
pension de 2ZiO,000 livres, s'il consentait à épouser sans délai la 
jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne pouvait faire de Charles- 
Edouard un chef d'expédition capable de tenir l'Angleterre en échec, 
on voulait du moins qu'il laissât des héritiers, que la famille des 
Stuarts ne s'éteignît pas, que le parti jacobite fût toujours soutenu 
par l'espérance, et que ces divisions de la Grande-Bretagne pussent 
servir à point nommé les intérêts de la France. Le duc d'Aiguillon 
ne s'adressait plus, comme le duc de Choiseul, au héros d'Edim- 
bourg et de Preston-Pans; il lui disait simplement : « Soyez époMX 
et père... » Égoïstes calculs de la politique! Le ministre de Louis XV 
s'était-il demandé si Charles-Edouard, avec ses habitudes invétérées 
d'ivrognerie, n'était pas, à cinquante et un ans, le plus misérable 
des vieillards, et si une àine pouvant encore aimer habitait les rumes 
de son coips? 



266 REVUE DES DEUX MONDES. 

II. 

La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait à ce vieillard 
n'avait pas accompli sa dix-neuvième année. Louise-Maximiliane- 
Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, était née à Mons, en 
Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par son père à 
l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se rattachait par 
sa mère, fille du prince de Hornes, à l'antique lignée de Robert Bruce, 
qui donna des rois à l'Ecosse du moyen âge. Son père, le prince Gus- 
tave-Adolphe de Stolberg-Gedern, étant mort dans cette bataille de 
Leuthen où le grand Frédéric défît si complètement le prince de Lor- 
raine et le maréchal Daun malgré la supériorité de leurs forces, la 
princesse se trouva veuve bien jeune encore avec quatre filles, dont 
la dernière n'avait que trois ans. L'impératrice Marie-Thérèse n'ou- 
blia pas la famille du général qui était mort sous ses drapeaux ; elle 
accorda une pension à sa veuve et assura le sort de ses filles. Il y 
avait alors dans les possessions flamandes de la maison d'Autriche 
des abbayes pourvues de dotations considérables, et dont les digni- 
tés, c'est-à-dire les revenus, appartenaient de droit à la plus haute 
aristocratie de l'empire. On choisissait les abbesses, les supérieures, 
parmi les princesses des maisons souveraines, et pour mériter le 
titre de ehanoinesse il fallait montrer dans sa famille, tant en ligne 
maternelle que paternelle, au moins huit générations de nobles. Les 
lilles de la princesse de Stolberg obtinrent tour -à tour cette dis- 
tinction, qui leur procura de riches mariages, car les chanoinesses 
de ces abbayes ne faisaient pas vœu de renoncer au monde ; elles 
trouvaient au contraire dans cette singulière alliance avec l'église 
une occasion de briller plus sûrement parmi les privilégiés de la 
fortune. Élevée d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut 
bientôt ehanoinesse comme ses sœurs , et ehanoinesse de l'abbaye 
de Sainte-Yandru , dont la supérieure était la princesse de Lorraine 
Anne-Charlotte, sœur de l'empereur d'Allemagne François P', belle- 
sœur de l'impératrice Marie-Thérèse. Dès l'âge de dix-sept ans, la 
jeune ehanoinesse attirait tous les regards dans cette société d'élite. 
Si elle était Allemande par la naissance et par le nom, elle était 
surtout Française par le tour de ses idées, et tous les prestiges de la 
grâce étaient encore embellis chez elle par une merveilleuse vivacité 
d'esprit. Instruite sans pédantisme, passionnée pour les arts sans 
nulle affectation, Louise de Stoll)erg semblait faite pour régner avec 
grâce sur l'aristocratie intellectuelle de son époque, dans les plus 
pures régions de la société polie. 

Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-Edouard que 
sa période héroïque, la période de 17/i5 à 17/i8, lorsque le duc de 



LA COMTESSE d'aLBAXY. 267 

Fitz-James vint lui offrir la main de l'héritier des Stuarts. Comment 
une telle offre ne l' eût-elle point séduite? « C'était une couronne 
qu'on lui présentait, dit M. de Reumont, une couronne tombée as- 
surément, mais si brillante encore de l'éclat que lui avaient donné 
plusieurs siècles sur un des premiers trônes de l'univers, une cou- 
ronne illustre autrefois et consacrée de nouveau par la majesté de 
l'infortune, par le dévouement de ses serviteurs, par le hardi cou- 
rage de l'homme qui avait essayé de la ressaisir tout entière. » 

L'affaire fut menée secrètement. La mère de la princesse ne de- 
manda pas l'autorisation de l'impératrice Marie-Thérèse, craignant 
que la politique autrichienne ne s'opposât à un mariage qui devait 
nécessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit à Paris avec sa 
fille, et c'est là que le mariage fut contracté par procuration le 
28 mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reçu tous les pouvoirs de 
Charles-Edouard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme, 
accompagnée de sa mère, se rendit ensuite à Venise et s'y embarqua 
pour Ancône. C'était dans la Marche d'Ancône, à Lorette, que le 
mariage devait être célébré; mais, des difficultés étant survenues, 
une grande famille italienne établie non loin d'Ancône, à Macerata, 
la famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son château pour 
la cérémonie. Charles-Edouard s'y était rendu en toute hâte dès 
qu'il avait appris le départ de sa fiancée, chargeant un de ses amis, 
lord Carlyll, d'aller recevoir la princesse à Lorette et de la conduire 
à Macerata. La célébration du mariage eut lieu le 17 avril 1772. 
C'était, chose singulière, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini, 
évêque de Macerata et de Tolentino, bénit f union des fiancés dans 
la chapelle du château en présence d'un petit nombre de témoins. 
Charles-Edouard n'avait oublié aucun de ses titres; ce vieillard, usé 
par l'intempérance, qui s'agenouille péniblement sur ces coussins 
de velours auprès de cette jeune femme aux yeux bleus, aux che- 
veux blonds, éblouissante de grâce et de beauté, c'est Charles III, 
roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi. Les 
témoins étaient sir Edmond Ryan, major au régiment de Berwick, 
M''' Ranieri Finochetti, gouverneur-général des Marches, Camille 
Compagnoni Marefochi et Antoine -François Palmucci de Pellicani, 
patriciens de Macerata. Une médaille fut frappée pour perpétuer le 
souvenir de cet événement; sur l'une des faces, on voyait le portrait 
de Charles -Edouard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la 
légende , inscrite aussi sur la muraille de la chapelle , portait ces 
mots en latin : Charles III, né en 1720, roi d'Angleterre, de France 
et d'Irlande, 1760. Louise, reine d'Angleterre^ de France et d'Ir- 
lande. 1772. 

Deux jours après le mariage, le soir de Pâques, les nouveaux 
époux quittèrent le château de Macerata et se dirigèrent à petites 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

jo.irnées vers Rome, où ils firent leur entrée le 22 avril. Ce fut 
j>resque une entrée royale. Charles -Edouard, depuis six ans, était en 
Mstance auprès de la cour de Home pour obtenir la reconnaissance 
de son titre de roi, comme son père l'avait obtenue naguère du pape 
Clément XI. Espérant toujours que le souverain pontife finirait par lui 
accorder cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante- 
liuit ans, il n'avait rien négligé pour maintenir son rang dans une 
occasion aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les 
équipages ; puis venaient cinq voitures attelées de six chevaux, la 
première, où se trouvaient le prince et la princesse, les deux sui- 
\antes, réservées à la maison de Charles 111, les deux dernières au 
cardinal d'York et à ses gens. Ene foule immense se pressait sur 
hur passage; les étrangers, les Anglais surtout, si nombreux à 
Rome, se mêlaient avidement à une population toujours curieuse de 
ces spectacles, et l'on peut dire que l'entrée de Charles III avec sa 
jeune femme dans la capitale du monde catholique fut un des évé- 
nemens de l'année 1772, événement d'un jour, et bien vite oublié. 
Ce bruit, cet éclat, ce concours du peuple, tout cela ne valait point 
pour Charles-Edouard un simple mot tombé de la bouche du pape. 
Vainement fit-il notifier au caidinal secrétaire d'état l'arrivée du roi 
et de la reine d'Angleterre; on n'était plus au temps de Clément XI, 
et le sage Clément XIY, assis alors sur le siège de saint Pierre, ne 
voulait pas exposer le gouvernement romain à des difficultés graves 
pour l'inutile et dangereux plaisir de protester contre les arrêts de 
l'histoire. 

Lorsque le président de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome, 
il pouvait dire à propos du fils de Jacques II, père de Charles- 
Edouard : « On le traite ici avec toute la considération due à une 
majesté reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Apôtres, dans 
un vaste logement.. Les troupes du pape y montent la garde comme 
à Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque 
pas de dignité dans ses manières. Je n'ai vu aucun prince tenir un 
grand cercle avec autant de grâce et de noblesse (1). » En 1772, il 
n'y avait plus à Rome de roi d"Angleteri-e reconnu par le saint-siége, 
il n'y avali plus de garde papale à la porte de son hôtel, plus de 
cortège militaire pour l'escorter par la ville; le prétendu Charles III 
était simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, 
comme il se nommait lui-même dans ses voyages. Quant à la reine 
Louise, le peuple romain, pour ne pas lui enlever tout à fait sa 
royauté, fappelalt la « reine des apôtres, » du nom de la place où était 
situé le palais Muti, occupé depuis un demi-siècle par les descen- 
dans de Charles ^^ Elle aurait pu être la reine des salons de Rome, 

(1) Lellres fa.niUères écrites d'Italie ea 1739 et 17i0^t. II, p. 9i, édit. Didier, Paris 1860. 



LA COMTESSE d'aLIîANY. 269 

s'il y avait eu à Rome des salons où le roi et la reine d'Angleterre 
•eussent pu maintenir leur rang. Plus tard, auprès d'un des rois de 
la poésie , la princesse Louise retrouvera sa royauté perdue ; elle 
aura une cour d'écrivains et d'artistes, elle distribuera des grâces, 
et le chantre des Médittitiom , jeune, inconnu, d'une voix timide, 
ira lire et faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de 
la comtesse d'Albany. En attendant ces jours de fête, les prétentions 
de Charles-Edouard la condamnaient à l'isolement. 

Est-il vrai, comme le dit M. de Bonstetten, qui la vit en 1774 
dans le palais de la place des Apôtres, est-il vrai qu'elle trouvât les 
Romains bien ennuyeux? Ce qui causait surtout son ennui, c'était la 
vie de Rome telle que la lui imposait sa situation de reine non re- 
connue. De 1772 à 177/i, ce fut une pauvre cour que la cour du 
palazzo Muti. a On y voit, dit M. de Bonstetten, trois ou quatre gen- 
tilshommes avec leurs femmes, amis fidèles à qui le prétendant ra- 
conte pour la centième fois ses aventures de la campagne d'Ecosse. 
La. reine, de moyenne taille, est blonde, avec des yeux d'un bleu 
foncé; elle a le nez légèrement retroussé et un teint d'une blancheur 
éclatante, comme celui d'une Anglaise. Sa physionomie, aimable et 
vive, a quelque chose d'espiègle et de provoquant. » Se figure-t-on 
bien cette jeune femme espiègle dans cette cour de vieux jacobites? 
Elle riait de son rire le plus franc, dit encore M. de Bonstetten, 
lorsque Charles - Edouard racontait qu'il avait été obligé de se 
déguiser en femme pour échapper aux espions du duc de Cum- 
berland. Je veux bien que l'histoire fût plaisante; à la longue ce- 
pendant, l'intérêt devait s'affaiblir. Tandis que ces éternelles narra- 
tions occupaient la cour solitaire du palais Muti, la société romauie 
offrait un spectacle plein de vie et de mouvement. C'était l'époque 
■où se préparait la suppression des jésuites. Jamais la diplomatie 
•n'avait été plus active, plus brillante, jamais elle n'avait joué à 
Rome un rôle si curieux et si considérable. A sa tète marchaient les 
deux ambassadeurs d'Espagne et de France, don Joseph Monino, le 
futur comte de Florida-Blanca, et ce sémillant cardinal de Bernis, 
qui, dans ses fêtes magnifiques, enseignait si spirituellement à l'a- 
ristocratie romaine les élégances de Paris et de Versailles. L'enthou- 
siasme des arts, le culte des grands monumens du passé, étaient 
toujours la passion d'une société d'élite. Le pape Clément XIV, mal- 
■gré la simplicité de ses goûts, avait servi efficacement cette passion 
tout italienne : c'est à lui qu'appartient l'honneur d'avoir commencé 
l'établissement de ce musée incomparable, la gloire du Vatican. Des 
fouilles importantes accomplies sous son règne avaient arraché à 
la poussière des siècles les plus précieux trésors. Jean-Baptiste Vis- 
conti, inspecteur des antiquités et directeur des fouilles depuis la 
mort de Winckelraann, était le conseiller de Clément XIV, ou pour- 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

rait dire son secrétaire d'état au département des beaux-arts. lî 
avait pour auxiliaire son propre fils, Ennio Quirino Yisconti, qui, à 
peine âgé de vingt ans, étonnait les maîtres de l'érudition italienne 
par l'étendue de son savoir, la sagacité de sa critique et la justesse 
de son goût. Auprès d'eux brillaient Stefano Borgia, érudit et anti- 
quaire du premier ordre, Jean Bottari, si curieusement initié à l'his- 
toire des peintres italiens, le premier qui ait entrepris de rectifier, 
de compléter les biographies de Yasari, et à qui l'on doit en outre 
une collection si intéressante des lettres des artistes; Benoît Stai, 
qui avait poétiquement traduit dans la langue de Virgile les sys- 
tèmes de Descartes et de Newton; les doctes et spirituels jésuites 
Raymond Gunich et Jules-César Cordara, le premier tout occupé 
d'Homère, le second qui venait de raconter avec enthousiasme l'ex- 
pédition de Charles-Edouard en Ecosse. D'habiles artistes tenaient 
dignement leur place à côté de ces savans hommes : il suffit de ci- 
ter Raphaël Mengs, Pompeo Batoni, Paolo Pannini, Ângelica Kauf- 
mann, talens ingénieux et brillans qui représentaient en ses direc- 
tions variées la peinture du xviii® siècle, tandis que l'architecture 
était honorée encore par des maîtres tels que Simonetti et Antonio 
Selva. Seule, la littérature d'imagination est insignifiante dans cette 
période. N'oublions pas toutefois que c'est précisément l'heure où 
la plus illustre des improvisatrices modernes, Corilla Olympica, est 
couronnée au Capitole. Non, la société romaine ne manquait point 
de mouvement ni d'éclat. Si la reine Louise avait pu se nommer 
dès lors la comtesse d'Albany, si elle avait pu se mêler sans pré- 
tentions royales à la vie des salons, nul doute qu'elle eût porté 
un jugement plus favorable sur les Romains, et qu'elle eût com- 
mencé plus tôt le règne si poétiquement gracieux que lui réservait 
l'avenir. Malheureusement elle ne voyait tout cela qu'à distance. 
Gomment ne pas soupçonner son impatience et son dépit? Enfin, 
Dieu merci, cette Rome ennuyeuse où il lui est impossible de jouer 
un rôle, elle va la quitter à la fin de l'année IT^A. Un grand ju- 
bilé devait être célébré l'année suivante ; Charles-Edouard ne pou- 
vait se résigner à la pensée que, dans une telle occasion, au mi- 
lieu de ces cérémonies solennelles, il lui faudrait renoncer pour lui 
et pour sa femme aux honneurs de la souveraineté. Assister au ju- 
bilé sous le nom de comte d'Albany, c'eût été constater sa dé- 
chéance dans la capitale du catholicisme. Il dit adieu à Rome et 
alla s'établir à Florence. 

III. 

Florence ou Rome, c'était même chose pour ce singulier préten- 
dant, qui ne savait plus ni vouloir un trône ni se résigner à l'avoir 



LA COMTESSE d'aLBANY. 271 

perdu. Ce qu'il cherchait, en Toscane comme dans les états du 
saint-siége, c'était un souverain disposé à reconnaître son titre de 
roi d'Angleterre. Or le grand-duc de Toscane en 1774 était le se- 
cond fds de Marie-Thérèse, le frère de l'empereur d'Allemagne Jo- 
seph II, celui qui devait lui-même, sous le nom de Léopold II, por- 
ter, seize ans plus tard, la couronne impériale. C'était un prince 
philosophe, nourri des idées du xviii" siècle, les acceptant toutes, 
Lonnes ou mauvaises, à la fois libéral et despote, avide d'illustrer 
son nom par des réformes et nivelant des institutions qu'il fallait 
seulement rectifier, esprit imprudent, impatient, mais généreux, et 
sous qui la Toscane, éclairée par les disciples de Montesquieu, de 
Voltaire, de Rousseau, a devancé plusieurs conquêtes de la révolu- 
tion française. Un adversaire aussi résolu de la société du moyen 
âge ne pouvait pas éprouver de sympathies pour la cause du petit- 
fils de Jacques II; toutes les tentatives du prétendant sur ce point 
furent absolument vaines : Pierre-Léopold n'eut pas même de rap- 
ports personnels avec Charles-Edouard. 

Faut-il attribuer à cette humiliation les rechutes vulgaires du 
prétendant? Pendant les premières années de son mariage, il sem- 
blait avoir adopté un genre de vie plus digne de sa naissance ; peu 
de temps après son établissement en Toscane, on voit sa santé s'al- 
térer de nouveau et ses goûts d'autrefois s'afficher sans vergogne. 
C'était décidément à l'ivresse qu'il demandait l'oubli de ses espé- 
rances trompées. Il n'allait plus au théâtre sans emporter une bou- 
teille de vin de Chypre; étendu ensuite dans un fauteuil, il s'en- 
dormait si profondément que ses domestiques avaient grand'peine à 
le porter jusqu'à sa voiture. Sa santé, on le pense bien, était sin- 
gulièrement compromise par de tels désordres. Atteint d'hydropisie, 
ses forces diminuaient sans cesse, et déjà le mal avait envahi la poi- 
trine. On voudrait savoir quel a été le rôle de la princesse auprès 
d'un tel mari, on voudrait savoir si elle a exercé quelque influence 
sur sa conduite, si elle a tenté de relever son cœur, de le rappeler 
au sentiment de lui-môme, si elle a essayé enfin de guérir le ma- 
lade avant de s'en détourner avec dégoût. Par malheur, ces rensei- 
gnemens nous manquent. La seule chose certaine, c'est que le comte 
d'Albany (tel était désormais le titre qu'il était réduit à porter) de- 
vint odieux à sa compagne. Ses chagrins, ses humiliations, les dés- 
ordres de sa vie, l'horreur qu'il s'inspirait à lui-même, les remords 
qui l'obsédaient au réveil, tout irritait cette âme inquiète et la pous- 
sait à des violences qui aggravaient encore ses fautes. « Il maltraite 
sa femme de toutes les manières, » écrivait un diplomate anglais, 
sir Horace Mann, à la fin du mois de novembre 1779. 

Deux années avant cette date, un jeune gentilhomme piémontais, 
ardent, enthousiaste, fou de poésie et ignorant comme im Vandale, 



272 REVUE DES DEUX MONDES. 

venait d'arriver à Florence pour y apprendre cette belle langue tos- 
cane à peu près inconnue dans son pays. Après une jeunesse errante 
et toute remplie d'aventures, après maints voyages d'un bout de 
l'Europe à l'autre, cet écolier échappé de l'académie de Turin, ce 
fougueux adolescent qui avait parcouru la France, l'Angleterre, le 
Danemark, la Suède, l'Allemagne, la Russie, l'Espagne, le Portugal, 
toujours occupé d'intrigues et de chevaux, était revenu dans sa 
patrie ennuyé, ennuyeux, à charge à lui-même et aux autres, con- 
damné enfin, personne n'en doutait, à finir bientôt par le suicide ou 
la folie, lorsque tout à coup, du sein de ses dissipations, un immense 
désir de gloire s'empara de son âme et l'affranchit de la servitude. 
Tel était le comte Victor Alfieri, purifié enfin de ses souillures, ra- 
cheté d'un long esclavage tour à tour ténébreux ou burlesque, 
amoureux de la poésie dramatique, enivré des premiers sourires de 
la Muse, impatient d'inscrire son nom à côté des noms immortels de 
l'Italie, lorsqu'il vint à Florence en 1777, âgé de vingt-huit ans à 
peine, et y rencontra, ce sont ses paroles, un amour digne de lui, 
qui l'enchaîna pour toujours. 

« A peine, dit-il en ses Mémoires, m'étais-je établi tant bien que mal à 
Florence, pour essayer d'y séjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle 
m'y fixa et pour ainsi dire m'y enferma bien des années. Cette circonstance 
me détermina pour mon bonheur à m'expatrier à jamais, et je trouvai enfin 
dans des chaînes d'or, dont je me liai moi-même volontairement, cette 
liberté littéraire sans laquelle jamais je n'eusse rien fait de bon... Pendant 
l'été précédent, que j'avais tout entier passé à Florence, j'y avais souvent 
rencontré, sans la chercher, une belle et très gracieuse dame. Étrangère de 
haute distinction, il n'était guère possible de ne la point voir et de ne pas 
la remarquer, plus impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas 
lui trouver un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les 
étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais, plongé 
dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma nature, et 
d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes celles qui me pa- 
raissaient les plus aimables et les plus belles, je ne voulus point, cet été-là, 
me laisser présenter dans sa maison. Néanmoins il m'était arrivé très sou- 
vent de la rencontrer dans les théâtres et à la promenade. Il m'en était resté 
dans les yeux et en même temps dans le cœur une première impression très 
agréable; des yeux très noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose 
rare) à une peau très blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté 
un tel éclat qu'il était difficile, à sa vue, de ne pas se sentir tout à coup, 
saisi et subjugué. Elle avait vingt-cinq ans, un goût très vif pour les lettres 
et les beaux-arts, un caractère d'ange, et, malgré toute sa fortune, des cir- 
constances domestiques pénibles et désagréables qui ne lui permettaient 
d'être ni aussi heureuse ni aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là 
trop de prestiges pour que j'osasse les affronter. 

(( Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un 
de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais assez 



LA COMTESSE d'albANY. ' 273 

fort, je me risquai ti en courir le danger, et je ne fus pas longtemps à me 
sentir pris, presque sans m'en apercevoir... Toutefois, encore chancelant 
entre le oui et le non de cette flamme nouvelle, au mois de décembre je pris 
la poste, et je m'en allai à franc étrier jusqu'à Rome, voyage insensé et fa- 
tigant, dont je ne rapportai pour tout fruit que mon sonnet sur Rome, que 
je fis, une nuit, dans une pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impos- 
sible de fermer l'œil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. 
Je passai et repassai par Sienne , où je revis mon ami Gori, qui ne me dé- 
tourna pas de ces nouvelles chaînes dont j'étais déjà enlacé plus qu'à demi ; 
aussi mon retour à Florence acheva bientôt de les river pour toujours. 
L'approche de cette quatrième et dernière fièvre de mon cœur s'annonçait 
heureusement pour moi par des symptômes bien différons de ceux qui 
■ avaient marqué l'accès des trois premières. Dans celles-ci, je n'étais pas 
ému, comme dans la dernière, par une passion de l'intelligence, qui, se mê- 
lant à celle du cœur et lui faisant contre-poids, formait, pour parler comme 
le poète, un mélange mystérieux et confus qui, avec moins d'ardeur et d'im- 
pétuosité, avait cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, 
de plus durable. Telle fut la flamme qui, à dater de cette époque, vint in- 
sensiblement se déployer à la cime de toutes mes affections, de toutes mes 
pensées, et qui désormais ne s'éteindra en moi qu'avec la vie. Ayant fini 
par m'apercevoir au bout de deux mois que c'était là la femme que je cher- 
chais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le vulgaire des femmes, 
un obstacle à la gloire littéraire, et de voir l'amour qu'elle m'inspirait me 
dégoûter des occupations utiles et rapetisser pour ainsi dire mes pensées, 
j'y trouvai au contraire un aiguillon, un encouragement et un exemple pour 
tout ce qui était bien, j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et 
dès lors je me livrai éperdument à elle. Et certes je ne me trompai pas, 
puisque, après dix années entières, à l'heure où j'écris ces enfantillages, 
désormais, hélas! entré dans la triste saison des désenchantemens, de plus 
en plus je m'enflamme pour elle, à mesure que le temps va détruisant en 
elle ce qui n'est pas elle, ces frêles avantages d'une beauté qui devait mou- 
rir. Chaque jour mon cœur s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle, et j'oserai 
dire, j'oserai croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son cœur, en 
s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle. » 

Avant de jouir si complètement de ce bonhem% avant de soutenir 
ce cœur d'élite et d'y trouver lui-même un appui, Alfieri eut de 
cruelles épreuves à traverser. On devine bien qu'une âme aussi fou- 
gueuse, chez qui une passion éperdue se trouvait si intimement as- 
sociée à un ardent amour de la gloire, devait marcher droit à son 
but, décidée à briser tous les obstacles. D'abord, pour vivre auprès 
de cette poétique créature, devenue si vite la confidente de son cœur 
et l'inspiratrice de son génie, il fallait qu'il renonçât pour toujours 
à son pays natal. Personne n'ignore ce qu'était le Piémont il y a 
quatre-vingts ans, une monarchie militaire, un gouvernement des- 
potique, hostile ou indilTérent aux lettres, occupé seulement de pour- 

TOME XXXI. 18 



TJh REVUE DES DEUX MONDES. 

suivre ses desseins avec une ténacité inflexible, on pourrait dire un 
pays barbare au sens italien du mot, ou bien encore une Macédoine 
forte et âpre située au nord de cette Grèce latine amollie par une 
civilisation si brillante. Parmi les lois tyranniques qui composaient 
le code du Piémont, il y en avait une qui défendait aux sujets du roi 
de s'absenter de ses états sans une autorisation écrite. Un autre rè- 
glement portait ces mots : u 11 sera également interdit à qui que ce 
soit de faire imprimer des livres et d'autres écrits hors de nos états, 
sans la permission des censeurs, sous peine d'une amende de soixante 
écus ou autre châtiment plus grave et même corporel, si les circon- 
stances le rendent nécessaire pour l'exemple de tous. » U fallait 
donc qu'Alfieri cessât d'être Piémontais, s'il voulait suivre sa voca- 
tion d'écrivain, ou que, demeurant attaché à son pays, il renonçât 
à la libre expression de ses pensées. Certes, il l'a dit assez haut, il 
se serait dêpiémontisè avec joie. Que de difficultés cependant! Que 
de sacrifices à faire! Il hésitait encore, combinant les moyens les 
plus sûrs ou attendant l'occasion la plus propice. Dès que son âme 
appartint à la comtesse d'Âlbany, plus d'hésitation, il brisa immé- 
diatement tous ses liens. « A quelque prix que ce fiit, s'écrie-t-il, je 
jurai d'abandonner pour toujours le nid malencontreux où j'étais 
né. » Il lui en coûta les deux tiers de sa fortune; qu'était-ce que 
cela pour cette âme impétueusement amoureuse? L'officier piémon- 
tais allait devenir un poète toscan auprès de la belle et royale com- 
tesse. 

Ce n'était point assez cependant de s'affranchir de la tyrannie du 
Piémont, il y avait d'autres obstacles au bonheur que rêvait far- 
dent poète. Impatient de s'établir à Florence, Alfieri semble oublier 
que la comtesse d'Albany appartient à un autre; qu'importe? il aime, 
ii est aimé. Les habitudes de la vie italienne lui permettront d'être le 
cavalier servant de ï adorai a donna dont il parle avec une tendresse 
si chaste et une si respectueuse ardeur. Ne lui dites pas qu'il est 
imprudent d'affronter de pareilles tentations, que sa poésie, mes- 
sagère d'amour et de douleur, rendra le tourment plus cruel, que 
Paul et Françoise de Rimini furent moins exposés qu'il ne va l'être: 
vains conseils! l'obstacle même irrite le fier jeune homme, et com- 
ment reculerait-il devant son amour en voyant tout ce que souffre 
îa comtesse? L'adoration de ce poète enivré, ce culte d'une âme 
d'élite pour la Béatrice qui l'inspire, f épanouissement de ce génie 
encore si inculte la veille et qui prend tout à coup un grand vol, ce 
sont là des consolations si douces pour cette jeune femme, hélas! 
enchaînée à un époux infirme et ivrogne. A ses yeux, à sa physio- 
îîomie, aux paroles joyeusement émues qui tombent de ses lèvres, 
Alfieri voit bien qu'elle est heureuse et qu'une vie nouvelle a com- 



LA COMTESSE d'aLBANY. 275 

mencé pour ce cœur si cruellement sacrifié jusque-là ; aura-t-il la 
force de s'éloigner? osera-t-il lui refuser un bonheur qui est déjà 
confondu avec le sien? Non, dût- il, pour savourer ce bonheur, subir 
en même temps mille tortures, dût-il éprouver auprès d'elle toutes 
les agonies de la mort, il ne la quittera point. Le voilà donc en vi- 
site réglée auprès de la royale comtesse, le voilà installé, pour ainsi 
dire, à titre de si'gi'sbeo, de cavalière servente, mais toutefois sur- 
veillé de fort près et obligé d'assister, le désespoir dans l'âme, aux 
brutalités du descendant des Stuarts. « Charles - Edouard , écrit à 
cette date le diplomate anglais , sir William Wraxall , est devenu 
bourru, violent, d'un commerce insupportable, surtout dans son in- 
térieur; son ivrognerie en fait un objet de pitié, et trop souvent de 
mépris, pour ceux qui le connaissent. » Alfieri écrivait de son côté, 
en parlant de cette malheureuse période : « Mon amie était con- 
damnée à une captivité où elle se mourait d'heure en heure. » Au 
milieu de ces angoisses, \ immense amour du poète se traduisait 
dans ses œuvres : tantôt c'étaient des poésies où s'épanchaient en 
liberté les secrètes émotions de son cœur, tantôt c'étaient des drames 
qu'il composait d'après les plans de son amie. Vingt-deux ans avant 
que Schiller écrivît sa Marie Stuart au nom d'une sympathie gé- 
nérale pour les victimes humaines, Alfieri concevait la sienne dans 
un sentiment tout semblable, et il devait ses plus nobles inspira- 
tions à l'héritière infortunée de cette race tragique. 

C'est aussi à cette période qu'appartiennent plusieurs de ses meil- 
leures créations, la Conjuration des Pazzi, Don Garcia, Oreste^ 
Rosemonde, Octavie, Timoléon, et ce poème, malheureusement trop 
peu historique, où il raconte, sous le titre à'Eimria vcndicata, l'as- 
sassinat du duc Alexandre par Lorenzino de Médicis. L'amitié, ainsi 
que l'amour, secondait ce brillant essor du poète. L'abbé Caluso, 
qu'Alfieri avait connu à Lisbonne et pour lequel il s'était pris d'une 
affection si vive et si profonde, ce Montaigne vivant, comme il l'ap- 
pelle, le plus fin des critiques, le plus aimable des penseurs, un des 
hommes qui ont le plus contribué, selon le témoignage de Vincent 
Gioberti, à la culture libérale de l'Italie du nord, l'excellent abbé 
Caluso venait d'arriver à Florence. Ami de ce brillant gentilhomme 
qu'il avait vu si inquiet à Lisbonne et si dégoûté de lui-même, il 
l'encourageait à se retremper dans une généreuse ambition; confi- 
dent de la comtesse, il l'aidait à créer un poète. Créer un poète! 
Oui, je crois qu'elle a mérité cet éloge ; les meilleures pages d' Al- 
fieri doivent être rapportées à la comtesse d'Albany, comme les 
œuvres les plus pures de l'ardent et tumultueux Immermann portent 
manifestement l'idéale empreinte de la comtesse d'Ahlefeldt (1). 

(1) Voj'ez, sur le poète Immermann et la comtesse d'Alihfeldt, la Bévue du 15 avril W-jt, 



576 REVUE DES DEUX MONDES. 

Beaux jours, heures lumineuses, si l'ange inspirateur n'eût été 
enfermé dans un cachot et gardé à vue par le plus intraitable des 
geôliers! Se figure-t-on Béatrice battue et outragée par l'un de 
ces personnages violens pour lesquels il y a un cercle particulier 
de l'enfer? J'imagine que le deuxième cercle, destiné aux gour- 
mands, devait renfermer aussi les ivrognes ; peut-on se représenter 
la messagère du monde idéal soumise à quelqu'un de ces grossiers 
personnages? Certainement Dante l'aurait délivrée. Alfieri, gentil- 
homme et poète, crut remplir deux fois son devoir en brisant les 
chaînes de la jeune femme. Il raconte en ses mémoires qu'il dut 
s'adresser à l'autorité, c'est-à-dire au grand-duc lui-même, pour 
assurer l'évasion de la comtesse d'Albany et la soustraire aux vio- 
lences de Charles-Edouard. La scène est vive, dramatique, mais on 
comprend que l'auteur de Marie Sluart, mêlé si directement à une 
aventure qui fit scandale en Italie, n'en veuille parler qu'à mots 
couverts. Le ministre protestant Louis Dutens, celui-là même à qui 
l'on doit un.e savante édition de Leibnitz, a complété le récit du 
poète dans le recueil de ses souvenirs intitulé Mémoires d'un voya- 
geur qui se repose. Louis Dutens, qui avait quitté la France pour se 
soustraire aux persécutions religieuses, avait séjourné longtemps 
en Italie, d'abord comme attaché à l'ambassade anglaise auprès de 
la cour de Turin, puis comme chargé d'affaires de l'Angleterre dans 
la même résidence; sa mission terminée, il parcourut les divers 
états italiens, et s'arrêta quelque temps à Rome et à Florence. Il 
habitait précisément cette dernière ville, quand arriva le singulier 
épisode qui mit en émoi toute la société de la péninsule. Louis Du- 
tens, qui a eu le tort de raconter sa biographie en style un peu ro- 
manesque, est pourtant un esprit grave, un observateur attentif, et 
il n'y a aucune raison de suspecter son témoignage. 

Il était convenu, — je résume la narration du ministre anglais, — 
il était convenu entre la comtesse et Alfieri qu'elle devait prendre 
enfin un parti décisif et, chercher un asile hors de la maison con- 
jugale. Le grand-duc, informé du projet, l'approuvait sans réserve. 
Une amie de la comtesse, M'"*" Orlandini, qui descendait de la famille 
jacobite du marquis d'Ormonde, était dans la confidence, ainsi que 
son cavalier servant, geatilhomme irlandais, nommé Gehegan. Le 
difficile était de déjouer la surveillance du comte, qui ne la quittait 
pas un instant, et la mettait littéralement sous clé chaque fois qu'il 
était obligé de sortir sans elle. A la promenade, à la messe, partout, 
on le voyait à ses côtés, comme un gardien hargneux. Enfin on 
tomba d'accord sur le plan; chacun apprit son rôle, et au jour fixé, 
à l'heure dite, la petite comédie fut enlevée avec un merveilleux 
ensemble. Un matin. M"'* Orlandini vint déjeuner chez la comtesse 
et lui proposa, en sortant de table, d'aller faire une visite au cou- 



LA COMTESSE d'aLBANY. 277 

vent des Dames-Blanches {le Bianchette), pour y admirer certains 
travaux d'aiguille, véritables merveilles d'élégance. «Volontiers, dit 
la comtesse, si mon mari le permet. » Le comte n'y voit nul obstacle; 
on monte en voiture, on part, on arrive au couvent, non loin duquel 
on rencontre M. Gehegan, qui se trouvait là comme par hasard. La 
comtesse et M'"* Orlandini descendent les premières, et franchissent 
les degrés du seuil. Elles sonnent; la porte s'ouvre et se referme 
immédiatement sur elles, a Parbleu! monsieur le comte, s'écrie 
M. Gehegan, qui les suivait, ces religieuses sont d'une exquise po- 
litesse : elles viennent de mejeter la porte au nez! » Charles-Edouard 
s'avançait d'un pas trahiant. ((«Attendez, dit-il, je saurai bien me 
faire ouviir. » Il monte les marches du perron, et frappe le seuil 
d'une main impatiente. Personne ne répond à cet appel; il frappe 
encore, il frappe à coups redoublés : même immobilité dans le ves- 
tibule. 11 est évident qu'on lui refuse l'entrée du cloître. Alors sa 
colère éclate, il secoue si violemment et marteaux et sonnettes qu'il 
faut bien que l'abbesse intervienne. La voilà qui ouvre le guichet. 
<( Monsieur, dit-elle sans s'émouvoir, la comtesse d'Albany a cher- 
ché un asile dans ce couvent; elle y est sous la protection de son 
altesse impériale et royale la grande-duchesse. » 

Dire la stupéfaction et la fureur de Charles-Edouard, ce serait 
chose impossible. Pientré chez lui, il s'adresse au grand-duc; mais 
toutes ses plaintes, toutes ses prières, toutes ses protestations sont 
vaines : Pierre-Léopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas 
compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d'Albany, qui 
n'avait pas l'intention de finir ses jours dans le couvent des Dames- 
Blanches, faisait de son côté des démarches couronnées d'un meil- 
leur succès. La scène que nous venons de raconter se passait dans 
la première semaine du mois de décembre 1780; le lendemain ou le 
surlendemain, la comtesse écrivit à son beau-frère, le cardinal 
d'York, lui demandant sa protection et un asile à Rome. Le plus 
pressé pour elle était de quitter Florence, où elle pouvait craindre 
tous les jours quelque tentative désespérée du comte. Voici ce que 
le cardinal lui répondait le 15 décembre. 11 faut citer cette lettre tout 
entière avec ses incorrections de style et son orthographe; on y verra 
ce que la société italienne pensait de cette singulière aventure. ]N' ou- 
blions pas que, parmi les défenseurs de la comtesse, celui qui porte 
Ici la parole est certainement le moins suspect; le cardinal Henry 
d'York est le propre frère de Charles-Edouard, comte d'Albany. 

« Frascati, ce 15 décembre 1780. 

« Ma très chère sœur, je ne puis vous exprimer raffliction que j'ai souf- 
ferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que j'ai prévu 
■ce qui est arrivé, et votre démarche, faite de concert avec la cour, a ga- 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

ranti la droiture des motifs que vous avez eus pour la faire. Du reste, ma 
très chère sœur, vous ne devez pas mettre en doute mes sentimens envers 
vous, et jusqu'à quel point j'ai plaint votre situation ; mais, de l'autre côté, 
je vous prie de faire réflexion que, dans ce qui regarde votre indissoluble 
union avec mon frère, je n'ai eu aucune autre part que celle d'y donner 
mon consentement de formalité après que le tout était conclu, sans que 
j'en aie eu la moindre information par avance, et pour ce qui regarde le 
temps après l'effectuation de votre mariage, personne ne peut être témoin 
plus que vous-même de l'impossibilité dans laquelle j'ai toujours été de vous 
donner le moindre secours dans vos peines et afflictions. Rien ne peut être 
plus sage ni plus édifiant que la pétition que vous faites de venir à Rome 
dans un couvent, avec les circonstance^ que vous m'indiquez : aussi je n'ai 
pas perdu un moment de temps pour aller à Rome expressément pour vous 
servir et régler le tout avec notre très saint-père, les bontés duquel envers 
vous et envers moi je ne saurais vous exprimer. J'ai pensé à tout ce qui 
pouvait vous être de plus décent et agréable, et j'ai eu la consolation que 
le saint-père a eu la bonté d'approuver toutes mes idées. Vous serez dans 
un couvent où la reine ma mère a été pendant du temps, le roi mon père 
en avait une prédilection toute particulière. On y sait vivre plus que dans 
aucun couvent de Rome. On y parle français : il y a quelques religieuses 
d'un mérite très distingué. Monseigneur Lascaris en est à la tête. Votre nom 
de comtesse d'Albany vous mettra à l'abri de mille tracasseries, sans déroger 
en rien au respect qui vous est dû , et sur ma parole , vous en recevrez des 
marques de tout côté. Pour ce qui regarde votre sortie pour prendre l'air, 
qui est trop nécessaire à votre santé, le saint-père a eu la bonté de me lais- 
ser l'arbitre sur cet arrangement-là, moyennant quoi vous pouvez être tran- 
quille sur ce point comme sur beaucoup d'autres choses qu'il ne me convient 
pas de traiter en détail avec vous. Il suffit que vous soyez sûre d'être en 
bonnes mains, et que je ne me retire jamais de confesser au public l'assis- 
tance que je vous dois dans votre situation, étant sûr et très sûr que vous 
ferez honneur aux conseils ou avertissemens que je pourrai prendre la liberté 
de vous donner dans quelques occasions, et qui sûrement n'auront d'autre 
objet que votre vrai bien devant Dieu et les hommes. On écrit très fort au 
nonce par cet ordinaire, pour régler avec la cour où vous êtes les moyens 
de votre départ sûr et tranquille : il faut vous en rapporter à eux. Je m'i- 
magine que vous viendrez avec M"'" de Marzan et au surplus deux filles de 
chambre. Enfin, ma très chère sœur, tranquillisez votre esprit; laissez-vous 
régler par ceux qui vous sont attachés, et surtout ne dites jamais à qui que 
se soit que vous ne voulez jamais entendre parler de retour avec votre mari. 
N'ayez pas peur que, sans un miracle évident, je n'aurais jamais le courage 
de vous le conseiller; mais comme il est probable que le bon Dieu a permis 
ce qui vient d'arriver, pour vous émouvoir à la pratique d'une vie édifiante 
par laquelle la pureté de vos intentions et la justice de votre cause seront 
justifiées aux yeux de tout le monde, il peiit se faire aussi que le Seigneur 
ait voulu , par le même moyen , opérer la conversion de mon frère. Il est 
vrai aussi que, si je n'ose me flatter du second, j'ai un vrai pressentiment 
du premier, qui me console infiniment dans le comble de mon chagrin. 
Adieu, ma très chère sœur, ne pensez à rien. Monseigneur Lascaris, Cantini 



LA COMTESSE d'aLBANY. 279 

et mol, pensons à tout ce qui est nécessaire. Je suis plein de sentlmens pour 
vous. 

« Votre très affectionné frère, 

« Henry, cardinal. » 

Le lendemain, 16 décembre, un bref du pape Pie VI, adressé à 
la comtesse d'Albany, lui annonçait que les dispositions du cardinal 
étaient complètement approuvées, et qu'un asile sûr attendait la 
royale fugitive dans le couvent des ursulines. La comtesse quitta 
aussitôt le cloître des Dames-Blanches et prit la route de Rome. Ce 
ne fut pas toutefois sans des appréhensions très vives : on savait la 
fureur du comte, on connaissait la violence de son caractère, et il 
fallait bien avouer qu'il ne manquait pas de bonnes raisons en ce 
moment pour se faire justice à lui-même. N'avait-il pas des servi- 
teurs prêts à tout? Ne pouvait-il rattraper sa. proie? Dans cette es- 
pèce de lutte ouverte entre le grand-duc et lui, son honneur n'était-il 
pas doublement engagé? On craignait en un mot que le partisan de 
17/i5 ne retrouvât sa vigueur juvénile pour cette expédition d'un 
nouveau genre; il fallait donc être en mesure d'empêcher un coup 
de main. Un soir, au tomber de la nuit, une voiture sortit du cloître 
des Dames-Blanches, emportant la belle réfractaire; une escorte de 
cavaliers armés galopait à ses côtés; sur le siège étaient Alfieri et 
M. Gehegan, tous deux déguisés en cochers et le pistolet au poing. 
Ils occupèrent ce poste pendant plusieurs'lieues, et ne revinrent à 
Florence qu'après avoir laissé la jeune femme à l'abri de tout péril. 
Le voyage en effet s'accomplit sans accident, et la comtesse, arrivée 
à Rome, fut reçue avec les plus vives marques d'affection et de res- 
pect par son beau-frère le cardinal. 

Alfieri , dans ses mémoires , se garde bien de raconter ce singu- 
lier épisode ; il revendique pourtant avec assurance l'honneur d'a- 
voir fait son devoir, a On a pu, dit-il, me noircir à cette occasion, 
on a pu forger contre moi des calomnies que je ne m'abaisserai pas 
à relever; quiconque est dans le secret de l'aventure trouvera qu'il 
n'était pas si aisé de se bien comporter en une pareille affaire et de 
la mener à bonne fin, comme je crois l'avoir fait. » La comtesse 
une fois réfugiée en lieu sûr, Alfieri fut bien obligé, par convenance 
au moins, de rester quelques mois à Florence. Ce qu'il y souffrit 
des tourmens de l'absence, il l'a dit lui-même avec sa vivacité habi- 
tuelle. Florence n'est plus pour lui <( qu'un désert. » Il y est seul, 
sans secours, impuissant à vivre, « comme un aveugle qu'on aban- 
donne. » La gloire même n'a plus d'aiguillons pour exciter sa tor- 
peur : c'était la vue de la comtesse, c'étaient ses paroles, ses encou- 
ragemens, qui enflammaient son génie; séparé d'elle, qu'allait-il 
devenir? « Il est donc bien clair, ajoute- t-il, que si dans cette affaire 
j'avais travaillé avec zèle pour le plus grand bien de mon amie, je 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'avais rien fait pour le mien, puisqu'il n'y avait pas pour moi de 
plus grand malheur que celui de ne plus la voir. » Enfin, au mois 
de janvier 1781, incapable de supporter plus longtemps ce doulou- 
reux séjour, il se décide à partir; il voyagera, il ira voir Naples, et 
pourquoi Naples? Vous le devinez sans peine, c'est que Rome est 
sur sa route. Les agens secrets de Charles-Edouard en penseront 
ce qu'ils voudront; est-il possible de traverser Rome sans s'y arrê- 
ter au moins quelques jours? Il s'y arrête, et sa première visite est 
pour le couvent des ursulines; mais c'est lui-même qu'il fout laisser 
parler : u J'arrivai, je la vis (ô Dieu! mon cœur se brise encore rien 
que d'y penser! ), je la vis captive derrière une grille, moins tour- 
mentée peut-être qu'elle ne l'était à Florence, mais, par d'autres 
motifs, tout aussi malheureuse! Hélas! n'étions-nous pas séparés? 
Et qui pouvait savoir quand nous cesserions de l'être? Du moins, à 
travers mes larmes, c'était pour moi une consolation de songer que 
sa santé allait se rétablir peu à peu, de penser qu'elle pourrait res- 
pirer un air plus libre, dormir d'un sommeil paisible, ne plus avoir 
sans cesse à trembler devant l'ombre invisible, odieuse, d'un époux 
ivre, — qu'elle pourrait vivre enfin... Cette idée me rendait moins 
cruels et moins longs les jours horribles de l'absence, lorsque d'ail- 
leurs il fallait bien m'y résigner. » Il se résigna donc, non pas sans 
des frémissemens de colère; il se résigna même à solliciter les au- 
torités romaines, à courtiser le cardinal d'York, pour obtenir la per- 
mission de voir la comtesse. Le gentilhomme altier, le poète impa- 
tient du joug s'imaginait vraiment avoir des droits sur la femme de 
Charles-Edouard, et il s'indigne des difficultés que rencontre sa pé- 
tition, comme s'il était victime de quelque monstrueuse injustice. 
Il faut voir avec quel dédain il traite ces frères, comme il les ap- 
pelle, l'héritier du trône de Charles P'' et le cardinal d'York, au 
moment même où il déclare qu'il n'en veut pas dire de mal : « Si 
j'ai pu, dit-il, abaisser devant eux l'orgueil de mon caractère, que 
l'on juge par là de mon immense amour pour M""^ d'Albany! » 

Obligé pourtant de quitter Rome, il continue son voyage et s'éta- 
blit à Naples, le désespoir dans l'âme. Adieu la poésie, adieu les 
rêves de l'artiste ! Ces figures à peine ébauchées qui déjà lui sou- 
riaient de loin, ces créations entrevues à demi dans la première 
aube de l'imagination qui s'éveille, un voile sombre les recouvre à 
ses yeux. A Naples comme à Florence, Alfieri sent que sa muse 
l'abandonne. Une seule pensée, une seule occupation remplit ses 
longues journées d'exil : écrire à la comtesse et attendre, pour les 
mouiller de larmes, les pages tracées de sa main. « Chaque jour, 
dit-il, je m'en allais, solitaire, parcourir à cheval ces belles plages 
de Pausilippe et de Baïa, ou encore vers Capoue et Caserte, les yeux 
presque toujours baignés de larmes , et tellement anéanti que moa 



LA COMTESSE d'aLCANY. 281 

âme pleine d'amour et de douleur n'éprouvait pas même le désir 
de s'épancher en vers. » Pendant ce temps, la comtesse s'arrangeait 
de manière cà ne plus dépendre de son beau-frère le cardinal. Ce 
n'était pas pour édifier la ville de Rome par un renoncement absolu 
aux choses du monde qu'elle avait cherché un refuge dans les états 
du saint-père; si elle voulait reconquérir son indépendance, aliénée 
un instant par calcul autant que par nécessité, il fallait que sa posi- 
tion de fortune lui permît de ne rien devoir ni au comte, ni au car- 
dinal, ni au pape. Ce fut à la reine de France qu'elle s'adressa. 
Autrichienne de naissance, elle songea naturellement à la fille de 
cette Marie-Thérèse qui avait été la bienfaitrice de sa jeunesse ; le 
grand-duc de Toscane, qui l'avait protégée si efficacement contre 
son mari, n'était-il pas le frère de Marie-Antoinette? Mille raisons 
la décidaient à invoquer l'assistance de la jeune reine; elle parla du 
fond du cloître, et sa voix fut entendue. Son existence assurée dé- 
sormais, la comtesse fut plus libre pour demander et plus forte pour 
obtenir ce que j'appellerai son émancipation; la tutelle de Pie VI et 
du cardinal d'York ne pouvait être qu'une ressource de circonstance 
pour l'amie d'Alfieri. Dès la fin de mars 1781, la comtesse sortait 
du couvent des ursulines et s'installait provisoirement dans le palais 
■du cardinal, lequel passait presque toute l'année dans son évêché de 
Frascati. Elle ne devait pas tarder à reprendre sa liberté tout entière. 
Le 12 mai suivant, Alfieri était auprès d'elle, et à force de sollicita- 
tions, de servilités, de petites ruses com^tisanesques (c'est lui-même 
qui parle ainsi), à force de saluer les éminences jusqu'à terre, comme 
un candidat qui veut se pousser dans la prélature, à force de flatter 
et de se plier à tout, lui qui jusque-là n'avait jamais su baisser la 
iête,- toléré enfin par les cardinaux, soutenu même par ces prestolets 
qui se mêlaient à tort et à travers des affaires de' la comtesse, il finit 
par obtenir la grâce d'habiter la même ville que la gentilissima si- 
<gnora, celle qu'il appelle sans cesse la donna mia, Yamata donna, 
La comtesse demeurait donc chez son beau-frère, dans ce splen- 
4ide palais de la Cancellaria, construit au xv^ siècle par Bramante 
pour un des neveux de Sixte IV; Alfieri habitait la villa Strozzi, sur 
une des sept collines, non loin des thermes de Dioclétien. Le jour, 
inspiré par le spectacle grandiose qui se déroulait sous ses regards, 
iîmbrassant dans une immense étendue les ruines de la ville éter- 
nelle et les solitudes de la campagne, il se livrait avec enthousiasme 
à ses travaux poétiques. Le soir, il descendait dans la ville, il allait 
chercher de nouvelles inspirations auprès de celle qui était pour lui 
îa poésie elle-même, puis il retournait joyeux dans son désert. « Vai- 
nement, dit-il, eût-on cherché dans l'enceinte d'une grande ville 
un séjour plus riant, plus libre, plus champêtre, mieux assorti à 
mon humeur, à mon caractère, à mes occupations. » 11 y passa deux 



282 BEVUE DES DEUX MONDES. 

années, deux années de bonheur paisible et de ravissement spiri- 
tuel. C'est alors qu'il écrivit sa Mérope, qu'il fit jouer son A)iti- 
gonc dans les salons du duc de Grimaldi, ambassadeur d'Espagne, 
qu'il dicta, recopia, corrigea ses quatorze premières tragédies, et, 
prenant le parti d'en livrer quatre à l'impression, aborda enfin, non 
sans angoisses, les grandes épreuves de la publicité. Quand ce n'é- 
taient pas des ducs et des duchesses qui représentaient ses person- 
nages, il lisait lui-même ses drames en présence de la société la 
plus sensible aux émotions du beau, et il arrivait parfois que sa pa- 
role vibrante, ses vers métalliques, ses pensées républicaines et al- 
tières éveillaient au sein de l'auditoire ému un génie qui s'ignorait 
encore. Un jour, dans ce brillant salon de M'"" Maria Pezzelli, où se 
réunissait tout ce qu'il y avait à Rome d'esprits lettrés, où écrivains 
et artistes se mêlaient familièrement aux prélats et aux grands sei- 
gneurs, le poète, lisant sa Virginie, laissait éclater la sombre ar- 
deur de son âme; un jeune homme l'écoutait et sentit naître en lui, 
au souffle de cette voix, une puissance inconnue. C'était Vincenzo 
Monti, le même qui devait plus tard faire si bon marché de sa con- 
science au milieu des vicissitudes de son pays, mais qui, exalté alors 
et comme grandi par l'enthousiasme d'Alfieri, écrivit, tout jeune 
encore, non-seulement la plus originale de ses œuvres, mais une 
des meilleures productions de la scène italienne, le drame d'^rf.f- 
todhne. Ainsi se déployait l'activité du poète en ces fécondes an- 
nées; ainsi la comtesse d'Albany, enfermée hier dans un couvent, 
condamnée la veille chez son royal époux à la plus odieuse tyrannie 
domestique, redevenait souveraine par le cœur, et protégeait cette 
gloire naissante qui déjà remplissait l'Italie. 

Prenons garde cependant que les extases du poète ne nous fassent 
illusion. Ce bonheur dont il parle en un langage presque mystique, 
c'était un bonheur illicite, et qui ne pouvait durer. Il eût été vrai- 
ment trop étrange, même dans l'Italie du xviii* siècle, que les amours 
d'Alfieri trouvassent un Éden si commode dans le palais de ce car- 
dinal, qui, par convenance au moins, était tenu de veiller sur la 
femme de son frère. Alfieri a beau s'indigner contre les prêtres qui 
se mêlent de ses affaires dans des vues toutes mondaines, il a beau 
flétrir les cafards, qui, en blâmant sa conduite, font la satire de la 
leur : il faut bien reconnaître que les hommes qui le condamnaient, 
autorisés ou non, ne faisaient que répéter fidèlement les premiers 
murmures de la conscience publique. « La conduite de cette dame 
à mon égard, dit-il en termes assez peu délicats, était plutôt en-deçà 
qu'au-delà de ce qui se pratiquait communément à Rome. » Qu'im- 
porte cette singulière excuse? Ce qu'on ne voyait pas à Rome au 
milieu du relâchement général des mœurs, ce qui donnait aux aven- 
tures de la comtesse d'Albany un caractère particulièrement fâcheux, 



LA COMTESSE d'aLBANY. 283 

c'étaient les circonstances qui avaient accompagné sa fuite, cette 
intervention du grand-duc de Toscane, cette espèce de coup d'état, 
comme l'appelle si justement M. Villemain, et un coup d'état solli- 
cité par qui? Par le plus ardent ennemi du pouvoir absolu, par un 
homme que la seule pensée d'un acte arbitraire remplissait de fu- 
reur, et qui allait sans le moindre scrupule profiter de celui-là. On 
n'avait songé d'abord qu'aux malheurs de la comtesse, aux violences 
de son mari; quand on la vit si heureuse, si sereine, si triomphante, 
et peut-être un peu altière déjà dans cette félicité qui bravait l'opi- 
nion, quand on vit les premiers rayons de la gloire d'Alfieri resplen- 
dir sur le front de la jeune femme, on trouva que le roman, si inté- 
ressant au début par les infortunes de l'héroïne, finissait trop vite 
et trop bien. On se demanda si la punition infligée au comte d'Al- 
bany n'était pas excessive, et, la sévérité morale des uns venant en 
aide à la jalousie mondaine des autres, les murmures éclatèrent. 

Il ne dissimulait pas ses plaintes en effet, le vieillard abandonné. 
Dans les intervalles lucides que lui laissait sa misérable passion, ag- 
gravée de jour en jour, il tournait ses yeux vers Rome, et, apprenant 
les longues visites d'Alfieri au palais du cardinal, il sentait sur son 
visage dégradé la rougeur de la honte. Il suppliait son frère de faire 
cesser un tel scandale , et bien des voix à Rome se mêlaient à la 
sienne. Alfieri, au milieu de ces récriminations irritées, est bien 
obligé de reconnaître que ces plaintes étaient justes. (( J'avouerai, 
dit-il, pour l'amour de la justice, que le mari, le beau-frère et tous 
les prêtres de leur parti avaien* bien les meilleures raisons pour ne 
pas approuver mes trop fréquentes visites dans cette maison , quoi- 
qu'elles ne sortissent pas des bornes de l'honnêteté. » Le soulève- 
ment de l'opinion devint si vif, les hostilités du cardinal furent si 
menaçantes, que l'amant de la comtesse d'Albany fut obligé de quit- 
ter Rome. A-t-il pris spontanément ce parti, comme il l'affirme, 
pour prévenir la sentence pontificale? A-t-il été chassé par un ordre 
exprès de Pie VI, de ce même pape à qui il avait offert (si lâche- 
ment, dit-il) le premier recueil de ses tragédies, et qui l'avait ac- 
cueilli avec tant de bonté? 11 y a des doutes sur ce point; ce qui est 
certain, c'est que le li mai 1783 Alfieri fut obligé de dire un long 
adieu à celle qui était phis que la moitié de lui-même, u Des quatre 
ou cinq séparations qui me furent ainsi imposées, ajoute-t-il, celle-ci 
fut pour moi la plus terrible, car toute espérance de revoir mon 
amie était désormais incertaine et éloignée. » 

IV. 

Alfieri, chassé de Rome, recommence sa vie errante. Il va d'abord 
à Sienne chez son fidèle ami Francesco Gori Gandinelli. Les grands 



28â REVUE DES DEUX MONDES. 

souvenirs de la poésie nationale l'attirent ensuite vers les lieux con- 
sacrés : il cherche l'âme de Dante à Ravenne, il visite à Arqua le tom- 
beau de Pétrarque et celui d'Ârioste à Ferrare. Pendant ces pèleri- 
nages, la poétique fureur qui le possède va, s'exaltant de plus en plus; 
ivre d'admiration pour les quatre grands maîtres italiens et impatient 
de se placer auprès d'eux, s'il rencontre sur sa route un journal dans 
lequel ses premières tragédies sont librement appréciées, il traite la 
presse littéraire avec une violence où l'on sent à la fois l'orgueil du 
patricien et l'irritabilité d'une âme en peine. Enfin, allant de ville 
en ville, « toujours pleurant, rimant toujours, » il voit à Maslno son 
cher ami de Lisbonne, l'excellent abbé Caluso; il voit aussi les deux 
maîtres de ce style facile et souple qu'il s'efforçait d'atteindre, Pa- 
rini à Milan et Cesarotti à Padoue; il revient ensuite en Toscane, y 
fait imprimer un nouveau choix de ses tragédies, puis, incapable de 
supporter sa douleur, il veut se distraire en changeant de place et 
part soudain pour l'Angleterre. Son amour pour la comtesse d'Ai- 
bany et sa passion pour les vers s'étaient développés ensemble; sé- 
paré de son amie, il sentait sa troisième passion, celle des chevaux, 
reprendre invinciblement le dessus et triompher de la poésie. « Pas- 
sion effrontée! dit-il gaiement. Que de fois les beaux coursiers, dans 
la tristesse et l'abattement de mon cœur, ont osé combattre, ont osé 
vaincre les livres et les vers! De poète je redevenais palefrenier... » 
Il était poète encore lorsque, débarqué à Antibes, il allait mêler ses 
larmes brûlantes aux flots de la Sorgue , en face du sombre rocher 
de Vaucluse, délicieuse solitude, dit-il, car il n'y a vu que l'ombre 
du souverain mailre d'amour, et le souvenir de Laure de Noves lui 
a rappelé Louise d'Albany. C'est bien le poète aussi, le poète toscan 
irrité, le petit-fils de Dante et l'héritier de ses colères, qui maudit 
en passant Y immense elo a que parisien, et les écrivains ignorans qui 
de toute la littérature italienne comprennent tout au plus Métastase, 
et le jargon nasal de ce pays, ee qu'il y a de moins toscan au 
monde. Fou d'enthousiasme ou de fureur, nous reconnaissons l'au- 
teur à'Antigone et de Virginie; mais bientôt, quand il arrive à 
Londres, il ne songe plus qu'aux belles têtes de chevaux, aux fières 
encolures, aux larges croupes, et son grand souci est de faire tra- 
verser le détroit à ces quinze nobles bêtes dont il va enrichir ses 
écuries. 

Pendant qu'il court le monde, la comtesse d'Albany passe l'été 
et l'automne à Genzano, dans une retraite enchantée d'où elle aper- 
çoit devant elle les sommets du mont Aibano et à ses pieds le lac 
de Némi, 

Le beau lac de Némi qu'aucun souffle ne ride. 

C'est là qu'elle recevait les lettres d'Alfieri, c'est de là qu'elle en- 



LA COMTESSE d'aLBVNY. 285 

voyait ses consolations à cette âme impétueuse. Si nous ne possé- 
dons pas cette correspondance où tant de choses sans doute nous 
seraient révélées, on montre du moins à Florence un document as- 
sez bizarre qui appartient précisément à cette date, et n'a pas be- 
soin de commentaire. C'est un cahier renfermant une série de son- 
nets adressés pour la plupart à la comtesse, avec ce titre étrange : 
Sonctti di Psipsio copiati da Psipsia in Genzano, il di 17 ottobre 
1783, anno disf/raziato per tutti due. Psipsio, Psipsia, pourquoi ces 
noms? 11 y a Là une énigme que personne encore n'a devinée, mais 
ce détail offre peu d'intérêt; la seule chose à signaler ici, c'est le 
témoignage de leurs sentimens mutuels pendant ces années de sé- 
paration et d'exil. 

Au commencement de l'hiver, la comtesse d' Albany revint à Rome, 
où de graves événemens l'attendaient. Le roi de Suède, Gustave IIL 
visitait alors l'Italie, et bien qu'il voyageât sous le nom du cosnte 
de lîaga, c'est-à-dire incognito, sans pompe, sans bruit, occupé 
seulement d'étudier les monumens et les musées, il se mêla cepen- 
dant, comme tout le monde, des affaires de la comtesse d'Albany. II 
avait eu une entrevue le 1" décembre à Pise avec Gharles-Édouai'd; 
il avait reçu ses confidences, et n'avait pu retenir ses larmes en 
voyant à quelle misérable situation était réduit l'héritier de tant de 
rois. Après l'avoir décidé à renoncer pour toujours à son rôle de 
prétendant, il s'était fait un devoir d'assurer le repos de ses der- 
niers jours, il avait écrit à Louis XVI pour le prier d'améliorer la 
position pécuniaire du malheureux prince, et cette lettre, remise au 
roi de France par l'ambassadeur suédois, M. le baron de Staël-Hol- 
stein, avait déjà obtenu un résultat favorable. Il lui restait encore à 
régler les rapports de Charles-Edouard avec sa femme, à mettre fm, 
d'une manière ou d'une autre, à une situation qui était le scandale 
de l'Italie et de l'Europe. Gustave III, dès son arrivée à Rome, au 
commencement de l'année 178Zi, eut des conférences à ce sujet avec 
la comtesse d'Albany et le cardinal d'York. Que se passa-t-il dans ces 
conférences? Quel fut le rôle du cardinal, quelle l'attitude de la com- 
tesse? On ne sait, mais il est clair que ni l'un ni l'autre ne pouvait 
entretenir le roi de Suède dans les illusions qu'il s'était faites. Gus- 
tave apprit là bien des choses dont il ne se doutait point, et, voyant 
qu'il fallait renoncer à l'espoir de ramener la comtesse, il conçut 
aussitôt le projet de faire prononcer la séparation légale des deux 
époux. Le 'Ih mars 178/i, il annonçait à Charles-Edouard le résul- 
tat de ses démarches; on devine aisément, d'après la réponse du 
prince, les révélations et les conseils que renfermait cette lettre. 
Voici ce que l'héritier des Stuarts s'empressait d'écrire, trois jours 
après, à son ami le roi de Suède, ou plutôt le comte de Haga. De 



286 REVUE DES DEUX MONDES. 

tels documens veulent être cités avec une fidélité scrupuleuse; ce 
ne sont pas des modèles de style ou de correction qu'on y cherche. 

« Monsieur le comte, j'ai été on ne peut pas plus sensible à la vôtre obli- 
geante de Rome, du 2i mars. Je me mets entièrement dans les bras d'un si 
digne ami que vous êtes, monsieur, car je ne connais personne à qui je 
puisse confier mieux et mon honneur et mes intérêts. Tâchez de terminer 
cette affaire le plus tôt possible. Je consens pleinement à une séparation 
totale avec ma femme, et qu'elle ne porte plus mon nom. En vous renou- 
velant les plus sincères sentimens de reconnaissance et d'amitié, je suis votre 
bon ami, 

« C. d'Albanie (1). » 

Les conditions de la séparation furent réglées par le roi de Suède 
et le cardinal d'York. La comtesse abandonna la plus grande partie 
de son douaire, et la cour de France, pour faciliter cet arrangement, 
lui assura une rente annuelle de 60,000 livres. Ces conventions une 
fois arrêtées, et le pape ayant autorisé la séparation a )nensa et ihoro, 
Charles-Edouard signa la déclaration que voici : 

« Nous, Charles, roi légitime de la Grande-Bretagne, sur les représenta- 
tions qui nous ont été faites par Louise-Caroline-Maximilienne-Emmanuel, 
princesse de Stolberg, que pour bien des raisons elle souhaitait demeurer 
dans un éloignement et séparation de notre personne, que les circonstances 
et nos malheurs communs rendaient nécessaires et utiles pour nous deux, 
et considérant toutes les raisons qu'elle nous a exposées , nous déclarons 
par la présente que nous donnons notre consentement libre et volontaire à 
cette séparation, et que nous lui permettons dores en avant de vivre à Rome, 
ou en telle autre ville qu'elle jugera le plus convenable, tel étant notre bon 
plaisir. 

« Fait et scellé du sceau de nos armes en notre palais à Florence, le 
3 avril 178Z|. 

« Approuvons l'écriture et le contenu ci-dessus. 

« Charles R. » 

La comtesse d'Albany (car elle continua de porter ce nom) pro- 
fita bientôt de sa liberté pour quitter Rome; mais, n'osant pas encore 
braver l'opinion publique au point de se retrouver avec Alfieri dans 
quelque ville d'Italie, elle lui donna rendez-vous en Alsace. Elle 
était allée passer la chaude saison au pied des Vosges; ce fut là, 
dans une jolie maison de campagne non loin de Colmar, que les 
deux amans se retrouvèrent. Le poète y demeure deux mois, et aus- 
sitôt voilà les tragédies qui reprennent l'avantage sur les coursiers 

(1) Charles-Edouard signait comte d'Albanie, et sa femme comtesse d'Albany. Cette 
différence d'orthographe est-elle simplement fortuite? ou bien ne serait-ce pas après la 
séparation que la comtesse aurait modifié ainsi le nom de pure fantaisie que son mari 
a'éUiit donné? M. de Reumont ne nous fournit aucun renseignement sur ce point. 



LA COMTESSE d'alBANY. 287 

aux fières encolures. L'inspiration et même, pour parler plus sim- 
plement, le désir de se mettre à l'œuvre, le désir de prendre la 
plume et de tenter quelque chose, étaient intimement attachés pour 
Alfîeri à la présence de la comtesse. Encore pale f renier la veille, il 
redevient poète tout à coup dans sa villa de Golmar. C'est là qu'il 
compose Agis^ Sophonisbe, Myrrha, c'est là qu'il écrira ses deui 
Briitm et la première de ses Satires. L'année suivante en effet, aux 
premiers beaux jours de l'été, le poète et son amie, volontairement 
séparés pendant l'hiver, accourront de nouveau l'un vers l'autre, au 
fond de cette complaisante x\lsace qui les cache si bien à tous les 
yeux. On sait avec quelle ivresse Alfieri parle de cette période dans 
l'histoire de sa vie; on se rappelle sa douleur quand la comtesse, 
encore soigneuse de sa renommée, revient passer l'hiver dans les 
états du pape, s'établit à Bologne, et oblige son compagnon à choi- 
sir une autre résidence; on se rappelle aussi ses transports au mo- 
ment où le mois d'août, trois ans de suite, le ramène à Golmar; on 
se rappelle ces explosions d'enthousiasme, ce réveil d'activité poé- 
tique, cette soif de gloire qui le tourmente, sa joie de faire imprimer 
ses œuvres à Kehl dans a l'admirable imprimerie de Beaumarchais, » 
puis ses deux voyages à Paris , son installation avec la comtesse 
dans une maison solitaire, tout près de la campagne, à l'extrémité 
de la rue du Montparnasse, et tous les soucis que lui donne la pu- 
blication de ses œuvres complètes chez Didot l'aîné, « artiste pas- 
sionné pour son art. » Tous ces détails sont racontés dans l'autobio- 
graphie du poète, nous n'avons pas à y revenir ici; mais ce qu' Alfieri 
ne pouvait pas dire, et ce qui est pourtant un épisode essentiel de 
cette histoire, ce sont les dernières années de Charles-Edouard, ces 
années d'abandon et de malheur pendant lesquelles le triste vieil- 
lard, si longtemps dégradé, se relève enfin, et retrouve à sa der- 
nière heure une certaine dignité vraiment noble et touchante. 

Y. 

Lorsque Charles-Edouard eut signé la déclaration qui le séparait 
de sa femme, se sentant plus isolé que jamais, il eut la pensée de 
faire venir auprès de lui sa fille naturelle, l'enfant qu'il avait eue de 
miss Walkinshavv, et qui, âgée alors de trente et un ans, vivait avec 
sa mère dans l'abbaye de Notre-Dame de Meaux. Il y avait vingt- 
quatre ans qu'il était éloigné d'elle. Soit indifférence, soit ressenti- 
ment contre miss Walkinshaw, soit peut-être respect des conve- 
nances vis-à-vis de sa femme légitime, il ne paraît pas qu'il ait 
gardé pendant ce long espace de temps des sentimens bien pater- 
nels pour l'enfant qu'on lui avait arraché. Enfin, abandonné de 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

tous, car il s'était brouillé avec le cardinal pour de misérables ques- 
tions d'argent, livré pendant ses maladies à des soins mercenaires, 
seul dans le monde et voyant approcher l'heure suprême, il songea 
tout à coup à cette enfant, devenue sans doute une gracieuse femme, 
et qui pouvait rendre un peu de joie à son foyer désert. Au mois de 
juillet 178/i, il la reconnut pour sa fille par acte judiciaire, après 
quoi il la légitima, en vertu de ses droits princiers, sous le nom de 
duchesse d'Albany; puis, grâce à l'entremise de M. de Vergennes, 
ministre des relations extérieures, il obtint que ces deux actes fus- 
sent enregistrés par le parlement de Paris avec l'approbation de 
Louis XVI, Le prince, dans cette déclaration, ne pouvait prendre 
son titre de roi; on sait que, l'année précédente, Louis XVI avait 
signé ce glorieux traité de Versailles qui réparait, à dix ans de dis- 
tance, nos humiliations et nos désastres du traité de Paris : il eût 
été inconvenant et puéril de choisir un tel moment pour jeter cette 
espèce de défi à l'Angleterre. Le comte d'Albany signa simplement 
Charles-Edouard Stuart, petit-fds de Jaeqiies II, roi de la Grande- 
Bretagne, et l'acte fut enregistré au parlement le 6 septembre. 
Toutes ces choses réglées, il s'empressa d'en faire part à sa chère 
fille, et la pria de se rendre le plus tôt possible à Florence. 

La duchesse d'Albany arriva chez son père le 5 octobre, accompa- 
gnée d'une dame française mariée à un officier irlandais, M'"^ O'Don- 
nell, et d'un noble écossais, lord Nairn. Charles-Edouard la reçut 
avec une joie bien sentie. 11 avait fait renouveler pour elle l'ameu- 
blement de sa maison, et il sembla qu'il voulût changer aussi sa fa- 
çon de vivre. La fille, par sa seule présence, réformait les habitudes 
du père. Elle avait une dignité naturelle et discrète dont il était 
malaisé de ne pas subir le charme. Toute la haute société de Flo- 
rence s'empressa de lui rendre visite en son palais, et bientôt des 
fêtes, des bals, que la jeune femme présidait avec grâce, égayèrent 
la noble résidence, assombrie naguère par tant de douloureux sou- 
venirs. Si toutes relations étaient impossibles entre Charles-Edouard 
et le grand-duc de Toscane, d'autres personnes souveraines se firent 
un devoir de témoigner leurs sympathies au pauvre ressuscité et à 
sa douce directrice. A Pise, où elle passa l'hiver de 178^, la du- 
chesse d'Albany reçut l'accueil le plus cordial de la reine Caroline 
de Naples et de la grande-duchesse Marie- Louise, fille du roi d'Es- 
pagne Charles III. Au mois d'octobre de l'année suivante, elle eut 
une entrevue à Pérouse avec le cardinal d'York, qui avait refusé 
jusque-là d'établir aucune correspondance avec elle et laissait obs- 
tinément toutes ses lettres sans réponse, tant il était irrité contre 
son frère pour je ne sais quel règlement d'intérêts. Elle le vit, elle 
toucha ce cœur intraitable, et finit par réconcilier les deux frères. 



LA COMTESSE d'alBANY. 289 

À cette grâce bienfaisante du dévouement filial personne ne pouvait 
résisterr. Pie VI lui-même, malgré son peu d'estime pour Charles- 
Edouard, écrivit des lettres tout amicales à celle qui consolait ses 
vieux jours et qui relevait l'honneur de son nom. 

Cependant la santé du prince allait s' affaiblissant toujours. Il était 
trop tard pour qu'un changement de vie pût guérir un mal invé- 
téré. Il payait cruellement la peine de ses vices au moment où il les 
effaçait par son repentir. Son intelligence se voilait, il restait sou- 
vent des heures entières sans connaissance. On crut que la douce 
atmosphère de Rome lui vaudrait mieux pendant l'hiver que la froide 
bise des Apennins. Il quitta Florence le 2 décembre 1785, pour ne 
plus y revenir. Sa faiblesse était si grande, qu'il lui fut impossible 
de faire le voyage autrement qu'à petites journées, il faut presque 
dire pas à pas. Dès son arrivée à Rome , il parut se réveiller de sa 
torpeur. Réconcilié avec le cardinal , qui était venu le chercher jus- 
qu'à Yiterbe, affectueusement accueilli par le pape, il habitait de 
nouveau le palais où il était né, et maintes impressions de son en- 
fance, maints souvenirs de sa jeunesse, semblaient aiguillonner en 
lui l'homme d'autrefois. Ce ne fut qu'un éclair; le voile qui flottait 
sur sa pensée devint bientôt plus épais et plus noir. Un voyageur 
qui le vit souvent vers cette époque, le Milanais Joseph Gorani, ra- 
conte qu'il le trouvait à l'ordinaire étendu de tout son long sur un 
canapé, tantôt dormant, tantôt les yeux ouverts et fixes, presque 
toujours étranger à ce qui se passait autour de lui. Les soins dont il 
était entouré, la décence et le bon ordre de sa maison, attestaient 
pourtant l'action continue d'une influence sereine et bienfaisante 
que le malheureux n'avait jamais éprouvée avant ce dernier séjour 
à Rome. 

Au milieu de ses engourdissemens, il avait parfois des accès d'une 
sensibilité délicate et ardente, surtout quaid il était question de 
l'Ecosse et de ses braves highlanders. Peu de temps après son instal- 
lation à Rome, un visiteur anglais, M. Greathed, l'ami de Charles Fox, 
ayant été introduit auprès de Charles-Edouard, amena la conversa- 
tion sur les événemens de 17û5. « Ils étaient seuls, dit M. de Reu- 
mont, dans la chambre du prince... D'abord Charles-Edouard resta 
sur la réserve, ce souvenir ainsi évoqué lui causait manifestement 
une impression pénible; mais son interlocuteur continuant toujours, 
il sembla se débarrasser tout à coup d'un poids qui l'accablait : une 
flamme s'alluma dans ses yeux, une vie extraordinaire anima sa 
physionomie; il commença le récit de sa campagne avec une éner- 
gie toute juvénile; il parla de ses marches, de ses combats, de ses 
victoires, de sa fuite à travers mille dangers, du dévouement absolu 
de ses Écossais, du sort épouvantable réservé à un si grand nombre 

TOMl XXXI. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES, 

d'entre eux... Arrivé à ce point de son récit, l'impression que fit sur 
lui, après quarante années, le souvenir des souffrances de ses par- 
tisans fut si vive, si violente, que ses forces l'abandonnèrent, la pa- 
role mourut sur ses lèvres, et il tomba sans connaissance. » 

Joseph Gorani, dans ses notes de voyage, raconte un fait de même 
nature, et qui prouve bien ce redoublement d'exaltation, de sensibi- 
lité à la fois généreuse et maladive pour tout ce qui se rattachait à 
l'héroïque période de sa vie. Nous avons raconté son arrestation à 
i'Opéia de Paris en 17Zi8; lorsque le comte de Vaudreuil accomplit 
cette indigne mission qui arrachait des cris de douleur et de honte 
à Voltaire, il avait auprès de lui son jeune fils ; or il y avait entre 
le père et le fils une ressemblance extraordinaire qui s'accusa plus 
fortement encore avec les années. En 1787, M. de Vaudreuil le fils 
visitait Rome avec la duchesse de Polignac, l'amie de la reine Marie- 
Antoinette, la gouvernante des enfans de France. ^ Il eut, dit Joseph 
Gorani, l'indiscrète pensée de se présenter chez Charles-Edouard, 
et la duchesse d'Albany, ignorant ces détails, l'introduisit elle-même 
dans le salon de son père. » Dès qu'il entra, le prince, à l'aspect de 
cet odieux visage dont les traits étaient si cruellement gravés dans 
sa mémoire, crut voir se dresser en face de lui toutes les appari- 
tions des mauvais jours. L'émotion était trop poignante, le vieillard 
s'évanouit. Certes ce n'était plus ce personnage vulgaire qui contait 
ses aventures après boire et chez qui le héros s'était changé en roi 
de comédie. On sent un cœur ici, on voit un homme qui se relève 
pour espérer encore et pour souffrir. Il espérait toujours en effet, 
contre toute espérance. Précisément vers cette époque, au moment 
où il ne lui restait plus qu'un dernier souffle, il avait placé sous son 
lit une cassette renfeimant 12,000 écus, destinés, disait-il, à son 
retour en Ecosse. Cette folle pensée, si on la juge au point de vue 
moral, n'est-elle pas un trait qui nous touche? Il comprenait qu'une 
seule période de sa vie avait été véritablement digne d'un homme ; 
il voulait mourir debout, son drapeau à la main, pour effacer les 
misères de son passé. 

Il était trop tard pourtant, même au point de vue moral. Ces 
retours d'émotions généreuses et de viriles ardeurs étaient entre- 
mêlés d'abattemens qui annonçaient une crise suprême. Le 7 jan- 
vier 1788, il fut atteint d'un coup de sang; d'autres attaques sur- 
vinrent, et après trois semaines de souffrances il expira, le 30 janvier, 
entre les bras de sa fille. Son corps fut exposé dans la maison mor- 
tuaire. On avait placé sur le cercueil un sceptre. et une couronne, 
avec la décoration de l'ordre de la Jarretière. L'inscription funé- 
raire ne contenait que ces mots: Carolus IJI Mngnœ Britamuœrex. 
La dépouille mortelle fut transportée à Frascati, dans l'évêché du 



LA COMTESSE d'aLBANY. 291 

cardinal d'York, qui fit célébrer solennellement le service funèbre 
avec tout l'appareil usité pour les rois. L'année suivante, le lli no- 
vembre 1789, la duchesse Charlotte d'Albany, fidèle jusqu'à la 
mort à sa sainte et douloureuse mission, allait retrouver son père 
au fond de la tombe. 

Si nous avions à poursuivre ici l'histoire du dernier Stuart, il 
faudrait signaler la proclamation par laquelle le cardinal d'York, 
revendiquant le trône de ses aïeux, se déclara substitué, malgré son 
titre de prince de l'église, aux droits de son frère aîné Charles III, 
et prit le nom de Henri IX, proclamation dont le pape Pie VI loua la 
forme Judicieuse et sensée dans une lettre au cardinal Negroni. Il 
faudrait signaler aussi la médaille frappée à Rome à cette occasion,- 
étrange monument historique où l'on voit d'un côté le portrait du 
cardinal avec cette inscription en latin : Henri IX, roi de Griinde- 
Bretagne, de France et d'Irlande, défenseur de la foi, cardinal, 
évcque de Frascati, et sur le revers ces mots : Non desideriis liorni- 
num, sed voluntate Bei. 1788. Un sujet plus sérieux nous attire; 
laissons-là cet incident qui mérite à peine une mention, et cher- 
chons ce que devient l'épouse infidèle de Charles-Edouard. La com- 
tesse Louise d'Albany était à Paris depuis quelques semaines, en 
compagnie de fauteur ô'Antigone et de Marie Stuart, lorsqu'elle 
apprit la mort du prince dont elle portait le nom. Qu'éprouva-t-elle 
en recevant ce message? Fut-ce pour la bj-illante pécheresse foc- 
casion d'un remords, d'un regret, d'un retour sérieux et attristé 
sur elle-même? Y a-t-il enfin une conclusion morale à la première 
partie de cette histoire ? * 

Oui, r adultère a beau s'entourer de mille excuses et se parer de 
tous les prestiges de la poésie, fheure de la punition finit toujours 
par sonner. Sous Une forme ou sous une autre, le juge invisible sait 
atteindre les coupables. Certes on ne peut blâmer la comtesse d'Al- 
bany de s'être soustraite aux mauvais traitemens de Charles- 
Edouard: dès le jour où il viola tous ses devoirs, Charles-Edouard 
n'avait plus de droits sur elle. Une fois libre cependant, une fois 
arrachée à ce joug odieux, comment absoudre la femme qui ne sut 
pas se respecter? Selon le cours ordinaire des choses, de telles 
fautes le plus souvent sont punies par la faute même; le désen- 
chantement, le dégoût, f abandon, voilà presque toujours le réveil 
qui suit ces illégitimes transports. C'est le châtiment que des roman- 
ciers habiles nous ont tant de fois montré dans leurs meilleures 
peintures ; ce n'est pas le seul toutefois, et la Providence, en ses 
combinaisons infinies, a des ressources d'imprévu que nous ne 
soupçonnons pas. Le grand poète qui a créé le monde moral et qui y 
déroule tant de tragédies secrètes est toujours nouveau et toujours 



292 REVUE DES DEUX MONDES. 

infaillible. Ce châtiment dont je parlais tout à l'heure, la comtesse 
d'Albany paraît y avoir échappé; tout porte à croire qu'elle a été 
heureuse selon les hommes, qu'elle n'a pas connu les lendemains 
cruels de l'ivresse, qu'Alfieri n'a pas ressenti ou bien a su dissi- 
muler avec soin les amertumes du désenchantement; rien ne rappelle 
ici l'histoire d'Adolphe et d'Ellénore. Est-ce à dire que M'"'' d'Albany 
ait pu braver impunément la loi commune? Non, certes. Elle a subi 
une autre espèce de châtiment, un châtiment non moins grave pour 
une créature d'élite. C'était un esprit noble, un cœur au-dessus du 
vulgaire; elle eut la douleur de voir ce prince, si héroïque à vingt- 
cinq ans et dégradé longtemps par une infortune supportée sans 
courage, se relever à la fin sous une tendre et généreuse influence ; 
elle eut la douleur de voir la fille naturelle remplir avec un dévoue- 
ment pieux le devoir qui appartenait à la femme légitime et qu'elle 
eût été si capable de mener à bien. La duchesse Charlotte, en ré- 
veillant l'âme du vainqueur de Preston-Pans, a humilié la comtesse 
Louise. Voilà quel fut le remords de M'"" d'Albany. Alfieri l'indique» 
mais en termes trop vagues : « Au mois de février 1788, mon amie 
reçut la nouvelle de la mort de son mari, arrivée à Rome, où il 
s'était retiré depuis plus de deux ans qu'il avait quitté Florence. 
Quoique cette mort n'eût rien d'imprévu à cause des accidens qui 
pendant les derniers mois l'avaient frappé à plusieurs reprises, et 
bien que la veuve, désormais libre de sa personne, fût très loin 
d'avoir perdu un ami, je vis, à ma grande surprise, qu'elle n'en fut 
pas médiocrement touchée, ?io?i poco compunta. » Ces paroles sont 
une faible traduction de la vérité, bien qu'elles nous permettent de 
l'entrevoir; la comtesse d'Albany, en nous ouvrant son cœur, nous 
y eût montré certainement autre chose. Il y avait dans les destinées 
si différentes de la duchesse Charlotte et de la comtesse Louise un 
contraste éloquent, une leçon douloureuse et amère qu'un poète, 
un moraliste, un peintre des passions humaines aurait dû mieux 
comprendre, et qu'il eût comprise sans nul doute, s'il n'avait pas 
été si directement intéressé dans cette aventure. La punition de 
l'orgueilleux Alfieri, nous le verrons, fut d'avoir un successeur qui 
ne le valait point; la punition de la comtesse fut de sentir au plus 
profond de son âme l'humiliante leçon que lui infligeaient les der- 
nières années de Charles-Edouard. Cette pensée la tourmentera, je 
le sais d'avance, dans ce frivole et voluptueux Paris de 1788, où 
elle vient peut-être, fille du xviir siècle, pour tâcher d'affermir en 
son cœur l'indifférence morale et le dédain de l'éternelle loi reli- 
gieuse. C'est là qu'il faut la suivre. 

Saint-René Taillandier. 



L'EMPOISSONNEMENT 

DES EAUX DOUCES 



LES POISSONS SEDENTAIRES ET LES POISSONS VOYAGEURS. — 
PRODUCTION, ÉLÈVE ET ACCLIMATATION DES ESPÈCES. — POLICE DE LA PÈCHE. 



(( J'ai toujours considéré le progrès des sciences naturelles comme 
la base la plus solide et la plus féconde qui puisse être donnée à 
l'amélioration de la condition de l'humanité... » Telles sont les pa- 
roles que prononçait Guvier en commençant le dernier cours qu'il 
ait fait au Collège de France; elles ne sauraient être déplacées au 
début d'une étude qui doit en faire ressortir la justesse. L'éloquent 
interprète des sciences naturelles, les prenant à leur berceau et les 
conduisant jusqu'à nos jours, semblait faire ainsi l'histoire de la 
•civilisation elle-même, et à la grandeur animée de ses tableaux, à 
la profondeur de ses aperçus sur le passé, l'imagination exaltée de 
ses auditeurs croyait souvent entrevoir un avenir de prospérités 
sans limites. Vingt-neuf ans ne se sont pas écoulés depuis que cette 
voix puissante s'est éteinte, et, pour ne citer qu'un exemple du 
progrès qu'a fait dans ce court intervalle l'asservissement des forces 
de la nature à la volonté de l'homme, nous avons appris d'Ampère 
à transmettre la pensée de ville à ville, d'état à état, avec la rapi- 
dité de la lumière du soleil; mais, tandis que se font d'un côté des 
pas de géant, d'autres régions de notre domaine, et des plus rap- 
prochées de nous, restent à demi explorées. Telle estl'ichthyologie. 
L'œuvre la plus considérable de notre temps sur ce vaste sujet est 



29/i REVUE DES DEUX MONDES. 

sans contredit Y Histoire naturelle des Poissons de MM. Guvier et 
Valenciennes : les espèces y sont décrites avec autant de clarté que 
de savoir, et ce beau livre ne cessera jamais d'être la première base 
de toute étude sérieuse; mais, sur les mœurs des poissons, sur la 
manière dont ils se reproduisent, sur les rapports des espèces entre 
elles, sur la géologie, la température et la flore des fonds qu'elles 
affectionnent ou qu'elles fuient, sur les causes déterminantes des 
goûts sédentaires des unes, des migrations des autres, les illustres 
auteurs n'ont pu dire que ce qu'on sait, c'est-à-dire assez peu de 
chose. 

La profondeur et l'obscurité des eaux s'interposent entre nos fai- 
bles yeux et les secrets qu'il s'agit de pénétrer, et les plus in- 
struits en pareille matière sont peut-être d'humbles pêcheurs qui, 
forcément aux prises avec les difficultés de leur existence, observent 
sans cesse les allures de leur proie, afin d'apprendre à la mieux 
saisir. Je voudrais ici me mettre à leur suite, étudier l'ichthyologie 
sous ses aspects les plus vulgaires, dans ses destinations les plus 
prosaïques, conduire, pour .ne rien dissimuler, le lecteur qui 
aura le courage de me suivre de la hutte du pêcheur dans la cui- 
sine du plus humble ménage : l'une est le point de départ, l'autre 
le but de la course, et si, chemin faisant, nous trouvons quel- 
ques points de vue qui nous sourient, nous le devrons uniquement 
au charme providentiel qui s'attache à la contemplation des moin- 
dres œuvres de Dieu. 



J. — NAISSANCE ET DEVELOPPEMENT DU POISSON. 

La nature répand les germes en quantités innombrables ; mais à 
peine éclos, des multitudes d'ennemis viennent les assaillir, et c'est 
par des réactions perpétuelles entre les excès de la production et 
ceux de la destruction que se maintient l'harmonie entre les êtres 
capables de se reproduire. Si dans le règne végétal ou le règne 
animal une seule espèce était soustraite à cette loi, elle envahirait 
bientôt toute la surface de la terre. Que resterait-il aux autres vé- 
géfaux, si tous les glands devenaient chênes, aux autres animaux, 
si tous les œufs devenaient coqs et poules? Ce désordre est prévenu 
en ce que les germes, graines ou œufs, sont la principale nourriture 
des animaux : les espèces se limitent ainsi entre elles en se dispu- 
tant la nourriture disponible. Les carnassiers arrêtent l'excès de 
multiplication des herbivores, et périssent eux-mêmes lorsque leurs 
victimes deviennent trop rares. 

L'amplitude du balancement entre la force d'expansion et les 
causes de destruction des espèces est beaucoup plus grande dans le 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 295 

sein des eaux qu'à la surface des terres; les poissons en effet sont 
autrement féconds que les mammifères ou les oiseaux. La quantité 
de leurs œufs a de quoi effrayer l'imagination; mais le milieu dans 
lequel ils les déposent est le plus actif des dissolvans. Emportés par 
les courans, ballottés par les vagues, dispersés dans les immensités 
de l'espace, ces germes ne sont pas, tant s'en faut, tous fécondés. 
Avant qu'ils soient éclos, la, plus grande partie devient l'aliment 
des poissons, très avides eux-mêmes de leur frai, ou d'animalcules 
imperceptibles, d'insectes sans nom, qui serviront de proie au petit 
nombre proportionnel des survivans des pontes. Ainsi la vie monte 
d'échelons en échelons depuis les infusoires jusqu'à l'homme, ce roi 
ingrat de la création, et elle en redescend pour animer indéfiniment 
le cercle où se placent, chacune à son rang, toutes les créatures, 
tour à tour dévorantes et dévorées, fléau ou pâture de leurs corré- 
latifs. Les végétaux entrent aussi dans ce cercle mystérieux, et les 
animaux ne se nourrissent de leur substance que pour leur rendre 
par la terre ce qu'ils ont reçu d'eux. 

Quand on saura quel degré occupe dans l'échelle des êtres cha- 
cune des espèces de poissons qui s'approprient aux besoins de 
l'homme, de quelles plantes ou de quelles chairs elle se nourrit, à 
quelles autres conditions accessoires est attachée son existence, la 
pisciculture sera un art complet. Les limites en sont tellement éloi- 
gnées qu'à peine les entrevoyons-nous, et tellement élastiques 
qu'elles ne seront probablement jamais définitivement fixées; mais 
l'étendue de la carrière à parcourir doit d'autant moins être un 
motif de découragement qu'un résultat immédiat viendra récom- 
penser chaque pas qu'on y pourra faire. 

Les poissons adultes passent en général les trois quarts de l'année 
à se' charger d'œuls et de laitance, et le frai s'effectvie dans l'autre 
quart. L'époque n'en est pas la même pour toutes les espèces, et 
dans des espèces identiques elle varie suivant les différences des 
lieux et des températures. Les femelles se débarrassent isolément 
du poids de leurs œufs, et les mâles viennent à la suite les féconder 
par l'aspersion de leur laitance. Les cyprins, dont le meilleur est la 
carpe, fraient à la nage, en pleine eau; la chaleur paraît exercer 
une action prédominante sur leur faculté reproductive, et tenir 
même lieu quelquefois de l'influence des saisons. Ainsi des carpes 
entretenues dans les bassins où se déversent les eaux échauffées qui 
sortent des machines à vapeur cessent d'être affectées par la tem- 
pérature extérieure, et leurs pontes se succèdent sans interruption. 
Les salmonées, dont les œufs sont par rapport à leur taille beaucoup 
plus rares et plus volumineux , remontent pour frayer jusqu'aux 
sources des eaux vives qui sont leur séjour de prédilection; elles 



296 REYUE DES DEUX MONDES. 

disposent avec beaucoup d'art, à de faibles profondeurs, des lits de 
petit gravier, et y font échapper successivement, en y frottant lé- 
gèrement leur ventre, les œufs, puis la laitance dont elles sont 
chargées. Les habitans des montagnes où la truite est commune 
ont appris d'elle à lui préparer des frayères artificielles, où elle se 
rend de préférence. La pisciculture doit de plus grands progrès en- 
core à un pauvre pêcheur des Vosges , qui a rendu célèbres depuis 
dix-huit ans le village de La Bresse et le nom de Rémy. Il remar- 
quait avec chagrin (car c'était le gagne-pain de sa famille qui fuyait) 
que depuis plusieurs années la truite désertait progressivement di- 
vers ruisseaux du bassin de Remiremont. Prenant pour point de dé- 
part ses observations personnelles sur les pontes et les éclosions 
de ce précieux poisson , il entreprit de le ramener dans les eaux de 
son voisinage. 11 imita, dans des récipiens alimentés par des courans 
d'eau limpide, les frayères de la montagne, y répandit, au moyen 
d'une légère pression de la main, d'abord des œufs, puis de la lai- 
tance de truite, surveilla les œufs fécondés jusqu'à l'éclosion, et, 
confiant le fretin devenu plus fort aux ruisseaux appauvris, leur 
rendit leur ancienne richesse. A peine le succès fut-il constaté que 
l'originalité de l'invention fut déniée. M. Goste a rendu justice à tout 
le monde sur l'invention des procédés de fécondation artificielle du 
poisson (1). Il a montré comment elle remontait à l'année 1758 et 
à Jacobi, le chef d'une famille de Dùsseldorf qui a donné plusieurs 
savans à l'Allemagne (2). Tout le système est exposé en détail dans le 
Traité des Pêches de Duhamel du Monceau, publié en 1773 : il y 
restait complètement oublié; mais ce n'est point là que le pêcheur 
Rémy, qui n'a jamais su lire, est allé le chercher, et si on lui de- 
mandait comment il l'a trouvé, il pourrait aussi répondre : A force 
d'y penser. Il est tout au moins certain que personne en France ne 
songeait avant lui à des éclosions artificielles de poisson, que si les 
procédés avaient été inventés en Allemagne en 1758, ils étaient 
oubliés en France dès 1773, qu'ils ont été non pas exhumés, mais 
réinventés à nouveaux frais en 18/i2, et que cette fois, grâce aux 
circonstances de l'invention, au lieu de s'ensevelir dans des livres, 
ils se sont répandus, comme une semence féconde, sur toute la sur- 
face du pays. C'est donc à notre compatriote des Vosges que nous 
sommes redevables d'un bienfait dont chaque progrès de la restau- 
ration de la pêche fera ressortir l'étendue, et quant à Jacobi, s'il a 
des droits à notre admiration, il n'en a point à notre reconnais- 
sance. 

(1) Instructions pratiques sur la Pisciculture, 

(2) Voyez, sur l'histoire et les premiers progrès de la pisciculture, l'étude de M. Jules 
Haime dans, la Revue du l*''juin 1854. 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 297 

On a quelquefois rendu la pisciculture ridicule en lui prêtant des 
promesses que démentaient les effets, et les espérances imaginaires 
qu'on fondait sur elle sont bien souvent passées jusque dans le lan- 
gage officiel. (( Pour réaliser, disait-on, le vaste projet du repeuple- 
ment de toutes les eaux de la France, une somme relativement peu 
considérable est demandée. Il est impossible de douter qu'au moyen 
d'un crédit de 30,000 francs le gouvernement n'obtienne, au point 
de vue de l'alimentation publique, d'immenses résultats. Le but à 
atteindre est digne de toute la sollicitude du gouvernement. Le 
poisson est un aliment sain et substantiel, dont l'accroissement dans 
une large proportion serait considéré comme un véritable bienfait 
par nos populations. A ce point de vue, on peut affirmer que le dif- 
ficile problème des subsistances sera résolu en partie, et que la di- 
sette de céréales n'effraiera plus autant les esprits qui se préoccu- 
pent de questions économiques (1). » Le crédit de 30,000 fr. a été 
accordé, et il a été parfaitement employé par MM. Detzem et Ber- 
thot, ingénieurs des ponts et chaussées, à la création de l'établisse- 
ment de fécondation et d'éclosion d'Huningue. Malheureusement les 
questions de céréales sont restées ce qu'elles étaient, et le poisson 
n'a point fait invasion sur les marchés. Se mettre en route n'est pas 
arriver, et faire éclore des œufs de poissons n'est pas approvision- 
ner un pays de poissons. 11 faut quelque chose de plus qu'une dé- 
pense intelligente de 30,000 fr. pour changer les bases du régime 
alimentaire d'une nation de trente-six millions d'âmes. 

La pisciculture est l'art de multiplier le poisson, comme l'agricul- 
ture est l'art de multiplier les fruits de la terre; elle doit donc com- 
prendre de même l'ensemencement, l'éclosion et le développement 
des germes jusqu'à la maturité : la pêche est sa récolte. Voir toute 
la pisciculture dans le frai et l'éclosion des œufs du poisson serait 
tenir l'éducation du cheval pour achevée dans la saillie et le part 
de la jument. Le pêcheur Rémy n'est point tombé dans cette er- 
reur : il prétendait repeupler des cours d'eau épuisés, rien de plus, 
et il l'a fait. Son imagination n'a point égaré son bon sens. Imitons- 
le, et prenons les ateliers d'éclosion pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire 
pour d'excellens instrumens de translation des espèces en des eaux 
auxquelles elles sont étrangères. L'atelier d'Huningue suffit jusqu'à 
présent à cette destination; il distribue avec une générosité intelli- 
gente les meilleures espèces pour l'ensemencement, et les procédés 
de fécondation qu'il emploie ont, entre autres mérites, celui de se 
prêter à des applications faciles, ce qui assure à l'atelier d'Huningue 



(1) Rapport de M. Heurtier, conseiller d'état, directeur général de l'agriculture et du 
commerce, en date du 5 août 1852. 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

des succursales dans toutes les localités où eiles seront nécessaires, 
La translation opérée, le succès du premier ensemencement garanti, 
on cessera de recourir au frai artificiel : le frai naturel devra être 
préféré; mais le frai est peu de chose, si l'on ne pourvoit à la nour- 
riture du poisson; puis, la nourriture assurée, il reste à cré-er une 
police qui protège le poisson contre les nombreuses causes de des- 
truction dont l'environnent la malice et la maladresse des hommes. 

Tous les poissons recherchent avec la même avidité les insectes, 
qu'ils vivent dans les eaux, dans l'air ou dans les couches supé- 
rieures du sol, et, ce goût commun satisfait, les uns se nourris- 
sent principalement de végétaux, les autres de la chair de leurs 
congénères. Il suit de là que les matières végétales impropres à l'a- 
limentation de l'homme qu'ils s'assimilent ont, pour arriver jus- 
qu'à nous, un degré de plus à frapchir, quand elles doivent passer 
par les espèces piscivores. Cette transformation de second ordre est 
la cause d'une très grande déperdition. On a calculé, d'après l'expé- 
rience acquise dans les étangs les mieux aménagés, qu'il faut 12 ki- 
logrammes de poisson pour en faire un de perche, et 30 pour en 
faire un de brochet. Si la chair ainsi consommée valait celle même 
des piscivores, ce serait accroître dans un rapport très élevé la ma- 
tière alimentaire disponible pour l'homme que de faire disparaître 
les espèces carnassières; mais la plupart des herbivores ne sont en 
France bons qu'à nourrir des piscivores d'une chair beaucoup plus 
savoureuse : il faut donc procéder aux éliminations avec une ex- 
trême réserve. En second lieu, il existe dans différens bassins de 
rivières ou de lagunes des espèces de petits poissons qui se nour- 
rissent d'ariimakules insaississables pour d'autres qu'elles; elles en 
extraient tout le produit utile et le livrent, dans leur propre indi- 
vidualité, à d'autres poissons qui l'approprieront à notre nature. Il 
est des eaux dont l'exploitation ne saurait être avantageuse qu'avec 
le secours de semblables combinaisons, et la multiplication des es- 
pèces les plus dédaignées est quelquefois la base du développement 
des meilleures. 

Considérée dans ses rapports les plus étendus, la pisciculture a 
pour but de convertir en substances appropriées aux besoins de 
l'homme des matières dont les unes seraient complètement per- 
dues pour lui, et dont les autres acquièrent dans cette transfor- 
mation un sensible accroissement de valeur. On voit quel vaste 
champ d'études et d'expériences elle ouvre à l'histoire naturelle et 
à l'économie publique et privée. Nous avons à rechercher quels sont 
les besoins et les conditions de développement des bonnes espèces 
de poissons, quels végétaux, quels insectes, quels poissons subal- 
ternes, sont les meilleurs à propager pour les alimenter, quelles 



EMPOISSO^NEMENT DES EAUX DOUCES. 299 

sont, après l'accroissement de la pâture disponible, les espèces vo- 
races sans profit à écarter du partage, ou même à condamner. Ce 
cadre 'somprend toute la botanique et toute la zoologie des eaux. 
En prenant pour point de départ les travaux des naturalistes qui 
ont décrit et classé les espèces, il s'agit aujourd'hui de pénétrer les 
aptitudes, les besoins, les instincts, les mœurs de chacune d'entre 
elles, et les recherches qui s'enfermaient jusqu'ici dans le cabinet 
ou le laboratoire du savant doivent se transporter au grand air, sur 
les fleuves, les lacs, les étangs. Le livre de la nature est ouvert de- 
vant les ignorans comme devant les doctes; tout le monde peut y 
vérifier les faits anciennement connus, y faire des découvertes. Et 
quand la masse des observations recueillies sera suffisante, il se trou-, 
vera des esprits élevés qui, comprenant ce que les autres n'auront 
fait qu'entrevoir, dégageront la vérité de l'erreur, mettront au jour 
les liens inaperçus des phénomènes qui paraissaient isolés, établi- 
ront les rapports des effets avec les causes, et feront, en un mot, 
ressortir de ce qui n'est encore que confusion et obscurité un art sûr 
de lui-même, atteignant par des procédés infaillibles des résultats 
déterminés avec intelligence. 

II. — POISSONS SÉDENTAIRES. — POISSONS VOYAGEURS. 

Les poissons se partagent en espèces sédentaires et en espèces 
voyageuses. Les premières s'attachent à un quartier d'un cours d'eau 
et ne s'en éloignent guère. Ainsi fait la truite des montagnes, qui re- 
monte pour frayer aux sources des eaux vives et ne descend point 
dans les plaines où ces eaux perdent leur fraîcheur et leur limpidité. 
Le domaine de la carpe commence à peu près où finit celui' de la truite. 
Les préférences du poisson pour tels ou tels lieux ne sont point l'effet 
du caprice : elles sont déterminées par les caractères physiologiques 
des espèces et par les réactions favorables ou nuisibles des milieux 
qui leur sont offerts. Certains poissons ne se plaisent que dans un lit 
rocailleux; à d'autres il faut un fond de sable ou de vase. Les élé- 
mens constitutifs du terrain baigné, les sels dont il est imprégné, 
les plantes fluviatiles et les insectes qu'il nourrit, la température, 
exercent une influence encore incomplètement définie, mais con- 
sidérable. S'il fallait ici des exemples, on pourrait citer la Moselle, 
qui , prenant naissance dans les granits des Vosges , passe ensuite 
sur les calcaires de la Lorraine, puis coule jusqu'à son embouchure 
au travers des terrains de transition. La truite est seule en nombre 
dans la partie supérieure du cours; elle est remplacée par des es- 
pèces moins délicates dans la traversée des calcaires jurassiques, et 
de Trêves au Rhin se retrouvent l'abondance et la variété admirables 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

de poissons que célébrait il y a quatorze cents ans le patrice Ausone, 
poète médiocre, mais dégustateur éminent. 

D'habiles pêcheurs divisent, sans autre distinction, les eaux à 
empoissonner en rapides et dormantes, claires et troubles, froides et 
tempérées. L'influence de ces divers états physiques des eaux est 
assurément fort grande; mais s'ils agissaient seuls, ils produiraient 
partout les mêmes effets : la mer serait, à ce compte, également 
poissonneuse sous les mêmes latitudes, et personne ne prétend qu'il 
en soit ainsi. Il est des circonstances chimiques dont l'action sur le 
poisson peut être encore très imparfaitement connue, et qu'il serait 
prématuré de nier pour cela. On a fait jusqu'à présent fort peu de re- 
cherches sur les attractions et les répulsions qu'exercent sur le pois- 
son, ou, ce qui revient aa même, sur les animaux aquatiques dont 
il fait sa pâture, la composition géologique des terrains et les sels en 
dissolution dans les eaux qui en découlent. Nous connaissons seule- 
ment des rivières placées dans dés conditions apparentes semblables, 
et dont les unes sont naturellement poissonneuses, tandis que les 
autres ne le sont pas. Un vaste champ d'observations est ouvert à 
l'étude de causes et d'effets si variés; mais les naturalistes qui sau- 
ront les éclaircir ne pourront, au début, rattacher leurs investiga- 
tions qu'à un petit nombre de points culminans. 

Par exemple, la richesse ichthyologique des eaux qui suintent des 
formations calcaires et des formations abondantes en feldspath et 
par conséquent en potasse est-elle constante? Les terrains calcaires^ 
semblent donner plutôt la quantité, les terrains feldspathiques la 
qualité. Ainsi le Doubs coule de sa source à son embouchure dans le 
calcaire jurassique, et le poisson y est si multiplié que pour l'aperce- 
voir il suffit d'un regard jeté sur les eaux. Les terrains tertiaires que 
traverse la partie inférieure du cours de la Moselle sont très feld- 
spathiques, et une structure fendillée leur donne la faculté d'ab- 
sorber rapidement les eaux qu'ils reçoivent du ciel : cette absorp- 
tion se reconnaît à la maigreur et à la rareté des torrens dans cette 
âpre et montueuse région; les eaux filtrent lentement dans les en- 
trailles des montagnes, au lieu de se précipiter à la surface, et dans 
ce trajet elles s'imprègnent bien mieux des sels recelés dans le sein 
de la terre. Ces circonstances ne sauraient être tout à fait étran- 
gères à la qualité du poisson de la Moselle. Une loi générale de la 
nature attribue à chaque espèce de sol des végétaux qui naissent et 
s'y développent de préférence; ces végétaux, à leur tour, commu- 
niquent au bétail qui s'en nourrit des qualités particulières : il doit 
en être de même des eaux et des poissons qui les peuplent. C'est 
donc aux riverains des petits cours d'eau d'étudier les espèces sé- 
dentaires qui s'approprient aux circonstances locales, et si elles n'y 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 301 

sont pas, de les établir par les procédés aujourd'hui bien connus de 
, l'éclosion artificielle; c'est à eux de rechercher et de mettre en pra- 
tique les moyens spéciaux de multiplier le poisson. En possession 
de fait de la pêche, ils sont assurés que leurs soins ne seront pas 
perdus. 

Ces études pourraient être entreprises dans des conditions meil- 
leures sur les cours d'eau navigables et flottables, où la pèche 
s'exerce exclusivement au profit de l'état. Là le champ d'observa- 
tions est bien plus vaste, l'intérêt plus élevé, car la richesse ou la 
stérilité de ces eaux se propage dans d'innombrables ramifications. 
Les officiers forestiers et les ingénieurs des ponts et chaussées qui 
se partagent l'administration de cette branche des revenus de l'état 
donnent tous les jours, dans d'autres parties de leurs services, des 
preuves d'une aptitude tr^s supérieure à ce qu'exigerait la féconda- 
tion de toutes nos eaux intérieures. Malheureusement, à un nombre 
imperceptible d'exceptions près, les études sur la production du 
poisson sont délaissées dans les corps savans , et il semble que le 
spectacle des plus curieuses transformations de la nature perde de 
son attrait dès qu'il fait partie d'une tâche officielle. De pareils erre- 
mens accusent-ils un vice d'organisation? En attendant que ce doute 
soit éclairci, les observations sur l'ichthyologie des grands cours 
d'eau ne peuvent guère être recommandées qu'au zèle et au travail 
individuels. 

Si les riverains des simples ruisseaux ont un intérêt direct à mul- 
tiplier le poisson, à plus forte raison en est-il ainsi des propriétaires 
d'étangs. L'exploitation des étangs a fait naître des volumes d'obser- 
vations judicieuses sur les rapports numériques de l'empoissonne- 
ment avec l'étendue des terrains immergés, sur l'équilibre à main- 
tenir dans le peuplement entre les espèces, carnassières ou autres, 
sur le développement du poisson, et ce mode de culture a quel- 
quefois atteint, dans le cercle étroit où il s'est enfermé, un degré 
de perfection difficile à dépasser. On ne saurait tenir trop de compte 
de ces lumières acquises; mais il est temps d'agrandir l'horizon sur 
lequel elles se répandent. Nous ne savons pas si des espèces supé- 
rieures à celles que nous avons l'habitude d'élever ne se plairaient 
pas sur le sol, en général argileux, où s'établissent les étangs; nous 
ignorons de quelles plantes aquatiques ou de quels insectes il fau- 
drait encourager la multiplication pour favoriser le développement 
du poisson; à peine soupçonne-t-on les effets que produiraient sur 
les plantes aquatiques des engrais jetés dans les eaux qui les bai- 
gnent (1). Enfin nous n'avons aucunes notions précises sur les nour- 

(1) Des essais de cotte manière d'employer le fumier ont été faits il y a une trentaii)e 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

ritures végétales qui pourraient être ajoutées avec profit à celle qui 
naît sur l'aire immergée. 11 n'y a aucune raison de penser que le 
poisson rejetât un fourrage artificiel et n'en profitât point. Ce rapide 
aperçu permet d'entrevoir combien il reste à faire dans un système 
d'exploitation exclusivement approprié aux espèces sédentaires. 

Si, parmi nos pêches d'eau douce, il en était une qui méritât le 
nom de grande (1), ce serait assurément celle des poissons qui re- 
montent périodiquement de la mer dans les rivières. Ces espèces 
voyageuses sont celles dont la valeur propre est la plus considérable, 
et le contingent qu'elles introduisent dans l'alimentation publique 
l'emporte de beaucoup sur celui des poissons sédentaires; il sulTit, 
pour justifier cette assertion, de nommer fanguille, l'alose, le sau- 
mon. Il existe en outre, pour la pêche de ces poissons, une étroite 
solidarité entre toutes les parties des voies souvent fort étendues 
qu'ils suivent, et il suffit parfois d'un abus toléré sur un seul pas- 
sage d'une rivière pour qu'ils en désertent entièrement le cours. Ces 
circonstances appellent une attention particulière sur la protection 
due à la multiplication des espèces voyageuses; mais pour régler la 
police des eaux, il faut connaître les mœurs de leurs habitans. La 
plupart de nos règlemens sur la pêche ne sont inefilcaces que parce 
que les circonstances auxquelles ils s'appliquent sont mal définies. 
Commençons donc par étudier les migrations de poissons dans leurs 
représentans les plus nombreux. 

L'anguille fraie à la mer, et chaque printemps ses rejetons re- 
montent aux embouchures de nos rivières de l'Océan et de la Médi- 
terranée. Ils se présentent dans la Seine, f Orne, la Loire, la Cha- 
rente et la plupart des cours d'eau intermédiaires sous la forme de 
fils gélatineux, de la dimension d'une épingle noire, armés de deux 
yeux en saillie; c'est par millions qu'il faudrait les compter, et faf- 
fluence en est souvent telle que les eaux en sont obscurcies. Pour 
franchir les obstacles qui s'opposent à leur marche, ils s'entassent 
les uns sur les autres, ou même, sortant de l'eau, s'appliquent aux 
surfaces mouillées adjacentes, puis se poussent en rampant comme 
des vermisseaux. Si la quantité de ces animaux embryonnaires qui 
pénètrent dans un de nos grands fleuves arrivait tout entière à ma- 

d'annéea par M. le marquis de Poncins dans des étangs de la plaine du Forez, et je me 
souviens de l'avoir entendu lui-même en rendre le compte le plus satisfaisant. Il mou- 
rut peu de temps après, et j'ignore si les expériences qu'il avait entreprises ont été con- 
tinuées après lui. 

(1) En Hollande, la grande et la petite pêche se distinguent non par la taille, mais par 
le produit des espèces sur lesquelles elles s'exercent. Le hareng y est du domaine de la 
grande pêche et la baleine de celui de la petite. 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 303 

turité, le lit où elle se meut ne suffirait point à la contenir; mais 
telles sont les causes destructives multipliées autour de ce fretin, 
qu'il y a presque cà s'étonner de la conservation de l'espèce. A peine 
condensés dans les courans d'eau douce, nos nuages d'anguilleites 
sont assaillis par des myriades d'ennemis : tous les poissons car- 
nassiers ou non en sont avides, les oiseaux d'eau s'en gorgent, et 
l'homme se montre plus destructeur qu'eux tous; on voit souvent, 
au moment de la montée , des chariots se diriger vers les fermes, 
chargés du fretin qui servira de pâture à la volaille, aux porcs, ou 
d'engrais aux terres. Pour pêcher des quantités indéfinies de ces 
embryons, il suffit alors de plonger sur leur passage des filets à la 
main, et ils s'emplissent comme des écumoires. 

L'anguille ne se plaît pas dans les eaux vives : aussi, en remontant 
dans les fleuves, s'arrête-t-elle presque aussitôt qu'elle sent les cou- 
rans, ordinairement amortis à l'approche de la mer, couler avec ra- 
pidité; elle n'y poursuit du moins sa course que lorsque son instinct 
lui révèle le voisinage d'eaux tranquilles qu'elle sait promptement 
atteindre. C'est ainsi que dans le Rhône elle ne dépasse guère Avi- 
gnon que pour pénétrer dans les canaux d'arrosage qui font du bas- 
sin de la Sorgue une petite Lombardie. Très multipliée dans le bas 
du fleuve, elle est très rare dans le haut; elle trouve sur les côtes 
de l'Océan des eaux qui lui conviennent davantage. De l'embouchure 
de la Vilaine à celle de la Gironde, elle s'établit en innombrables 
essaims dans les eaux saumâtres et marécageuses des vieilles allu- 
vions de la Bretagne, du Poitou et de la Saintonge; elle en ferait 
autant dans les canaux de dessèchement des terres basses qui s'é- 
gouttent au nord du cap Grisnez par les chenaux de Calais, de l'Aa 
et de Dunkerque, si le système de construction des écluses lui en 
facilitait davantage l'accès; elle entre dans les marais du golfe de 
Gascogne, mais elle n'y trouve personne pour la pêcher. Des eaux 
non moins propres à la recevoir sont disséminées sur d'autres points 
des côtes et dans l'i-ntérieur du territoire; elles formeraient, si elles 
étaient réunies, d'immenses étendues, mais il n'y a point à regret- 
ter un morcellement qui facilite la distribution des produits. Dans 
le voisinage de la mer, l'empoissonnement se fait tout seul, et les 
migrations alternatives de l'anguille de l'eau salée dans l'eau douce 
et de l'eau douce dans l'eau salée se prêtent à l'établissement d'un 
système d'exploitation dont les lagunes de Comacchio, sur l'Adria- 
tique, oOfrent le plus parfait modèle (1) ; il ne faudrait pour l'im- 

(1) M. de Sacy, consul de France à Venise, a donné en 1833, dans les Annales mari- 
times une description détaillée des pêcheries de Comacchio, et en 1855 b ministère des 
travaux publics a fait imprimer à un trop petit nombre d'exemplaires un travail beau- 
coup plus complet de M. Coste sur la même exploitation. _, 



30/i REVUE DES DEUX MONDES. 

porter chez nous que des constructions peu dispendieuses sur les 
émissaires des eaux peuplées d'anguilles, et peut-être la naturalisa- 
tion de poissons destinés, comme l'aquadelle (1), à en alimenter de 
plus forts. L'ensemencement des eaux éloignées de la mer exige 
d'autres soins : les embryons qui s'accumulent au printemps dans 
les embouchures des rivières sont très vivaces dans leur faiblesse; 
ils se conservent pendant plusieurs jours dans des mousses ou des 
herbes humides, sont transportables par les chemins de fer sur les 
points les plus reculés du territoire, et, remis dans l'eau, acquièrent 
rapidement la force et l'agilité nécessaires pour échapper à leurs 
ennemis. Avec un bon système d'expéditions, le millier d'anguillettes 
rendu à destination ne reviendrait pas en moyenne à plus d'un franc. 
Aucun des poissons dont la chair vaut celle de l'anguille ne lui dispute 
le séjour des eaux stagnantes qu'elle recherche, aucun ne sait at- 
teindre dans la vase et dans les fonds herbeux les larves et les in- 
sectes aquatiques dont elle se nourrit de préférence; elle occupe 
par là entre les habitans des eaux une place qui ne serait pas rem- 
plie par d'autres, et il résulte de cet ensemble de faits que la pro- 
^duction de cet excellent poisson peut être poussée très loin dans 
notre pays. 

L'anguille ne se consomme guère en France que fraîche, mais il 
est ailleurs des pêcheries qui ne parviennent à placer les produits 
d'une saison qu'en les répartissant sur toute l'année, et en les ex- 
portant au loin. Telles sont sur l'Adriatique les pêcheries des la- 
gunes de Comacchio, en Allemagne celles du Weser, de l'Elbe, de 
l'Oder. Les pêcheries allemandes alimentent un commerce de pois- 
son fumé qui, après avoir approvisionné leur voisinage, atteint, 
dans les années d'abondance, jusqu'au bassin de la Méditerranée. 
Les causes de la richesse de ces fleuves et de la pauvreté des nôtres 
sont mal connues. Il ne parait pas que dans l'Elbe ou l'Oder l'af- 
fluence du fretin soit plus grande que dans -la Seine ou la Loire : 
pourquoi ces germes se développent-ils si mal chez nous? C'est un 
secret qu'il faudrait apprendre de nos voisins d'outre-Rhin. 

Tandis que l'anguille fraie dans la mer et grossit dans l'eau 
douce, l'alose fait l'inverse. On la trouve sur toutes nos côtes occi- 
dentales et dans tout le bassin de la Méditerranée. Longtemps ca- 
chée, comme le hareng, dans des retraites profondes, elle ne se 
rapproche de la côte que lorsqu'elle atteint une taille de 30 à liO cen- 
timètres; ses essaims se réunissent au printemps dans les anses voi- 

(1) L'aquadelle {atherina, Linn.) est un très petit poisson qui vit d'animalcules imper- 
ceptibles : il est dans les lagunes de Comacchio la principale pâture de l'anguille, et s'y 
multiplie à tel point qu'on l'emploie par batelées à l'engrais des terres dans le duché de 
Ferrare. 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 305 

sines de l'embouchure des rivières. Ils entrent enfin, gonflés d'œufo 
et de laitances, dans les eaux douces, les remontent, et offrent au 
pêcheur la plus riche proie jusqu'au moment où, cédant au vœu de 
la nature, ils fraient, et ne conservent plus qu'une chair flasque et 
presque maladive. Beaucoup de pêcheurs, voyant les aloses des- 
cendre à la dérive comme des corps flottans, s'imaginent qu'elles 
meurent après avoir frayé : c'est une erreur, mais ils ont raison de 
retirer alors les filets tendus sur le passage du poisson quand il re- 
montait. Le fretin, les pucelles, comme les appellent les pêcheurs, 
semblables à des paquets d'arêtes recouverts d'écaillés, n'excitent 
non plus, en allant à la mer, aucune convoitise. L'alose fraie à une 
distance d'environ 300 kilomètres de la mer. Yoilà pourquoi sa va- 
leur ne se maintient que dans de certaines limites et se perd tout à 
fait quand elle les dépasse. Blois sur la Loire, Valence sur le Rhône, 
sont les termes au-delà desquels elle se déprécie de plus en plus. 

En Russie, notamment sur le Volga, l'alose est tellement abon- 
dante, qu'on ne peut tirer parti du produit de la pêche si l'on n'en 
sale la plus grande partie, et cette préparation est une des plus re- 
cherchées d'un pays où l'art des salaisons est poussé très loin. Le 
poisson frais trouve chez nous dans la densité des populations ur- 
baines réparties le long des fleuves un débouché immédiat assez 
étendu pour nous dispenser d'emprunter à la Russie ses moyens de 
conservation artificielle; mais il ressort des observations de Pallas 
que l'alose de la Mer-Caspienne est beaucoup meilleure et beaucoup 
plus forte que la nôtre. Si la supériorité de cette variété n'est pas 
inhérente à des causes purement locales, il y aurait un avantage 
marqué à la transparter aux embouchures de nos fleuves. 

Rien n'est plus fait pour exciter notre gratitude envers la Provi- 
dence que les migrations de poissons qui, comme l'alose, grossissent 
à la mer et n'entrent dans les rivières que pour se mieux mettre à 
la portée de l'homme. Tels seraient des troupeaux qui, s'enfonçant 
chaque année dans des pâturages inconnus , nous livreraient gra- 
tuitement au retour la chair dont ils s'y seraient chargés. De toutes 
les espèces vouées à ces heureuses alternatives de séjour dans les 
eaux salées et dans les eaux douces, la plus précieuse est sans con- 
tredit le saumon. Ce roi des fleuves partage presque également son 
temps entre les unes et les autres, et, réunissant les dons de l'abon- 
dance à ceux de la délicatesse, il rapporte en moyenne de ses cam- 
pagnes en mer environ 3 kilogrammes de la chair la plus succu- 
lente. jNon content d'emprunter à la mer tout ce qu'il donne à la 
terre, il ne dispute guère dans l'eau douce la nourriture aux autres 
poissons; il y rentre saturé, s'y maintient sans grossir en vertu du 
privilège qa'ont les poissons de supporter de longues abstinences, 

TOME X\XI. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

et la saison qu'il y passe est pour lui celle de la sobriété. Une exis- 
tence si généreuse et si désintéressée, se donnant sans réserve et 
sans rien recevoir en échange, n'est pas le problème le moins cu- 
rieux qu'offre l'histoire naturelle des poissons. 11 est probablement 
des retraites où, par compensation, le saumon prend tout et ne 
donne rien : il ne saurait nous gratifier que de ce qu'il enlève à 
d'autres; mais de quelle pâture sous-marine forme-t-il ainsi sa 
propre substance? Trouve-t-il dans les gouffres de l'Océan des vé- 
gétaux appropriés à sa nature, ou bien leur dérobe-t-il une proie 
vivante comme lui? A la force de ses mâchoires, au nombre et à la 
dureté de ses dents, aux exigences d'estomac communs à toutes les 
salmonées, à sa croissance enfin, il est difficile de voir en lui autre 
chose qu'un piscivore dont les appétits surexcités dans l'eau salée 
sommeillent dans l'eau douce. Quels sont alors les troupeaux ma- 
rins dont il se repaît? Les naturalistes sei'ont longtemps réduits sur 
ce point à des conjectures plus ou moins plausibles. On dirait que, 
jaloux de nous dérober le secret de ses richesses sous-marines, le 
saumon plonge en atteignant les eaux salées dans leurs profondeurs, 
et ne se remontre à la surface qu'au moment de rentrer dans les 
eaux douces. Le hareng s'éclipse et reparaît de même; on tient au- 
jourd'hui pour constant qu'après avoir promené l'abondance de la 
Mer du Nord à la Manche, les bancs de harengs, au lieu de se ré- 
fugier sous les glaces du pôle, descendent à des profondeurs impé- 
nétrables, et que leurs migrations, s'il est permis de parler ainsi, 
sont plutôt verticales qu'horizontales. S'il n'est pas prouvé que les 
saumons les y suivent pour grossir à leurs dépens, il est au moins 
remarquable que les disparitions et les réapparitions des deux es- 
pèces coïncident à peu près, et que l'abondance du saumon croisse 
à mesure qu'on se rapproche des régions septentrionales dont le 
hareng fait sa demeure de prédilection. Le fond des rivières de la 
Norvège et même de quelques-unes de celles de l'Ecosse semble par- 
fois à la lettre pavé de saumons; or ces rivières sont voisines des 
bancs de harengs les plus serrés : les bandes de saumons et celles 
de harengs s'éclaircissent également à mesure qu'on se rapproche 
du midi, et le saumon est inconnu dans les afiluens de la Méditer- 
ranée, où le genre dupée est beaucoup moins nombreux que dans 
l'Océan. Si les efforts ingénieux que l'on fait aujourd'hui pour na- 
turaliser le saumon dans les adluens du Rhône n'étaient point cou- 
ronnés de succès, ce fait viendrait à l'appui de nos conjectures. La 
certitude que la pâture offerte par le hareng est l'élément des ré- 
coltes que nous rapporte le saumon entraînerait deux conséquences 
importantes : la multiplication du hareng étant pour ainsi dire in- 
définie, des assertions réputées incroyables sur l'ancienne afïluence 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 307 

du saumon dans nombre de rivières de France seraient pleinement 
justifiées, et la possibilité du retour à cet état de choses ne serait 
plus l'objet d'un doute : il serait démontré que l'épuisement de nos 
rivières ne vient pas de la mer, mais de notre incurie, et qu'il n'est 
par conséquent pas irrémédiable. 

La pèche du saumon constitue une des principales richesses na- 
turelles du royaume-uni; aussi y a-t-elle été l'objet constant des 
soins des propriétaires des cours d'eau et de l'attention du gouver- 
nement. Les enquêtes anglaises sont généralement faites avec une 
intelligence et un à-propos également profitables aux intéressés, 
qu'elles éclairent sur les dangers ou les avantages de leur position, 
et à l'autorité, qui doit en tirer les conséquences légales : aussi a-t-on 
l'habitude d'y vaquer avant les mesures à prendre, et non pas, 
comme dans d'autres pays, après les mesures prises. En 1824, la 
chambre des communes a ordonné une enquête sur la pêche du sau- 
mon , et il en est ressorti des lumières tout à fait inattendues sur 
les moyens d'assurer la multiplication de ce poisson. Les détails 
instructifs passés en revue par les commissaires de l'enquête ont 
mis en relief trois faits dominans. 11 a été constaté que le saumon 
remonte les rivières pour frayer; c'est près de leurs sources qu'il 
dépose et féconde ses œufs : chaque femelle porte environ six mille 
œufs. Les éclosions ont lieu une centaine de jours après la ponte. 
De là viennent, aux approches du printemps, ces myriades de petits 
saumoneaux (1) qui, après un séjour de quelques semaines, dispa- 
raissent ensemble, sans que les riverains en sachent toujours l'ori- 
gine et la destination. En second lieu , le saumon est d'une remar- 
quable fidélité aux lieux de sa naissance; on s'en est convaincu en 
Ecosse par des expériences réitérées : on a vu des saumons, mar- 
qués à l'emporte-pièce dans les nageoires, revenir avec constance à 
leur point de départ, et montrer ainsi qu'en ensemençant le haut 
d'une rivière, on assure le peuplement de tout son cours. Enfin 
le saumon est doué d'une force musculaire très grande, il remonte 
les courans les plus rapides, franchit même en s'élançant des ob- 
stacles verticaux ; mais cette force a des limites, et quand les con- 
structions hydrauliques placées en travers des cours d'eau ne sont 
pas mises à sa portée, elles en excluent complètement ce poisson. 

On a prouvé en Angleterre ce qui n'était qu'entrevu chez nous; 
mais, pour tirer les conséquences des trois points admis, revenons 
aux pêcheries delà France, si riches autrefois, aujourd'hui si sté- 
riles. INous avons tous entendu raconter qu'en Ecosse les domesti- 
ques stipulent dans leurs contrats de louage les jours de la semaine 

(1) Dans le bassin de la Loire, les saumoneaux portent le nom de tacons. 



308 REVUE DES DEUX MONDES, 

OÙ ils seront dispensés de manger du saumon. Je n'ai lu aucun de 
ces contrats; mais à la quantité de saumons dont les tables sont 
assaillies dans le nord de l'Angleterre, on comprend fort bien que 
des garanties soient réclamées contre ce genre d'oppression. Le 
dicton écossais se retrouve sous forme de vieille souvenance dans 
les bassins de la Vienne et de la Creuse, où un saumon est mainte- 
nant une curiosité. Partout où la pêche est encore pratiquée, on se 
plaint d'un appauvrissement progressif, et, si j'ose me citer moi- 
même, je n'ai mémoire ni d'avoir côtoyé un cours d'eau à saumons 
sans en interroger les riverains, ni d'avoir reçu d'eux d'autre ré- 
ponse que la comparaison de leur pénurie avec l'abondance dont 
jouissaient leurs pères. Pour n'évoquer qu'un fait officiel, les pêche- 
ries de saumons de la Bretagne étaient affermées avant 1789 par 
les états de la province sur le pied de 200,000 fr., équivalant à 
bien près d'une somme double de nos jours, et toute la pêche des 
rivières navigables et flottables de France était, en 1859, affermée 
au prix de 59i!i,953 francs ! 

Gomment s'est amoindrie une richesse que tout le monde avait 
intérêt à développer? Demandez plutôt comment, sans cesse atta- 
quée à sa source et dans son épanouissement, il en reste encore 
quelque chose. 

Plus le saumon se rapproche pour frayer des sources des ri- 
vières, plus la rareté croissante des eaux facilite le succès des pièges 
qu'on lui tend, et comme ces eaux ne sont ni navigables ni flotta- 
bles, il y est sans aucune protection à la discrétion des riverains. Il 
fraie cependant, et ces passages périlleux se remplissent de petits 
saumoneaux. Si ces jeunes poissons regagnaient librement la mer, 
ils en reviendraient grossis, fortifiés, et l'empoissonnement futur 
de la rivière maternelle serait assuré ; mais le moment où la pépi- 
nière devrait être protégée par la plus extrême sollicitude est pré- 
cisément choisi pour la dévaster sans merci. Le poisson qui vient 
d'éclore est en butte à une guerre acharnée, impitoyable; tout le 
monde s'y met; hommes, femmes, enfans, semblent se disputer des 
prix de destruction : on ne se contente pas de barrer de distance en 
distance les ruisseaux avec des filets à mailles étroites; on y jette 
de la coque , de la chaux-, qui empoisonnent les eaux; ce n'est plus 
aux individus, c'est à l'espèce même qu'on en veut. Ce spectacle est 
celui qu'offrent à chaque printemps le lit de la Loire dans le voisi- 
nage du Puy et celui de l'Allier en amont de Brioude. Grâce à l'a- 
mélioration des communications, tout le produit de ce gaspillage 
est aujourd'hui consommé par des hommes; mais le temps n'est pas 
fort éloigné où, quand les hommes étaient repus, le surplus du 
poisson revenait aux pourceaux. 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 309 

La Bretagne est pour la pêche du saumon la province de France 
la plus favorisée par la nature, et le Trieux, à l'embouchure duquel 
Vauban voulait faire un des grands établissemens militaires de la 
Manche, est avec son affluent le Ley le cours d'eau de la Bretagne 
qui attire le plus ce poisson. Les petits saumoneaux y affluent à l'ap- 
proche du printemps; mais, arrêtés aux barrages des moulins, ils y 
sont détruits par myriades. On sale et l'on embarille ce que rejette 
la capacité de consommation du voisinage. Le commissariat de la 
marine a fait ouvrir des passages dans les barrages qu'atteint le flot 
de mars; par malheur, il a été impuissant sur ceux qui sont au- 
dessus, et les ateliers de destruction n'ont fait que changer de 
place. Les dévastations qui se commettent sur la Loire et sur le 
Trieux se reproduisent dans toutes les situations analogues : les 
lieux difTèrent, mais non les procédés. Les sauvages se contentent 
de couper l'arbre pour en avoir le fruit; c'est chez nous l'arbre en 
fleur qu'on arrache. 

Le saumon adulte n'est pas beaucoup mieux traité que le fretin. 
Il est, quand il remonte les rivières, le meilleur poisson qui se pêche 
en eau douce, et quand il les descend après le frai, l'un des plus 
mauvais; mais, dans l'un et dans l'autre état, la liberté de circula- 
tion est une nécessité de son existence, et cette liberté n'en est pas 
moins entravée par ceux qui devraient en être les protecteurs. Soit 
qu'il remonte pour frayer dans les eaux vives des montagnes, soit 
que, dolent et amaigri', il aille reprendre dans la mer des forces et 
des chairs nouvelles, il lui faut des passages libres, et il ne trouve 
que des routes obstruées par des barrages hermétiquement fermés. 
Tous les cours d'eau se ressemblent sous ce rapport : la même in-, 
différence pour l'aménagement de la pêche règne sur les plus grands 
comme sur les plus petits; on ignore s'il n'y aurait pas à cet égard 
quelque intérêt à réserver, et l'administration, qu'elle exerce son 
droit de règlement sur les constructions hydrauliques privées ou 
qu'elle en élève elle-même pour des services publics, se montre 
également oublieuse d'une branche de la richesse sociale, dont les 
principaux produits appartiennent pourtant à l'état. Des exemples 
trop significatifâ de cette négligence universelle sont ce qu'il y a de 
moins difficile à trouver. 

La Risle était autrefois l'aflluent de la Seine où le saumon était 
le plus abondant; il en est aujourd'hui complètement exclu par le 
grand barrage écluse de Pont-Audemer. Des bandes de ces poissons 
d'assez petite taille viennent tous les quatre ou cinq ans protester 
tumultueusement aux portes de l'écluse contre cet attentat au droit 
d'aller et de venir; elles laissent bon nombre des leurs aux mains 
des pêcheurs qu'attire le bruit de leur émeute, puis elles disparais- 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

sent pour revenir sans doute' quand il s'est formé des générations 
nouvelles chez qui le souvenir du danger à courir n'existe plus. 
M. de Lacépède s'est demandé si les saumons qui se présentent à 
Pont-Audemer ne constitueraient pas une espèce particulière d'une 
taille d'environ un pied : il est plus probable que ce sont des ani- 
maux entraînés par l'inexpérience de la jeunesse, et qui, trompés 
une fois, ne retombent pas dans le piège. Les traits d'un pareil in- 
stinct ne sont point rares chez les poissons, et ce n'est pas sans les 
avoir étudiés qu'un grand poète a dit : 

Credo quia sit divinitus iliis 

Ingenium. 

M. Valenciennes, dans son exploration des côtes de Bretagne, a 
observé sur le Blavet, plus récemment rendu navigable au moyen 
de barrages, l'effet qu'on avait vu se reproduire sur la Risle; le 
saumon a aussi déserté la rivière, tant la mémoire et l'instinct l'a- 
vertissent avec sûreté des obstacles et des dangers de sa route. Il a 
été chassé du Gouet par les usines étagées sous les yeux des préfets 
des Gôtes-du-Nord. 11 est assurément très louable de fabriquer des 
sabres et des fusils pour mettre à la raison les ennemis de la France; 
mais il n'est pas indispensable d'ôter pour cela le morceau de la 
bouche à des compatriotes. C'est pourtant ce qu'on a fait dans l'éta- 
blissement sur la Vienne du barrage de la manufacture d'armes de 
Ghatellerault. Le saumon a été ainsi supprimé d'un seul coup dans 
les départemens de la Vienne, de la Haute -Vienne, et dans celui 
de la Creuse, dont il était autrefois la fortune. 

Le vaste bassin du Rhin n'est guère mieux traité que celui de la 
Vienne; mais ici le profit n'est pas perdu pour tout le monde, et la 
pénurie de ce bassin est l'effet du degré de perfection auquel arrivent 
les pêcheries hollandaises : elles interceptent si bien les passages de 
la Meuse, du Rhin, du Leck, de l' Yssel, qu'à peine leur échappe-t-il le 
nombre de saumons strictement nécessaire pour repeupler le fleuve 
par leur frai. La différence entre le passé et le présent est facile à 
constater. Ausone trouvait le saumon en abondance dans la Moselle. 
Fortunat, qui écrivait au vi^ siècle, célèbre les moissons de la plaine 
et les pampres des coteaux d'Andernach; mais il met fort au-dessus 
les pêcheries adjacentes, et il montre le roi Sigebert dirigeant du 
haut des tours de son château la manœuvre de filets chargés de 
saumons. J'ai récemment voulu, sur son témoignage et sur d'autres 
moins anciens, vérifier à Andernach quelques faits relatifs à la pêche 
du saumon; elle y est presque aussi oubliée que les rois d'Austra- 
sie. Les pêcheries célèbres de Saint-Goar, séparées par une île et 
exploitées au profit, l'une du roi de Prusse, l'autre du duc de Nas- 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 311 

sau, sont en pleine décadence. La partie française du bassin de la 
Moselle n'est plus visitée par les saumons; mais, par une singularité 
dont les causes devraient être éclaircies, ils vont frayer dans la 
Sure, petite rivière du Luxembourg. Les Hollandais gagneraient 
peut-être beaucoup à tolérer des montées de saumons suffisantes 
pour peupler et le Rhin et ses affluens. L'exagération de leur sys- 
tème tend à la suppression des frayèi'es, et par conséquent à l'ap- 
pauvrissement des eaux qu'ils exploitent. La générosité leur serait 
pourtant plus fructueuse que la jalousie. Si leur esprit de calcul 
les amenait à cette conclusion, il suffirait d'organiser les éclosions 
artificielles dans les ruisseaux des Vosges pour rétablir le saumon 
dans tout le cours de la Moselle; nos soins profiteraient à d'anciens 
compatriotes : ce ne serait pas un grand mal. 

Ce qui serait bon sur des rivières moitié françaises, moitié étran- 
gères, le serait à plus forte raison sur des rivières dont le cours ap- 
partient tout entier à notre territoire. La raison d'être des ateliers 
d'éclosion est leur aptitude à fournir des élémens d'empoissonne- 
ment aux eaux mal pourvues, et l'avantage en est complété par la 
force instinctive qui ramène périodiquement le saumon aux lieux 
de sa naissance. Il y a toutefois quelque chose de plus urgent que 
d'importer le saumon dans des eaux auxquelles il est étranger: 
c'est d'en arrêter la destruction dans celles où il est établi. Le pre- 
mier pas à faire dans une voie meilleure est l'interdiction absolue 
de la pêche du saumoneau; il n'en faut pas davantage pour substi- 
tuer immédiatement l'abondance à la pauvreté. Des interdictions 
analogues sont prononcées avec beaucoup moins de raison par les 
règlemens sur la pêche côtière, par la loi sur la chasse; le parle- 
ment d'Angleterre, non moins chatouilleux sur les restrictions à là 
liberté des citoyens que notre corps législatif, a défendu, par un 
acte de 1825, la pêche du saumon pendant une partie de l'année. 
Les exemples ne manqueraient donc pas plus que les raisons pour 
obtenir de la législature les mesures de police que l'administration 
ne se croirait pas aujourd'hui sufTisamment autorisée à prendre. 

Parmi les autres poissons de mer qui remontent au loin les eaux 
douces, citons seulement la sole et la plie à cause des observations 
utiles dont elles peuvent être l'objet. Larges et plates, elles ne se 
plaisent que sur des fonds de sable. Leur conformation leur interdit 
le séjour des rivières dont le lit est fangeux ou rocailleux. Alexandre 
de Humboldt et M. Valenciennes, voyageant ensemble en 1818, fu- 
rent surpris de se voir servir à Coblentz des soles fraîches, et leur 
étonnement s'accrut lorsque allant, à la manière d'Aristote, chercher 
des sujets d'observation sur la place du marché , ils la virent cou- 
verte de soles. Ils apprirent qu'on était au moment d'une grande re- 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

montée de ces habitantes de la Mer du Nord. La sole ne s'arrête pas 
à Coblentz : on en pêche, mais non tous les ans, dans la Lahn. — 
L'autre exemple n'a pas eu d'aussi illustres témoins. La plie re- 
monte la Loire tant que le lit en est sablonneux; elle s'arrête au 
soulèvement de roches porphyriques qui sépare la plaine de Roanne 
de celle du Forez. Alléon-Dulac, à qui l'on manque rarement de re- 
courir quand on étudie cette région, remarque, comme une singu- 
larité fort digne d'attention, que ce n'est qu'en 1770 que la plie 
y a fait sa première apparition. Depuis cette époque, elle n'a pas 
cessé de s'y montrer. — La mer est à 380 kilomètres de Coblentz, 
à 710 de Roanne. L'intermittence des migrations de la sole et la ré- 
cente régularité de celles de la plie à de pareilles distances de la 
mer indiquent qu'il est permis d'espérer quelque chose de l'appli- 
cation des procédés de la pisciculture à l'introduction des poissons 
de mer dans l'eau douce. 

Les recherches sur les migrations des poissons doivent être quel- 
que chose de plus qu'une étude pleine d'attrait pour le naturaliste: 
elles se recommandent aussi par les résultats économiques qu'elles 
promettent. Ne fît-on qu'interdire la pêche de certains poissons aux 
époques de l'année où elle en arrête la reproduction, ou, mieux en- 
core, interdire, s'il le fallait, pour plusieurs années toute espèce de 
pêche dans des eaux qu'il s'agirait de repeupler, un grand bien se 
réaliserait. 

Le rétablissement de la viabilité des eaux que parcourt le pois- 
son de la mer à leurs sources n'est pas d'une moindre importance; 
il résulterait d'une règle qui ne serait ni équivoque, ni compli- 
quée : on prescrirait que tout barrage établi sur une eau cou- 
rante fût pourvu de couloirs ou de degrés par lesquels le poisson 
pût le franchir. Cette pratique observée dans le royaume -uni a 
plus d'une fois déterminé l'empoissonnement immédiat de rivières 
dont l'accès était fermé par des chutes naturelles. Malgré sa pré- 
férence pour les eaux connues, l'instinct inquisiteur du saumon 
lui fait bientôt découvrir les nouvelles extensions de son domaine. 
M. Coste a recueilli en Irlande un exemple frappant de l'effica- 
cité de ce procédé. « Près de Sligo, dit -il, trois petites rivières, 
l'Arnou, la Gollanes et le Colaney, se réunissent sur un même point 
et se précipitent à pic dans la mer d'une hauteur de plus de vingt 
pieds. Toute communication entre la mer et les rivières étant im- 
possible pour le poisson, ces rivières se trouvaient privées de sau- 
mons. Un propriétaire, M. Gooper, de Markrec-Castle , eut l'idée 
d'établir à côté de ce petit Niagara une échelle à saumons, et son 
essai réussit au-delà de ses espérances. Dès la première année, on 
vit quelques saumons remonter l'échelle; l'année suivante, on en 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 313 

compta jusqu'à quatre cents, et la troisième année, en 1857, un 
fermier demanda à louer la pèche du saumon 500 livres sterling. » 

Peut-être existe-t-il d'autres moyens moins directs d'appeler le 
poisson de mer dans les eaux douces. La nature nous montre quel- 
quefois un coin de ses secrets comme pour nous encourager à dé- 
couvrir le reste. M. Emile Martin, fort connu par les progrès que lui 
doivent les arts métallurgiques, est un observateur d'une sagacité 
peu commune. Se trouvant aux forges de Sireuil-sur-Charente, entre 
Angoulême et Cognac, il vit ses ouvriers vivre presque exclusivement 
de poisson, et apprit que chaque printemps en ramenait pour eux 
l'abondance : ceux qui profitaient le plus de ces migrations chroni- 
ques cherchaient, sans y réussir, à en pénétrer les causes. M. Emile 
Martin, à qui l'on a rarement proposé un problème sans en ob- 
tenir la solution , reconnut bien vite que les poissons remontaient 
la Charente à la suite de myriades de petits crabes dont ils fai- 
saient leur proie; malheureusement il ne poussa pas plus loin son 
investigation. Les crabes attiraient le poisson; mais par quoi les 
crabes eux-mêmes étaient-ils attirés? — Il ne fallait pour le savoir 
qu'un peu de persévérance. Les poissons et les crabes ne procèdent 
pas comme nous autres hommes : quand ils se mettent en route, ce 
n'est jamais sans une bonne raison de le faire, et les crabes qui 
passaient devant Sireuil flairaient infailliblement dans le haut de la 
rivière quelque pâture cachée. Il est pénible d'avouer que les crabes 
savent des choses que nous ignorons; mais nous avons de plus 
qu'eux le don d'apprendre, et il nous conduira, quand nous vou- 
drons, vers les appâts qui déterminent leurs voyages. Cette con- 
quête de leur secret recevrait bientôt sa récompense : en semant 
aux sources des rivières les substances qui allèchent directement ou 
indirectement le poisson, nous lui ferions promener l'abondance sur 
toute l'étendue de leurs rivages. 

Les causes et les procédés des migrations des poissons sont une 
des branches de l'histoire naturelle où il reste le plus de décou- 
vertes à faire, et à considérer cette question dans ses rapports avec 
les besoins de l'homme, il n'en est pas de plus digne d'être étu- 
diée. Si longue que soit pourtant la tâche à remplir, nous en savons 
dès à présent assez pour reconnaître l'étendue du mal effectif, pour 
en arrêter le progrès et pour regagner promptement tout le ter- 
rain perdu : il ne s'agit que de vouloir. 

m, — ACCLIMATATION DU POISSON ET STABU LATION. 

Un temps viendra sans doute où la pisciculture aura des fantai- 
sies comme en a l'horticulture. Pour le moment, sa mission doit 
bien moins être de rechercher des curiosités que de multiplier ce 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui est reconiiu bon : elle peut, on vient de le voir, en accomplir la 
meilleure partie sans sortir de nos frontières; mais cela ne veut pas 
dire qu'elle n'ait rien à tirer des contrées lointaines. Les eaux de 
l'Europe ont à envier à celles de l'Amérique du Nord et de l'Asie des 
espèces plus riches en propriétés alimentaires que la plupart des 
nôtres. La supériorité de ces espèces consiste surtout en ce qu'elles 
sont herbivores. Nous avons un nombre suffisant de poissons car- 
nassiers, et les loups fussent-ils bons à manger, personne ne vou- 
drait les naturaliser de préférence aux moutons. Ce que gagnerait 
immédiatement l'alimentation publique à l'acquisition de poissons 
transformant directement les végétaux en une excellente nourri- 
ture animale est facile à calculer, et de plus l'avantage obtenu pour- 
rait s'étendre beaucoup. La matière animale nécessaire aux pisci- 
Tores est lente et coûteuse à augmenter; la matière végétale au 
contraire se développe suivant une progression dont les perfection- 
nemens de la culture et l'élargissement des surfaces cultivées re- 
culent sans cesse le terme. La base la plus féconde cà donner dans 
notre pays à la multiplication du poisson serait donc le remplace- 
ment de nos mauvaises espèces herbivores par de bonnes. Ces es- 
pèces désirables existent dans le nord de l'Amérique, et elles sont 
en Chine l'objet d'une culture étendue : ce sont les seules qu'il faille 
rechercher; les herbivores des autres parties du monde paraissent 
ne l'emporter en rien sur les nôtres. 

On trouve dans les eaux du Canada des poissons aussi nombreux 
que variés. Parmi ceux qui se nourrissent de végétaux, le meilleur 
est le corégon blanc : il se rapproche du saumon par les formes 
extérieures et le volume ; il habite les lacs de préférence aux rivières 
et se plairait infailliblement dans les lacs de Genève, du Bourget et 
d'Annecy. Il irait bien à la Savoie rentrée dans la famille française 
d'enrichir de ces nouveaux habitans les eaux fraîches et profondes 
dans lesquelles se mirent ses montagnes 

Abstraction faite des régions polaires, la Chine est le pays du 
monde où le poisson entre pour la part proportionnelle la plus con- 
sidérable dans l'alimentation de l'homme. L'immensité des besoins 
de la population chinoise et l'abondance des eaux qui baignent le 
Céleste-Lmpire ont déterminé un mode d'exploitation méthodique 
qui mérite d'être décrit. INous n'avons pas à nous égarer en nous con- 
fiant à l'expérience des Chinois; d'impérieuses nécessités leur ont 
appris depuis plusieurs siècles à éliminer le médiocre et à prendre 
le maximum des produits où il se trouve. Un missionnaire qui a fait 
un long séjour dans le Céleste-Empire, l'abbé Hue, a donné sur l'a- 
ménagement des pêcheries chinoises des détails qui, tout en laissant 
beaucoup à désirer pour les applications à faire en Europe, sont 
pleins d'un véritable intérêt. « Voici, dit-il, ce qui se pratique dans 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. ' 315 

la province de Kiang-si (1) : vers le commencement du printemps, 
un grand nombre de marchands de frai de poisson, venus de la pro- 
vince de Canton, parcourent les campagnes pour vendre la semence 
aux propriétaires d'étangs. Leur marchandise, renfermée dans des 
tonneaux qu'ils traînent, est une sorte de liquide gras, jaunâtre, 
assez semblable à de la vase. Il est impossible d'y distinguer à l'œil 
le moindre animalcule. Pour quelques sapèques, on achète plein une 
écuelle de cette eau bourbeuse, qui suffit pour ensemencer un étang 
assez considérable : on jette cette vase dans l'eau, et en quelques 
jours les poissons éclosent à foison. Quand ils sont devenus un peu 
gros, on les nourrit en jetant à la surface de l'eau des herbes ten- 
dres et hachées menu ; on augmente la ration à mesure qu'ils gros- 
sissent. Le développement de ces poissons s'opère avec une rapidité 
incroyable. Un mois tout au plus après leur éclosion, ils sont déjà 
pleins de force, et c'est le moment de leur donner de la pâture en 
abondance. Matin et soir, les propriétaires de viviers font faucher 
les champs et apportent à leurs poissons d'énormes charges d'herbes. 
Les poissons montent à la surface de l'eau, et se précipitent avec 
avidité sur cette herbe, qu'ils dévorent en folâtrant et en faisant 
entendre un bruissement perpétuel : on dirait un grand troupeau 
de lapins aquatiques. La voracité de ces poissons ne peut être com- 
parée qu'à celle des vers à soie, quand ils sont sur le point de filer 
leur cocon. Après avoir été nourris de cette manière pendant une 
quinzaine de jours, ils atteignent ordinairement le poids de deux ou 
trois livres, puis ne grossissent plus. Alors on les pèche, et on va 
les vendre tout vivans dans les grands centres de population. Les 
pisciculteurs du Kiang-si élèvent uniquement cette espèce de pois- 
sons, qui est d'un goût exquis (2). » 

Voilà bien la pisciculture complète depuis l'ensemencement des 
eaux jusqu'à la récolte, et les procédés d' éclosion artificielle rangés 
en Chine parmi les pratiques les plus vulgaires. Ce récit ouvre des 
perspectives séduisantes, mais un peu vagues. L'abbé Hue m'a per- 
mis de lui faire beaucoup de questions sur les formes des poissons 
du Kiang-si, sur les fourrages dont on les nourrit : il a ingénument 
répondu qu'étranger à l'étude des sciences physiques, il avait vu, 
sans leur donner l'attention qu'elles méritaient, beaucoup de choses 
qu'un naturaliste eût éclaircies; mais il est resté très affirmatif sur 



(1) La province de Kiang-si est traversée dans sa plus grande longueur par le 113* 
degré de longitude est de Paris, et elle s'étend du 25« au SO*" degré de latituae nord. 
Bornée au sud par la province [de Canton, elle est formée par le vaste bassin de la ri- 
vière Kan, qui a la puissance du Rhône et devient par le lac Plion-yang un des affluens 
du Fletve-Bleu, Yang-tsé, It plus grand de la Chine. 

(2) U Empire chinois , tome II, chap. lO. Voyez sur cet ouvrage la Revue du 15 oc- 
tobre 1854, 



316 • REVUE DES DEUX MONDES. 

la partie économique de ses souvenirs. Ce serait une conquête ines- 
timable que celle d'un poisson dont la rapide croissance permettrait 
d'en faire plusieurs éducations successives dans l'année, et puisse 
l'œuvre signalée par nos missionnaires en soutane être accomplie par 
nos missionnaires en armes! Ne vendant point d'opium en Chine, 
nous n'y sommes pas en position de négliger les petits profits. 

Produire le bon et le mettre à la portée du grand nombre est un 
double succès peu commun dans le monde, et la vulgarité des pois- 
sons observés par l'abbé Hue n'est pas le moindre de leurs mérites; 
ils ne sont pourtant pas les seuls que nous ayons à demander à 
l'Asie. Il y a une centaine d'années que Commerson, celui de tous 
les voyageurs du xviii* siècle qui a le plus enrichi les sciences 
naturelles, le même qui rapporta l'hortensia de Chine en Europe, 
signala, sous le nom usuel de gourami et sous le nom scientifique 
d' osphromemis olfax (1), un poisson de grandes dimensions, large, 
épais, et d'une chair exceptionnellement savoureuse; il le mettait 
à cet égard au-dessus de tous les poissons connus : Nihîl inter 
pisces tum marinos, tum fluvîatiles, dit-il dans ses notes, iinquam 
exquîsilius degiistavî. On a plusieurs fois écrit sur ouï-dire que, 
dans les grands fleuves de la Chine, le gourami atteint une longueur 
de l'"80 : ce ne serait pas un grand avantage, et il suffit de la cer- 
titude que, dans les pays où il a été transporté, il paraît commu- 
nément sur les marchés avec un poids de 6 à 8 kilogrammes. 

MM. Cuvier et \alenciennes, dans leurs études anatomiques sur 
le gourami, ont montré que tout l'appareil alimentaire était celui- 
d'un animal exclusivement nourri de végétaux; les dissections qui 
ont été faites d'individus vivant en liberté n'ont jamais tiré de l'es- 
tomac et des intestins que des herbes. Enfin, comme si ces preuves 
ne suffisaient pas, Commerson rapporte que, par adoption d'un 
usage très répandu en Chine, les Hollandais élèvent ces poissons à 
Java dans de grands baquets en terre cuite, dont l'eau se renouvelle 
chaque jour, et il nomme les herbes dont on les alimente. Le gou- 
rami peut donc être réduit à un véritable état de stabulation, j'ai 
presque dit de domesticité. 

Ce poisson, transporté par les Hollandais de la Chine à Java, y 
est devenu très commun. Il fut retrouvé par Commerson à l'Ile-de- 
France, où il était l'objet des soins particuliers de M. de Céré, le 
créateur du célèbre jardin d'acclimatation de la colonie (2). Reçu 

.' (1) 'OiT9patvo(j.£voi;, à cause d'une conformation particulière de l'organe de l'odorat. 

(2) Voici l'extrait d'une note de M. de Céré, conservée dans nos archives coloniaîes : 
« Le gourami aime les eaux un peu chaudes et un peu vaseuses, les rivières tranquilles, 
les étangs. Il fait des nids sphériques assez gros et y dépose ses œufs. Les nids ont un 
pied de diamètre et sont faits avec du goëmon, de l'herbe. Le mâle et la femelle ne se 
quittent pas pendant cette construction, et y travaillent avec une incroyable activité; 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 317 

comme une de ces acquisitions précieuses dont la conservation ne 
saurait se payer trop cher, on lui avait construit des viviers, et l'on 
prenait pour l'y retenir toute sorte de précautions ingénieuses; mais 
un jour, on fut étrangement surpris d'en trouver garnis plusieurs 
des cours d'eau de l'île : quelques gouramis fugitifs avaient opéré 
ce prodige sur une échelle d'autant plus large que les individus se 
reproduisent quelques semaines après leur naissance. 

Un poisson recommandable à tant de titres ne pouvait pas être 
négligé par le bailli de Suffren, gourmand, et ce n'est pas peu dire, 
entre tous les officiers de la flotte. Non moins grand homme de 
table que grand homme de mer, il estimait la conquête du gourami 
à l'égal de celle d'une province, et fit faire, vainement, hélas! pen- 
dant son commandement dans l'Inde, sept envois de gouramis vivans 
en France. Lui-même voulut en ramener en 1783, pour les offrir au 
roi; mais cette précieuse cargaison ne passa pas ïe cap de Bonne- 
Espérance, et il ne rapporta qu'un plan d'acclimatation qui consis- 
tait à échelonner de petites colonies de gouramis dans les eaux des 
côtes d'Afrique et d'Amérique, d'un côté jusqu'à la Méditerranée, 
de l'autre jusqu'aux Antilles. La révolution vint bientôt ruiner ce 
projet. 

En 1819, le capitaine de vaisseau Philibert se chargea d'intro- 
duire le gourami dans les Antilles françaises : il en embarqua cent à 
l'Ile-de-France, en perdit vingt-trois en route, et versa le complé- 
ment dans les eaux de la Martinique. Les comptes-rendus de l'opé- 
ration en attestent le succès. Il est pourtant certain que le gourami 
n'existe plus à la Martinique ni à la Guadeloupe; il en a disparu si- 
lencieusement, au bout d'une quinzaine d'années, sans qu'on ait, 
que je sache, étudié les causes et les circonstances de cette extinc- 
tion locale de l'espèce. 

Les Anglais ont fait tout récemment, en 1860, une tentative pour 
transporter en Australie le gourami, que nous installions, il y a près 
d'un siècle, dans notre ancienne Ile-de-France. Médiocres physi- 
ciens, les aeclimatateurs anglais avaient compté sur l'eau distillée 
pour le renouvellement de l'eau naturelle où ils avaient placé leur 
poi.sson au départ : à peine immergés dans ce liquide, les gouramis 
sont tombés asphyxiés. Un échec reçu dans de telles conditions n'est 
assurément fait pour décourager personne, et la persévérance britan- 

elle est terminée en cinq ou six jours. Les petits trouvent dans le nid un refuge contre 
leurs ennemis. Le gourami est avide d'insectes et de vers. — On dit le gourami origi- 
naire des Moluques; de là il est venu à Java. 11 a été introduit à l'Ile-de-France en 1761 
par divers officiers de marine, entre autres MM. de Surville , Joannis et Magny, capi- 
taines de vaisseau. — 11 périt instantanément dans tout vase qui a contenu des spiri- 
tueux. Il vit de dix à douze heures hors de l'eau. C'est le meilleur poisson connu. II 
mange tout ce qu'on lui donne, patates, racines écrasées, manioc, cassave, pain, lai- 
tues, graines. Il croît rapidement et dans toute sorte d'eaux. » 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

nique n'a besoin pour le réparer que de se ressembler à elle-même. 
La tentative d'acclimatation du bailli de SufTren serait aujourd'hui 
reprise avec bien plus d'avantage. Depuis Suflren, la navigation s'est 
affranchie des caprices des vents; les procédés de conservation de 
l'eau douce ont changé, et l'expérience a enseigné des précautions 
autrefois négligées (1). Un seul point reste douteux : on se demande 
dans quelle mesure le gourami s'accommoderait de notre climat. Gu- 
vier avait examiné cette question, et il déclarait au Collège de France 
que si elle pouvait être résolue par des analogies, elle le serait affir- 
mativement. En effet, dans la plus grande partie de la Chine, la 
température s'élève l'été fort au-dessus et descend l'hiver fort au- 
dessous de celle de la France : il n'est pas probable qu'un poisson 
qui supporte ces extrêmes du chaud et du froid ne s'arrête pas vo- 
lontiers dans une température moyenne qu'il traverse deux fois l'an 
aux lieux de son origine, et s'il a si bien réussi dans des colonies 
des Indes orientales où il ne gèle jamais, c'est un motif d'espérer 
qu'il en ferait autant dans les eaux de la Provence, du Languedoc, 
de l'Algérie, et à plus forte raison de la Guyane, dont l'étendue est 
le quart de celle de la France, Il sera temps de désespérer de l'ac- 
climatation du gourami dans les Antilles quand on saura ce qui l'a 
empêché d'y réussir. 

Des faits physiques considérables et des résultats économiques sé- 
culaires sont propres à donner à la métropole et aux colonies con- 
fiance dans ces entreprises de naturalisation de poissons exotiques. 
Les extrêmes de la température sous des ciels différens sont beau- 
coup moins prononcés dans l'eau que dans l'air, et, par cette raison 
aussi bien que par sa constitution propre, le poisson est de tous les 
animaux celui qu'affectent le moins les changemens de climat. La 
carpe apportée de Perse en Italie par la conquête romaine s'est pro- 
pagée dans toute l'Europe centrale; elle a paru pour la première 
fois en 1729 sur les marchés de Saint-Pétersbourg, et elle s'accli- 
mate parfaitement de nos jours en Suède et en Norvège ; son éta- 
blissement dans l'ancien monde embrasse ainsi un arc de hO degrés 
de longitude, comprenant les températures les plus diverses. II 
ne s'agit pas de faire aujourd'hui des choses plus difficiles, et nos 
moyens d'action sont bien plus puissans que ceux de nos devan- 
ciers. Des conquêtes aussi peu coûteuses, aussi peu bruyantes que 
des acquisitions de nouvelles espèces de poissons ne sont peut-être 

(1) Le moindre choc sur le nez tùe le gourami, et quand on en fait venir de l'île 
Maurice à l'ile Bourbon, où il compte parmi les mets les plus recherchés, on prend lo 
soin de revêtir les p irois latérales des récipiens dans lesquels on le tfansporie de toiles 
inclinées contre lesquelles il peut se heurter impunément. Malgré le voisinage de l'île 
Maurice, le gourami ne s'est point naturalisé à l'île Bourbon : peut-être est-ce en raison 
du peu d'étendue des eaux tranquilles dans cette colonie. 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 319 

pas faites pour tenter des esprits qui recherchent l'éclat; mais elles 
semblent être le lot de nos sociétés d'acclimatation. Ces sociétés ont 
le caractère de stabilité qui est la condition de la persévérance; 
elles étendent au loin leurs ramifications; elles attirent, avec un 
zèle que ne couronne pas toujours le succès, des plantes, des mam- 
mifères, des oiseaux, même des insectes, sur notre territoire; qu'elles 
veuillent bien regarder aux poissons, et bientôt nos eaux d'Europe, 
aussi bien que celles de nos colonies, s'enrichiront d'espèces supé- 
rieures à celles qu'elles possèdent. 

Nous venons de voir le poisson nourri chez les Chinois comme le 
sont les troupeaux dans nos fermes, et amené dans les colonies hol- 
landaises à la condition de l'oiseau en* cage. Ces exemples n'ont rien 
qui doive nous étonner; qu'est-ce qu'un vivier, si ce n'est une étable 
à poissons? Nos ateliers d'Himingue n'attendent pour féconder au 
loin nos eaux intérieures qu'un régime administratif de la pêche un 
peu moins exclusif des améliorations. Aujourd'hui même le pêcheur 
breton Guilhou élève, je devrais dire apprivoise, des turbots dans 
son établissement de Concarneau. Chacun est maître d'en faire au- 
tant chez soi, et ces poissons rouges que tant d'honnêtes gens entre- 
tiennent pour le seul plaisir des yeux dans des bocaux de cristal ne 
témoignent-ils pas que des hôtes plus utiles pourraient les rempla- 
cer? Nous sommes pressés de tous côtés par les indications de ce 
que deviendrait facilement en France l'éducation du poisson; mais 
nous ne passons qu'avec lenteur et timidité de la conception à la 
pratique : il nous faut l'exemple de l'étranger pour nous donner con- 
fiance dans les procédés éclos au milieu de nous, heureux quand 
un échec causé par l'ignorance ou l'inattention seule ne vient pas 
nous décourager. Il en sei'a de la stabulation du poisson comme de 
tant d'autres -choses qui, d'abord dédaignées partout, sont partout 
devenues familières; on commencera par lui reprocher de ne pas 
réussir sans art et sans précautions, de ne pas convenir par exemple 
aux espèces voyageuses aussi bien qu'aux espèces sédentaires; puis 
les erreurs et les faux jugemens s'élimineront devant l'expérience 
raisonnée, et le vrai finira par avoir raison. 

Un système de culture, si ingénieux et si recommandé qu'il soit, 
ne se perpétue' et ne se propage qu'autant que les résultats éco- 
nomiques en sont avantageux, et la production artificielle du pois- 
son est soumise à la loi commune. Des exemples concluans, des 
calculs précis tendent à la placer au rang des opérations agricoles 
les plus profitables. Il ne reste qu'à donner aux recherches destinées 
à l'agrandir les allures méthodiques qui conduisent avec certitude 
à la vérité, ou pour mieux dire au succès. 

Les étangs sont un moyen de tirer des mauvaises terres un re- 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

venu équivalent à celui des bonnes, et cet avantage, atténué, il est 
vrai, par des inconvéniens qu'il serait trop long de discuter ici, est 
déjà un indice de l'économie avec laquelle se produit la chair du 
poisson. D'un autre côté, pour peu qu'on se rende compte des quan- 
tités de substances alimentaires nécessaires à la formation d'une 
quantité déterminée de cette chair, on entrevoit qu'aucun animal 
domestique ne s'assimile mieux que le poisson la nourriture qu'il 
absorbe. Il ne perd par la respiration, la transpiration et les excré- 
mens que des quantités insaisissables; à cet égard, il est fort en 
avance sur les animaux terrestres. Il n'a pas été fait, que je sache, 
beaucoup d'expériences directes sur ce sujet; mais malgré les va- 
riations que doit comporter la diversité des espèces, les présomp- 
tions dont est accompagné lé fait général font pressentir que des 
preuves définitives ne tarderont pas à les remplacer. 

Tout le monde sait que les rations journalières que reçoit le bé- 
tail se divisent dans leurs effets sur l'économie animale en deux 
parts : l'une maintient la vie de l'animal en ce sens qu'elle suffit 
pour en arrêter le dépérissement; l'autre ajoute à son poids, à ses 
forces, à ses facultés, ou, en d'autres termes, se convertit en chair, 
en lait, en laine, en capacité de travail. On estime qu'en général, 
chez les mammifères, la ration de simple entretien entre pour près 
de moitié dans la ration totale avec laquelle ils donnent leur maxi- 
mum de produit utile. Il suit de là qu'un animal dont le maintien 
n'exigeiait que le tiers ou le quart de cette quantité l'emporterait 
de beaucoup sur ceux que nous connaissons : le plus avantageux à 
élever est évidemment celui qui se contente de la moindre ration 
d'entretien. — Le poisson serait-il dans ce cas? — On voit souvent 
dans des viviers ou dans des vases portatifs des poissons passer des 
semaines et des mois sans recevoir d'alimens et sans paraître en 
pâtir. Le froid supprime dans le poisson le besoin, pour ne pas dire 
la faculté de manger. Quand un genre est constitué pour traverser 
' des épreuves auxquelles succomberaient les autres, il est permis de 
supposer que chez lui l'entretien exige fort peu, et que près de la 
totalité de la nourriture absorbée tourne en accroissement de la sub- 
stance de l'animal. La prodigieuse rapidité de la croissance de beau- 
coup de poissons vient à l'appui de cette conjecture. L'étude atten- 
tive d'un pareil fait se recommande d'elle-même à la science et à 
l'économie domestique, et elle n'est heureusement au-dessous de la 
portée d'aucun naturaliste, ni au-dessus des facultés d'aucun mé- 
nage. L'éducation du ver à soie doit en Europe ses procédés les plus 
sûrs, ses pratiques les plus fécondes, à la finesse et à la patience 
d'observation des femmes; un rayon d'instinct maternel semble éclai- 
rer les soins dont elles entourent des êtres recommandés à leur 
sollicitude par leur propre faiblesse. Il en sera de même dans les 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 321 

entreprises de domestication du poisson, et pour peu que les expé- 
riences soient bien conduites, le l'ruit en. sera recueilli jour par jour 
<au sein des plus modestes familles. De quoi s'agit-il en effet? De se 
procurer pour tout mobilier de laboratoire le récipient le plus com- 
mun et de donner un utile emploi aux débris qui, faute d'être en quan- 
tités suiTisantes pour nourrir des animaux de forte consommation, 
se perdent chaque jour dans les ménages et les jardins. 11 n'est pas 
nécessaire d'attendre, pour se livrer à ces faciles occupations, des 
poissons de la valeur du gourami : il convient au contraire de com- 
mencer par les plus communs d'entre les nôtres. La carpe par 
exemple, qui se trouve partout, accepte avec avidité les pommes de 
terre, les racines écrasées, les feuilles des légumes et les moindres 
reliefs de la table et de la cuisine. Ne fit-on que la convertir par la 
stabulation en un agent de conversion de substances rebutées en 
substances profitables, une économie susceptible d'une extension 
presque indéfinie serait obtenue. 11 n'y a point à douter du succès. 
En Hollande, on a constaté que les carpes vivaient emmaillottées 
dans des mousses ou des herbes mouillées presque aussi bien que 
dans l'eau; on en a nourri dans cette étroite prison, et l'on assure 
que chez elles, comme chez les oies que l'Alsace immole à la gour- 
mandise des amateurs de foie gras, l'immobilité ajoute au dévelop- 
pement de la chair et de la graisse. Proposer l'adoption d'une pra- 
tique aussi cruelle, ce serait se brouiller avec la société protectrice 
des animaux : aussi les résultats de cet extrême degré de la stabu- 
lation ne sont-ils invoqués ici que pour rassurer sur l'apparente té- 
mérité de procédés plus humains et moins raffinés. 

Si l'écrevisse n'est pas la parente des poissons, elle est incontes- 
tablement leur voisine, et peut, à ce titre, prendre ici une humble 
place après eux. Ses habitudes sédentaires signalent en elle un des 
animaux aquatiques les plus propres à la stabulation, et elle ne peut 
pas différer sous ce rapport du homard. Celui-ci s'accommode fort 
bien de ce régime dans l'atelier de pisciculture de M. Guilhou à Con- 
carneau et dans les nouveaux magasins des spéculateurs anglais. 
Notre compatriote a fait sur les hôtes de ses ateliers les observations 
les plus précieuses pour l'histoire naturelle; nos voisins se con- 
tentent de gagner avec les leurs beaucoup d'argent. On voit dans 
les anses les plus ignorées de la côte septentrionale de la Bretagne 
de petits bàtimens anglais, aménagés exprès pour ce commerce, se 
charger périodiquement de homards recueillis dans les intervalles 
de leurs voyages par les pêcheurs du canton. Ces cargaisons étaient 
naguère directement transportées k Londres; elles sont aujourd'hui 
emmagasinées dans des parcs maçonnés qui s'échelonnent de Tor- 
quay à Portsmouth : les homards s'y développent, s'y engraissent et 

TOME XXXI. ' 21 



322 REVUE DES DÇUX MONDES. 

approvisionnent le marché de Londres avec mesure et sans ces en- 
combremens qui provoquent l'avilissement des prix, L'écrevisse peut 
alimenter à l'intérieur des terres de semblables réservoirs; elle trans- 
forme en un mets recherché les plus infimes débris de la boucherie 
et des ménages, et ne coûte qu'un peu d'attention. La Meuse et la 
Mayenne, deux rivières qui coulent dans des terrains de natures 
différentes, sont renommées pour l'abondance et la beauté de leurs 
écrevisses, et il n'est presque pas de canton où ces crustacés n'aient 
feur ruisseau de prédilection; beaucoup de cours d'eau en sont au 
contraire totalement dépourvus. Ces bigarrures ne sont encore ex- 
pliquées que par le contact des roches auxquelles les crustacés pa- 
raissent emprunter des élémens nécessaires à la formation de leurs 
cuirasses; mais on apprendra par la stabulation à placer les écre- 
visses dans les conditions les plus favorables à leur développement, 
on sera aussi conduit par cette pratique à la propagation des meil- 
leures variétés : celles-ci ne paraissent pas être les nôtres. La Drave, 
à la hauteur de Klagenfurth, et les eaux qui approvisionnent Berlin 
en fournissent de fort supérieures, surtout par la taille, et ces dif- 
férences, qui sont comptées pour rien dans les classifications des 
naturalistes, comptent pour beaucoup dans celles de l'économie do- 
mestique. 

Les expériences empiriques qui se feront dans les ménages sur la 
domesticité du poisson ne seront pas les moins intéressantes. Le 
peuple se contente dans ses opérations journalières d'une comptabi- 
lité instinctive, mais qui le trompe rarement, et c'est lui qui recueil- 
lera sur les effets économiques obtenus les données les plus sûres. 
D'un autre côté., proposé sous une forme accessible aux intelli- 
gences les plus vulgaires, le problème de la stabulation du poisson 
propagera l'esprit d'observation dans des classes de la société où il 
est jusqu'à présent peu répandu, et les notions les plus instructives 
viendront peut-être des lieux où on les attend le moins. Les faits 
pratiques ainsi constatés conduiront, en se combinant avec les ex- 
périences raisonnées de X aquarium et les études du naturaliste, à 
la connaissance des lois de la production du poisson sur une grande 
échelle. Nos étangs en sont aujourd'hui le champ, et rien de plus; 
le poisson y est abandonné comme le serait un troupeau sur une 
terre en friche où la croissance spontanée de l'herbe assurerait seule 
sa ptâture. Ces procédés imparfaits doivent faire place à des systè- 
mes de culture réfléchis, et l'auge, le vivier, l'étang, sont les trois 
degrés sur lesquels s'élaboreront les méthodes fécondes qu'il est 
temps de substituer à la stérilité de la routine. 

Les anciens Romains ont poussé très loin l'art d'élever le poisson; 
mais ils n'avaient pas d'autre but que la satisfaction du luxe et de la 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOUCES. 323 

sensualité des privilégiés de la fortune : ils cherchaient le rare, l'ex- 
traordinaire, et le bon, dès qu'il était à la portée du grand nombre, 
perdait son mérite à leurs yeux. Nos tendances sont, grâce à Dieu, l'in- 
verse des leurs. Ce que le christianisme demande à l'intelligence et 
au travail, c'est le renouvellement continuel de la multiplication des 
pains et des poissons; il s'agit aujourd'hui de faire descendre l'usage 
d'un aliment choisi dans les classes de la société qui n'y pouvaient 
pas atteindre. Le phénomène de la transformation de la matière vé- 
gétale en matière animale vivante capable de sensibilité, de souf- 
france, d'amour, s'accomplit perpétuellement devant nos yeux et 
en nous-mêmes sans qu'il nous soit donné d'en pénétrer le mys- 
tère intime; mais nous sommes maîtres d'en observer la marche et 
d'en déduire les lois par la connaissance des effets. Les différences 
de rendement de la nourriture digérée sont souvent fort grandes 
entre individus de même race; elles doivent l'être plus encore entre 
des espèces aussi éloignées les unes des autres que les poissons et 
les mammifères. Un champ presque indéfini s'ouvre aux expériences 
qui déterminet-ont les effets des substances impropres à l'alimenta- 
tion de l'homme sur le développement des animaux aquatiques dont 
il se nourrit. 11 y a donc beaucoup à apprendre et beaucoup à pro- 
fiter. Les populations ichthyophages sont partout des plus belles et 
des plus fortes qu'on connaisse (1), et peut-être une large consom- 
mation du poisson est-elle un moyen de combattre cet affaiblisse- 
ment de nombreuses familles de l'espèce humaine que les physiolo- 
gistes remarquent sans pouvoir lui assigner de causes ni lui trouver 
de remède. 

IV. MOUT DU POISSON. 

Le poisson naît, croît et se multiplie pour l'usage de l'homme. 
Nos droits sur lui sont écrits au chapitre premier de la Genèse; mais 
le saint livre ne nous a pas autorisés à lui infliger des souffrances 
aussi gratuites qu'imméritées, et si lui épargner de longues ago- 
nies est un moyen d'ajouter à sa valeur alimentaire, la manière 
dont il meurt n'est pas plus indifférente pour nous que pour lui. 

Beaucoup d'honorables Anglais voyagent en France uniquement 
pour faire bonne chère : ils proclament loyalement la supériorité 
des boeufs charnus de la Nonîiandie, du Limousin et du Gharolais 
sur les bêtes graisseuses de Durham , du mouton parfumé des Ar- 

(1) Los Norvégiens et les Suédois, digues desôcndans des Normands, qui faisaient 
trembler au ix'^ et au x*" siècle l'Europe civilisée, se nourrissent presque exclusivement 
de poisson; il en est de même de la population des lagunes de Comaccliio, dont M. Coste 
signale la force et la beauté, et, sans aller chercher au loin, les villages de i)ècheurs de 
nos côtes se distinguent par la vigueur physique et morale de leurs habitans. 



824 REVUE DES DEUX MONDES. 

dennes sur les races lardacées de Leicester et de South-Dowu ; mais 
ils rejettent notre poisson avec dédain, et en cela aussi, à leur dire, 
Britannîa nde ovcr thc mures... Les Hollandais sont moins hau- 
tains, mais presque aussi dégoûtés, et dans le fait nul d'entre nous 
n'a mis le pied sur le sol batave sans être frappé de la saveur et de 
la fermeté particulières du poisson. — Pourquoi n'a-t-il pas chez 
nous les mêmes qualités? Les circonstances naturelles de la |.èche 
sont les mêmes pour nos voisins que pour nous; nos- eaux sont en- 
core plus vives que celles de la Hollande, et quant à nos cuisiniers, 
ils valent assurément les siens. — Comment ces différences se ma- 
nifestent-elles dans un aliment qui, surtout lorsqu'il s'agit d'es- 
pèces voyageuses communes à des pays presque voisins, devrait 
se ressembler partout à lui-même? On les expliquerait dans le 
poisson conservé par la diversité des préparations qu'il subit: mais 
ces dilTércnces sont tout aussi sensibles dans le poisson frais. On 
a beau chercher, les procédés qu'emploie la pèche dans les trois 
pays ne s'éloignent qu'en un seul point essentiel : en Angleterre et 
en Hollande, on tue le poisson aussitôt qu'il est pris; à de rares ex- 
ceptions près, en France on le laisse mourir. Voyons si l'expérience 
et les analogies condamnent ou justifient nos usages. 

Tout chef de cuisine a éprouvé que le sanglier, le cerf, le che- 
vreuil , le liè\Te , forcés à la course et tombés après les angoisses 
d'une lutte désespérée, sont un détestable manger, et s'il a le sen- 
timent de sa dignité, il refuse d'apprêter ces viandes dégradées. Le 
chasseur le plus novice n'a garde de laisser le gibier blessé mourir 
lentement dans sa carnassière: il le tue dès qu'il le saisit. Une bou- 
cherie qui débiterait des animaux morts d'asphyxie, de faim, de fa- 
tigue ou d'épuisement, serait fermée par mesure de police, si sa 
clientèle laissait à l'autorité le temps d'agir. Cette répugnance pour 
la chair du mammifère ou de l'oiseau dont la vie s'est retirée par 
impuissance de se maintenir est aussi ancienne que le monde ; les 
animaux de proie l'éprouvent eux-mêmes par instinct : le lion, le 
tigre, la panthère, l'aigle, ne prisent qu'une chair vivante, et lais- 
sent les cadavres à la hyène et au corbeau. 

Des répugnances si prononcées ne sont jamais fondées sur de fu- 
tiles raisons; le défaut de saveur est ici l'avertissement d'un défaut 
de salubrité. Les conséquences du mode d'extinction de la vie dans 
les animaux à sang rouge qui vivent dans l'air seraient-elles nulles 
chez ceux qui vivent dans l'eau? H ne faut consulter sur une pa- 
reille question que les faits les plus vulgaires, les plus généraux et 
les plus directs. Demandons à la grande pêche elle-même quelques 
enseignemens. 

La morue provenant des pèches anglaises et hollandaises vaut 
mieux et se vend plus cher que la nôtre; elle est pourtant pêchée 



EMPOISSONNEMENT DES EAUX DOCCES. 325 

sur les mêmes bancs et salôe avec les mêmes sels : toutes les circon- 
stances naturelles sont idf'ntiques. Où se trouve donc la différence? 
Dans les bâtimens anglais et hollandais, les matelots qui jettent les 
lignes de bord ont derrière eux les tranclieurs, qui, dès que le pois- 
son est hoi's de l'eau, lui coupent la tète, lui fendent le ventre et le 
déploient. Chez nous, cette opération ne se fait que le soir, sur des 
morues dont la plupart arrivent uT^rtes au port. Ce n'est malheu- 
reu=;ement pas la seule circonstance significative à notor dans notre 
pratique. Nous péchons pendant le jour à la ligne volante, pendant 
la nuit à la ligne de fond, longue traînée sur laquelle s'embranchent 
des fils armés d'hameçons, et qui n'est retirée qu'après un jour plein. 
Les morues prises de cette manière meurent souvent dan- l'eau 
après de longues heu-es passées à se débattre et h tirer sur la ligne : 
celles qui se trouvent dans ce cas sont fades au goût, rapidement 
corrompues, se mettent à part et se vendent à bas prix. Les pêcheurs 
les connaissent trop bien pour en faire leur nourriture. Loin de là, 
pour faire le soir une soupe recherchée, ils prennent au moment du 
retour des morues vivantes, leur ouvrent le ventre et en extraient 
les entrailles, leur arrachent les yeux, leur coupent la queue, puis 
ils pratiquent une incision annulaire au-dessous des ouïes, et en- 
lèvent la peau du dos et les nageoires supérieures. Cela s'appelle 
éberguer le poisson, locution qu'on dit dérivée du nom de la ville 
norvégienne de Bergen, où cette préparation paraît invariablement 
appliquée. Les morues éberguées sont attachées à des lignes et traî- 
nées dans l'eau à la remorque du baleau de pêche. De l'aveu de 
tous, un procédé si simple ajoute singulièment à la saveur du pois- 
son; mais telle est l'influence des lieux que les mêmes matelots 
bretons qui vantent les elTets qu'ils en obtiennent à Terre -îSeuve 
cessent d'en user dès qu'ils sont dans la baie de Saint-Brieuc. 

L'infériorité reprochée aux produits de notre pêche est plus sen- 
sible encore dans le hareng. Hareng de Hollande^ voit-on en éti- 
quette dans les boutiques des épiciers de Paris, et il coûte un sou 
la pièce de plus que son voisin le hareng de France, auquel on n'ac- 
corde pas les honneurs d'une annonce. Toute la différence consiste 
en ce que le premier a le ventre fendu et les intestins arrachés aus- 
sitôt qu'il sort du filet, tandis que le second n'est ouvert qu'à la fin 
de la journée. On ne peut pas dire ici qu'elle tienne à la lenteur de 
l'agonie à bord des bateaux de pêche français. Le hareng passe pour 
être de tous les poissons celui dont la mort hors de l'eau est la plus 
prompte; il expire à la première impression de l'air : deiid as a her- 
ring, disent les Anglais d'un homme mort subitement. Seulement 
le procédé hollandais délivre immédiatement le poisson des deux 
principaux élémens de corruption de la chair musculaire, le sang et 
les intestins. Cette séparation, qui ne s'accomplit en aucun cas sans 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

que la mort soit instantanée, est sans doute pour beaucoup dans les 
effets des procédés de nos voisins; l'importance qui lui est attribuée 
dans la préparation des botes de boucherie indique assez quelle 
influence le procédé du pêcheur hollandais peut exercer sur la va- 
leur du poisson. Il ne se contente pas de la mort des harengs, il les 
saigne et les vide immédiatement. 

11 serait puéril de remarquer que ce qui est vrai du poisson de 
mer doit l'être du poisson d'eau douce; mais on peut se passer de 
raisonner par analogie quand il existe des expériences directes. En 
Angleterre et en Ecosse, où la pèche de la truite a des clubs et des 
assemblées délibérantes édictant des règlemens toujours religieu-